‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 23 sur 115 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Depuis la réunion du Parlement allemand à l'automne 1892, l'agitation contre le régime monétaire allemand a recommencé avec une nouvelle violence. Si on se demande à quelle occasion, on ne tarde pas à reconnaître que les faits par lesquels elle cherche à se justifier ne fournissent aucun argument à cette reprise d'hostilités systématique. Il est aisé d'en conclure que ce ne sont pas des motifs tirés de la nature même des choses, mais des circonstances politiques générales qui ont exercé ici une influence décisive. On sait qu'aujourd'hui les partisans du double étalon se recommandent presque exclusivement des soi-disant intérêts de l'agriculture ; sous le régime de l'étalon d'or et à cause de celui-ci, les prix des produits agricoles auraient baissé d'une façon permanente et ne pourraient se relever que par l'introduction du double étalon.

Mais comment se sont comportés les événements des dernières années? En 1891 l'Allemagne eut, comme la

plus grande partie de l'Europe, une mauvaise récolte : les prix des céréales atteignirent une hauteur inconnue depuis longtemps, les craintes les plus sérieuses au sujet des approvisionnements se répandirent de tous côtés ; néanmoins le gouvernement impérial ne crut pas devoir abaisser les droits sur les blés, même temporairement, tandis que d'autre part la Russie, pour parer à sa propre disette, en interdit l'exportation et contribua encore de cette façon au renchérissement des prix en Allemagne. Aussi personne, parmi les partisans du double étalon, n'essaya-t-il à ce moment de se plaindre de l'étalon d'or. On s'efforça au contraire d'imputer à la spéculation les prix excessifs atteints par les céréales. Lorsqu'au contraire, l'an dernier, grâce à une très bonne récolte, l'Allemagne n'eut que très peu recours à la production étrangère et que les prix tombèrent aussi vivement qu'ils étaient montés l'année précédente, on ne songea pas non plus à rendre notre organisation monétaire responsable de ce nouveau mouvement. 11 eût été particulièrement impossible d'appliquer cette argumentation à nos rapports avec la Russie, d'où l'exportation demeura encore longtemps interdite et reste aujourd'hui, même après la levée de la prohibition, fort peu importante, arrêtée qu'elle est par un droit de douane élevé (1).

En 1892,1a Russie a contribué à peine pour un cinquième à nos importations de blé, tandis que, avant l'interdiction, elle fournissait à l'Allemagne à peu près la

(1) Le traité de commerce qui vient d'être conclu eutre l'Allemagne et la Russie abaisse notablement ce droit (février 1894). (Note du traducteur.)

198 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.

moitié de son importation. Par contre les Etats-Unis de l'Amérique du Nord sont entrés en ligne avec un chiffre formidable; leur exportation de blé en Allemagne est -douze fois ce qu'elle était en 1891 ; et cependant la circulation des Etats-Unis repose, comme celle de l'Allemagne, sur le seul étalon d'or, en sorte que la différence d'étalon, qui, prétend-on, favorise l'exportation russe en Allemagne, ne saurait jouer de rôle ici. Tout ceci s'applique encore plus exactement à l'importation du seigle. On sait que le manque de cette denrée, lors de la mauvaise récolte de 1891, a plus contribué à la disette en Allemagne, que le déficit de la récolte de blé. Mais le contingent russe qui, une année auparavant, fournissait encore les six septièmes de l'importation allemande, n'en représentait plus, en 1892, que le quart.

C'est ainsi que, depuis deux ans, nous avons eu des prix très élevés et très bas, sans que les conditions monétaires y aient eu leur part ; il est au contraire évident, aux yeux de tout observateur impartial, que c'est le résultat de la récolte qui a exercé une influence décisive. Si par conséquent les événements des dernières années ne fournissent aucun argument à l'assertion que la différence d'étalon en Allemagne et les pays desquels elle tire les céréales, serait la cause des fluctuations des prix de ces dernières (1), nous sommes amenés à chercher ailleurs pourquoi l'agitation en faveur de l'argent renaît avec une vivacité toute particulière. Voici peutêtre ce qui en a été l'occasion récente.

(1) Les Indes n'ont pour ainsi dire rien expédié en Allemagne en 1890, et, dans les deux années suivantes, des quantités relativement minimes.

Un prétexte a été fourni par la convocation d'une conférence monétaire internationale à Bruxelles en novembre d892. La naissance de cette conférence n'est pas due à des circonstances européennes, mais entièrement à la politique intérieure de l'Amérique du Nord. Désireux de trouver une issue, ne fût-elle que temporaire, à leurs embarras politiques et aussi au danger et aux difficultés sans cesse croissantes de leur législation monétaire, les Etats-Unis avaient réussi à faire décider la conférence ; mais plus on approchait du moment de la réunion et mieux on voyait que la tentative était condamnée à avorter : on se rendait non moins clairement compte que l'insuccès d'une semblable tentative, mise en scène avec grande solennité, alors que depuis 1881 on n'avait pas eu le courage de la renouveler, condamnerait d'autant plus lourdement les efforts des partisans de l'argent.

Il s'agissait donc, du moment où l'irrévocable appel aux armes avait retenti, d'éviter, au prix de tous les efforts, une dernière défaite décisive ; c'est pourquoi les chefs du bimétallisme allemand, qui s'étaient toujours efforcés de travailler d'accord avec les partisans de l'argent à l'étranger et particulièrement en Amérique, se sentirent obligés de prendre l'offensive. C'est ce qui fut fait sous forme de la fameuse interpellation portée le 42 décembre 1892 à la tribune du Reichstag allemand; ses auteurs demandèrent au gouvernement impérial des explications au sujet de son attitude réservée à la conférence de Bruxelles. Cette démonstration, au Reichstag comme au dehors, aboutit à un échec moral. Cet échec augmenta encore les sentiments hostiles que le parti

200 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.

agraire, dirigé par les chefs de la grande propriété orientale de la monarchie prussienne, nourrissait, à cause de la politique des traités de commerce, contre lesystème du comte Gaprivi. A partir de ce moment, se renouvelèrent avec une violence sans cesse croissanteles efforts pour exciter l'agriculture allemande contre l& gouvernement impérial et la législation existante, au point de vue de la politique commerciale aussi bien que monétaire. La réunion de Tivoli du 18 février 1893 et lafondation de l'Association des agriculteurs, ont amené une agitation comme on n'en avait pas vue depuis longtemps en Allemagne.

Parmi les moyens en usage dans ces sortes de campagnes, on sait que ceux qui jouent le principal rôle sont tirés de l'imagination plutôt que de la raison : c'est ce qui fait que, dans cette nouvelle phase d'essai de soulèvement des masses, retentissent deux aphorismes, qui s'appuient sur d'obscures conceptions ou des appels à la passion plutôt que sur des faits et des considérations empruntées à la raison pure. Le comte Gaprivi a parfaitement caractérisé la chose lorsqu'il a déclaré au Reichstag que cette campagne était menée avant tout par les antisémites et les bimétallistes, les uns poussant les autres. Les chefs de l'extrême droite considèrent aujourd'hui que réclamer le double étalon, c'est employer un des meilleurs moyens pour attirer à eux les grandes masses agricoles et obtenir ainsi de nouveau, lors des élections, pour une longue période, la puissance politique en Allemagne. Il est difficile aux populations des campagnes de comprendre les considérations compliquées, qu'il faut faire entrer en ligne de compte pour l'examen des rela-

HISTORIQUIÎ. 201

tions monétaires internationales aussi bien que pour Tétablisssement d'un bon système à l'intérieur du pays ; il semble d'autant plus aisé de persuader, par un jeu d'assertions prises en l'air, à celui qui est étranger à la question, qu'on pourra lui faire un bien énorme au moyen d'une certaine recette monétaire. C'est ainsi que les adeptes du double étalon ont dû se résigner à soutenir que rien n'est plus aisé que de faire connaître à un simple paysan, en un tour de main, les bases et l'histoire des problèmes monétaires : non seulement cette assertion est évidemment le contraire de la vérité, mais ceux-là même qui la répandent aujourd hui n'osaient point l'énoncer autrefois. Le 19 juin 1879, par exemple, le député de KardofF, qui n'était pas alors en plein dans le courant de l'agitation, s'exprimait comme suit à la tribune duReichstag : « Parmi toutes les questions de législation, celle du système de Banque et de l'étalon d'or sont au nombre de celles qui exigent les plus longues et sérieuses études, avant qu'on ait seulement le droit d'exprimer une opinion à leur égard. » Comparons à ces paroles celles du député bimétalliste, le docteur Arendt, dans la préface de son nouveau bréviaire moné taire : « On exprime souvent l'opinion que la question monétaire est particulièrement difficile à comprendre; il est vrai qu'on fait tout pour l'obscurcir artificiellement; néanmoins je reste persuadé qu'il est plus facile de pénétrer le problème monétaire que la plupart des autres questions économiques. »

Lorsque se produisit la première tentative de résistance à l'accomplissement de la réforme monétaire allemande, résistance contenue alors dans d'étroites limites ,^

202 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l' ARGENT.

elle s'appuyait sur des vues absolument contraires à celles que l'on allègue aujourd'hui. A cette époque, on ne s'enflammait pas pour le traitement sur pied d'égalité de l'or et de l'argent, on se bornait à prétendre quïl ne serait pas possible d'arriver à établir l'étalon d'or. On n'osait pas contester (|ue le système monétaire basé sur l'étalon d'or fût favorable, on arguait seulement que ce but ne pouvait être atteint. Les uns prétendaient que l'Allemagne ne serait pas en état d'attirer à elle assez d'or pour en saturer sa circulation : les autres pensaient quelle ne pourrait pas retenir le métal après l'avoir attiré ; en particulier, les partisans des droits protecteurs, qui émettent aujourd'hui si souvent l'assertion erronée que seuls les libre-échangistes sont partisans de l'étalon d'or, invoquaient précisément l'argument suivant en faveur des tarifs protecteurs introduits à ce moment-là : ces tarifs, disaient-ils, auraient entre autres pour résultat de conserver à l'Allemagne l'or dont elle avait besoin, puisqu'ils lui assuraient une balance commerciale active.

Mais depuis lors, l'Allemagne a réussi à remplir d'or les canaux de sa circulation, elle en a partout un stock suffisant pour subvenir largement aux besoins quotidiens ; le chiffre d'or dans les caisses de la Banque de l'Empire est en moyenne si élevé, que le taux d'intérêt, depuis des années, oscille autour d'une moyenne relativement très basse : il a fallu naturellement cesser de prédire l'écoulement et la disette de l'or en Allemagne. On retourne donc l'argument : tandis qu'autrefois ceux qui attaquaient notre étalon ne cessaient de répéter que la circulation allemande était menacée par

HISTORIQUE. 20;i

la présence d'un excédent d'argent, on proclame aujourd'hui que nous n'avons pas assez d'argent; aussi longtemps que l'approvisionnement d'or allemand n'avait pas atteint la hauteur à laquelle il est arrivé depuis quatre ou cinq ans, on ne cessait d'insister sur le danger devant provenir de ce que rAUemagiie possédait encore beaucoup de monnaie d'argent : cette monnaie d'argent, à cause de sa moindre valeur intrinsèque, constituait une circulation qui n'était pas solide. Aujourd'hui, au contraire, on réclame une plus grande quantité de cet argent déprécié, ce qui est d'autant plus stupéfiant que la dépréciation contre laquelle on nous mettait en garde s'estaccruedepuis'l'époque dans une proportion énorme. Alors que les adversaires de l'étalon d'or, vers l'an 1880, cherchaient à semer l'épouvante en assurant que l'Allemagne souffrirait d^un excès d'argent déprécié, ce métal avait un cours qui, par rapport à son prix d'autrefois, ne représentait pas la moitié de la perte qu'il subit aujourd'hui.

C'est ainsi qu'on a passé d'un extrême à l'autre : on alléguait d'abord que l'Allemagne ne pourrait pas mener à bonne fin sa réforme monétaire, et, maintenant qu'elle a réussi, on prétend qu'elle ne vaut rien et qu'il faut faire machine en arrière. On montrait alors le danger de conserver un excédent d'argent ayant perdu sa valeur normale; aujourd'hui on nous affirme qu'il faut se procurer davantage de cet argent, dont la baisse est encore bien plus profonde.

On ne veut donc pas arriver à modifier certaines dispositions fondamentales du régime monétaire allemand ; ces attaques ne sont qu'un moyen pour atteindre un autre

204 LES SOPHISMES DES PARTISA^VS DE l'aRGENT.

but : celui de renverser l'édifice entier. La tactique se modifie suivant les temps et les lieux ; il en est de même du choix des intérêts sur lesquels on cherche à s'appuyer. L'influence que les chefs du mouvement agraire ont acquise s'étant considérablement accrue dans la dernière période décennale, on tâche de se concilier les intérêts agricoles pour donner l'assaut à la constitution monétaire. Aceteffeton a tissé un réseau d'assertions, destinées à répandre la conviction qu'une modification de notre système monétaire serait avanfageuse aux agriculteurs. Etudions les arguments sur lesquels s'appuie cette opinion. Nous montrerons dans une seconde partie que le but que se proposent ces assertions, alors môme qu'elles .ne seraient pas erronées, ne pourait être atteint.

L'affirmation que notre étalon d'or nuit à l'agriculture repose sur deux bases essentielles. On assure tout d'abord que l'étalon d'or en Allemagne et à l'étranger fait baisser le prix des produits agricoles, que par suite les revenus sont moindres et les conditions de la vie des agriculteurs précaires. On prétend ensuite qu'à l'inconvénient de cette baisse générale des prix s'est ajouté un nouveau dommage, résultant de ce que certains pays de production étrangers, faisant concurrence à l'agriculture allemande, ont été mis à même d'exercer une influence déprimante sur les prix des marchés allemands^ parce que leur étalon monétaire est d'une valeur inférieure à celle de notre étalon.

Occupons-nous du premier argument. Il faut en dégager plusieurs questions. La première est celle de savoir si une baisse des prix, en admettant qu'elle soit permanente, touche l'agriculture plus que toute autre

niSTORlQUE. 205

branche de production ; la seconde, si une baisse générale des prix doit être mise sur le compte d'un manque de moyens de circulation, et enfin s'il est exact qu'une baisse générale des prix puisse être amenée par une cause telle qu'un renchérissement de la monnaie ?

En admettant qu'un renchérissement général des capitaux exerce une pression sur les prix, il est clair que ce ne sont pas seulement les produits agricoles, mais tous les objets nécessaires à la vie qui seront également touchés. Les variations des prix résultent, d'après leur nature, de modifications du coût de revient, ou bien de la loi de l'offre et de la demande. Mais si un renchérissement des prix était amené par une cause aussi générale que celle que produirait une modification de la valeur de la monnaie, il est évident que quelques branches de production ne seraient pas seules atteintes. D'ailleurs, pour celui qui achète et vend, il est indifférent que les prix soient uniformément plus hauts ou plus bas : car chaque avantage et chaque inconvénient se compensent exactement pour lui.

Que d'ailleurs les prix des produits agricoles dépendent essentiellement du résultat des récoltes, c'est ce que l'expérience des dernières années a prouvé une fois de plus, en admettant que cette démonstration fût encore nécessaire. Mais il est complètement faux que le stock de monnaie qui est à la disposition du commerce, dans le monde en général, et en Allemagne, en particulier, ait diminué dans les dernières années. Le contraire est aisé à prouver; pour ce qui est de l'Allemagne, on connaît les chiffres exacts des moyens de circulation dont elle disposait avant la réforme monétaire, aussi bien que

le stock d'aujourd'hui. Ce stock a considérablement augmenté dans les dernières dix années (1) non seulement d'une façon absolue, mais même en tenant compte de l'accroissement de la population.

11 en est de même pour le stock monétaire disponible du globe ; bien qu'on ne puisse évaluer mathématiquement la monnaie ou les signes monétaires qui se trouvent à un moment donné dans les poches ou dans les caisses des habitants d'un pays, on a toutefois à sa disposition des estimations approchées, en vertu de documents authentiques; on connaît surtout les chiffres de production et de monnayage des métaux précieux. L'expérience nous apprend que les approvisionnements n'ont cessé d'augmenter dans le monde et particulièrement là où les limites entre le manque et l'excédent de la monnaie nécessaire aux transactions se marquent plus clairement. Si nous nous bornons à examiner les stocks d'or des banques européennes, nous voyons que dans les dernières années ils se sont considérablement accrus (2). La meilleure preuve de l'abondance de cet approvi-

(1) D'après les statistiques, ou peut admettre qu'il circulait eu AUeuiague en 1871 de l'or, de l'argent et des luonuaies divisionnaires pour un total de 1700 millions de marks : aujourd'hui ce stock est d'environ 3400 millions de marks, dont 524 millions de monnaie divisionnaire. Oans ces calculs on a évalué à environ 400 000000 de marks l'or sorti depuis 1871 (le marc vaut 1 fr. 25 environ).

(2) Les stocks d'or des banques européennes et du Trésor américain étaient en 1886 d'ensemble 5 668 000000 francs et ont suivi depuis la progression que voici :

millions

de

francs.

D'après d'autres évaluations, l'augmentation serait encore plus forte.

UISTORIOUE. 207

sionnement est que presque constamment, et sauf de très rares exceptions, ces stocks d'or eussent été en mesure de suffire à des demandes de moyens de circulation beaucoup plus fortes que celles qui se sont produites. Alors que, d'après une règle générale, la plupart des banques d'émission européennes sont autorisées et ont intérêt à émettre des billets de banque pour un chiffre très supérieur à leur encaisse métallique, ces banques, et notamment la Banque de l'Empire allemand, restent depuis plusieurs années dans la limite d'une circulation de billets qui, en moyenne, dépasse très peu leur stock de numéraire. C'est pour ce motif aussi que le taux d'intérêt, à de rares exceptions près, a, durant la même période, été toujours extraordinairement bas.

S'il existait un besoin de monnaie qui ne pût être satisfait au moyen de l'approvisionnement existant des moyens de circulation, il est certain que les banques d'émission des pays, dont la situation est saine, s'empresseraient de parer à ce besoin en faisant usage de leur droit d'augmenter leur circulation de billets : ce qui les y pousserait tout d'abord serait leur propre intérêt : car augmenter leur circulation dans la limite légale, c'est accroître leurs bénéfices. Une des preuves les plus frappantes que la monnaie métallique ne manque en aucune façon nous a été fournie récemment par le marché français. La France est aujourd'hui sous un régime monétaire analogue à celui de l'Allemagne et à celui de la plupart des autres pays, à l'exception de l'Angleterre, à savoir : libre frappe de l'or, interdiction de toute frappe d'argent, sauf pour la monnaie divisionnaire, et encore cette dernière faculté n'est-elle réservée qu'à

208 LES SOPQISMES DES PARTISANS DE l'ARGEXT.

l'Etat, lequel n'en fait pour ainsi dire pas usage. Il est arrivé, il y a quelques mois, que la Banque de France a voulu effectuer des paiements en or, simplement pour faire rentrer, contre cet or, un montant égal de billets ; en même temps la Banque refusait de recevoir de l'or, parce qu'elle avait déjà délivré, en échange de ce métal, des billets jusqu'à concurrence de la limite maximum assignée à sa circulation par la loi. Les gens d'affaires ne savaient littéralement que faire de leur or et consentaient à des sacrifices pour l'écouler, jusqu'à ce qu'une loi intervint pour remédier à cet état de choses. Si l'on prétendait que ce phénomène est spécial à la France, on pourrait déjà prouver le contraire par le raisonnement suivant : si les approvisionnements d'or des autres pays civilisés n'avaient pas été en proportion de celui de la France, il en serait résulté une inégalité considérable du taux de l'intérêt dans ces pays, ce qui aurait provoqué une exportation d'or de France vers les pays où le taux d'intérêt eût été plus élevé. On sait qu'il n'en a rien été.

Si nous faisons abstraction des nations qui ont été amenées à une émission excessive de papier-monnaie ou de billets de banque, non par leurs conditions monétaires, mais par l'excès de leur dette publique, nous pouvons dire que, dans tous les pays civilisés, le taux d'escompte, depuis plusieurs années, est resté très bas : or c'est là un indice certain que les banques ont maintenu leur émission de billets bien au-dessous de la limite que leur fixe la loi et que leur conseille leur propre intérêt, dès que le public réclame une extension de la circulation.

En ce qui concerne rAlleniagne, il suffit de jeter un coup d'œil sur le rapport de la Banque de l'Empire pour montrer combien peu il saurait y être question d'un manque de moyens monétaires. En 1892, le taux d'escompte moyen pour les effets a été 3,20 p. 100, et ce taux officiel n'est qu'un maximum : le taux réel stipulé par les banques particulières était à peine de 2 p. 100.

Le chiffre de la couverture métallique des billets et le mouvement des transactions aux caisses de la Banque se sont réglés, comme dans les années antérieures, d'après cette donnée. La circulation moyenne des billets a été de 985 millions de marks et l'encaisse de 942 millions. Ainsi la couverture métallique n'était inférieure à la circulation que de 4,50 p. 100. Cependant la Banque, en vertu du paragraphe 17 de son statut et d'après les principes généraux, aurait eu le droit d'émettre, au lieu desdits 985 millions de marks, le triple de son encaisse métallique, c'est-à-dire 2826 millions de marks, en chiffres ronds trois fois ce qu'elle a émis réellement (1).

Cette circonstance à elle seule prouve surabondamment qu'il y a excédent de moyens de circulation ; elle s'explique encore si l'on considère qu'en Allemagne, comme dans tout pays de haute civilisation, les tran-

(1) Le fait que la Banque, si elle dépassait une certaine limite fixée au montant de ses billets, aurait à payer un impôt sur l'excédent, ne serait pas un obstacle à cette émission. Le chiffre des exigibilités à vue autres que les billets de la Banque, ne serait pas davantage un empêchement légal. En fait ces exigibilités ne sont jamais non plus un obstacle, parce que c'est dans les époques de crise que les grandes maisons de banque tiennent le plus à avoir mi gros solde créditeur à la Banque.

!210 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.

sactions importantes ne se font qu'à titre exceptionnel au moyen de métal : les affaires s'y règlent partie en billets, partie au moyen de modes de paiement encore plus simples.

Aux caisses de la Banque de TEmpire, les comptes de virement, c'est-à-dire les compensations entre débiteurs et créanciers, sans intervention ni de métal ni de billets, mais au moyen de simples écritures de débit et de crédit, ont atteint 39 milliards. En outre, un mouvement de 12 milliards a eu lieu entre particuliers qui ne se servent pas directement des virements de la Banque [giro-conto). Si, en plus de ces chiffres colossaux d'affaires qui n'ont eu besoin d'aucune monnaie métallique, on considère le mouvement des transactions totales qui, l'année dernière, ont atteint à la Reichsbank 104 milliards, on comprendra que les échanges monétaires d'un pays sont hors de proportion avec son approvisionnement en moyens de circulation. Mais ces 30 milliards de virements et ces 100 milliards de mouvement à la Banque ne constituent encore qu'une faible partie de la somme totale des transactions qui s'effecluent entre tous les habitants du pays, transactions qu'on ne saurait évaluer ni au moyen de statistiques ni au moyen de conjectures. En conséquence les petites variations se chiffrant par millions, qui se manifestent dans la production des métaux, ne peuvent servir en aucune façon à mesurer la proportion des besoins de la circulation par rapport au stock des métaux précieux, car ces besoins se chiffrent par milliards. Ce qui est décisif dans ce cas, ce n'est pas un stock plus ou moins grand de monnaie effective, mais la rapidité et la sécurité avec les-

niSTORIQUE. 211

quelles les moyens auxiliaires, qui remplacent les paiements effectifs, se substituent à la monnaie. Sous ce rapport, les inventions faites et les habitudes prises par les échanges modernes dépassent infiniment la production des métaux précieux ; aussi tous les calculs qui se fondent sur une soi-disant insuffisance de cette production pour en déduire une rareté des moyens de paiement, reposent-ils sur une base fausse. Le seul symptôme qui ne nous trompe point, c'est la mesure de la confiance qu'inspirent les instituts nationaux, dont la monnaie sert aux échanges. Puisque nous avons démontré que, dans les pays civilisés dont la dette n'est pas excessive, les banques non seulement sont complètement en mesure de satisfaire aux besoins de la circulation, mais encore de fournir beaucoup plus que ce qui leur est demandé, il en résulte qu'il ne saurait être question d'un manque de moyens de circulation chez les nations modernes; aussi tous les calculs qui prétendent prouver que la baisse des prix serait due à ce déficit monétaire sont-ils erronés.

Les chiffres indiqués pour l'Allemagne permettent déjà de conjecturer combien les transactions qui se règlent en espèces ou en signes monétaires sont peu de chose par rapport à celles qui se règlent au moyen d'écritures. Et encore sous ce rapport l'Allemagne est-elle loin d'avoir atteint la même perfection que certaines autres grandes nations commerçantes, telles que l'Angleterre et l'Amérique du Nord. En Angleterre, le système des règlements au moyen de chèques, encore peu développé sur le continent, constitue, même pour les échanges de faible importance, un moyen de remplacer

les espèces sonnantes et même les billets de banque der la façon la plus solide. Ces échanges de chèques qui, à côté des transactions colossales de la Banque d'Angleterre et de ses billets, règlent les paiements par de simples compensations, se concentrent à Londres dansun institut qui porte le nom de « Clearing House ». Dans ce seul Clearing House on a, l'an dernier, compensé à Londres des dettes et des créances pour une somme de ioO milliards de francs. Or, si l'on considère que, d'après les évaluations les plus fortes, le stock total métallique de l'Angleterre, aussi bien à la Banque que dans le public, ne dépasse pas 2 1/2 à 3 milliards et que les 150 milliards ci-dessus ne représentent qu'une partie des échanges compensés àLondres, lesquels sont dépassés dans une mesure incalculable par l'ensemble des transactions du Royaume-Uni, il saute aux yeux qu'un petit mouvement dans le stock des espèces n'en saurait influen-^ cer la proportion par rapport à l'ensemble des paiements.

Pour donner encore un exemple tiré des faits, mentionnons que dans l'Amérique du Nord, qui vit sous le régime de l'étalon d'or, on ne voit point de pièces de ce métal dans la circulation journalière (1). Il n'y circule que des chèques et des billets : les statistiques officielles, dressées tous les ans par les fonctionnaires américains, constatent que la proportion de l'or dans les paiements est infiniment petite, pour ainsi dire nulle.

On ne pourrait certes conclure de là que la présence d'un certain approvisionnement de métal précieux^ compté à sa juste valeur, soit indifférente pour la soli-

(1) Sauf en Califonie, où le goût du pul)lic exige l'emploi jourualier des mounaies d'or. (Note du traducteur.)

dite d'un système monétaire. Tout ce que nous avons dit plus haut, pour combattre l'assertion que le prix des marchandises doive monter ou baisser, en raison directe du mouvement du stock des métaux précieux dans le monde en général ou dans un pays en particulier, ne signifie point qu'un système monétaire sérieux et durable puisse d'une façon quelconque reposer sur une .monnaie fictive. C'est ici qu'il convient de distinguer entre les besoins réels d'une circulation saine et l'idée erronée qu'on s'en ferait. Il est inexact que la monnaie métallique doive augmenter dans la mesure oii croissent la population et le commerce. L'erreur de cette conception provient de ce qu'elle ne tient pas compte des moyens d'échange si importants et si perfectionnés qui remplacent les espèces et que nous avons décrits plus haut. Mais d'autre part on ne saurait méconnaître que •les moyens succédanés les plus utiles ne seraient d'aucune valeur, s'ils ne remplissaient pas précisément la condition d'être des succédanés, c'est-à-dire de pouvoir, à chaque minute, être convertis en espèces. C'est ici que s'appliquent les principes éprouvés de la banque pour fixer, d'après l'expérience et la théorie, les limites convenables de l'approvisionnement nécessaire en espèces sonnantes, tant dans la circulation que dans les caves des Banques, ou en autres signes monétaires remboursables des établissements d'émission. Il faut en effet, aussi bien au cours ordinaire des choses que dans les circonstances exceptionnelles, que l'échange des signes monétaires contre espèces soit toujours assuré. C'est ce qui fait exclure de premier abord tout ce qui mérite le nom de papier-monnaie. Le papier-monnaie

214 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.

avec cours forcé, c'est-à-dire celui qui n'est pas remboursable à vue aux caisses désignées à cet effet, est partout un élément faux et dangereux qui désorganise et corrompt les systèmes monétaires.

L'expérience des cinquante dernières années a prouvé surabondamment qu'une sage conduite des banques d'émission peut maintenir d'une façon assurée cette condition fondamentale du remboursement des billets. Si l'on fait abstraction des temps de guerre, desquels nous parlerons tout à l'heure, on peut assurer que, depuis beaucoup d'années, les pays qui ont un système de banque et de monnaie bien réglé, n'ont jamais éprouvé de difficultés, ayant entraîné des conséquences désastreuses, par suite d'une demande de métaux précieux non satisfaite. Les véritables besoins de monnaie métallique ne vont pas à l'infini : aujourd'hui, grâce à la rapidité des échanges, au développement du crédit, à l'immense multiplication des règlements entre les divers pays au moyen de titres et d'effets de commerce, ces besoins d'espèces se limitent essentiellement à la satisfaction de deux ordres de demandes : 1" monnaie de poche pour les transactions journalières ; 2° règlement des différences momentanées qui résultent des transactions entre les divers pays. Ce sont là des montants limités. A de certaines périodes, la demande est plus forte pour l'argent de poche, ou, si l'on trouve cette conception trop étroite, pour les petits paiements, les seuls qui aujourd'hui dans les pays civilisés, se fassent en espèces; il y a dans l'année des époques connues auxquelles les affaires intérieures d'un pays amènent un gonflement des veines de la circulation; le dernier jour

du mois où se règlent les salaires, d'autres échéances, certaines périodes d'activité, telles que foires, marchés, détachement de coupons, etc., ont pour résultat de faire retirer, en quantités plus grandes qu'en temps ordinaire, les espèces des caves où elles s'accumulent. Mais aussitôt ces besoins passagers satisfaits, la même monnaie retourne à ses serres : c'est un fait bien connu.

Il en est de même pour les montants nécessaires au règlement des soldes dus par un pays à un autre. Ici également il faut des circonstances spéciales pour donner naissance à ces besoins : par exemple une mauvaise récolte, qui a pour conséquence de faire venir de l'étranger plus de céréales qu'à l'ordinaire, pour un montant supérieur à celui qui en est soldé au moyen du mouvement régulier de l'échange avec les pays producteurs. Mais ces courants extraordinaires, on le sait, ne tardent pas à avoir leur reflux: l'équilibre dans la répartition des instruments monétaires entre les différents pays tend à se rétablir d'après les lois de l'échange. Là, où un développement excessif amène un excédent, un abaissement du taux de l'intérêt et une élévation des prix ne tardent pas à se produire; inversement, lorsque l'excédent anormal s'écoule, le taux d'intérêt monte et les prix baissent : le résultat de ces deux modifications est de rétablir l'équilibre au bout d'un certain temps.

C'est pourquoi, depuis nombre d'années, aucun peuple civilisé se servant d'un billet remboursable n'a encouru un danger de crise persistante. Aussi bien que les famines résultant du manque de céréales ne se produisent plus dans les pays civilisés, de même les crises monétaires ruineuses, qu'il ne faut pas confondre avec

216 LES SOPeiSMES DES PARTISANS DE L ARGENT.

les crises commerciales et les crises de spéculation, ont cessé d'être un épouvantail. Le sentiment de solidarité des principaux centres commerciaux sest même développé au point que les grandes institutions d'un pays s'empressent, ne fût-ce que dans leur propre intérêt, do voler au secours de celles d'un autre pays, lorsqu'une rupture d'équilibre trop violente menace de faire éclater l'orage ; c'est ainsi qu'il y a quelques années la Banque de France a fait à la Banque d'Angleterre une avance de 73 millions de francs, quand après la chute de la maison Baring le marché anglais était sous le coup de difficultés monétaires désastreuses. Un sentiment de camaraderie commerciale peut avoir joué son rôle dans la circonstance ; il n'en est pas moins hors de doute que la résolution de la Banque de France a été également dictée par la conscience que tout ébranlement profond du crédit dans un pays a nécessairement son contre-coup au dehors. Cette décision de la Banque de France était d'autant plus justifiée qu'elle pouvait apporter ce secours sans courir le moindre danger: elle ne devait pas l'ignorer et l'expérience l'a confirmé. Au bout de peu de temps, la Banque d'Angleterre fut en mesure de rendre l'or qu'elle avait emprunté : un bref délai lui avait suffi pour reconstituer son encaisse normale au moyen de ses propres ressources.

Car il y a ceci de remarquable et qu'on ne saurait assez avoir présent à l'esprit dans l'ensemble de ces phénomènes : ce n'est pas la nécessité d'être muni effectivement du métal précieux qui se produit dans certaines circonstances; il s'agit seulement de fortifier la foi du public dans la possibilité d'être mis en posses-

niSTORIQUE. 217

sion de ce métal. Nul ne demande à avoir plus de métal que celui dont il a besoin pour la moyenne de ses transactions journalières. Des retraits en masse ne se produisent que lorsqu'on redoute de voir à un moment donné le billet de banque cesser d'être remboursable en métal. Tout revient dont à maintenir la confiance voulue, laquelle repose sur l'évaluation du stock métallique accumulé dans les caves des établissements émetteurs des billets de banque. Au sujet de cette proportion entre les signes monétaires émis et l'encaisse métallique, il s'est créé dans le courant des années une tradition, grâce à laquelle des règles fixes, conformes d'une façon générale à la pratique et à la théorie, ont pu s'établir, alors même que les appréciations diffèrent sur certaines questions secondaires.

Il en a été ainsi, dans le cas précité de l'aide fournie par la France à la Banque d'Angleterre. La méfiance et le bouleversement produits par la chute de la grande maison Baring s'étaient comme à l'ordinaire répandues de tous côtés et avaient ébranlé la confiance réciproque, au point que ceux qui avaient à remplir des engagements à une époque déterminée étaient préoccupés do s'assurer les moyens de paiement nécessaires. De là une tendance chez chacun à accumuler ces derniers dans sa caisse, et cela uniquement pour en être approvisionné, et non pas en vue des besoins des affaires courantes : car ces mêmes maisons, dans le cours ordinaire des choses, ne se préoccupent de réunir des ressources liquides, à une caisse centrale telle que la Banque d'Angleterre, qu'au moment immédiat de l'échéance de leurs exigibilités. Il en résulta que la proportion entre l'émission

218 LES SOPHISMES DES PARTISAXS DE L'ARGEXT.

des billets et l'encaisse métallique menaçait de se tendre au delà de la limite nécessaire pour maintenir la confiance publique selon les données de l'expérience; il fallait donc rétablir le niveau auquel l'opinion, est habituée en temps ordinaire, et cela d'une façon en quelque sorte tangible. Il est certain que, même sans l'avance française, la Banque d'Angleterre n'eût pas été mise dans l'impossibilité de rembourser ses billets en or, si le public avait envisagé la situation de sang-froid ; mais le caractère de ces crises monétaires est de supprimer la réflexion, d'engendrer la méfiance : c'est la méfiance elle-même qui seule fait naître le danger qu'elle se préoccupe d'écarter. Aussitôt qu'après l'arrivée des millions d'or français la Banque d'Angleterre fut en mesure de prouver par son bilan qu'elle avait assez d'or pour parer à toute éventualité, personne ne songea plus à lui en demander au delà de la quantité nécessaire à la satisfaction des besoins journaliers. C'est ainsi que le maintien de la confiance dans la solvabilité des instituts centraux de paiement est la clef de voûte de l'édifice du système monétaire moderne. Que le maintien de cet état normal, qui repose sur l'imagination plus que sur la réalité, ne soit pas simplement déterminé par le stock des métaux précieux annuellement produits, cela est aisé à concevoir d'après ce qui vient d'être exposé. C'est pour cela aussi qu'on a abandonné la théorie archaïque qui se fondait uniquement sur la règle d'un rapport déterminé entre l'approvisionnement métallique et les besoins de la circulation (théorie dite quantitative).

L'expérience delà guerre de 1870 est singulièrement

Page 1