‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 25 sur 115 · GAGE PAU L ARGENT · texte numérisé non relu

GAGE PAU L ARGENT

Une pensée qui au fond a un certain rapport avec cet état de choses, sert de prétexte à toutes les tentatives

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de restituer à l'argent une place plus grande dans l'approvisionnement métallique des nations. Ce qu'il y a en effet de particulier dans toutes les propositions faites, c'est que les auteurs eux-mêmes n'en espèrent pas pouvoir infuser à la circulation monétaire des peuples civilisés plus de monnaies d'argent qu'elle n'en comporte aujourd'hui. Ils pensent seulement, puisque c'est avant tout une question de confiance, pouvoir faire servir à la couverture des billets un métal comme l'argent, dont personne ne veut plus pour les gros paiements. L'expérience a trop clairement prouvé que les habitudes de tous les pays civilisés, une fois accoutumés à l'or et au papier, tendent à n'employer l'argent qu'aux petites transactions quotidiennes, sur les marchés, dans les boutiques et lors des paiements de salaires.

Depuis plus de dix ans se sont poursuivies à ce sujet, tant en Amérique qu'en France et en Allemagne, des observations du plus haut intérêt. Gouvernements et banques s'y sont appliqués avec énergie et persévérance à faire circuler des monnaies d'argent. L'Amérique principalement, où l'argent, par suite des prescriptions législatives que l'on connaît, ne cesse de s'accumuler dans le Trésor public, a eu recours aux artifices les plus étranges pour pousser ce métal dans les canaux de la circulation : les chemins de fer par exemple sont prêts à le transporter gratuitement des centres presqu'aux extrémités les plus lointaines du territoire de la République. Mais rien n'y fait ! L'argent retourne à son point de départ, et le total de ce qui reste en circulation est toujours aussi modique. La Banque de France a fait une expérience analogue : pendant des années elle s'est efforcée, par

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l'intermédiaire tant de ses succursales que des bureaux de l'administration, d'augmenter la circulation des écus de cinq francs; et malgré l'antique popularité de la « pièce de cent sous », une limite maximum très faible n'a pu être dépassée. Il en a été de même en Allemagne. Le Gouvernement, la Banque, la poste et les chemins de fer se sont efforcés de faire circuler les thalers d'argent conservés en 1879 : mais ici aussi l'excédent au delà du chiffre librement admis par les transactions journalières retourne toujours à l'endroit d'oii il vient. A de petites variations près les encaisses de la Banque et des administrations publiques contiennent toujours autant de thalers. Le chiffre n'en décroit pas à la Banque (1) et n'augmente pas dans la circulation. C'est là en réalité que se trouve l'explication bien simple de l'évolution considérable qui transforme la monnaie. Les mœurs et usages du monde moderne, si mobile et si prompt dans ses évolutions, ne s'accommodent plus des masses pesantes. Qu'il s'agisse du porte-monnaie du particulier ou des échanges monétaires du commerce sur place ou de place à place, jusqu'au delà des mers, l'outillage mis en œuvre se prête de moins en moins à l'emploi de monceaux d'argent.

C'est en vain qu'on a demandé et partiellement obtenu que les entreprises de transport, poste, chemin de fer et bateaux à vapeur, taxent les métaux précieux, non pas d'après le poids et le volume, mais d'après la valeur, et mettent ainsi l'or et l'argent sur pied d'égalité au point de vue des expéditions. L'obstacle est loin d'être écarté

(I) Une diminution ne s'est produite que du chef de la convention avec l'Autriche, qui doit faire disparaître les thalers frappés dans ce pays, et de la refonte de pièces converties eu monnaies divisionnaires.

par la seule application de ce tarif artificiel, contraire à la nature des choses. Les conditions de temps, de poids et d'espace, qu'impliquent le maniement et l'envoi d'une masse de quinze à vingt fois plus considérable, ne sauraient être nivelées par des artifices de comptabilité : aussi l'argent, dans le petit comme dans le grand monde, ne sert-il aujourd'hui quàtitre exceptionnel, aux paiements de quelque importance. Que chacun se demande seulement combien d'écus il aime à conserver en poche, et si, dès que le hasard en a réuni un certain nombre dans sa bourse, il ne se hâte pas de les convertir au plus vite en or ou en papier. 11 en va de même dans les caisses des maisons de commerce. Il est de notoriété publique que, dès que l'argent menace de s'entasser dans leurs coffre-forts, elles le versent aussitôt aux caisses publiques, notamment à celles de la Reichsbank, partout où elle a des guichets. On ne voit plus comme jadis les garçons de recette traverser les villes avec des sacs d'écus sur les épaules, ni les paysans suivre les grand'routes avec des ceintures de cuir gonflées d'argent.

Le véritable, le plus puissant ennemi du double étalon, c'est l'usage, c'est le goût du public, contre lequel ni loi, ni violence ne peuvent rien. En ce sens il y a une parcelle de vérité dans l'assertion des amis de l'argent que l'énorme accroissement de la production n'est pas la seule cause de la dépréciation de ce métal. Elle y a certes beaucoup contribué ; mais elle n'a exercé une action décisive que parce qu'elle coïncidait avec une diminution de la demande , c'est-à-dire avec la répugnance du public à employer la monnaie blanche. Le contraire s'est produit pour l'or. Alors que vers 1850, époque

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lie la découverte des gisements australiens et californiens, ce métal nous arrivait à flots, les économistes euxmêmes redoutèrent qu'il vint à subir une forte déprécialion : mais les faits n'ont pas tardé à réfuter cette supposition. L'or, au moment de son afflux le plus considérable, ne perdit jamais plus que quelques unités pour cent par rapport à l'argent. Et cela parce que le public le prenait volontiers et ne demandait pas mieux que de s'en servir au lieu d'argent : aussi le rapport antérieur ne tarda-t-il pas à être pleinement rétabli entre les deux métaux. C'est de cette époque de l'invasion de l'or, à laquelle vint encore s'ajouter vers 1860 une exportation passagère d'argent vers les Indes, que date l'habitude prise par le public de régler ses échanges au moyen de monnaies jaunes.

]Ni les dissertations savantes ni les protocoles des commissions d'enquête n'ont déterminé le courant qui a porté les nations vers l'étalon unique. Il est dû exclusivement au sentiment et au goût du public, que des circonstances favorables ont mis à même de connaître et d'apprécier les agréments et les avantages de cette sorte de monnaie. Quand les partisans de l'argent s'imaginent que seule l'interdiction législative de la frappe libre de l'argent l'a repoussé et que seule cette interdiction a fermé les débouchés nécessaires à sa production sans cesse accrue, ils se trompent du tout au tout et confondent l'elfet avec la cause. Ce n'est pas parce que la loi a imposé des limites à la frappe de l'argent que l'usage de celui-ci a diminué. C'est parce qu'on n'en voulait plus, que le législateur a dû se décider à prendre des mesures de protection pour éviter d'en être inondé.

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Les événements d'Amérique, rappelés plus haut, démontrent l'exactitude de cette assertion. Les Etats-Unis ont fait acheter et frapper par le Trésor fédéral , sans s'occuper de savoir si le besoin s'en faisait sentir, de grandes quantités d'argent : mais la circulation s'est énergiquement refusée à les admettre. On y a même expérimenté avec le papier ce qui s'était déjà vérifié en France pour l'or : dès que le public a occasion de régler ses échanges au moyen d'un signe plus commode que celui dont il se servait auparavant, il adopte le nouveau et s'y habitue. Si les Américains emploient peu l'or lui-même et lui préfèrent les papiers les plus variés, cela tient surtout à ce que, à l'époque de la guerre de Sécession, l'Etat fut mis dans la nécessité d'émettre des masses considérables de billets; ceci amena une exportation à l'étranger ou une thésaurisation à l'intérieur de l'or, qui valait un fort agio; (lès lors les habitants s'habituèrent àeflectuer tous leurs paiements, même minimes, en papier : rien n'est plus aisé à porter sur soi et à expédier dans une lettre. Pourvu qu'on ait pleine confiance dans la remboursabilité du billet, il primera, dans les usages de la vie quotidienne, non seulement l'argent, mais l'or. Jusque dans le pays oii une dette excessive de l'Etat a amené une émission exagérée de papier-monnaie, exposé par cela même à des fluctuations et aune dépréciation incessantes, comme par exemple en Autriche, le public, malgré ces inconvénients, s'est accoutumé à ce mode de paiement si aisé, dans une mesure supérieure môme à celle que justifierait sa valeur économique.

Sans l'avouer ni s'en rendre clairement compte, les partisans del'argents'appuientsur cette expérience lorsqu'ils

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proposent de ramener le double étalon. Ils ne sauraient nier en effet que la circulation, tout au moins dans l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord, repousse partout l'argent qu'on lui olîre sous une autre forme que celle de monnaies divisionnaires, c'est-à-dire divisé en petites fractions. Ils n'espèrent donc pas que, si les hôtels des monnaies des grands Etats se mettaient à frapper des monnaies d'argent en quantité illimitée, la circulation ne les rejetterait pas aussitôt, comme elle le fait en Amérique pour les nouveaux dollars et dans l'occident de l'Europe continentale pour les anciennes monnaies d'argent dont l'excédent s'accumule dans les caisses publiques. Aussi les propositions des bimétallistes ne tendent-elles pas à fournir à la circulation, déjà saturée de plus d'argent qu'il ne lui en faut, un nouvel apport de pièces effectives, mais à faire prendre des mesures législatives à l'effet de créer des signes en papier, gagés pour leur pleine valeur par un dépôt de quantités d'argent correspondantes. C'est là qu'est en réalité le nœud de la question, du moment où l'on part de cette donnée qu'en premier lieu il n'y aurait pas assez d'or dans le monde pour subvenir aux besoins monétaires des pays civilisés ; ensuite que l'on serait en droit d'étendre l'emploi monétaire d'un métal tel que l'argent, non parce que le besoin s'en fait sentir, mais parce qu'il est nécessaire d'en élever la valeur ou le prix par une augmentation de la demande. De ces deux assertions, il ne faut pas hésiter à repousser l'une aussi bien que l'autre. Mais admettons-les pour un instant, et, sous la réserve que nous venons de faire, expliquons-nous à leur sujet avec les

bimétallistes, abstraction faite de toute autre diversité

d'opinion. Répondons à la question suivante : est-il raisonnable de juger un métal apte à remplir une fonction monétaire, lorsque cette fonction se réduit, non pas à fournir des pièces qui circulent, mais uniquement à gager un papier émis contre les masses de ce métal?

11 suffit de se rendre compte de l'enchaînement des idées qui ont donné naissance à ces propositions des bimétallistes pour reconnaître aussitôt qu'elles constituent la négation de la conception fondamentale sur laquelle repose un instrument monétaire correct, destiné à servir aux paiements. Quiconque entend mettre le système monétaire d'un pays à l'abri des incertitudes du hasard, ne doit jamais s'écarter du principe qu'un papier ne saurait être admis comme monnaie qu'à la condition d'être à tout mstant échangeable contre des espèces. Les partisans du double étalon ne le nient point ; ils prétendent au contraire être les champions d'un solide système monétaire.

L'Allemagne a été si loin dans l'application consciencieuse du principe de l'obligation absolue de remboursement qu'elle n'a pas attribué cours forcé aux ISO millions de francs, somme cependant bien modeste, de bons de caisses impériaux émis en coupures de o àSO reichsmarks, sous la garantie de l'Etat; le porteur a le droit d'en exiger le remboursement en or à vue auprès de certaines caisses publiques, bien que le gouvernement puisse arguer du fait qu'un trésor de guerre de 150 millions en or est enfermé en temps de paix à Spandau sans pouvoir en sortir. En outre la monnaie divisionnaire, en particulier les pièces d'argent d'un demi-mark, de un deux et cinq marks sont échangeables

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