CHAPITRE VI
CARACTÈRE ET INFLUENCE DU MESSIANISME. D'EZÉCHIEL. L — Exposé synthétique.
De l'étude des textes il résulte que les oracles messianiques renfermés dans. Ezéchiel sont nombreux et étendus. Grande aussi est la variété des idées qu’on y rencontre. Nulle part cependant, pas même dans les chapitres 40-48, le voyant ne donne un tableau complet de ses vues messianiques: tout comme ses devanciers, il développe dans ses oracles, tantôt telle idée, tantôt telle autre, de sorte que les différentes prophéties ne représentent que des descriptions partielles de la destinée future d'Israël. Souvent elles se complètent mutuellement. Souvent aussi le prophète s’y répète. Parfois il y change de point de vue. C’est pourquoi, pour avoir une vue d’ensemble de l’espérance messianique d’Ezéchiel, au terme de l’analyse détaillée de chaque prophétie, il faut en synthétiser les différentes données.
Dans ce but il est nécessaire de se rappeler une fois de plus que les perspectives prophétiques d’Ezéchiel dépendent des circonstances dans lesquelles il a exercé son ministère. Il vivait au milieu des exilés dès la première déportation de l’année 597. La tâche qui lui incombait était en premier lieu de les consoler, de relever leur courage et de les préparer pour un avenir heureux. Mais, avant de les orienter vers ce temps meilleur ou plutôt pour le faire plus facilement, il crut devoir fixer leur attention tout d’abord sur les souvenirs tristes du passé et les impressions accablantes du présent. Il tenait à leur dire que le malheur qui venait de fondre sur eux et sur Jérusalem n’avait été que trop mérité par l’ingratitude et
la révolte presque continuelle d’Israël contre Jahvé, que ce malheur serait pire encore, qu’ik atteindrait son comble par la destruction du temple et de la ville sainte ainsi que par la déportation de presque toute la population de Juda.
C’est pourquoi, avant l’année 586, il ne se lasse pas de répéter les accusations et les menaces. Les chapitres 4-24 en sont presque entièrement remplis. Dans les paraboles des chapitres 16 et 23 surtout, le langage est des plus durs (1). Parfois il semble même annoncer l’extermination totale des habitants (2). Au chapitre 7, surtout aux versets 2-4, la ruine de Juda est dépeinte en des termes tels que quelques exégètes, par exemple Herrmann (3) et Heinisch (4), sont allés jusqu’à prétendre que le fils de Buzi aurait prédit une catastrophe mondiale que Jahvé déchaînerait pour faire disparaître son peuple infidèle. On ne peut pourtant pas, comme le remarque Dennefeld (5), prêter cette attente à Ezéchiel. Pour radicale, en effet, que, d’après ses sombres annonces, doive être la ruine prochaine, d’après d’autres textes, surtout 9, 4.et 22, 17-22, elle ne sera pourtant pas une destruction complète de tout le peuple.
Quant à la prédiction de la ruine nationale, non seulement Ezéchiel est aussi sévère que ses devanciers, mais il les dépasse même. Il veut dessiller une fois pour toutes les yeux de ses compatriotes et leur faire savoir que, si malgré tout Jahvé sauve un «reste d'Israël» et le rétablit dans son pays, il le fait par pure miséricorde.
Cependant les menaces si nombreuses et si dures n’ont pas empêché Ezéchiel, dès le commencement, de consoler par des promesses ses malheureux compagnons d’exil. Il le faisait déjà en leur annonçant que Jahvé compte beaucoup plus sur eux pour l'avenir que sur les Juifs qui se trouvaient encore en Judée. Il le faisait
(4) Voir plus haut, p. 15, note 1.
(2) Sur la prédication de calamité d’Ezéchiel en général, voir Herrmann, Ezechielstudien, p. 93-98. :
(3) Ezechielstudien, p. 97; dans son commentaire (p. 49) Herrmann est moins catégorique.
(4) Op. cit., p. 51.
(5) Op. cit, p. 116.
davantage encore en leur adressant de temps à autre dès avant 586 des promesses rassurantes: elles sont au nombre de sept: 4, 4-8; 9, 4; 11, 14-21 ; 20, 32-44; 17, 22-24; 21, 32; 22, 17-22. | Jérusalem une fois détruite, le prophète change aussitôt d’attitude. Les menaces cessent complètement et . font place aux promesses les plus magnifiques. Le thème presque exclusif de la prédication d’Ezéchiel est alors la destinée brillante que Dieu prépare à son peuple malheureux, qui, à l’heure présente, est si atrocement éprouvé. Il en fait des exposés si détaillés qu’ils sont «les plus systématiques de toute la littérature prophétique» (6).
L’idée fondamentale qui se trouve à la base de toutes les prédictions de salut d’Ezéchiel est celle que Jahvé interviendra par une manifestation extraordinaire en faveur de son peuple. L’exil n’est pas le terme de l’histoire d'Israël; il ne signifie pas, malgré toutes les apparences contraires, une rupture définitive et irréparable de l'union de Jahvé avec son peuple. Au contraire, il est, . dans l'intention de Dieu, un temps d’épreuve, de dure épreuve, il est vrai, mais qui doit produire des effets salutaires en provoquant la conversion définitive de la nation, 18, 23, 32; 33, 11. Par la captivité le Très-Haut veut, en effet, purifier son peuple pour pouvoir le rétablir dans sa patrie et lui préparer une destinée brillante.
L'acte par lequel Jahvé commencera à réaliser ses plans grandioses sera celui qui mettra fin à l’exil. Ezéchiel console ses compatriotes en leur annonçant que leur séjour en terre étrangère ne durera pas longtemps. Dès le début de son activité, il assure son entourage que le temps d’épreuve n’aura qu’une durée relativement courte. Tout comme Jérémie, il annonce que l’exil ne se prolongera pas au delà de la durée de l’âge d’un homme 4, 4-8; 11, 16; 36, 8 (7). La génération présente pourra donc voir encore l’avènement de temps meilleurs!
(6) Dennefeld, op. cit., p.11.
(7) Comp. 29, 13 sq.
La fin de l’exil sera naturellement suivie du retour en Chanaan, comme Ezéchiel le relève maintes fois: 11, 17; 20, 34, 41; 28, 25; 34, 24; 39, 25, 28, surtout 37, 11-13: Dans ces différents textes, le fils de Buzi prédit que Jahvé ne se contentéra pas de retirer de l’exil ceux-là seuls des déportés qui séjournent en Babylonie, mais que, le moment venu, il réunira ses fidèles de tous les pays dans lesquels ils ont été dispersés, les membres des tribus du Nord comme ceux des tribus du Sud, 20, 40; 37, 11, 21-22; 39, 25. Pas un ne restera en terre étrangère, 39, 28.
Cependant le fils de Buzi ne veut pas dire par là que. tous les exilés sans distinction rentreront dans le pays : de leurs ancêtres. Avant de reconduire son peuple en Palestine, Jahvé tiendra sur lui, dans «le désert des peuples», 20, 35, un jugement sévère. Il écartera de son nouveau troupeau tous les éléments mauvais, c’està-dire les sujets qui restent malgré tout rebelles et insociables. Seuls les bons seront admis au rapatriement, 20, 35-38; 34, 14, 17-22 (8).
Après ce jugement, Jahvé ramènera son troupeau en Chanaan, 34, 13-14; 37, 12, 14, 21-22. Ici tout sera préparé pour que les rapatriés puissent prendre aussitôt posses- . sion de leur héritage; tous les obstacles qui pourraient s’y opposer, au moment où les déportés prendront de nouveau possession du pays, seront enlevés. Dans ce but Jahvé aura, entre temps, exterminé les Israélites, qui, après le cataclysme de 586, étaient encore restés dans la patrie et s’y étaient mal conduits, 33, 23-29, De même il aura chassé du territoire de son peuple les Edomites, C. 90, ainsi que les aüutres peuplades voisines d'Israël, qui s'étaient emparées.des biens des exilés, c. 25; 36, 1-5. À leur retour, les fidèles du Très-Haut s’installeront donc sans difficulté dans leur patrimoine.
Aiors commencera pour le troupeau de Dieu l’âge d’or avec la réalisation de toutes les promesses. L'heure aura sonné où Jahvé rencuvellera avec lui son alliance et la conclura cette fois-ci pour l'éternité, 16, 60-63; 37, 26. Celle-ci consistera dans une union intime et réciproque
(8) Comp. 5, 3-4.
du Très-Haut avec son peuple, 11, 20; 34, 30; 36, 28; 37, 23; 39, 22; 43, 7, 9. De la part d’Israël, cette union se manifestera par un attachement parfait et une soumission entière à Jahvé. Les rapatriés en donneront la preuve tout de suite après leur rétablissement. Car leur premier souci sera de faire disparaître du pays toutes les idoles, 11, 18. Is le feront pour montrer qu’ils renoncent à tout jamais aux cultes idolâtriques, 20, 39; 37, 23. Instruits et purifiés par les rigueurs de l’exil, ils se convertiront à Jahvé d’une manière sincère. Voyant la bonne volonté de ses fidèles, celui-ci aidera et garantira leur conversion par une intervention toute spéciale. D’abord il les aspergera d’eau pure, pour les laver de leurs taches, 36, 25. Ensuite il procédera à leur sanctification intérieure. A cet effet, il enlèvera de leur corps leur «cœur de pierre», c’est-à-dire ce cœur endurci et insensible qui s’opposait constamment aux appels divins, pour le remplacer par «un cœur de chair», donc par un cœur tendre et docile qui sera pleinement soumis à ses ordres. En même temps il leur communiquera un nouveau principe de vie, un «esprit nouveau», qui ne sera autre chose que le souffle de son propre Esprit, 11, 19—36, 26-27a; 37, 14; 39, 29. Celui-ci les pénétrera si profondément que dorénavant les Israélites observeront exactement les commandements du Très-Haut, 11, 20; 36, 27b, et qu’ils arriveront enfin à vivre saintement. Grâce à cette heureuse transformation, ils deviendront le véritable peuple de Dieu. Aussi cette œuvre de sanctification, dont les rapatriés sauront qu’elle est entièrement gratuite, 16, 61; 20, 44; 36, 22, 32, les amènera-t-elle à comprendre la grande culpabilité de leur conduite indigne d’autrefois et à la prendre en dégoût, 36, 31, ce qui les stimulera à une fidélité d'autant plus grande envers Jahvé.
La confusion des rapatriés atteindra son comble lorsqu'ils se verront gratifiés encore d’autres bienfaits, qui ne seront pas moins surprenants, 16, 54, 61, 63; 20, 43; 39, 26; 43, 10 sq. Car les plans de Dieu concernant l’avenir d'Israël ne s’arrêteront point au renouvellement de l'alliance et à la sanctification de son peuple. Au contraire, ces œuvres de miséricorde ne seront que le gage d’autres faveurs exceptionnelles qui vont suivre.
C’est ainsi que le Très-Haut transformera par un acte de sa toute-puissance l’aspect même topographique de la Palestine. Il accomplira cette merveille surtout dans le but de réaliser ses desseins grandioses relatifs à l’organisation nouvelle de son peuple, organisation qui devra correspondre à la vie sainte et idéale d'Israël à l’époque messianique et qui, par conséquent, devra être plus parfaite que celle du passé.
Une première réforme préparera la répartition du pays parmi les tribus, répartition bien différente de celle qui fut faite par Josué. D’une part, en effet, l'héritage des rapatriés ne comprendra que le pays de Chanaan proprement dit, 47, 15-20, et, de l’autre, les douze tribus ne constitueront après le retour de l’exil qu’une seule nation, 37, 15 sq. Mais la raison principale pour laquelle Jahvé donnera aux tribus une situation nouvelle, c’est qu’il veut bannir d’entre elles tous les frottements et toutes les rivalités d'autrefois. C’est pourquoi le nouveau partage doit se faire sur la base d’une égalité parfaite. Chacune des tribus recevra une bande égale de terrain, soit dans la partie septentrionale, 48, 1-7, soit dans la partie méridionale de la Palestine, 48, 23-28. Pour les portions destinées aux familles israélites ou étrangères, le même principe d'égalité sera en vigueur, avec cette différence toutefois que les familles tireront leurs lots au sort, 47, 21-23. Tous les obstacles que la topographie du sol pourrait présenter à la distribution prescrite par le Très-Haut seront écartés.
En même temps Jahvé assurera à son peuple un gouvernement parfait. Aussi à cet égard la réforme serat-elle profonde. Pour faire disparaître une fois pour toutes les fautes du passé, à l’avenir le Très-Haut s’occupera lui-même de son troupeau; il aura personnellement souci de ses brebis. qu'il paîtra, comme il aime s’exprimer, en berger avec douceur et justice, 34, 11-22. Néanmoins Israël rétabli aura des chefs d'Etat, des représentants de Dieu. Dans sa grande miséricorde, en effet, Jahvé rétablira la maison royale de David, 17, 22-24; 91, 32: 34, 23-24; 37, 24-25, pour lui confier le gouvernement de ses fidèles. Mais les rois qui surgiront à l’avenir de cette dynastie seront animés d’un esprit tout différent de celui
de leurs indignes prédécesseurs. La manière dont ils gouverneront le troupeau du Seigneur correspondra parfaitement à la volonté divine. Ils se conformeront si fidèlement à celle-ci qu’ils ressembleront sous ce rapport au roi idéal du passé, à David, 34, 23-24; 37, 24-95. Leurs relations avec leurs sujets seront à tous égards correctes. Is se garderont bien surtout de se rendre coupables d’un acte quelconque d’injustice, de violence ou d’oppression, 45, 8-9; 46, 18. Un vaste domaine, qu'ils auront en propriété, leur fournira les ressources nécessaires à la vie, 45, 7; 48, 21-22; 46, 16-17. Leur situation sera d’autant plus respectable que des prérogatives très importantes à la fois et très honorables leur seront réservées dans la nouvelle théocratie, 44, 1-3; 45, 13-17, 22-25; 46, 1-3, 4-7, 12. Aussi, sous leur sage règne, Israël se sentira-t-il heureux. Jahvé de son côté ne manquera pas de rendre à la dynastie la puissance et l'éclat qu’elle avait autrefois, 17, 23 sq.; 37, 22-24, et de lui assurer une durée éternelle, 37,
». Deux fois, 21, 32 et 37, 25, Ezéchiel parle du futur gouvernement en des termes qui font penser plutôt à un seul chef qui doit régner toujours qu’à une dynastie de rois successifs.
Dans la Palestine ainsi justement et sagement gouvernée, Jérusalem trouvera particulièrement grâce aux veux du Très-Haut. Lors du relèvement du pays de son état de ruine, 36, 33 sq., elle sera reconstruite et occupera de nouveau la place d'honneur parmi toutes les villes: comme dans le passé, elle sera la métropole du royaume d'Israël, rétabli dans son unité primitive, 16, 61. Sa somptuosité surpassera d’ailleurs celle qu’elle avait avant la chute, 48, 30-35. En même temps elle jouira, par rapport aux autres villes, d’un privilège exceptionnel. Contrairement au passé, elle sera à l'avenir une cité exempte qui n’appartiendra à aucune tribu en particulier. Aussi ses habitants se recruteront-ils parmi toutes les tribus. Sa population ne sera pas pour autant privée de la part de terrain à laquelle aura droit chaque citoyen. La capitale possédera, en effet, une certaine portion de territoire, qu’on partagera parmi ses habitants, 45, 6; 48, 15-20. Mais ce qui fera surtout la gloire de la nouvelle Jérusalem, c’est qu’elle sera désormais vraiment la cité fidèle de
Dieu. Elle se distinguera à tel point par sa sainteté qu’elle méritera d’être appelée «Jahvé-est-là», 48, 35.
Parce que, à l’avenir, le Très-Haut viendra de nouveau habiter au milieu de son peuple, 37, 27-28, le temple également sera reconstruit. Il sera même relevé avec tant de magnificence qu’il laissera dans l'ombre celui de Salomon, c. 40-42. Pourtant il ne gardera pas son emplacement historique. Contrairement au passé, il s’élèvera en plein territoire sacerdotal, 45, 4; 48, 8, 10, donc au Nord à quelque distance de la nouvelle Jérusalem et sur «une montagne très élevée», 40, 2, que le Seigneur créera spécialement à cet effet. Par cette innovation la demeure de Jahvé sera préservée de la profanation. Pour le même motif, les ministres du culte fixeront à l’avenir leurs domiciles tous ensemble à proximité du sanctuaire. Tout autour de celui-ci habiteront les fils de Sadoc, 45, 2-4; 48, 10-12; cet honneur leur sera dû en raison de ce que, dans le nouveau temple, ils seront chargés des fonctions strictement sacerdotales, 44, 15-16. Les simples lévites, auxquels les emplois subalternes seront confiés, 44, 10-14, construiront leurs maisons plus au Sud, 45, 5; 48, 13-14.
Dès que le temple sera élevé, on procédera à l’inauguration de l’autel des holocaustes, 43, 18-27. A partir de ce moment, les saintes liturgies auront régulièrement lieu d’après le nouveau rituel et le nouveau calendrier liturgique, 45, 18-25; 46, 1-15. Les Israélites pourront y prendre part et de nouveau offrir des sacrifices à Jahvé, 20, 40. Alors celui-ci ne répudiera point les offrandes de ses fidèles; au contraire, il les comblera de ses bénédictions, 20, 41; 34, 26.
Celles-ci auront comme conséquence que les Israélites se multiplieront d’une façon étonnante, 36, 10-11, 37-38, qu'ils habiteront tout le pays et en feront vite disparaître les ruines, 36, 10, 35. Les bestiaux seront de même bénis d’une manière spéciale, 36, 11a. Les bénédictions accordées au sol ne seront pas moindres. Il sera arrosé de pluies bienfaisantes, 34, 26, de telle sorte que les récoltes et les moissons seront très abondantes et que les Israélites n'auront plus à craindre qu’une famine les surprenne, 34, 27, 29; 36, 8-9, 29-30. Dieu rendra la terre
si fertile que le patrimoine d'Israël tout entier ressemblera au jardin d'Eden, 36, 35. Dans ce but, il fera même jaillir une source miraculeuse: elle sortira du temple et se jettera dans la mer Morte, dont les eaux seront de cette façon assainies, 47, 1-12.
Alors la félicité la plus parfaite règnera en Palestine. Elle sera d’autant plus grande que rien ne troublera la vie tranquille de ses habitants. Jahvé ira si loin dans son souci pour le bien-être de ses fidèles qu’il fera disparaître de leur pays les bêtes féroces, 34, 25. De la part des peuples voisins, les Israëlites n’auront non plus rien à redouter, 28, 24-26; 34, 38. Ceux-ci auront été si sévèrement châtiés par Jahvé, c. 25; c. 35, 1-56, 5, qu’ils seront dorénavant impuissants à inquiéter son peuple. De même les autres nations, avec lesquelles Israël avait dans le passé des relations, comme Tyr, c. 26, 1-28, 19, Sidon, 28, 20-25, et l'Egypte, c. 29-32, ne présenteront plus pour lui aucun danger sérieux. Car elles seront également si profondément humiliées, qu’elles seront à tout jamais incapables de recouvrer leur ancienne puissance. D'ailleurs, la manière éclatante dont le Très-Haut rétablira son peuple révélera aux païens sa’toute-puissance et leur fera comprendre qu’il est en vérité le seul vrai Dieu, 17, 24: 28, 24-26: 55, 4, 9, 12, 15;-36.-25, 36; 37, 28-(9).
L’avenir du troupeau de Dieu sera donc un temps de repos, 34, 14-15; 37, 14, de sécurité, 29, 26; 34, 25, 27, 28; 39, 26, et de paix, 34, 25; 37, 26. Ce qui rendra ce bonheur définitif et complet c’est que les fidèles de Jahvé auront alors la certitude que cet état doit durer éternellement, 16, 60; 37, 26, qu’ils ne quitteront plus le pays de leurs ancêtres, 37, 25. Dieu, en effet, ne leur cachera plus sa face, 39, 20. IL demeurera pour toujours au milieu d’Israë] régénéré, 37, 28; 43, 7, répandant ses bénédictions sur le pays et sur ses habitants. L'alliance entre Jahvé et Israël existera à tout jamais!
D'ailleurs, les Israclites auront une preuve éclatante de la protection toute spéciale dont le Très-Haut doit les couvrir à cette époque, à l’occasion d’une dernière attaque
(9) Voir plus haut, p. 51, note 28.
qu’osera entreprendre un ennemi redoutable: Gog, roi de Magog. L'armée de celui-ci, bien qu’elle soit innombrable, ne prévaudra pas contre Israël. Jahvé veillera sur ses fidèles et écrasera complètement l’envahisseur qui laissera de riches dépouilles derrière lui. Délivré d’une manière aussi merveilleuse du suprême danger, Israël s’attachera plus intimement à son Dieu, c. 38-39, 24.
Telle est l’imposante conception du fils de Buzi sur l'avenir de son peuple. Bien qu’on v entende, comme s’exprime avec raison Touzard, «l'écho de toutes les prophéties antérieures» (10), il n’en reste pas moins vrai qu’elle s’en distingue sous plus d’un rapport. En effet, plusieurs particularités s’y rencontrent et demandent à être expliquées. Elles sont dues à la situation spéciale dans laquelle Israël se trouvait durant l'exil.
Tout d’abord on est frappé du large développement qu'Ezéchiel a donné aux idées messianiques. À ce point de vue son enseignement dépasse toutes les descriptions antérieures. Ce premier fait déjà s’explique pleinement par les circonstances dans lesquelles Ezéchiel a exercé son ministère. Vivant au moment de la plus grande catastrophe de l’histoire de son peuple, il devait en tout premier lieu préserver ses malheureux compatriotes du désespoir. Le meilleur, le seul moyen pour y réussir était d'évoquer en leurs âmes plus vivement que jamais l’espérance messianique. «Rien n’était, dit avec raison Touzard, plus apte de soutenir le courage des Israélites malheureux que de leur rappeler, à l’heure où la plus atroce des calamités allait les atteindre, les glorieuses destinées de leur race» (11). Pour cette raison, Ezéchiel, tout en étant par sa nature incliné à la sévérité, prononçÇa les promesses les plus riches et les plus rassurantes qui se lisent dans toute la littérature prophétique. En parlant ainsi avec abondance et dans les termes les plus catégoriques de l’avenir brillant réservé à Israël, il combattit efficacement le pessimisme. En même temps, il prémunit les déportés contre un autre danger, non moins grand, qui les menaçait depuis surtout a chute de Jérusalem, celui de l’apostasie. D’une part, en effet, avec cette catastrophe, la force que les exilés puisaient jusque-là dans leur religion était brisée, et, de l’autre, le paganisme semblait triompher. Les Juifs étaient
(10) Loc. cit., p. 45.
(11) Loc--cit.; p.31.
trop facilement enclins à croire que Jahvé s’était montré moins puissant que les dieux babyloniens. Car, d’après les idées courantes de: l'Ancien Orient, la défaite d’une nation impliquait aussi celle du dieu qui la protégeait. Il fallait donc défendre la majesté et J’honneur de Jahvé, d’autant plus que les Babyloniens se moquaient des exilés en disant: «Ceux-là sont le peuple de Jahvé et ils ont dû quand même quitter leur pays», 36, 20b. C’est pourquoi non seulement nous trouvons chez Ezéchiel beaucoup d’oracles contre les païens dans lesquels il présente Jahvé comme maître absolu des nations, mais nous le voyons très souvent relever la manifestation grandiose par laquelle Jahvé révélera au monde entier ses attributs, en particulier sa toute-puissante, sa sainteté, sa justice. Jusqu'ici les Juifs, par leurs péchés, ont fait outrage à sa sainteté et, bien qu’ils n’aient que trop mérité le châtiment, ils l’accusent d’injustice, 18, 25, 29; 33, 17, 29. Au surplus, les paiens le prennent pour un dieu faible. Mais le jour viendra où, par une intervention qui sera aussi foudroyante pour ses ennemis que bienfaisante pour ses vrais adorateurs, Jahvé montrera à tous les hommes qu’il est le seul Dieu saint et puissant. Des phrases telles que celles-ci: «Vous saurez (ou ils sauront) que je suis Jahvé», «et je sanctifierai mon grand nom», «je me sanctifierai en vous, à leurs yeux», «je me sanctifierai en eux aux yeux des nations», «je vais me glorifier», «je manifesterai ma gloire parmi les nations», reviennent sans cesse (11 bis). Ces formules constituent un véritable refrain dans les oracles d’Ezcchiel; elles dénoncent un des traits les plus saillants de son messianisme, Ce trait est la conséquence du caractère apologétique dont la prédication messianique devait nécessairement se revêtir durant l'exil.
Pour la même raison, il n’est pas étonnant qu'Ezéchiel annonce que, pour rétablir Israël, Jahvé fera les
(11 bis) Voir 6,7, 457, 4,471 11, 12526, PU AS D TE 23; 14, 8; 15, 7; 16, 62; etc. (Voir Touzard, loc. cit., p. 47, notes 7-10, et p. 48.) Voir plus haut, p. 51, note 28. Pour les formules qui font allusion à la sainteté de Jahvé, voir p. 65, note 35. Comp. 28, 22, 25; 36, 23; 39, 21, 25, 27.
miracles les plus extraordinaires. Ici également le fils de Buzi dépasse ses prédécesseurs. Déjà la vision symbholique des ossements desséchés! qui seront ranimés par Jahvé, 37, 1-14, le montre lärgement. Sous ce rapport ia description de la manière dont la Terre sainte sera transformée est unique dansson genre.
I! résulte de ces observations que, par son enseignement messianique, Ezéchiel a voulu mettre en relief la grandeur incomparable de Jahvé. Certes, chez les autres prophètes, Jahvé se trouve également toujours au centre de leurs perspectives, mais nulle part autant que chez Ice prophète des exilés.
Cette constatation aide à comprendre une autre particularité du messianisme d’Ezéchiel, savoir le rôle assez effacé qu’il accorde au Messie. Non seulement le fils de Buzi n’attribue au Messie ni l’œuvre de la délivrance ni un royaume mondial, mais il ne parle de lui que transitoirement et en des termes qui ne s'accordent pas trop bien entre eux: tantôt il fait allusion pour le temps final à une dynastie, tantôt il semble plutôt penser à un seul roi. Cette ambiguïté et la position secondaire attribuéc au Messie sont encore plus surprenantes quand on pense au rôle prédominant qu’Isaïe, par exemple, avait annoncé pour le Messie. Ce fait s'explique le mieux par la manière dont Ezéchiel a mis en évidence l’intervention directe et personnelle de Jahvé lui-même. Aussi la plupart des auteurs modernes relèvent-ils expressément la différence qui existe entre la conception du Messie telle qu’elle se rencontre chez Ezéchiel et celle des prophètes ses prédécesseurs. Aux yeux de Kessler, par exemple, le Messie d’Ezéchiel n’est qu’ «une pièce sur l’échiquier qui, bien qu’elle soit la principale, n’est, somme toute, qu’un instrument sans volonté dans la main du Dieu qui dispose tout» (12). Herrmann partage ce sentiment. A l'entendre, la mention du Messie par le fils de Buzi n’est «pour ainsi dire qu’une formalité, une mesure administrative» (13). Le jugement de ces deux exégètes est évidemment exagéré. Avec raison, Touzard se montre plus réservé. Tou-
(12) Op. cit. p. 81.
(13) Kom., p. 122.
tefois, il avoue, lui aussi, <qu’Ezéchiel, soit pour mieux accentuer la condamnation contre les anciens souverains, soit pour mettre plus en relief le caractère immédiat de l’action divine, soit encore pour prévenir toute suspicion de la part des Chaldéens» — motif surtout aussi allégué par Kittel (14) — «insiste peu sur (le rôle de) ce roi des temps nouveaux, auquel Isaïe, Michée, Jérémie et déjà Amos avaient consacré des pages si élevées et si éloquentes» (15).
Au fait qu'Ezéchiel ne prédit pas un empire mondial du Messie un autre correspond qui en est le corrolaire: il ne prévoit pas expressément le salut des paiens. Ezéchiel répète souvent que le rétablissement d'Israël prouvera aux autres nations que Jahvé est le seul vrai Dieu; mais à aucune il ne promet de participer au bonheur final. Ce nationalisme prédominant s'explique, lui aussi, par les circonstances dans lesquelles le fils de Buzi fut appelé à exercer son ministère parmi les déportés. Il est, en effet, plus motivé chez lui que chez n’importe quel autre prophète. Au point de vue pédagogique et psychologique, il aurait été au commencement de l’exil déplacé de souligner que les païens, qui avaient tant mâltraité les Israélites, prendront un jour part à leur bonheur. Gautier allègue très justement une autre raison: «Au début de la période de l'exil, écrit-il, Ezéchiel a eu le devoir d'attirer l’attention de ses compagnons d’exil plutôt sur les barrières qui les séparaient des peuples païens que sur l'heure où ces barrières tomberaient»> (16).
Une autre particularité du messianisme d’Ezéchiel est la description si détaillée du temple nouveau et du culte qui doit s’y dérouler. Pour beaucoup de critiques indépendants elle est la plus caractéristique de toutes et c’est pourquoi elle fait l’objet de leurs jugements les plus sévères, Car c’est par elle qu’il révélerait sa prédilection pour les rites extérieurs aux dépens de la vraie piété intérieure. La meilleure preuve que ces auteurs ne
(14) Geschichte, III, 1, p. 172.
(15) Loc. cit., p. 40.
(16) La mission, p. 366.
rendent pas justice à Ezéchiel est encore une fois, et ici plus qu’ailleurs, le fait que l'exil suffit pleinement pour comprendre l'attention spéciale consacrée par Ezéchiel aux formes extérieures de la religion.
Une des plus grandes privations des Israélites pieux, pendant leur séjour en Babylonie, était sans nul doute l'impossibilité de pratiquer le culte si solennel auquel ils avaient été accoutumés au temple de Jérusalem. D'autre part, ils voyaient le faste avec lequel se déroulait le culte des faux dieux, spectacle impressionnant qui constituait facilement un danger d’apostasie pour les moins fervents. Dès lors, quoi de plus naturel pour le fils de Buzi que d’attirer l'attention de ses auditeurs sur le culte beaucoup plus brillant encore qui sera mis en pratique à l’époque messianique! De cette façon il détournait ses correligionnaires de la splendeur attrayante des rites du paganisme et les consolait de l’interruption temporaire des offices de Jérusalem. Ceux qui lui en font un grief. méconnaissent complètement la situation qui lui dictait ces prescriptions rituelles et laissent ignorer surtout qu’il inculquait avec non moins d’énergie les lois morales. En effet, dans les accusations si cinglantes qu’il dirige contre ses compatriotes, Ezéchiel reproche aux Israélites pour le passé non seulement la violation du code rituel, mais aussi la transgression des lois de la conscience et, dans les descriptions relatives à l’état futur du peuple élu qui précèdent sa Thora, il insiste sur la sainteté intérieure jusqu’à prévoir une transformation complète des cœurs. Les critiques ne sont donc pas en droit de mépriser Ezéchiel sous prétexte qu’il a consacré au culte une partie notable de ses oracles. Très superficiel sous ce rapport est, par exemple, le jugement de Duhm qui prétend qu’Ezéchiel parle sans cesse d’ordonnances rituelles (17), ou celui de Herrmann qui affirme que, dans la Thora d’Ezéchiel, le prêtre aurait remplacé le prophète (18), ou encore celui de Hôlscher qui, pour ce motif, veut enlever au fils de Buzi les chapitres 40-48. Avec raison Gautier s’oppose à toute opinion de ce genre:
(17) Theologie der Propheten, p. 261. (18) Kom., p. VIII et XX.
«S'il en était réellement ainsi, dit-il, que devrions-nous attendre de rencontrer chez Ezéchiel? toute espèce de préceptes relatifs au culte; au sacerdoce, etc. En effet, dans la partie finale de son livre, le prophète nous décrit le temple de l’avenir et la théocratie future à laquelle cet édifice servira de centre. Nous avons nullement l’intention de méconnaître l’existence et l’importance de ce long fragment; mais nous demandons qu’on n’en exagère pas la portée et qu’on ne généralise pas à outrance, en étendant à tout le livre ce qui concerne seulement une portion de son œuvre. Il est naturel que, dans son tableau de la théocratie à venir, il ait voulu faire une place à la religion, au culte et à ses rites. Et s’il ne l’eût pas fait, il n’aurait pas été de son temps ni de sa race, nous voulons dire de la race d'Israël et non seulement de la race de Lévi et d’Aaron» (19). De même, Herzog écrit très à propos à ce sujet: «Nous aussi, nous trouvons la marque distinctive de la mentalité d'Ezéchiel fortement imprimée dans cette partie (c. 40-48). Et cependant nous sommes d’un autre sentiment (que la plupart des critiques). Dans cette tournure d’esprit qui s’y manifeste, nous voyons l'esprit qui est porté par le Pneuma divin d’un véritable prophète, cet esprit, qui cherche à trouver des formes pour exprimer l’élément divin d’une façon adaptée à la nature humaine pour élever ainsi celle-ci à Dieu» (20). Il convient, en effet, de remarquer qu’il faut se garder de vouloir séparer l’ordre religieux de l’ordre moral et de ne pas voir dans les cérémonies que de pures formes extérieures en n’y distinguant pas le facteur extérieur du facteur intérieur, l'élément du culte de l’élément de l’adoration. A cet égard Gautier a parfaitement raison d'observer: «Nous comprenons très bien qu’on distingue entre les rites de la religion et les principes de la morale, mais nous ne comprenons pas qu’on les oppose les uns aux autres. Les rites empêchentils la morale?» (21).
(19) La Mission, p. 52. (20) Op. cit., p. 29. Comp. p. 20 sq.
(21) La Mission, p. 53.
La dernière particularité du messiauisme d'Ezéchiel, et en même temps la plus importante, est la prédiction de l'invasion de Gog et de ses-hordes. Cct oracle en est, sous tous les rapports, l'élément le plus original et le plus curieux. Plus d’une fois. d’autres prophètes avaient prévu l’irruption de divers peuples qui, sur l’ordre de Jahvé, doivent venir du Nord et attaquer Israël. Mais aucun n'avait encore soupçonné que ce fait doit se reproduire en plein temps messianique et constituer une dernière tentative des païens en vue de troubler la paix des rapatriés. Cette conception, qui est déjà si frappante par elle-même, l’est encore par l’expression fantastique qu'Ezéchiel lui a donnée. Aussi les chapitres qui y sont consacrés sont-ils regardés par beaucoup d’exégètes . comme les plus originaux et les plus énigmatiques de tout l’Ancien Testament.
Cependant ce morceau lui-même trouve, en partie du moins, son explication dans le but qu’Ezéchiel poursuivait dans ses prophéties. Il voulait à tout prix et complètement rassurer ses auditeurs au sujet de l’avenir. C’est pourquoi il décrit cette attaque monstrueuse de Gog et sa défaite encore plus extraordinaire pour dire qu’absolument rien ne pourra désormais compromettre la paix des Israélites retournés dans leur patrie.
Toutes ces particularités appartiennent au fond des prophéties d’Ezéchiel. Il en est d’autres qui se rapportent à leur forme. Elles viennent notamment à ce que les révélations lui parviennent souvent par des visions extraordinaires, qu’il se sert avec une certaine prédilection du langage symbolique, se livre même souvent à des actes symboliques et qu’il aime déployer, dans ses descriptions, une fantaisie exubérante. Sous tous ces rapports, il dépasse de beaucoup tous ses prédécesseurs. Mais aussi n’a-t-il pas une tâche plus difficile à remplir qui exigeait l'emploi de moyens exceptionnellement impressionnants? De nouveau donc la situation d’Ezéchiel —— abstraction faite de son tempérament personnel — explique suffisamment la forme unique de ses oracles.