CHAPITRE II
Le cataclysme si souvent et si clairement annoncé par Ezéchiel ne manqua pas de survenir. En juillet 586 (1), Jérusalem succomba. Un mois plus tard (2), la ville sainte avec son temple magnifique n’était qu'un monceau de ruines. Quelques pauvres huttes furent épargnées par le feu, comme pour servir de témoins muets qu’en ce lieu de désolation il y avait autrefois une cité opulente.
Bientôt les déportés en reçurent la triste nouvelle. En janvier 585 (Peshito) un fugitif la leur apporta. On peut facilement s’imaginer l’impression foudroyante qu’elle fit sur eux. Leur consternation dut être complète, leurs lamentations tumultueuses, leur douleur ineffable. Un pessimisme dangereux et un sombre découragement saisit leurs âmes. Jérusalem, le temple, la royauté, tout ce qui faisait la gloire, la force et la joie de FPlsraélite était tombé. Comment le Dieu d'Israël avait-il pu permettre la destruction et la profanation de sa ville et de son temple? Jahvé n’était-il pas vaincu lui-même par les dieux vainqueurs de Babylone? Beaucoup de Juifs se posèrent nécessairement ces questions: leur foi était ébranlée, le
(1) Voir Jér. 39, 2: la prise de la ville eut lieu la onzième année de Sédécias, le 9° jour du 4° mois. Voir Condamin, op. cit. p. XXII.
(2) Voir Jér. 52, 5, 6, 12; 2 Reg. 25, 8 sq.
doute et le désespoir les envahissaient, le péril d’apostasie devenait très grand.
Aussi le prophète ne se dissimulait-il pas la gravité de la situation. Certes, la catastrophe, en même temps qu’elle dissipait bien des rêves des déportés, démontrait la justesse de ses prévisions d’une manière si manifeste que sa mission paraissait dorénavant indiscutable. Mais, à un autré point de vue, combien difficile allait être son ministère! Ses compatriotes reconnaîtront-ils enfin qu’'Israël n’est tombé qu’à cause de ses iniquités? Croiront-ils que le châtiment tout en étant si sévère avait seulement pour but la correction de la maison rebelle et non point sa mort définitive? Tireront-ils enfin de ce malheur la leçon indispensable et changeront-ils de conduite?
Dans ces conditions le prophète ne pouvait pas s’illusionner sur le lourd fardeau qui pesait sur lui. Il se savait comme envoyé de Jahvé, le véritable chef et l'unique soutien des déportés dont le salut était confié à ses soins (3).
C’est pourquoi le prophète se mit immédiatement à l’œuvre. Pour soutenir le courage abattu et fortifier la foi chancelante de ses malheureux compatriotes, il commença aussitôt à combattre de toutes ses forces leur pessimisme, qui s’exprimait en ces mornes paroles: «Nos fautes et nos crimes pèsent sur nous et nous écrasent. Comment en sortirons-nous vivants?» 33, 10. Il rappelait aux désespérés les richesses de la miséricorde divine. Il les rassurait en leur montrant que tout n’était pas perdu, puisqu’une voie de salut restait ouverte: le repentir. Et comme pour les entraîner tout de suite vers cette unique ressource, il leur répétait la miséricordieuse déclaration de Jahvé: «Je ne désire pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie», 33, 11. D'ailleurs, le prophète les assurait en même temps qu’ils n’avaient rien à redouter des fautes de leurs ascendants, que chacun disposait de sa propre personne et de son propre salut. C’est pourquoi il leur adressait avec tendresse cette pressante exhorta-
(3) Voir 33, 1-9. On pourrait appeler ces versets avec Gau-
tier, Introduction, t. I, p. 441 sq., en quelque sorte «la profession de foi» du prophète.
tion: «Revenez, revenez de vos mauvaises voies! Et pourquoi mourriez-vous, maison d'Israël?» 33, 11 (4).
En orientant son activité immédiatement ‘après 586 vers la consolation, de prophète de calamité, qui arrachaiït et détruisait, perdait et ruinait, Ezéchiel devint nécessairement prophète de salut. En vue de sa tâche principale de ramener les cœurs brisés à une nouvelle espérance il donna beaucoup de place aux promesses. Ce que jusque-là il avait dit en passant et en peu de mots au sujet du salut futur, il le développa dorénavant d’une manière systématique. Il décrivit la restauration future dans toute sa splendeur et toute son étendue. Rien, en effet, n’était plus apte à relever le courage des déportés que de leur rappeler les magnifiques destinées que Dieu préparait à son peuple, si cruellement éprouvé à l’heure présente.
À l'époque où, par la prise de Jérusalem, le paganisme semblait triompher du Jahvisme, Ezéchiel prononça d’abord quelques oracles expressément contre les paiïens dans le but de ranimer le courage de ses compapatriotes déprimés et abattus, qui, dans l’amertume de leur cœur, assistaient à l’effondrement- de toutes leurs espérances religieuses et nationales. Ces oracles sont réunis dans les chapitres 25-32 (5). Ils forment la transition entre ceux qui précèdent et ceux qui suivent. Bien que l’un ou l’autre aient été prononcés un peu avant 586, leur contenu et leur but commun ne permet pas de les séparer. Le prophète s’adresse à sept nations (6) avec lesquelles Israël avait eu des relations fréquentes, savoir les quatre peuplades voisines de Juda: Ammonites, Moabites, Edomites, Philistins, les deux cités commerçantes Tyr et Sidon, l'Egypte. A toutes il annonce ruine ou affaiblisse-
(4) 33, 11 reproduit 18, 23, 32.
(5) Ce recueil n’embrasse pas tous les oracles d’Ezéchiel relatifs aux nations: pour des raisons spéciales il revient, 21, 33-37, aux Ammonites et, au chapitre 35, aux Edomites.
(6) I1 n’est guère probable que, comme le supposent Smend, op. cit, p. 179, Kuenen, Historisch-kritische Einleitung, trALe p. 276, note 1, Keil, Biblischer Commentar über den Prophet Ezechiel, p. 217, le prophète ait choisi le nombre sept parce que c’est un chiffre sacré.
ment profond, conditions indispensables pour le relèvement d'Israël.
Les quatre premières menaces contre les quatre nations (7) qui entourent Juda sont très courtes (8). Ces voisins seront exterminés, parce qu’ils ont été toujours les ennemis acharnés de Juda (9) et qu’ils se sont réjouis de sa chute (10), c. 25.
C’est alors le tour de Tyr. Ce n’est pas ici la première ni la dernière fois que Tyr figure parmi les nations dont les destinées préoccupent les prophètes israélites. Déjà Amos, 1, 9-10, Isaïe, 23, Jérémie, 25, 22; 47, ont visé cette cité maritime, et plus tard Joël, 4, 4, et Zacharie, 9, 2 sq. fixèrent également leur attention sur elle. Mais Ezéchiel les surpasse tous. Il ne consacre pas à cette «reine des mers» moins de quatre oracles, 26 (11); 27; 28, 1-10; 28, 11-19 (12), qui se distinguent par leur ampleur autant que par leur beauté. En effet, ils sont tous — en particulier
(7) Sous prétexte qu’on ne sait rien d’inimitiés récentes de la quatrième nation, savoir des Philistins, Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 134, ose nier l’authenticité de ce passage (25, 12-17) et rejeter même tout le chapitre.
(8) Ils rappellent, par leur contenu et par leur forme, ceux d'Amos: 1, 13-15; 2, 1-3; 1, 11-12; 6-8. Bien que la forme en soit très soignée, ils peuvent bien avoir été prononcés publiquement, soit qu'ils aient été composés auparavant, soit qu'ils aient été retouchés après coup. Voir Tobac, op. cit., p. 387. ?
(9) Tobac, op. cit., p. 385 sq., en donne la preuve richement documentée, tirée des livres saints.
(10) On ne voit pas tout à fait clairement de quelle chuie il s’agit. Les versets 6, 8, 12 ont un sens très général. Le verset 3 pourrait viser la prise‘ de la ville en 597; cependant divers traits s'expliquent mieux, s’il s’agit de la catastrophe de 586. Voir Gautier, /ntroduction, t. 1, p. 436; Tobac, op. cit, p. 385.
(11) Le premier est daté de la seconde année de la captivité de Jéchonias, c’est-à-dire de l’année même où Jérusalem fut prise, 586. En grec (Codex Alexandrinus) on lit: Le premier mois, chiffre qui cadrerait avec la prise de Jérusalem en 597. Or, il est invraisemblable que le prophète ait attendu onze ans pour reprocher à Tyr son attitude honteuse. C’est pourquoi bon nombre d'auteurs (Steuernagel, op. cit, p. 572, adnotations: 3; Heinisch, op. cit, p. 127; Herrmann, Kom., p. 176, 1a, et p. 160, note a: Tobac, op. cit, p. 388, note 1), en se basant sur le verset 26, 2 qui fait plutôt penser à la prise de la ville en 586, suppléent, avec plus de raison, comme chiffre du mois 11 ou 12, étant donné que, d’après 33, 21, la nouvelle de la chute de Jérusalem arriva à Ezéchiel seulement le dixième mois de la onzième année.
(12) Voir P. Cheminant, Les prophéties d'Ezéchiel contre Tyr.
celui du chapitre 27 — les plus brillants au point de vue littéraire du livre entier et passent pour des pages dont «on peut louer sans réserve la beauté, la richesse, l'éclat» (13). Juda avait toujours entretenu avec Tyr des relations . Commerciales; mais, durant les dernières années de son existence, survinrent des rapports politiques, causés par le même état de vassalité envers Babylone, depuis la bataille de Karkémish (605). En 593, Tyr essaya d’entraîner Sédécias dans sa révolte contre Babylone (14). En 588, elle se compromit par un autre complot; c’est pourquoi, après la prise de Jérusalem, Nabuchodonosor l’assiégea de 586- 572 pour la conquérir finalement (15). D’avance Ezéchiel annonça à Tyr cette fin honteuse, bien méritée par la joie qu’elle avait éprouvée lors du cataclysme de Jérusalem (16).
(13) Gautier, La mission, p. 299; voir aussi Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 137, et Kessler, op. cit., p. 63 sq.
(14) Voir Jér. 27, 3 sq.
(5) C’est sans raison que Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 20 sq. place ie siège de Tyr avant la prise de Jérusalem: voir Cheminant, op. cit, p. 101 sq.; Kraetzschmar, op. cit., p. 203; Heinisch, op. cit, p. 130; Herrmann, Kom., p. 175; Kittel, Geschichte, IH, 1, p. 3. D’autre part, il n’est pas prouvé que Tyr ait été saccagée comme Jérusalem; voir Cheminant, op. cit., p. 110; Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 23; Heinisch, op. cit. p. 114, 133; Herrmann, Kom., p. 175; Kittel, ibidem, p. 4.
(16) Ces oracles concernant Tyr soulèvent un problème fort intéressant. D’après la teneur des chapitres 26-28, un anéantissement complet y est prédit. Le chapitre 26 surtout est très explicite à cet égard. Îl annonce clairement le siège, la prise et la destruction de Tyr. Au verset 26, 7 Nabuchodonosor est expressément mentionné et c’est même la première fois que le roi de Babylone soit désigné par son nom, qui est d’ailleurs, comme partout dans Ezéchiel: 29, 18-19; 30, 10, correctement écrit: Nébucadresar (voir Gautier, Introduction, t. 1, p. 398, note 3, et 437, note 1). En effet, quelques exilés contemporains d’'Ezéchiel semblent déjà y avoir trouvé l’annonce d’une ruine complète de la ville et, parce que la ville, après avoir subi un long siège, n’avait pourtant pas été, comme le prophète l'avait prédit, vouée à une destruction totale, croyaient pouvoir constater le nonaccomplissement de la prophétie et révoquer en doute la mission d’Ezéchiel. Car, en avril 571, nous voyons Ezéchiel revenir à ses oracles sur Tyr dans un appendice ajouté à ceux qui concernent l'Egypte, 29, 17-21 (voir à ce sujet Heïinisch, op. cit., p. 144; Herrmann, Kom., p. 200), en présentant la conquête de l'Egypte comme un dédommagement des efforts pénibles faits par Nabuchodonosor lors du long siège de Tyr. Précisément pour récompenser
Après Tyr, sa ville sœur, Sidon, est menacée dans un très bref oracle, 28, 20-23 (17). D’un côté, Ezéchiel relève le traitement sévère et cruel infligé à ce port et, de l’autre, l’avantage qui en résultera pour Juda ainsi que la gloire de Jahvé.
La septième puissance qui attire le juste courroux de Jahvé est l'Egypte, la grande tentatrice de Juda, qui était en partie la cause de sa ruine et qui, de ce chef, reçoit une place prépondérante parmi les nations menacées par Ezéchiel. En sept oracles (18), c. 29-32, prononcés en partie dès avant 586, le malheur et le désastre lui sont annoncés. Et sous quelle forme variée et saisissante! D’abord l'Egypte est comparée à un grand erocodile, qu’on tire de l’eau avec tous les poissons attachés à ses écailles et qu’on jette dans le désert où il périt, 29, 1-12. Ensuite la description du jugement de Jahvé qui va fondre sur toute sa gloire, 30, 1-19, et en particulier sur le pharaon, 30, 20-26. Suit la comparaison du pharaon à un cèdre magnifique, terrassé par Dieu, c. 31. Finalement la com-
ce roi du rude service qu’il lui a rendu à cette occasion, Jahvé lui livrera l'Egypte.
Dans quel but exact Ezéchiel a-t-il encore une fois parlé de Tyr? Voulait-il rectifier sa première prédiction sur la ruine totale de cette ville, dissiper les doutes émis au sujet de sa mission divine? Comme il ne change pas un seul mot de ses oracles antérieurs et qu’il garde un calme admirable, on voit qu’il conserve une confiance inaltérable en Jahvé, maître de l’histoire, et une conviction inébranlable d’être son porte-parole. Aussi a-t-il maintenu dans le recueil de ses discours les oracles des chapitres 26- 28 sous leur forme primitive. Car, dans ces prédictions, comme Tobac, op. cit., p. 390, le souligné très justement, «il n’a pas eu d'autre intention que de présenter Nabuchodonosor comme l’instrument fidèle de la justice divine contre Tyr. C’est sur ce point que porte l'inspiration prophétique, dans le détail de la description on peut faire la part très large à l’hyperbole poétique et à la mise en scène». D'ailleurs, le prophète a très bien pu penser à une destruction complète, dont le siège de Nabuchodonosor a été la cause initiale.
(17) Très vraisemblablement l’oracle a été ajouté après coup, à titre de complément, à ceux dont Tyr est l’objet. Au moment où un long siège avait fait perdre à Tyr la prépondérance, on s'attendait à voir également Sidon menacée, d’autant plus que celle-ci devenait plus puissante. Toutefois il n’est guère nécessaire d’en révoquer en doute avec Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 143, l’authenticité du morceau.
(8) Voir J. Plessis, Les prophéties d'Ezéchiel contre l'Egypte.
plainte sur le pharaon, 32, 1-16, et émouvante description de la descente des Egyptiens au séjour des morts, 92, 17-32 (19).
D’après toutes ces prédictions sinistres, l'Egypte devrait, elle aussi, s’attendre à une ruine complète. Ce- - pendant, à la fin du premier oracle, il y a un passage — Ezéchiel l’a peut-être ajouté après coup (20) — qui restreint la portée de ces menaces: 29, 13-16. Il y est dit que l’état de destruction n’aura qu’une durée de quarante ans. Après ce laps de temps — selon 4, 6 au moment même où Juda sera rétabli — Jahvé aura pitié du peuple humilié et l’heure de restauration pour l'Egypte sonnera. Mais, bien que le pays doive se relever de sa ruine, il ne recouvrera pas toutefois son ancien éclat. Il s’étendra seulement jusqu'aux frontières qu’il avait à son origine (21). Ainsi amoindrie, l'Egypte ne sera plus une puissance mondiale, mais simplement un petit royaume égal aux autres.
Tels sont les oracles adressés aux sept peuples. Cependant leur importance ne consiste pas tant dans la perspective du malheur qui s’y ouvre pour les païens que d'ans la perspective du bonheur qui en résultera pour Israël. Trois fois Ezéchiel relève cet effet salutaire du châtiment des nations.
Une première fois à la fin des sentences prononcées contre les quatre voisins de Juda, contre Tyr et Sidon,
(19) 29, 1-12, daté de janvier 587; 29, 17-21, daté d'avril 571; 30, 20-26, daté d’avril 587; c. 31, daté de juin 587; 32, 1-16, daté de mars 586 (Heinisch, op. cit., p. 151; Herrmann, Kom., p. 193; Plessis, op. cit., p. 57); 32, 17-32, daté d’avril 586 (Knabenbauer, Bertholet, Toy, Heinisch, Herrmann). 30, 1-19 est le seul oracle qui ne soit pas daté: il a été probablement prononcé entre les deux premières dates. .
(20) Car les autres oracles dirigés contre l'Egypte, bien que postérieurs à celui de 29, 1 sq., ne connaissent pas cette restriction. Sous l'influence de 29, 13-16, cette restriction a été sans doute introduite aussi dans les deux versets précédents, 11 et 12. Voir Heinisch, op. cit., p. 141; Herrmann, Kom., p. 198 sq. et XXVIII, 4, Ezechielstudien, p. 30 sq.; Plessis, op. cit., p. 22, note 11.
(21) C'est-à-dire elle comprendra seulement la Haute-Egypte. Pour Ezéchiel, le pays de Patros était donc le berceau de l’empire des pharaons, ce qui correspond à Hérodote, Il, 4, 15. Voir Heinisch, op. cit., p. 143; Plessis, op. cit., p. 24.
28, 24-26. Ces adversaires disparus, «il n’y aura plus pour la maison d’Israël d’épine malfaisante ni de ronce qui cause de la douleur de la part de tous ceux qui l’environnent tout autour et qui la méprisent, et on saura que je suis le Seigneur Jahvé», 24. Alors surtout le moment sera venu où Dieu retirera du milieu des nations les dispersés et les reconduira dans leur patrie, afin qu’ils s’y installent de nouveau et y habitent en pleine sécurité.
Une idée analogue est exprimée en connexion avec l'annonce que dorénavant l'Egypte ne sera qu’un Etat de second ordre. La suite en sera pour les Juifs qu’ils n'auront plus confiance en elle, mais qu’ils s’abandonneront entièrement à Jahvé, 29, 16.
Une dernière fois, le prophète envisage le sort d’Israël en rapport avec celui des païens dans l’épilogue (22) qu’en 571 il ajouta au recueil des oracles en question: 29, 17- 21. «En ce jour (de la punition de l'Egypte), je ferai pousser une corne à la maison d'Israël et je t’ouvrirai la bouche au milieu d’eux; et ils sauront que je suis Jahvé», 21. Corne est ici, comme souvent ailleurs dans l'Ancien Testament, par exemple 1 Sam. 2, 10; Jér. 48, 25; Laru. 2, 175 Ps. 79, 11: 89 11 (Keré), 18 (Kehb}, 25; "92, 11; 112, 9: 132 17: 148, 14: Dan. 7, 7,8, 245,8, 5, une expression symbolique pour force et «faire pousser une corne» est synonyme à «donner de la force». Puisque, au moment où cette promesse est donnée à Israël, celuici se trouvait en exil, il lui est annoncé que son rétablissement aura lieu (23).
Il est probable qu'Ezéchiel a ajouté cette triple mention de l’avantage qui résultera pour Juda de la des-
(22) Voir la note 16 à la page 47 sq.
(23) C’est bien à tort que Herrmann, Kom., p. 200 (voir aussi Ezechielstudien, p. 122), prend la phrase «il fera pousser une corne à la maison d’Israël> pour une allusion au Messie. Il suit l’exemple de Lagrange, Pannier, Baethgen, Staerk, qui supposent ce sens pour le verset 17 du psaume 132 où se lit la même phrase. Par contre la majorité des commentateurs du psautier (voir Dennefeld, op. cit., p. 99) comme du livre d’Ezéchiel, Kraetzschmar, op. cit., p. 294, Steuernagel, Einleitung, p. 568, Heinisch, op. cit., p. 144, Hülscher, Hesekiel, der Dichter, p. 149, Plessis, op. cit, p. 25 et 27, Gautier, La mission, p. 349, préfèrent la prendre pour l'espoir général que Jahvé rétablira son peuple.
truction de ses adversaires seulement plus tard, vers 571, date de l’épilogue 29, 17-21 (24). Lors de la rédaction définitive de ces oracles, il a voulu préciser l’idée qui le préoccupait dès leur première publication, savoir que le but de l’abaissement des autres nations est le relèvement d'Israël.
C’est pourquoi les oracles contre les païens occupent, non seulement au point de vue chronologique, mais aussi au point de vue logique la place qui leur convient, savoir entre les discours qui ont surtout un contenu comminatoire et ceux qui contiennent uniquement des promesses de salut (25).
Autant Ezéchiel a relevé le salut d'Israël en connexion avec le jugement des païens, autant il passe sous silence le salut des autres nations. Tandis que plusieurs prophètes, par exemple Isaïe, Jérémie, Sophonie, prévoient un effet salutaire du châtiment pour les gentils eux-mêmes, Ezéchiel se distingue par un particularisme étonnant. Le seul bienfait qu’il annonce c’est que l'Egypte ne sera pas entièrement anéantie et que les peuples verront que Jahvé est Dieu. On ne peut guëre, à l'exemple de quelques exégètes, comme Kliefoth (26) et Gautier (27) prendre la formule, qui revient si souvent (28) sous la plume d’Ezéchiel dans ces oracles: «Ils, c’est-à-dire les païens, sauront que je suis Jahvé», pour une indication «douce» (Kliefoth) de la conversion des païens. Tout au plus pourrait-on dire avec Touzard (29) que « cette reconnaissance elle-même est un premier pas, un acheminement vers la conversion, vers cette soumission à l’autorité divine, vers cette adhésion à la parole de Yahweh, vers ce culte de Yahweh qui caractériseront la vie de
(24) Voir Rothstein, Heinisch, Herrmann.
(25) Voir Bertholet, op. cit., p. 13; Cornill, Der Prophet Ezechiel, p. 43 (285); Stade, Biblische Theologie des Allen Testaments, I Band, p. 292; Arndt, op. cit., p. 20 sq.; Kraetzschmar, op. cit, p. 199 sq.; Norbeck, op. cit., p. 18; Lajciak, op. cit. p. 106; Heinisch, op. cit., p. 124; Tobac, op. cit., p. 387.
(26) Cité par Keïil, op. cit., p. 219.
(27) La mission, p. 305.
(RN Or 25 5070 11017: 26,.6:028/22723, 24,26; 29, 6, 9, 16, 2252407619; 25/26; 32," 15:
(29) Loc. cit., p. 51.
tous les citoyens du royaume messianique…; mais avec Ezéchiel nous ne sommes qu’à ce premier pas et nous y restons». En effet, nulle part Ezéchiel n’affirme que les païens prendront effectivement part au salut messianique. Cet exclusivisme trouve, en partie du moins, son explication dans la situation, où se trouvait Israël à cette époque. Sous ce rapport Gautier (30) dit très bien: «Ce n’est pas au moment où, par suite de la destruction de Juda, la nationalité israélite était en danger de s’éteindre, de se perdre en se fondant parmi les peuples avoisinants et surtout dans les lieux de déportation, ce n’est pas alors qu’il convenait de faire bon marché du caractère spécifique du peuple israélite et de remplacer le patriotisme par le cosmopolitisme, même dans le meilleur sens de ce terme. Grâce aux circonstances dans lesquelles il s’est trouvé placé, Ezéchiel est de tous les prophètes hébreux celui, dont le particularisme est le mieux motivé par sa situation personnelle et par les besoins de son ministère.»
(30) La mission, p. 363 sq.; voir aussi p. 365 sq.