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iin problème aussi difficile a été expliqué au public d'une façon plus claire et plus approfondie (1).
L'Autriche-Hongrie, en déclarant son désir unanime de mettre enfin un terme aux fluctuations de son état monétaire, donne la meilleure réplique possible aux jérémiades de nos bimétallistes, occupés à dénigrer le grand œuvre de la réforme monétaire allemande. Les bases du plan de la réforme autrichienne, dont le détail apparaît aujourd'hui clairement, constituent la meilleure réfutation des inexactitudes sur lesquelles s'appuient essentiellement ces accusations en Allemagne. On prétend que notre grande erreur a été de passer à l'étalon d'or unique : l'Autriche va l'adopter à son tour, après qu'il a subi l'épreuve de vingt années de théorie et de pratique ! Tel a été en efl"et le verdict unanime rendu, après une investigation des plus complètes, par la commission d'enquête, que les deux gouvernements autrichien et hongrois avaient instituée. Quelle justification, s'il en était besoin d'une à des yeux ouverts, pour la mes.ure prise au moment favorable, après la guerre, par le jeune Empire allemand (2).
Une autre mesure fondamentale à laquelle se sont ralliées presque à l'unanimité toutes les autorités convoquées à cet effet n'est pas moins intéressante pour nous. La base sur laquelle le papier-monnaie en circulation doit être transformé en or sera fixée d'après la valeur de ce papier par rapport à la quantité d'or qu'il
(1) Il a été imprimé sous le titre de Notre Valuta, dans les uuméros 12 et 13 du Journal général <ie droit qui paraît à Vienne (20 janvier et l"'- février 18U2.)
(2) L"Égypte, la Roumanie, la Tunisie, sous le régime du protectorat français, ont récemment adopté l'étalon d'or.
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peut acquérir au moment de la promulgation de la loi. Il ne saurait être tenu compte des fluctuations ni passées, ni futures : on ne considère que le présent. C'est exactement d'après le même principe que l'Allemagne procéda à l'époque (1); en fait il ne s'est pas produit une seule circonstance ayant pu justifier la plainte que quelqu'un ait subi de ce chef un dommage positif.
Il est fort instructif de considérer un phénomène spécial à l'Autriche. Lorsqu'il s'est agi pour elle de fixer le taux de la transformation, elle n'avait pas, comme en Allemagne et comme c'est en général le cas pour des évolutions de ce genre, à échanger un métal contre un autre, mais dupapier contre du métal. L'Allemagne avait à fixer le taux de la conversion de l'argent en or ; tandis qu'en Autriche l'étalon d'argent ne subsiste plus que de nom et les paiements s'effectuent au moyen d'un florin de papier inconvertible. Mais ces florins papier, chose étrange, valent beaucoup plus aujourd'hui, que s'ils étaient frappés en argent à leur pleine valeur légale. Une poignée de florins autrichiens papier,
(1) Qu'il me soit permis ici de remarquer que j"ai eu la sati?:faction de voir souvent citées mes propres paroles dans les délibérations préliminaires qui viennent d'avoir lieu en Autriche. Il s'agissait de justifier un point de vue que j'ai moi-même défendu, il y a plus de vingt ans, lors de la première délibération de fond, au sujet de la réforme monétaire allemande. Je disais alors : « Je suis d'avis que ni des moyennes s'appliquant au passé, ni des calculs de probabilités pour l'avenir ne doivent servir à établir la proportion dans laquelle la transition doit se faire ; le moment auquel cette transition se fait, est seul déterminant (11 novembre 1871). » Les ergoteurs bimétailistes ont cherché plus tard à accréditer la légende que j'aurais parlé ainsi, parce que je croyais à la durée des prix d'alors de l'argent, ce qui est absolument conlraire à l'esprit de mes arguments et à toutes mes auires explications.
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SOUS forme de billets d'Etat ou de billets de banque, achète plus d'or à Londres qu'une poignée de monnaie d'argent représentant le môme montant nominal, si on ne considère que sa valeur métallique. L'explication de cette anomalie est moins difficile à donner qu'on ne pourrait le croire. Depuis nombre d'années l'argent est produit en bien plus grande quantité et à bien meilleur marché qu'autrefois. La production de l'or n'ayant pas suivi une marche parallèle, l'argent par rapport à l'or a perdu un tiers de sa valeur (1). Si l'Autriche avait continué à tenir ouverts au public ses hôtels des monnaies pour la frappe de ses florins d'argent, ces florins d'argent seraient tombés aux deux tiers de leur valeur nominale antérieure. Au lieu de cela, elle a supprimé la libre frappe depuis 1879 et n'a servi les besoins de la circulation qu'au moyen de billets, soit d'Etat soit de Banque (2). Les uns et les autres étaient de par la loi limités à un chiffre qui ne pouvait être dépassé. Cette borne ayant été fixée avec sagesse et consciencieusement défendue contre toute tentative d'empiétement, le papiermonnaie a vu peu à peu s'augmenter le pouvoir d'achat que lui assurait sa qualité de moyen de paiement légal pour toutes les obligations vis-à-vis de l'Etat et des nationaux entre eux.
C'est ainsi que, grâce à l'amélioration générale des conditions économiques et de la prudente conduite des affaires de l'empire, un signe de crédit en papier de un florin vaut, en monnaie allemande, environ 1 mark 72,
(1) Aujourd'hui (mars 1894) plus de moitié. (Note du traducteur.)
(2) Plus un certain montant de florins d'argent que le gouvernement a continué lui-même à frapper.
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tandis qu'un florin d'argent ne vaut qu'environ 1 mark 33. L'étude précitée du professeur Menger l'a fort bien expliqué. Rien ne démontre plus clairement combien j'avais raison de prédire, il y a déjà seize ans, le détrônement du roi du monde. Cet ex-roi se traîne humblement à la remorque d'un billet fabriqué au moyen de chiffons (nous savons qu'il s'agit des plus fins) et se trouve heureux d'être échangé contre lui : le récent voyage des thalers expédiés de Berlin à Vienne le prouve bien. En vertu de ces considérations, il est probable que, sauf modifications considérables et imprévues, la transformation de toutes les obligations actuellement existantes, stipulées en florins papier et le retrait des billets d'Etat, se feront en monnaie d'or sur la base d'environ 1 mark 72 de monnaie allemande par florin autrichien (1).
Parmi les cinq questions que les ministres des finances des deux moitiés de la monarchie ont soumises à la commission d'enquête réunie le 8 mars à Vienne et à Pesth, les deux suivantes : Y a-t-il lieu d'adopter l'étalon dor? et : Quelle sera la base de la transformation ? sont les seules qui soient vraiment intéressantes au point de vue allemand. Les trois autres le sont moins : peu nous importe que l'unité monétaire soit l'ancien florin ou bien la moitié, c'est-à-dire une pièce de la valeur de 1 mark 72 ou de 0 M. 86, cette dernière se rapprochant plus du franc français que du mark allemand. La question du nom de baptême de cette nouvelle pièce, ne nous agite
(1) D'après de nouvelles comimiuications assez surprcuaDtes, ce rapport serait fixé à 2 fr. 10 par ancien llorin, c'est-à-dire 1 mark 70. Sauf plus ample informé, ce rapport semble un peu faible.
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pas beaucoup, pas plus que celle de savoir combien continueront à circuler de billets d'États analogues aux 120 millions de bons de caisse de l'Empire qui circulent en Allemagne.
Seule la question qui portait le numéro 2 parmi celles soumises à la commission d'enquête est d'un intérêt général : « Si l'étalon d'or est accepté, convient-il de conserver en même temps en circulation une quantité limitée de monnaie d'argent libératoire? » Il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ici de monnaie divisionnaire, mais de monnaie d'argent laquelle, quoique d'une valeur inférieure, serait mise sur le même rang que la monnaie d'or au point de vue libératoire : le stock en serait bien entendu limité et la libre frappe en demeurerait interdite. Ce qui a été dit au premier chapitre du gâchage de la réforme monétaire allemande, prouve assez clairement qu'une pareille idée doit être rejetée de la façon la plus absolue. Elle pourrait devenir beaucoup plus dangereuse que la mesure prise par l'Allemagne en 1879, pour des motifs qu'il serait trop long de développer ici. Il est bien préférable, pendant l'époque de transition inévitable, d'établir un régime provisoire au moyen du papier actuel, plutôt que de charger la circulation à titre définitif d'une monnaie d'argent qui fausserait l'étalon d'or. Lorsqu'on entreprend une œuvre de réparation de ce genre, il faut avant tout avoir confiance en soi et ne pas s'arrêter en chemin.
Il convient enfin de répondre à une dernière question
(1) Le dernier ouvrage d'Ottomar Haupt : L'or, l'argent et le rétablissement de la Valuta (Vienne, 1892) l'expose d'une façon aussi juste que nourrie.
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qui ne figurait pas sur la feuille ministérielle, et de se demander si l'Autriche peut se procurer l'or nécessaire, et cela sans désorganiser les conditions monétaires du monde. A cet égard, il semble que les deux ministres soient pleinement rassurés, et à très juste titre. Les deux à trois cents millions de florins en or, nécessaires aux premiers besoins, peuvent être acquis en un certain laps de temps sans troubler d'une façon appréciable le marché du monde.
La production de l'or augmente de nouveau d'année en année. On peut évaluer celle d'une seule année au montant total dont l'Autriche a besoin pour commencer. L'accroissement des approvisionnements qui s'accumulent depuis quelque temps dans les banques européennes par centaines de millions indique clairement que le mot célèbre de Bismarck, « la couverture trop courte », était une image pittoresque, mais n'était qu'une image juste à l'appui d'une assertion fausse. Les adversaires de l'étalon d'or ont vécu depuis des années sur l'acte de Bismarck arrêtant les ventes d'argent, lequel a été donné comme un naufrage de la réforme monétaire allemande, et sur cette comparaison déplacée. Les décisions prises maintenant après mûres délibérations en Autriche-Hongrie prouvent que ces arguments n'ont plus cours. Le gouvernement austro-hongrois, selon tous les indices, a déjà amassé à l'intérieur de ses frontières un stock d'or, il s'est assuré en môme temps des réserves considérables en accumulant des sommes à son crédit chez des maisons de banque étrangères. Il compte se procurer le reste par un emprunt, qui a chance de réussir. Mais nous devons le mettre en garde contre
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une erreur. On dit qu'avant de contracter cet emprunt, il songerait à mettre à exécution un projet de convertir ses obligations 5 p. 100 en 4 p. 100 ; ce serait une faute. Il peut convenir à des hommes de finance, en Autriche et à l'étranger, d'utiliser un moment propice pour une semblable affaire, qui serait une source de profits. Mais les ministres des finances agiront prudemment en résistant à cette tentation et en utilisant exclusivement pour leur affaire principale, c'est-à-dire l'acquisition de l'or, la première ardeur des dispositions favorables du marché monétaire. 11 faut battre le fer quand il est chaud, et ne jamais subordonner le principal à l'accessoire ; c'est ce qui arrive bien facilement si on commence par entreprendre l'accessoire en reléguant le principal en seconde ligne. Allons d'abord au plus important !
Le mardi 22 mars 1892, la Chambre des représentants offrait un spectacle bien rare au Capitole de Washington. La vaste enceinte réservée aux députés et au public, bien que suffisante à contenir 2300 spectateurs, était pleine jusqu'aux combles. Dans l'assistance, les personnalités les plus éminentes du monde diplomatique, les ambassadeurs de France, d'Angleterre avec leur famille, celui même de Chine. Partout une animation extraordinaire ; en peu d'heures des milliers de télégrammes échangés avec toutes les parties du monde.
Une mise en scène aussi dramatique est une exception très rare dans l'assemblée, qui préside de l'autre côté
de l'Océan aux destinées de soixante millions d'hommes. A Paris, les séances de la Chambre des députés au palais Bourbon sont, aux grands jours, lorsque par exemple le ministère doit être renversé, le lieu de rendez-vous qui attire la société élégante. Les séances de l'Académie française, lorsqu'elle reçoit un personnage illustre, sont encore plus recherchées. Il n'est pas mauvais que la politique, la littérature et la science soient un prétexte à produire les nouveaux chapeaux et les dernières coupes de robes, à se donner en spectacle soi et sa toilette, €t que le soir on montre dans la conversation qu'on est au courant des événements du jour, pour y avoir joué son rôle en amateur. Les moralistes assurent que l'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu. Même à Berlin il est arrivé que des personnalités éminentes des deux sexes se montraient dans les loges du Reichstag lorsque Bismarck avait annoncé un grand discours; une ou deux fois son successeur a eu un pareil triomphe, après que l'irrésistible Zedlitz l'eût amené à violer sa parole de se borner à la politique ennuyeuse. Il est vrai que, dans nos salons berlinois, sil en est qui méritent ce nom, il est bien rare que l'on s'occupe de politique ou qu'on s'échauffe à son égard.
S'il est rare que le public s'intéresse au Congrès à Washington, cela tient à beaucoup de causes intrinsèques et extrinsèques. En premier lieu, étant donnés l'excessive étendue de la salle et le bruit incessant que ni les députés ni les spectateurs ne se gênent pour faire, il est à peu près impossible de rien entendre. On ne garde pas «on chapeau sur la tête comme à la Chambre des communes anglaise, mais on fume : dans de telles condi-
lions il est déjà difficile d'obtenir l'attention. A cela s'ajoute une raison plus sérieuse, tirée de l'organisation intérieure de la Chambre ; les résolutions s'y décident, encore beaucoup moins que dans d'autres Parlements, au cours des séances publiques. C'est au sein des commissions, dont les délibérations sont secrètes, que presque tout se règle : les discussions plénières finissent en général par n'être que des formalités finales. De plus l'élégance oratoire, qui ailleurs aussi est en décadence, surtout dans les Parlements qui n'appartiennent pas aux pays romans, trouve très peu d'encouragement en Amérique. Les orateurs lisent la plupart du temps et usent même souvent de la faculté de remettre simplement tout ou partie de leur discours à l'impression sans faire ainsi perdre de temps à l'assemblée. Aussi n'est-il pas rare de voir prendre, grâce à l'inattention générale, des résolutions qui deviennent lois en quelque sorte incognito. Par exemple, sur le terrain qui nous occupe, il a pu arriver qu'au bout de bien des années on ait soutenu que l'acte de 1873, introduisant l'étalon d'or, avait glissé à la Chambre tout à fait inaperçu.
Ainsi que nous l'avons dit, la physionomie du Capitole à Washington le dernier mardi de mars 1892 était toute différente (1). Mais ce qu'il y avait de plus remarquable, c'est que l'ordre du jour portait la question monétaire, la lutte immortelle des temps modernes entre l'or et
(1) Chose curieuse, le mois de mars, déjà célèbre par ses ides, a fourni daus notre siècle des dates bien remarquables : Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe, la révolution de 1848 à Vienne et à Berlin, la Commune de Paris en 1871, la mort de l'empereur Guillaume, la démission de Bismarck, et, cette année même, la fin précipitée et inattendue de la loi scolaire.
17 i l'argent.
l'argent. Lorsqu'à présent une question monétaire est à l'ordre du jour du Reiclistag allemand, les députés demandent aux initiés, moitié ironiquement, moitié timidement, si la Chambre en vérité va s'en occuper. En cas d'affirmative, ils ont coutume de hausser les épaules, comme des gens qui vont s'épargner cette peine; les journalistes des tribunes se donnent congé à eux et à leurs feuilles; sans prêter grande attention, ils se contentent d'insérer dans leur compte rendu parlementaire deux lignes, et d'annoncer que les orateurs connus ont encore une fois échangé leurs arguments rebattus pour et contre, au milieu de rindifférence de la Chambre. Tout cela s'explique surtout parce que ces débats ont pris de plus en plus le caractère académique ; ce qui augmente encore ce caractère, c'est que la plupart des auditeurs, les journalistes des tribunes et peut-être même quelquesuns des orateurs prenant part au tournoi, n'y entendent pas grand'chose. Mais ce qu'il y a de plus académique en ceci, c'est que dans les derniers temps la coiiduite des affaires en Allemagne n'a pas été influencée le moins du monde par de pareils débats ; ni l'Angleterre avec son étalon d'or, ni la France et l'Union latine avec leur étalon boiteux ne songent à ébranler leur statu quo. L'Allemagne considère sa tâche comme terminée dans ses lignes essentielles. Les crises italienne, espagnole et portugaise proviennent d'un excès de dette et non pas d'un manque de monnaie. L'époque des grandes conférences monétaires parisiennes internationales, qui devaient délibérer et décider du salut du monde, est passée. Les prophètes bimétallistes, dont les fanfares y retentissaient, sont muets. Celui qui
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resta le plus longtemps sur la brèche l'ut l'excellent Laveleye, homme à vues honnêtes et d'une belle érudition. Mais il mourut sans pouvoir espérer la réalisation de sa célèbre prophétie que l'on élèverait unjour àl'inventeur du bimétallisme une statue d'argent avec une tête en or sur la place d'une capitale. Il est vrai qu'avec le temps l'argent pourrait devenir si bon marché que l'acquisition du tronc finit par n'en pas devenir trop onéreuse ; on renoncerait à la tête, dont on pourrait après tout se passer. En Angleterre, où depuis 1876 on a institué de vastes commissions d'enquête et oiiron s'efforce constamment d'entretenir chez les nations étrangères l'amour de l'argent, il semble qu'après une dernière tentative si pénible et si infructueuse, on ait aussi fini par rentrer dans le calme.
Par contre la question a dominé de toute son inquiétante grandeur les destinées politiques des Etats-Unis. Et cela était juste, car c'est là que dès l'origine la question avait sa patrie, c'est là qu'elle devait être traitée.
« Le seul point en question dans le bill de la libre frappe est le suivant : les barons de l'argent ne veulent plus vendre le produit de leurs mines aux cours dépréciés d'aujourd'hui, mais, pour chaque 70 cents d'argent, ils réclament 100 cents, sous forme d'un dollar d'argent. » C'est ainsi que, dès le premier jour de la grande lutte, le député Rayner du Maryland en a défini la quintessence ; tout le reste n'est qu'accessoire. C'est ce qui rend si irrésistiblement comique l'invitation adressée aux nations européennes de participer à une conférence internationale, que l'on veut, si possible.
réunir à la Foire universelle de Chicago, et dont le but serait de guérir ces propriétaires de mines de leurs maux, aux frais de l'Europe.
Les lignes qui suivent résumeront la législation monétaire des Etats-Unis, autant que cela est indispensable pour l'intelligence des derniers événements. Pendant la guerre de Sécession, il avait fallu introduire du papier-monnaie sous le nom de greenbacks. Depuis 1870, tous les efforts tendirent à revenir aux paiements en espèces. L'acte du congrès du 12 avril 1873 fut le premier pas dans cette voie. Cet acte, aussi bien qu'une décision complémentaire de 1874, écarta le double étalon jusque-là en vigueur, interdit expressément la frappe des dollars d'argent et ordonna que, dans les paiements, nul ne serait tenu d'accepter plus de cinq de ces dollars. Cela fut appliqué d'autant plus aisément qu'il n'y avait pas alors de monnaie d'argent en circulation. Lorsqu'ensuite et surtout depuis 1876 le métal argent commença à tomber beaucoup, une agitation toujours croissante demanda la modification de ces lois. Son triomphe le plus éclatant fut le célèbre Bland bill, ainsi nommé d'après le député dont le nom vient encore ces jours-ci d'être attaché au projet en faveur de l'argent. Le Bland bill porte souvent aussi le nom du sénateur Allison, qui l'a fait adopter au Sénat. Dès l'origine, le but était, comme aujourd'hui, d'arriver en dernier ressort à la libre frappe de l'argent. Toutefois ce plan échoua et on s'arrêta à la résolution suivante : chaque mois l'État achèterait de l'argent pour au moins 2 millions et au plus 4 millions de dollars, et frapperait avec ces lingots des dollars devant avoir pleine force
libératoire. Le président Haycs fit. à ce moment usage de son droit : il opposa son veto aux résolutions du Congrès (Chambre des représentants et Sénat) et les lui renvoya. Mais telle était l'ardeur de ces deux corps que tous deux, le même jour, adoptèrent encore une fois la même résolution avec une majorité des deux tiers, qui annula l'effet du veto du président de la République et fit de la résolution une loi (28 février 1878).
Ce futle premier exemple d'une loi ordonnant la fabrication d'une monnaie au moyen d'un certain métal précieux, non pas dans la mesure des besoins du public, mais pour satisfaire les possesseurs du métal désireux de se débarrasser d'un stock invendable par la voie ordinaire du libre commerce. Extraordinaire invention ! on ne saurait trouver d'analogue à un pareil procédé que celui des Gouvernements qui émettent du papier-monnaie pour payer leurs dettes. On sait^ par l'expérience de tous les pays occidentaux, que depuis longtemps les monnaies d'argent à pleine valeur ne servent plus aux échanges qu'en quantités très restreintes. Aussi les pièces des dollars d'argent reposent-elles dans les voûtes du Trésor et ne servent qu'à garantir du papier qu'on appelle « certificats d'argent ». On avait espéré, au moyen de ces achats permanents, relever et maintenir les prix de l'argent, mais à la longue il n'en a rien été. On a frappé de ces dollars pour un montant de 2250 millions de francs : ils dorment pour la plupart immobiles dans des caveaux qu'il a fallu disposer à cet effet et protéger par de véritables travaux de fortification.
Après qu'ensuite une série indéfinie de nouvelles procédures législatives eurent échoué, après que toutes les
propositions d'intéresser les Etats européens aux affaires américaines eurent avorté, le parti de l'argent finit par reconnaître que les achats continués sur la base du Bland bill ne servaient à rien et qu'il ne pouvait se tirer d'affaire qu'avec la libre frappe illimitée. Que chaque lingot d'argent apporté à la Monnaie soit transformé par l'Etat en dollars, que chacun de ces dollars soit accepté en paiement à cette valeur, fixée à environ 33 0/0 de plus que sa valeur marchande ! ce n'est qu'à ce prix que tout ira bien de nouveau. Toutefois l'agitation, quelque puissante qu'elle fût. rencontra des obstacles. La majorité des deux Chambres en 1890 appartenait au parti républicain, qui dans son ensemble n'était pas acquis à la libre frappe, vers laquelle au contraire le parti dit démocratique inclinait en majorité. Mais si, pour ces motifs, la proposition ne sortit pas victorieuse de la longue bataille, les partisans de l'argent obtinrent, du moins en apparence, une énorme concession. Pour des motifs de tactique politique, chaque parti devant compter avec l'agitation de l'argent qui dispose de moyens puissants, et aussi afin d'écarter le danger d'un triomphe final de la libre frappe, le secrétaire du Trésor Windom, avec l'aide du sénateur Sherman, fit présenter dans l'été 1890 la motion suivante : Il ne serait plus nécessaire de frapper des dollars, mais par contre on achèterait annuellement une quantité d'argent plus que double. Cette proposition, après d'incessants renvois du Sénat à la Chambre des représentants et réciproquement, après des contre-attaques désespérées des partisans de la libre frappe, fut enfin adoptée par une délégation commune
des deux Chambres [Caucus) et devint loi à dater du 14 juillet 1890. C'est le Sherman bill, qui a ainsi remplacé le Bland bill.
A partir de ce moment, au lieu de 24 millions de dollars qui devaient être annuellement consacrés à des achats d'argent, lequel servait à frapper des dollars, on achèterait 54 millions d'onces d'argent, lequel serait frappé ou conservé en lingots. Au cours actuel de l'argent, c'était plus que doubler les quantités du Bland bill. On comptait par là absorber exactement la production d'argent annuelle du pays.
Aussi l'opinion s'était-elle établie partout, non seulement en Amériquemaisdansle monde entier, que grâce à cette demande artificielle ainsi doublée, la hausse du prix de l'argent serait énorme. On le voyait déjà regrimper en Amérique à son niveau de 129 cents et conséquemment à Londres à 59 pence. En fait il atteignit 120 cents à New-York et 56 pence à Londres. Mais la joie fut de courte durée. Une réaction ne tarda pas à se produire, puis une chute plus profonde qu'aucune de celles connues jusque-là amena l'argent jusqu'à 85 cents en Amérique et 39 pence en Angleterre, quoique leTrésor des Etats-Unis eût acheté plus de 48 millions d'onces d'argent dans Tannée fiscale 1890-1891. Les mines et les fonderies, dans l'attente de la loi, avaient porté leur production à son maximum. Les partisans de l'argent au Congrès et au dehors avaient dans la même attente opéré d'énormes achats spéculatifs. Mais les acquisitions considérables faites en vertu de la nouvelle loi ne suffirent pas elles-mêmes à absorber la masse des ofTres. Ainsi fut prouvée l'impuissance des achats et des frappes gouver
180 l'argent.
nementales, quelle que soit leur énormité. Et une fois de plus les intéressés furent ramenés à leur unique refuge : le cliché de la libre frappe.
Dans l'intervalle, de graves modifications s'étaient produites sur le domaine pblitico- économique. La lutte pour l'argent devenait une lulte pour le pouvoir entre les deux grands partis, notamment à l'occasion du choix du président. Cette transformation, qui avait des racines si profondes, procédait elle-même d'une autre évolution économique qui attirait l'attention du monde entier. La victoire des protectionnistes extrêmes, qui avaient imposé le bill Mac Kinley, semblait de nature à amener aussi le triomphe de l'argent, non pas que comme en Allemagne, les agrariens protectionnistes et les bimétallistes combattissent côte à côte, mais plutôt au contraire parce qu'en Amérique il y a opposition et lutte entre protectionnistes et partisans de l'argent. Le bill Mac Kinley avait été une victoire républicaine du Congrès. Les folles exagérations auxquelles le fanatisme de la majorité protectionniste s'était laissé aller provoquèrent dans le pays, immédiatement après la promulgation de la loi, une réaction aussi salutaire qu'inévitable. Le résultat en fut que les nouvelles élections pour la Chambre des représentants balayèrent la majorité républicaine protectionniste et envoyèrent à sa place une majorité écrasante de démocrates.
Jusque-là tout allait bien ; mais le parti démocratique, ainsi que nous l'avons déjà dit, était en majorité bien disposé pour l'argent : de là nouvelles espérances de ce côté. Aussi la proposition de la libre frappe devaitelle être présentée à nouveau au Congrès qui se réunit
à l'automne 4801. Le Sénat semblait acquis d'avance. Déjà, à la fin de la précédente législature, il avait adopté une proposition dans ce sens, laquelle n'avait échoué que par les dispositions contraires de la Chambre des représentants.
Toutes les espérances se réveillèrent donc : les nouvelles des États-Unis annonçaient que les partisans de l'honnête étalon d'or étaient résignés à la défaite. Une chose cependant bien digne de remarque. Quoique tous les calculs politiques donnassent la victoire de Bland comme très probable, le prix de l'argent ne se relevait pas de sa chute profonde. L'instinct des intérêts matériels était un meilleur baromètre de l'avenir, que les calculs etlesmachinations des politiciens les plus avisés.
Cette situation, déjà suffisamment compliquée, subit encore des retards particuliers, à cause de la lutte imminente pour le choix d'un président de la République : l'élection devait se préparer pendant l'été et se décider à l'automne de 1892. La question de savoir lequel des deux partis triompherait était moins importante que celle de connaître la candidature victorieuse au sein de son parti. Il faut en eftet tout d'abord rappeler que la division en deux grands partis politiques ne correspond pas à celle des partis économiques. Au sein des démocrates il y a des adversaires décidés de l'argent, de même que parmi les républicains ce métal compte bon nombre d'amis. Entre les deux se trouve une troisième fraction indépendante, que l'honnêteté de ses convictions élève au-dessus des programmes de partis : elle porte le nom singulier, emprunté à la langue indienne, de Mugwimips.k^rès la victoire des démocrates
182 l'argent.
aux dernières élections pour le Congrès, leurs chances pour l'élection présideniielle semblaient naturellement avoir beaucoup augmenté. Le président actuel Harisson, républicain, adversaire décidé de la libre frappe, devrait sans doute céder la place au candidat démocrate. Mais ici éclataient de nouveau les dissensions au sein même du parti. Le nom de beaucoup le meilleur pour la candidature démocratique était celui de l'avant-dernier président, Grover Cleveland, qui avait quitté le pouvoir avec une réputation de parfaite intégrité et de haute capacité. Aussi est-il un ennemi déterminé de la folie de l'argent, tandis que son rival, au sein de son propre parti, le sénateur Hill, ancien gouverneur de l'État de New-York, fait les yeux doux au mêlai blanc.
Si les démocrates avaient donc fait voter la libre frappe par le Congrès, cela eût augmenté les chances de Bill et diminué celles de Cleveland. D'autre part le nom de Cleveland était un bien meilleur drapeau que celui de Hill pour la campagne présidentielle. Les républicains, qui attachaient plus de prix à être victorieux lors de l'élection présidentielle qu'à voir rejeter le projet de libre frappe, découvrirent qu'il n'y aurait peut-être pas de mal à aider les démocrates à faire triompher l'argent pour barrer la route à Cleveland, Le président actuel Harrisson, candidat républicain pour la prochaine élection, se rendrait populaire en opposant son veto au nouveau Bland hill, après quoi une victoire leur semblait bien facile à remporter contre les démocrates ayant Hill pour candidat. Aussi bon nombre de républicains firentils semblant de donner leur appui aux démocrates dans l'affaire de l'argent. D'autre part, certains démocrates
étaient plus préoccupés de combattre la folie de l'argent que de toute autre chose. Sans se préoccuper de la campagne présidentielle, ils voulaient avant tout détourner dans leur propre parti le plus de voix possible du programme de l'argent; ils espéraient encore, s'ils réussissaient, assurer la candidature de Cleveland en écartant celle de Hill. Précisément les cléments les plus forts et les plus capables du parti démocratique sont en faveur d'une monnaie honnête ; avant tout l'important Etat de New-York, où se concentrent les véritables intérêts financiers, de même que les Etats éclairés et vigoureux de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts en tête avec son infatigable protagoniste Edouard Atkinson, de Boston. Le noyau des troupes des silvermen est naturellement dans les Etats miniers (1), en outre dans le Far West (Extrême-Ouest) où résident les fermiers et agrariens américains, et dans une partie des Etats démocratiques du Sud : dans ce domaine, ce qui n'est pas gouverné directement ou indirectement par les intérêts d'argent obéit à des courants agrario-démagogiques: c'estlàqu'on s'imagine que l'Etat peut enrichir ses citoyens en élevant artificiellement la valeur nominale de la monnaie et en distribuant, à ceux qui n'en possèdent pas assez, une monnaie à bon marché. Telle est la pensée fondamen-
(1) La statistique que le directeur de la monnaie des États-Unis vient de soumettre au Congrès, montre quel intérêt les producteurs d'argent d'Amérique ont dans l'affaire et dans" quelle propoition la production a augmenté depuis 1873. La production totale du monde est évaluée à 140 8GÔ0U0 onces d'argent fin, dont 58 330000 sont extraites dans la seule République américaine. L'année dernière, la production s'y était augmentée de 8 millions d'onces. Eu 1873, année de la réforme monétaire allemande, cette même production des États-Unis n'était que de 27 millions !/■> au lieu de 58. La production totale du monde, depuis 1873, a plus que doublé et s'est élevée de 63 267 000 à 140 865000 onces.
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taie de l'alliance des fermiers et du parti qui réclame cette création [soft money] et qui, dans l'espérance d'une loi de ce genre, a aidé les démocrates à battre les républicains lors des dernières élections.
Les idées dominantes de cette catégorie de partisans de l'argent se trouvent exposées d'une façon intéressante dans un mémoire de la Confédération du Travail [Labour Confédération)^ que le député Bland a remis le 21 janvier 1891 à la commission monétaire du Congrès. Cette alliance comprend, ainsi que l'a expliqué le délégué Dunning, en présentant la pétition pour la libre frappe : l'alliance des fermiers, les clievaliers du travail, l'alliance nationale des citoyens, celle des citoyens de couleur, en tout environ 4 millions d'électeurs. Leur pétition réclame la suppression de toutes les banques nationales ayant droit d'émettre des billets. Ceux-ci devront être remplacés par du papier-monnaie d'État « en quan- « tité suffisante pour faire les affaires du pays sans au- « cun avantage ni désavantage pour aucune classe ni « aucune profession ; cette monnaie devra être prêtée « au peuple au fur et à mesure de ses demandes [ichen « demanded hij the people shall be loaned to them) à « des taux n'excédant pas 2 p. 100 par an, avec ga- (( rantie d'objets non sujets à détérioration et de biens « immobiliers (1). »
A celte répartition de papier-monnaie doit s'ajouter encore, d'après le même programme, la libre frappe de l'argent. Il est inutile d'énumérer les réfutations à oppo-
(1) 11 est très remarquable que ces bimétallistes agrariens ont récemment introduit au Congrès deux motions contre les marchés a terme, parce qu'ils s'imagiucnt que ces marchés dépriment les prix de leur maïs. Partout comme chez nous !
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ser au projet Je distribution de monnaie. On objecte déjà à la pratique antérieure des achats gouvernementaux que l'or sera nécessairement de plus en plus expulsé du pays et qu'un moment devra arriver oii le Trésor n'aura même plus le moyen matériel de solder ce qu'il doit en ce métal (1). Cette obligation a été contractée par les États-Unis, notamment dans le bill dit de reprise des paiements en espèces [Resumpùoa hill) de 1875, par lequel ils s'engageaient formellement, d'après les explications officielles maintes fois répétées, à payer en or l'intérêt et le capital de leurs emprunts. On n'a jamais mis en doute que la promesse de payer en espèces, « m coin », dût être entendue comme signifiant en or. Aujourd'hui les agitateurs de l'argent prétendent qu'elle pourrait également signifier « en argent». L'effet de cette allégation s'est fait sentir d'une façon saisissante dans les mouvements de l'an dernier. Aux avertissements que le danger d'une invasion de l'argent chasserait tout l'or du pays, les partisans de l'argent crurent pouvoir répondre que pour le moment il n'y avait pas à y songer, parce que les mauvaises récoltes de l'Europe augmenteraient immensément les exportations et constitueraient l'Amérique créancière de l'Europe. Mais dès maintenant, le péché est puni avant même d'avoir été commis : l'erreur a éclaté. La simple peur de la folie de l'argent et de la possibilité d'une répudiation de la dette en
(1) D'après les calculs de l'Économiste anglais du 9 avril 1892, le stock du Trésor, destiné à faire face à l'exécution de ses obligations en or, a diminué de moitié depuis 189U et s'est réduit de 56 à 28 p. 100 du montant de ses engagements correspondants, avec une tendance ultérieure à décroître. Mais eu février 1894, grâce à un emprunt de 60 millions de dollars, cette encaisse en or du Trésor a remonté. (Note du traducteur.)
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or, a exercé une influence plus forte sur les échanges entre les deux continents, que la disette. Malgré l'énorme exportation de céréales, malgré la forte diminution de l'importation de marchandises par suite du bill Mac Kinley, il n'y a pas eu d'importation d'or en Amérique, mais au contraire une exportation d'or considérable vers l'Europe. Cela provenait de ce que, l'Europe commençant à ne plus avoir confiance dans l'honnêteté des Etats-Unis, les possesseurs de titres américains et notamment de litres de rente publique avaient été amenés à se dessaisir de leur papier et à l'encaisser en or pendant que les paiements étaient encore effectués en ce métal. C'est aussi pour cela que le prix de l'argent ne cessait de descendre, même à l'époque où tous les indices semblaient annoncer que le parti de la libre frappe triompherait dans le Congrès. A aucune des époques dont l'histoire ait conservé quelque souvenir à cet égard, l'argent comparé à l'or n'a eu une valeur aussi basse que précisément dans ces jours de mars, où l'heure néfaste du triomphe du parti de l'argent semblait sonner. Bland, maître de la situation, comptait d'après ses calculs sur une majorité de quarante voix. Ses adversaires se croyaient battus au moins de vingt voix.
Le grand jour du 22 mars arriva. Le récit des débats et des votes remplirait des volumes. Pour bien comprendre ce drame politique, le lecteur aurait besoin d'être initié à toutes les finesses, à tous les recoins de la procédure parlementaire spéciale aux Etats-Unis. Le pouvoir de la majorité y est presque dictatorial vis-à-vis de la minorité : mais celle-ci par contre pos-
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sèdc tout un attirail au moyen duquel elle peut se défendre jusqu'à la dernière extrémité : elle a l'arme blanche et les embuscades pour mener contre l'artillerie de la majorité une véritable campagne de guérillas.
La tactique des Parlements européens est un jeu d'enfant en comparaison des savantes combinaisons de Washington. Qu'on se représente un président, le speaker^ qui n'est pas seulement nommé par la majorité, mais d'une façon avérée pour la majorité, dont il défend par conséquent les intérêts sans vergogne ; ce président, en vertu de ses pleins pouvoirs, choisit lui-même les membres des comités, qui sont en Europe nommés par l'Assemblée; c'est lui encore, et non le comité, qui nomme le président de chacun d'eux, c'est lui qui dirige la marche des débats avec un pouvoir absolu, aussi longlemps que l'opposition n'est pas en mesure de trouver dans l'arsenal du règlement un moyen de neutraliser sa dictature. Ce que nous appelons obstruction et ce qui en Amérique n'est qu'une nécessité de la défense, se nomme là-bas filibusler ; ce n'est que de ce filibusterage que les partisans de l'argent avaient peur. Le président de la Chambre, Crisp, partisan de l'argent, avait choisi, comme président du comité, le député Bland, qui en était en même temps le rapporteur. Dès le début de la discussion, Bland annonça qu'il n'accorderait pas à la Chambre plus de trois jours. C'était un mardi ; le jeudi à 2 heures, il clôturerait les débals. Après son exposé, qui dura une heure et demie, on décida, en face de l'annonce de discours innombrables de l'opposition, de n'accorder à chacun, selon le cas, que cinq, dix ou quinze minutes par discours. En revanche il demeu-
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rait loisible aux orateurs de faire imprimer daus le compte rendu des harangues aussi longues qu'ils le voudraient.
On essaya ensuite de retarder la clôture jusqu'au samedi. Bland parut disposé à accorder le vendredi, mais un autre violent partisan de l'argent s'interposa. La Chambre était bondée comme jamais. Le jour suivant, un opposant mit à l'ordre du jour une proposition qui, à la surprise générale, obtint 148 voix contre 147. Le speaker Grisp intervint aussitôt et par son vote déplaça la majorité, en sorte que la proposition fut rejetée à égalité de voix. Là-dessus s'éleva une protestation ; les suffrages avaient été mal comptés; et, après que cela eût été prouvé, un nouveau vote eut lieu. Cette fois les ennemis de l'argent furent battus de quelques voix. Les débats continuant, quelques orateurs, inconnus jusque-là, firent une grande impression. De vieux parlementaires sont là-bas une rareté : les législatures ne durent que deux ans et tout change vite au cours rapide des événements. Le plus vigoureux adversaire de l'argent était Harter, de FOhio. Voici comment un journal rapporte une partie de son discours : « Lorsque llarter décrivit « la façon dont les barons de l'argent empoignent le « peuple à la gorge pour le forcer à frapper leur métal, « il saisit la chaise sur laquelle M. Mac Karg était assis « devant lui et la secoua de telle sorte que celui-ci « sauta en l'air. »
Voici une des sorties auxquelles il se laissa aller : (c Aujourd'hui ces barons de l'argent demandent que le « gouvernement intervienne et leur achète leur argent, <( qu'ils ne peuvent vendre à 90 cents l'once, à raison
u de J29 cents, de façon à anéantir l'aclivit»; industrielle « du pays, à détruire le bien-être et la prospérité du « peuple. Comparer cette conduite à celle d'un cochon <( [lo describe this as a IioggUhness) serait calomnier cet « utile animal ! Semblable procédé rappelle plutôt la « méchanceté diabolique que l'instinct d'aucun être « connu de nous. »
A la fin de son discours, Ilarter eut lui-même conscience de s'être quelque peu laissé emporter et ajouta : « Je m'excuse si j'ai prononcé quelques mots qui « aient pu froisser les sentiments d'un membre de notre « Chambre. »
Cet orateur appartient, chose curieuse, au parti démocrate, qui dans sa grande majorité passe pour être favorable à l'argent. Malgré l'exagération de quelques-uns de ses arguments, il réussit, dans les quinze minutes qui lui étaient accordées, à présenter une série de faits et de chiffres significatifs. Mais là où il fit le plus d'effet, c'est lorsqu'il annonça, pour le cas où la loi de l'argent passerait, un amendement ainsi conçu : « Alors même que « l'argent frappé sans limitation serait reconnu comme « monnaie à pleine valeur libératoire, néanmoins, à « titre exceptionnel, les dettes des caisses d'épargne, « les pensions et les salaires des ouvriers ne pourront « à l'avenir être payés qu'en or. »
Cette clause savamment calculée sema la terreur dans les rangs des partisans de l'argent. Elle mettait clairement à jour le côté faible de leurs machinations. Elle leur ôtait l'appui qu'ils pouvaient espérer du côté démagogique.
Après Harter, une série d'orateurs puissants parlèrent
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encore dans le même sens. Le sentiment commençait à se répandre que la farouche énergie avec laquelle combattaient les adversaires de l'argent faisait sérieusement prévoir la défaite de Bland, si l'opposition réussissait à prolonger le débat. D'heure en heure s'accumulaient les dépêches annonçant un changement de front, même dans les couches électorales démocratiques du Sud, qui au début avaient prescrit à leurs députés de voter pour l'argent. D'après les usages parlementaires du Congrès, au cours même des débats et entre le va-et-vient des ordres du jour, des pourparlers ont constamment lieu entre les députés eux-mêmes aussi bien qu'entre eux et les électeurs. Cette fois-ci l'agitation ne cessait point. Une délégation des démocrates adversaires de l'argent, arrivée de New- York le mercredi, travailla vigoureusement les membres du parti, et rentra le soir même chez elle, convaincue que les adeptes de l'argent seraient battus. Pour hâter la marche des débats, le speaker ordonna des séances de nuit. Néanmoins, au moment indiqué, le jeudi à 2 heures, on ne réussit pas à obtenir un vote définitif. On s'ajourna au soir. Vers minuit, le speaker était arrivé à la conviction qu'il y aurait un fort risque à procéder à un vote. Sous la pression de l'opinion, dont l'hostilité vis-à-vis du nouveau Bland bill croissait dans la Chambre aussi bien que dans le pays, la situation était devenue si dangereuse qu'on ne pouvait en hasarder la solution. A minuit et demie, Crisp déclara que la Chambre n'était pas en nombre et ajourna les débats sine die, c'est-à-dire que, d'après le règlement de la Chambre, ils ne pouvaient pas être repris dans la présente session.
Ainsi fut scellée la défaite de l'argent. Un immense cri do soulagement s'éleva dans le pays : car dans toutes les sphères où l'on comprend et où l'on désire un état économique régulier, la conviction s'était de plus en plus répandue qu'on était au bord d'un abîme. Si cette solution fut loin de faire une aussi vive impression en Europe, cela tient à ce qu'ici nous n'avions pas été à même de mesurer aussi complètement l'imminence du péril ni l'importance de la résolution. En effet, si cette expérience de casse-cou avait réellement été tentée, le contre-coup n'aurait pas manqué de se faire sentir en Europe : elle aussi eût été entraînée dans le tourbillon. Même aux Etats-Unis, ce ne fut qu'après plusieurs jours qu'on se rendit compte de l'énorme signification de cet acte du Parlement. Précisément parce qu'on n'en était pas venu à un vote formel et que la question avait disparu par la simple vertu du règlement, une explication était nécessaire. Mais, dès que le sens en éclata au grand jour, l'effet fut immense. On fît encore quelques tentatives de ranimer la proposition, au moyen de certaines influences spéciales, à la Chambre ou au Sénat, mais en vain ; et il apparut clairement que la cause des partisans de l'argent et des inflation istes, c'està-dire de ceux qui veulent gonfler la valeur de la monnaie, était perdue pour longtemps, perdue pour toujours : car jamais le danger de leur victoire n'avait été aussi grand, jamais leurs chances n'avaient été aussi bonnes. Leur défaite prouvait qu'ils n'étaient plus à craindre, que le bon sens et le sentiment du droit s'étaient réveillés, cà la dernière heure, dans la conscience du pays, et avaient rendu ainsi tout triomphe contre eux impossible.
11 est probable que cette solution sera même le signal du mouvement contre leSherman bili, ordonnant l'achat annuel de 34 millions d'onces, qui reste encore en vigueur. Ce bill non plus ne peut subsister à la longue (1).
Un dernier résultat a été d'arracher le masque de sérieux dont se couvrait le projet de conférence interna-' tionale, destinée à s'entendre avec les autres grandes puissances pour lixer un rapport artificiel entre les deux métaux. Les adversaires de l'argent s'étaient servi de cette proposition comme d'une diversion inoffensive, pour donner aux faibles une consolation et aux timides une ligne de retraite; maintenant que le danger principal est passé, on sent vaguement que ce serait folie que de croire à la réussite d'une pareille tentative. A plusieurs reprises, l'Amérique avait cherché à sonder le terrain en Europe à cet égard, mais sans succès. L'année dernière le président Harrisson déclarait officiellement, en termes fort secs, que ses demandes n'avaient été accueillies nulle part. Et c'est maintenant que l'on voudrait obtenir l'adhésion d'un État européen, de l'Angleterre ou de l'Allemagne, à une pareille expérience ! Après ces événements de Washington, n'éclate-t-il pas au grand jour que le mouvement en faveur de l'argent ne tire plus sa force que de certains intérêts particularistes américains ? où trouverait-on l'homme d'État, qui après avoir pris connaissance des dernières délibérations, songerait encore à modeler la constitution monétaire de son pays d'après les artifices des partisans de l'argent? Non, on doit se dire aujour-
(1) Les prévisions de l'auteur out été justifiées sur ce point : dès octobre 1893, le Sherman bill a été abrogé par le Parlement. (Note du traducteur.)
<l'hui une fois pour toutes: « Magicien, tu n'évoqueras plus les esprits (1). »
Une autre conséquence de cette décision est que les chances de Cleveland pour la présidence ont considérablement augmenté, et celui-ci est un ennemi décidé de toute politique économique déshonnète.
C'est ainsi qu'au courant d'une année et demie le même phénomène s'est deux fois produit dans la grande République américaine : après une chaude lutte, la raison et la conscience ont repris leur rang. La victoire des protectionnistes a provoqué la réaction qui les a balayés comme une tempête aux élections. Et maintenant les partisans de l'argent, qui avaient mis toutes leurs espérances sur cette victoire électorale, ont été confondus à leur tour. Il y a quelque chose de très consolant dans le fait que, malgré le désordre et l'arbitraire auxquels le plus moderne des Etats a pu être amené par la pleine liberté dont jouissait sa jeune et vigoureuse constitution, c'est la saine raison qui a fini par y
(1) Les dernières nouvelles annoncent que Springer, député démocrate, partisan déclaré de l'argent, a soumis le 8 avril à la Chambre une proposition de conférence internationale à Chicago ; mais elle ne s'explique que par l'intention de se débarrasser, pour l'élection présidentielle, des partisans fanatiques de l'argent. Inversement aussi, la nouvelle que le président Harrisson proposerait à nouveau aux États européens une conférence, ne saurait provenir que du désir de tendre la perche aux amis de l'argent. On sait que le ministre anglais Goschen a, lui aussi, en présence de propositions antérieures de cette sorte, manifesté une certaine bonne volonté apparente, en offrant d'autoriser la Banque d'Angleterre à détenir, conformément à ses statuts, un cinquième de son encaisse en argent, à condition que les autres États s'obligent à ouvrir leurs Monnaies à la libre frappe de l'argent à un taux fixe par rapport à l'or. 11 est possible que, pour venir en aide à l'argent aux dépens des autres puissances, Goschen se déclare prêta prendre part à une conférence sur des bases pareilles ou d'autres aussi inadmissibles ; mais tout cela n'est que manœuvres pour rire : on le comprend aisément.
triompher. Dans des circonstances semblables, un ambassadeur français à AVashington disait déjà en 1804 : « S'il y a un Dieu pour les ivrognes, il y en a un aussi pour les Américains »
C'est une page bien remarquable de l'histoire de l'humanité et de la civilisation qui se déroule aujourd'hui sous les yeux de nos contemporains et qui, grâce à ses conséquences profondes, exerce une attraction particulière sur l'esprit des initiés. C'est pourquoi il ne faut pas manquer d'exposer de temps en temps aux masses, peu au courant de ces problèmes, les parties qui en sont les plus aisées à saisir et à comprendre. Il est une chose en tout cas qui est accessible à l'intelligence la plus simple : c'est la différence entre deux systèmes, dont l'un s'appuie sur une valeur vraie, et l'autre sur une valeur fausse. La valeur : véritable s'impose, sans le secours artificiel de la loi et des traités.
Rien toutefois n'est plus contraire à la vérité que de prétendre qu'il soit facile de reconnaître le véritable chemin pour sortir de toutes les complications des faits, et se dégager des voiles dont le temps et la multiplicité des phénomènes ont entouré les objets en discussion. 11 ne suffit pas de quelques explications topiques pour donner à la première assemblée venue la compréhension complète des choses.
Cette sorte de démagogie caractérise l'agitation bimétalliste des deux côtés de l'Océan. Celui qui veut se faire une idée de la masse et de la diversité des matériaux qui s'ofTrent et s'imposent même à la curiosité scientifique, pour ne parler que des travaux les plus importants et les plus récents, celui qui veut se faire un
jugement compétent, n'a qu'à jeter un coup d'œil sur lu dernière œuvre que l'infatigable Nestor et maître en la matière, le professeur Soetbeer (1) nous a donnée il y a quelques semaines. Son volume sur la littérature consacrée aux questions monétaires, particulièrement de 1871 à 1891, forme, selon l'intention même de l'auteur, une sorte de conclusion à la série de ses encyclopédies : celles-ci sont indispensables dans ce domaine si difficile à bien posséder. Nous espérons et souhaitons que le vénérable savant, en dépit de ce qu'il nous annonce, retrouve de nouvelles incitations et de nouvelles forces pour de nouveaux travaux : il est cependant particulièrement heureux que cette œuvre finale paraisse au moment où se produit un si grand changement dans l'histoire des métaux précieux et où s'inaugure une époque nouvelle dans le développement économique de l'Occident.
(1) Le professeur Soetbeer est mort le 23 octobre 1892.