V. — Le roi messianique
Dès avant 586 Ezéchiel a encore une seconde fois mentionné le roi qui gouvernera Israël au temps futur. Il le fit au milieu des menaces qu’il lança, en 589, contre Jérusalem, lorsque l’armée de Nabuchodonosor était déjà en route pour conquérir la ville sainte, c. 21. En quatre oracles successifs, il décrit le glaive de Jahvé tiré contre ceux que celui-ci veut punir. Dans le premier, 1-22, Dieu lui montre une forêt embrasée et lui fait savoir que, comme le feu dévore les arbres verts et secs, ainsi le glaive tuera les justes et les impies de la Judée (82). Le second, 13-22, est «un dithyrambe passionné» (83) en quatre strophes sur «l’épée» qui, mise dans la main du bourreau, opérera les carnages les plus terribles et les plus sanglants. Le troisième oracle, 23-32, met en scène le bourreau, qui n’est autre que Nabuchodonosor. Celuici, au cours de l’expédition qu’il a entreprise contre l'Ouest, est arrivé à une bifurcation; l’un des chemins va à Rabbath, capitale ammonite, l’autre à Jérusalem. Après avoir consulté les devins, il se décide à marcher d’abord contre Jérusalem de sorte qu’il en sera fait d’elle et de ses habitants. La quatrième prophétie, 33- 37 (84), est à l'adresse des Ammonites qui à leur tour seront également massacrés par le glaive.
Bien qu’il semble ne pas y avoir place, dans ces chants de guerre passionnés, pour une promesse, il s’en
(82) Cette affirmation (vers. 3 et 7) est bien surprenante en comparaison avec 9, 4 et encore davantage en face des chapitres 18 et 33, où la rétribution individuelle est hautement proclamée. Herrmann veut l'expliquer par la supposition que le raisonnement contenu en 18 et 33 n’était pas encore en vigueur. Heinisch fait valoir que le prophète ne concevait pas la calamité des justes comme une peine, qu'Ezéchiel savait que par le siège non seulement les impies, mais aussi beaucoup de justes périraient et qu’il voulait surtout relever la portée générale du jugement.
(83) Kraetzschmar, op. cit., p. 177. )
(84) Herrmann a émis à deux reprises, Ezechielstudien, p. 22, et Kom., p. 136, des doutes sérieux sur l’authenticité de ce morceau. Mais déjà Steuernagel, Einleitung, p. 585, $ 122, 13, faisait remarquer qu’ils ne sont point fondés. D’autre part, ainsi que Kraetzschmar et Heinisch, il réclame l’oracle contre les Ammonites pour une époque postérieure à 586.
trouve quand même une à la fin du troisième chant. Ezéchiel s'adresse tout à coup directement au roi de Jérusalem, 30: «Et toi, scélérat, impie prince d'Israël, dont le jour (de punition) est venu (juste) au temps où l’iniquité (amène) la fin (85). 31: Ainsi parle Jahvé le Seigneur: À bas la tiare, à bas la couronne. Les choses vont changer. Ce qui est abaissé sera élevé et ce qui élevé sera abaissé. 32: J’en ferai une ruine, ruine, ruine. Il en sera ainsi (86) jusqu’à ce que vienne celui à qui (appartient) le gouvernement et à qui je le remettrai». D’après ces paroles, Sédécias a mis le comble à la méchanceté d'Israël. Sa propre fin ainsi que celle du royaume sont proches. La ville sainte sera détruite; mais le prophète ajoute que l’état de dévastation ne durera pas toujours, mais seulement «jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le gouvernement et à qui je le remettrai».
Cette phrase finale est, on peut dire, unaniment, non seulement regardée comme authentique (87), mais surtout prise pour une prophétie strictement messianique (88). Ce sens lui convient parce qu’elle est une ré-
(85) Mot à mot: au temps de l’iniquité de la fin. Sur le mot YP — fin, voir Herrmann, Kom., p. 134. Cependant Denne-
feld, op. cit., p. 116, observe avec raison qu’il ne s’agit point ici de la fin du monde, mais de la fin du royaume juif. Du reste l'expression ne doit pas être trop pressée, elle a un sens plus ou moins hyberbolique.
(86) D’après les LXX: Cela ne sera plus, leçon qui semble préférable à l’hébreu.
(87) Transitoirement Herrmann, Ezechielstudien, p. 122, avait douté de l'authenticité; mais, dans son commentaire, il ne reproduit plus ses doutes. Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 115, conteste le passage à Ezéchiel; il lui enlève tous les versets du chapitre 21, à l'exception des versets 14, 16, 19-21. Pour prouver l’inauthenticité des versets 30-32, il fait valoir des arguments tellement subjectifs et tellement dénués de fondement qu’ils ne méritent pas de réfutation. C’est ainsi qu’il voit un obstacle à leur originalité dans le terme NY = prince, vers. 30, qui est précisément celui que le prophète emploie de préférence quand il s'adresse aux rois.
(88) Parmi les modernes, se prononcent pour le sens mes-
LE ROI MESSIANIQUE 41 pétition du célèbre oracle énoncé par Jacob sur le sceptre de Juda et qui culmine dans la locution mystérieuse: «jusqu’à ce que vienne om». Cette vieille crux interpretum trouve même, grâce à la citation d’Ezéchiel, sa meilleure explication. Jacob dit: «Le sceptre ne sera pas enlevé de Juda, ni le bâton d’entre ses pieds, jusqu’à ce que vienne mo et à qui appartient l’obéissance des peuples», Gen. 49, 10. La plupart des exégètes prennent nov pour une désignation du Messie et, en considération du texte d’Ezéchiel où à 79%ÿ correspond 1 -uiR pour un composé de la particule relative YN et du
datif de la troisième personne du pronom personnel 1. D’ordinaire, ils regardent, par suite, “O comme une phrase elliptique: «à qui il (—le sceptre) appartient». Mais Wellhausen, Frankenberg, Hühn, Dennefeld (89) relèvent avec raison que cette ellipse est trop forte et, à cause du mot suivant 1, bien surprenante. La phrase
«et à qui appartient l’obéissance des peuples» fait plutôt penser, comme Seydl (90) l’a pour la première fois relevé, à une lacune et le texte d’Ezéchiel ainsi que le Targum d’Onkelos(91) contiennent en effet après io" tÜN un substantif, qui correspond à «obéissance». Chez le fils de Buzi nous lisons DEVANT, qui d’après 1 Sam. 8,
sianique du verset Kraetzschmar, Bertholet, Lajciak, op. cit. p. 124, Begrich, loc. cit., p. 444, Heinisch, Herrmann, Tobac, op. cit, p. 377, note 1, Dennefeld, op. cil., p. 117, Gressmann, Der Messias, p. 256.
(89) Op. cit., p. 26 sq.; voir p. 27 sq. les autres auteurs mentionnés.
(90) E. Seydl, Der Jakobssegen, Gen. 49, 2-27, eine einheïtliche Komposition: Donec veniat qui mittendus est, dans Der Katholik, 1908, p. 29-37, 159 sq.
(91) A qui appartient la royauté. Voir Dennefeld, op. cit. p. 28.
4-6, 20; 2 Sam. 15, 1-4; Ex. 2, 14; Ps. 102 (hébr. 103), 6; Ps. 121 (hébr. 122), 5 (92), signifie jugement (93) dans le sens de gouvernement. Les commentateurs récents, . Krætzschmar, Rothstein, Heinisch, Herrmann, préfèrent donner à E2%M le sens de droit: à qui est le droit, c’est-à-dire qui a droit à. D’après eux, la phrase en question serait donc malgré la présence de DBBÛ elliptique. Mais la comparaison du texte d’Ezéchiel avec celui de la Genèse, où on lit en second lieu «et à qui (appartient) l’obéissance des peuples», montre que le parallélisme exige pour DEUA un sens qui correspond à l’obéissance, donc celui de gouvernement (94).
Le prophète a ainsi non seulement repris l’ancien oracle de Jacob, mais, par suite de l’état corrompu du passage de la Genèse, il nous l’a rendu intelligible (95). Il lui a même donné un singulier relief par le contraste qu'il établit entre la personne de celui qui sera le chef d'Israël après son rétablissement et le roi Sédécias, qui causa la ruine de Jérusalem. D’autre part, Ezéchiel, en ne reproduisant pas en entier la promesse patriarcale, mais seulement la phrase «à qui appartient l’obéissance des peuples», n’a pas prédit avec autant de précision le rôle prédominant du Messie dans le monde entier.
(92) Comp. ces passages à Jér. 23, 5; 33, 15.
(93) Lajciak, op. cit., p. 124, prend M3%ÿ% dans son sens primitif: «Ce royaume, écrit-il, sera réduit en pièces jusqu’à ce que vienne le Messie qui tiendra un jugement aboutissant au rétablissement d'Israël.»
(94) Les LXX ont traduit DEV Y9-suN par © Xxmxet.
Selon notre explication de bave, HXAÏNKEL n’est pas la traduction de DEV, mais de la copule «appartient», qui n’est pas exprimée en hébreu. Le texte grec d'Ezéchiel présente donc la même lacune que le texte hébreu de la Genèse. Aquila a traduit: où EOTL TO xpÛua.
(95) Fr. Delitzsch, Messianische Weissagungen, p. 133, tient à relever que, même si cet oracle n’était pas en soi messianique, le fait qu'Ezéchiel le cite prouverait qu’il l’a considéré comme tel.