‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 14 sur 115 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

POLITIQUE 3I0NÉTA1RE DE l'iTALIE.

Au début de cet ouvrage, nous avons brièvement raconté comment les diverses campagnes entreprises en Europe et dans l'Amérique du Nord, en faveur du double étalon, aboutirent, après des destinées diverses, dans l'été de i 88 1 , à la pire des défaites, lors de la grande conférence monétaire internationale de Paris. Nous avons également rappelé dans quelle mesure les désillusions avaient été augmentées par le fait que, peu de temps auparavant, FEmpire allemand avait surpris le monde par Tannonce d'une résolution qui ne pouvait être, aux yeux des partisans de l'argent, qu'une conversion à leurs idées ; il n'y avait du reste pas moyen de l'interpréter autrement, en admettant qu'elle fût le résultat d'une pensée logique.

Au début de l'été 1879, le monde avait appris à son grand étonnement que l'Allemagne arrêtait ses ventes d'argent et cessait de retirer les thalers de la circulation. Solennellement assisté du chancelier de l'Empire, le président du Directoire de la Banque impériale avait porté au Reichstag, dans la séance du 19 juin, la nouvelle fantastique que l'argent était devenu une marchandise de rebut invendable, que ce fait était dû uniquement aux

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ventes d'argent par rAllemagneet que, celles-ci cessant, le prix du métal reprendrait son niveau antérieur. Dans l'entraînement de sa déclaration prophétique, Torateur qui parlait au nom du gouvernement impérial avait fini par lancer cette apostrophe devenue célèbre : « L'étranger nous bénira, si nous écartons d'une façon durable le cauchemar qui pèse sur toutes les transactions depuis plus de six années. »

Un pareil baiser Lamourette tombé des lèvres du Chancelier de fer ne pouvait manquer d'avoir un effet considérable sur les peuples. Durant un court intervalle, le prix de l'argent s'éleva de plusieurs points, et les partisans du double étalon, remplis de nouvelles espérances, se préparèrent à remettre en scène un mouvement pour rétablir l'empire millénaire. En même temps l'Autriche, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud se préoccupèrent, dans la mesure de leurs forces, de tirer avantage de cette virginale abstinence de l'Empire allemand et vendirent leur argent aux Indes. On s'arma pour un nouveau congrès universel. L'Allemagne, à en juger par les derniers événements, n'allait pas se contenter d'assister à ce congrès ; elle serait prête, conformément à ses solennelles déclarations, à immoler son étalon d'or, déjà presque complètement établi, sur l'autel de son amour pour l'étranger. On assurait que le président de la Banque de l'Empire luimême représenterait l'Allemagne, afin de recevoir en personne les remerciements des nations assemblées, pour le bienfait qu'il leur avait conféré ; ce haut fonctionnaire, à qui la loi avait imposé comme premier devoir

de veiller au maintien et à l'exécution de l'étalon d'or,

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l'immolerait de ses mains sacerdotales et le ferait passer de vie à trépas.

Le congrès universel était convoqué à Paris pour le mois d'avril 1881. L'Allemagne avait naturellement promis qu'elle y assisterait. Par bonheur sa représentation y fut confiée à d'autres mains. La prédiction que l'abstinence allemande aurait pour effet de rajeunir l'argent et de lui rendre son éclat antérieur, avait reçu des faits, dans l'intervalle; un cruel démenti. L'étonnante affirmation tardivement produite, que ce n'était pas l'argent extrait des mines qui avait été invendable, mais les tha- 1ers d'argent, ne pouvait plus masquer la lourde erreur à laquelle cependant on s'obstinait encore à s'attacher.

Grâce à cette représentation raisonnable de l'Allemagne au congrès parisien, il échoua plus piteusement encore que celui de 1878. Ses promoteurs n'avaient pas compté gagner l'appui de la Grande-Bretagne ; mais, après que l'Allemagne depuis deux ans eût donné d'aussi grandes preuves de naïveté, ils avaient fermement espéré qu'elle tomberait dans leurs bras, même sans être accompagnée de l'Angleterre. Le congrès n'aboutit même pas à une résolution aussi inoffensive que celle qui avait terminé les débals de 1878. Après une accumulation infinie de discours, les uns sages, les autres niais, il s'ajourna sine die^ et on ne se revit plus. Deux magnifiques volumes in-quarto ont été légués à la postérité comme témoignage de son activité, témoignage de la plus haute valeur pour celui qui veut se bien pénétrer du peu de chance d'aboutir de pareilles tentatives.

Cependant, sans rien en dire, l'Italie ne s'était pas laissé induire en erreur par les apparentes espérances

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du bimétallisme : en même temps qu'elle s'occupait de supprimer le cours forcé, elle avait avant tout en vue l'étalon d'or. Dès février 1879 le ministre des finances Magliani avait examiné la chose de près ; mais il avait été retardé par des considérations politiques, et ce ne fut que le 15 novembre 1880 que, concurremment avec le ministre de l'agriculture Micelli, et sous la présidence de Depretis, il soumit son projet au Parlement, lequel en fit une loi à la date du 8 avril 1881.

A titre de membre de l'Union latine, qui précisément alors essayait de se transformer en une union universelle du double étalon, l'Italie devait, pour la forme, laisser l'ancien système comme base au nouveau régime qu'elle voulait se donner. Mais les Italiens, chez qui d'après une vieille tradition l'économie politique a toujours été en honneur, dont le grand homme d'État Cavour était lui-même, pour le plus grand bien de son pays, un adepte profondément versé dans cette science, n'avaient jamais cru sincèrement à la possibilité d'établir le bimétallisme par une injonction légale. Dès 1865 ils s'étaient associés, bien que sans succès, aux Belges et aux Suisses pour essayer de fonderl'Union latine sur la base du seul étalon d'or. Magliani lui-même en était partisan décidé (1); et tandis que les alliés allemands de Dana Horton et de Cernuschi nous prédisaient que nous touchions à une éclatante victoire du bimétallisme et que ritalie échouerait dans ses tentatives de reprendre les paiements en espèces^ les Italiens ne s'y laissèrent pas

(1) Voyez les articles de Magliani daus la Nuova Antoloçjia, particulièrement celui de juillet 1877, intitulé : « La dépréciation de l'argent et le système monétaire. »

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tromper : ils gouvernèrent silencieusement de façon à aborder, tout en naviguant sous le pavillon du bimétallisme, au port du monométallisme or. Les ressources nécessaires à la reprise des paiements en espèces devaient, d'après la loi , être fournies par un emprunt de 6 44 millions de lires. Il fut décidé que 444 millions seraient recueillis en or et seulement le solde de 200 millions en argent. L'opération réussit au delà de toute attente, bien qu'au début elle eût eu à lutter avec des circonstances très défavorables, en particulier avecl 'énorme importation des blés américains en Europe et les envois d'or à New-York qui en furent la conséquence. Les contractants de l'emprunt furent en mesure, au cours de l'exécution du contrat, de livrer plus d'or qu'ils n'y étaient engagés : dans une convention additionnelle, les banquiers s'obligèrent à payer en or 491 millions au lieu de 444 (1). A la fin de janvier 1883, après un peu plus d'un an, le montant de l'emprunt était intégralement payé.

Avant même qu'on fût certain de ce succès, on avait considéré de différents côtés que, puisqu'on allait remettre le système monétaire en bon état, il ne fallait pas s'arrêter à mi-chemin et il convenait d'envisager le passage définitif à l'étalon d'or unique, de façon à se dégager des liens de l'Union bimétallique. En conséquence

(1) Chose surprenante, les changes dans l'iotervalle étaient cotés de telle sorte, qu'il était moins cher d'exporter de l'or de Londres que des écus de 5 francs de Marseille. Alors que des pièces d'or venues de tous les points du monde servirent au règlement de cet emprunt, les monnaies d'or de l'Empire alleuiand n'y figurèrent que pour le contingent insignifiant de 5 millions, tandis que la France en fournit 66, l'Amérique, Gô, la Russie directement 25, l'Autriche, 38 : d'autre part, l'intermédiaire de l'Allemagne procura 60 millions, tirés d'autres pays. (Uosenraad, Emprunt italien pour l'abolition du cours forcé, Paris, 1883.)

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on ne s'était pas contenté de prescrire que plus des deux tiers des ressources métalliques seraient constitués en or, on avait encore joint au projet de loi d'autres dispositions destinées à renforcer cet approvisionnement. On avait été jusqu'à insérer dans le projet un article 12, déclarant qu'à partir du jour du remboursement du papiermonnaie, les droits dédouane seraient payables exclusivement en or.

.Mais, sur l'observation que ceci constituait une violation formelle des stipulations fondamentales de l'Union latine, on renonça à cette prescription. Il fallait, bon ou mal gré, se soumettre à la loi du traité ; mais on se gênait d'autant moins pour montrer qu'aussitôt dégagé de celuici, on entendait rompre avec ses traditions, et pour, exprimer bien clairement qu'aucun doute ne pouvait subsister sur cette intention d'amener la rupture.

Sur l'initiative du député le mieux qualifié à cet effet ■et avec l'approbation du gouvernement, fut voté à l'unanimité le 22 février 1881 un ordre du jour, qui enregistra la déclaration du ministre des finances ainsi conçue : Un particulier ne saurait être contraint de recevoir d'autre monnaie que celle qui porte l'effigie nationale. Si la ■conférence monétaire n'arrive pas à s'entendre à nouveau (1), le ministre présentera en temps voulu un projet de loi pour organiser un nouveau système monétaire, ■qui devrait être mis en vigueur à l'expiration de la convention. Mais, quelles que soient les dispositions contenues dans cette loi, à partir du 1"" janvier 1886, il ne sera

(I) Comme le dit avec raison M. Cei'uuschi, oa entendait désigner ainsi la grande conférence internationale dont il était alors question et non pas une conférence spéciale de l'Union latine, attendue seulement pour 1884.

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admis nulle part et même pas aux caisses publiques d'autres monnaies d'argent que celles qui portent l'effigie italienne.

Cette résolution, adoptée sans opposition par la Chambre et sur le banc des ministres, montrait avec évidence qu'on ne voulait pas renouveler l'Union latine. Pour mieux indiquer qu'on ne songeait pas à un double étalon autonome, on ajoutait à la loi de 1881 un article, dont le but était de fortifier par tous les moyens possibles la préférence réservée à l'or à l'occasion de l'emprunt. Cet article 18 rendait le gouvernement responsable de la surveillance des banques d'émission, afin de les empêcher de laisser l'or sortir de leurs caisses. En exécution de cet .article, parut le 12 août 1883 un décret qui prescrivait aux banques de n'avoir pas plus d'un tiers de leur encaisse métallique en argent et les deux autres en or.

A cette occasion, il est encore intéressant de remarquer quelles conséquences imprévues, un traité monétaire peut amener. Ce décret fut attaqué par la France comme une atteinte aux principes fondamentaux de l'Union latine, comme une violation contraire aux stipulations écrites, ou tout au moins à la loyauté de l'obligation présupposée des Etats contractants de maintenir en circulation l'or et l'argent sur un pied d'égalité par tout le territoire. Le gouvernement qui contraint ses fonctionnaires à retenir ou à rejeter l'un ou l'autre des métaux de préférence à l'autre, déclare la guerre aux stipulations du traité qui prescrit la parité. Un pareil décret est donc nul en soi. De quelque façon qu'on juge la convention au point de vue du droit strict, il est indéniable qu'une semblable prescription, émanée de

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l'Etat qui a signé un traité basé sur le double étalon, en viole l'esprit.

Mais le gouvernement italien ne se laissa pas émouvoir par les protestations des bimétallistcs français, particulièrement hostiles au décret, et le maintint en vigueur. A ces dispositions et à ces mesures purement techniques, il s'en ajouta, au cours des événements, d'autres qui poussèrent encore davantage dans la direction adoptée. Des événements politiques et financiers amenèrent une tension entre la France et l'Italie. Celle-ci prit en fort mauvaise part l'occupation de la Tunisie (mai 1881). La France regretta que l'emprunt de 644 millions eût été contracté à Londres, alors que dans toutes les circonstances précédentes la place de Paris avait pris à ces opérations une part prédominante et qu'en fait le marché français avait fourni la clientèle la plus importante à la rente italienne (1). En conséquence, on avait aussi commencé par négocier l'emprunt à Paris, mais la clause du paiement des deux tiers en or était contraire à la politique monétaire et banquière de la France. Les choses n'aboutirent pas, et l'affaire fut traitée avec des banques anglaises.

L'effet immédiat fut que les puissances financières parisiennes se tinrent à l'écart de la souscription et que celle-ci, malgré un prétendu succès puisqu'on annonça, pour la forme, qu'elle était couverte une fois et demie, commença par un fiasco, qui se traduisit dans les cours

(1) Nous croyons que l'auteur se trompe ici sur les dispositions de la France à l'égard de l'emprunt italien de G4i millions. L'Italie n'aurait pas mieux demandé que de voir le march'; français s'ouvrir à elle à cette occasion, mais ni le public, ni les financiers français n'avaient voulu prêter leur concours à cette opération. (Note du traducteur).

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de la rente italienne. C'est ainsi que des deux côtés on était dans des dispositions rien moins qu'amicales. Mais, tandis que cette altération des rapports se manifestait, la confiance des Italiens s'était accrue, à la suite de l'épreuve heureuse qu'ils avaient faite de leurs forces financières. Abattus d'abord par le froid accueil qu'avait reçu leur grand emprunt, ils éprouvaient maintenant des sentiments d'une nature tout opposée. La reprise des paiements en espèces avait réussi au delà de toute attente; le crédit de l'État prit un vif essor; la crainte que l'or nouvellement acquis ne s'écoulât, ne s était pas confirmée; les cours des changes sur l'étranger se maintenaient provisoirement au pair. On pouvait dire que l'Italie s'était montrée à la hauteur de la lâche qu'elle s'était imposée. Elle avait en même temps prouvé qu'elle pouvait accomplir d'aussi grandes choses sans le concours et même avec l'hostilité de la France. Il ne restait plus qu'à retirer les 250 millions de papier en coupures de o à 10 lires (1) qui existaient encore. On aurait pu ainsi passer au monométallisme or, en gardant une certaine quantité d'argent en écus de 5 francs, mais seulement pour de petits montants.

Les intentions clairement manifestées dès l'année 1881 persistaient au point que, même encore en 1884, un échange de vues eut lieu â la Chambre, qui ne pouvait avoir d'autre signification que de prouver qu'on continuait à s'en tenir à ce projet sans être le moins du monde ébranlé. L'ancien ministre, économiste et par-

(I) La loi autorise provisoirement un maximum de 340 millions: il n'en a jusqu'ici été fait usage que jusqu'à concurrence de 250 millions ; du reste, ces billets sont échangeables contre du métal.

tisan en principe de l'étalon d'or, Minghetti, le délégué italien aux conférences parisiennes, spécialiste éminent en matière de banque et de monnaies, Luzzatti, adressèrent le 1 1 mai 1 884, Tinterpellation suivante au gouvernement : « Est-ce que, conformément à l'ordre du jour « de février 1881, les pièces de 5 francs belges et fran- « çaises perdront à partir du 1" janvier 4886, le droit « d'être reçues par les particuliers et même par les cais- « ses de l'État? » Ce à quoi le ministre des finances, Magliani, répondit sans détour par une affirmation formelle. Il conclut par l'observation remarquable qu'à l'échéance de la convention monétaire cet ordre du jour serait certainement appliqué, si même il ne l'était pas déjà auparavant.

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