CHAPITRE III
DE l'objection TIRÉE DE LA BAISSE DES i>RlX.
En présence de tous ces faits indéniables, on assure que depuis l'extension de l'étalon d'or en Europe, les prix de la plupart des marchandises ont baissé, ce qui, dit-on, ne peut s'expliquer que par un manque d'instruments de paiement. Mais on sait que ce phénomène, qui dans son ensemble ne saurait être contesté, s'explique par des motifs tout dilférents : il est aisé de se rendre compte que l'abaissement du coût de revient, des frais de transport, aussi bien que l'ouverture de nouveaux centres de production, devaient nécessairement avoir pour conséquence utile l'abaissement des prix des marchandises.
Il a déjà été question ci-dessus de l'influence des récoltes et des expériences faites à cet égard dans les dernières années. Il convient maintenant de mettre en lumière un autre côté de la question. Accordons que la plupart des marchandises aient baissé de prix depuis dix ans, cessons pour un instant d'en chercher le motif: en est-il résulté que l'humanité en général et les classes pauvres en particulier réussissent à vivre avec moins d'argent qu'autrefois ? C'est pourtant ce qui devrait être le cas, si véritablement il était aussi incontestable que les prix de chaque chose aient baissé ; si ce phénomène venait d'une rareté du stock monétaire, il aurait dû déprimer sans exception les prix de tous les objets et de tous les salaires, car la monnaie paye tout. Rendons la chose encore plus tangible. La majorité des hommes
trouve-t-elle que sa monnaie s'échange contre une plus grande quantité d'objets de première nécessité qu'aux époques antérieures? Il suffit de poser cette question pour la résoudre. Par tous pays on se plaint que la vie devient plus chère, que les moyens pécuniaires dont chacun dispose sont toujours de moins en moins suffisants pour subvenir à ses dépenses. Cette expérience s'étend du ménage le plus modeste au budget des grands Etats, qui se chiffre par centaines de millions. Chaque année les dépenses des gouvernements vont en augmentant ; chaque année ils demandent plus aux forces contributives de leurs habitants, et tandis que les contribuables eux-mêmes ont de plus en plus de peine à soutenir avec leurs moyens le train de vie auxquels ils sont accoutumés, ils sont contraints de prélever sur ces moyens des sommes de plus en plus considérables pour subvenir aux besoins sans cesse grossis de la communauté. Les exigences croissantes des gouvernements proviennent en partie de ce qu'ils ont conscience de l'insuffisance des traitements de la plupart de leurs fonctionnaires, et en particulier des petits. Les Parlements sont contraints de le reconnaître et de pousser eux-mêmes à une augmentation des impôts pour mettre les fonctionnaires dans une situation tolérable.
Jetons par exemple les yeux sur le budget du ministère des affaires étrangères allemand pour 1893-94. Nous y voyons de nombreuses élévations de traitements; nous lisons : « Le traitement de 7000 marcs du chancelier de la légation à Bangkok est tout à fait insuffisant : depuis qu'il a été fixé à ce chiffre en 1888, les prix ont augmenté en moyenne de 62 p. 100 ». Ceci se passe en
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Asie. Voyons l'Amérique : « Légation à Caracas. Le chancelier y reçoit depuis vingt ans GOOO marks. Depuis ]ors les loyers ont augmenté de 50 p. 100 et les choses nécessaires à la vie de 30 p. 100. » Ailleurs il s'agit de la Haye, qui n'est pas loin de nous : « Le traitement du chancelier y est, depuis 1874, fixé à 5400 marks : or il €st notoire que la vie a renchéri de plus de 20 p. 100 dans les seules huit dernières années. » — Plus loin : « Le ministre à Copenhague reçoit 36000 marks depuis 1873 : depuis lors les prix ont augmenté de 20 à 25 p. 100, notamment à cause de l'affluence croissante des étrangers » et encore : « Le chancelier de la légation à Lisbonne reçoit 5400 marks depuis 1874. Depuis lors les prix des marchandises importées se sont élevés de 30, de 50 p. 100 et au delà ; ceux des loyers, des salaires et de maints objets de fabrication indigène se sont accrus encore davantage . »
Les mêmes phénomènes se reproduisent pour les secrétaires des consulats de Galatz, Porto-Alegre, Pretoria, Stockholm, c'est-à-dire sur tous les points du globe. Quand il s'est agi d'élever la dotation de la couronne de Prusse, qui lors de l'avènement de Guillaume II a été augmentée de plus de 3 millions de marks, on a invoqué la hausse des prix ; ce qui a été reconnu vrai au sommet de l'échelle sociale, estencore bien moins contestable pour les besoins de fonctionnaires aussi nombreux et utiles que les employés des postes et les instituteurs. Des plaintes analogues et qui paraissent tout aussi fondées se sont élevées parmi les corps d'officiers.
Mais si dès aujourd'hui on réclame ainsi de toutes parts des augmentations de traitements, afin de pouvoir continuer de vivre sur un pied tolérable, comment
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justifier les plaintes de ceux qui trouvent les prix trop' bas, en d'autres termes la vie trop bon marché? Comment justifier l'accroissement d'un mal déjà existant,.' accroissement que ne manquerait pas de provoquer une élévation artificielle des prix au moyen de modifications monétaires? Ce serait encore une fois le contribuable qui en ferait les frais et qui souffrirait doublement : car il serait obligé de prélever une part plus forte de ses revenus pour les impôts, et, avec le reste, il se procurerait d'autant moins d'objets que les prix s'en seraient élevés davantage. Ce sont là des faits patents, notoires, en contradiction flagrante avec les plaintes au sujet du niveau bas des prix; ils prouvent que l'état des choses ne peut pas être celui que dépeignent les adversaires de l'étalon d'or.
En réalité voici la situation :
Il est faux que les prix de toutes choses aient baissé depuis une génération : en premier lieu la rémunération, de tous les services personnels, aussi bien les salaires des ouvriers que les traitements d'un ordre supérieur,, a souvent augmenté dans de très fortes proportions; Les agrariens se plaignent avant tout de l'élévation des salaires, qui coïncide avec une baisse des céréales et aussi de l'émigration des travailleurs agricoles des deux sexes vers les industries urbaines, ce qui équivaut à se plaindre d'une autre élévation de salaires. Les prix des terrains urbains et par suite des loyers ont aussi monté considérablement: c'est la conséquence inévitable de la hausse des salaires, toutes les fois qu'il s'agit d'objets pour la fabrication desquels le travail de l'homme ne peut être ni diminué ni supprimé par
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l'emploi des machines ; qu'on se souvienne des discours du prince de Bismarck, expliquant au Parlement comment le poids des impôts indirects est rejeté par les ouvriers sur la classe aisée, de façon qu'une paire de bottes coûte aujourd'hui le double de son prix d'autrefois.
D'autre part il ne faut pas perdre de vue que le genre de vie de toutes les classes, dans les grandes et dans les petites villes, et même à la campagne, particulièrement dans les régions riches, est devenu bien supérieur à ce qu'il était il y a une génération. Les besoins se sont développés; une sorte de luxe, inconnu précédemment,^ s'est répandu dans les couches profondes du peuple. On n'a qu'à considérer le nombre des publications quotidiennes ou hebdomadaires, illustrées on non, imprimées dans les plus petits bourgs, parfois dans des villages ,^ et à jeter un coup d'oeil sur les annonces, tant d'affaires que de plaisirs, qu'elles renferment. Voici par exemple une feuille qui paraît deux fois par semaine dans une bourgade de 2800 habitants. Le numéro du 29 avril,, époque éloignée du premier de l'an, qui est la date des achats les plus importants, contient huit colonnes d'annonces, parmi lesquelles les robes, parfumeries, meubles, modes, chapeaux de femmes, broderies, soieries, ombrelles, dentiers, corsets, tapis, pianos et friandises du pays et de l'étranger, se recommandent à l'attention du public. Celui qui se reporte par la pensée à un demi-siècle en arrière et cherche à se représenter ce qu'était alors la vie dans cette même localité, reconnaîtra qu'il s'y est introduit un raffinement de civilisation, dont les classes moyennes elles-mêmes n'avaient pas alors la notion.
250 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
11 n'est pas surprenant qu'un demi-siccle de découvertes merveilleuses et de perfectionnements du commerce et de l'industrie ait amené ce résultat. Ce n'est pas au petit nombre des gens riches et aisés, lesquels ne représentent qu'une fraction infime de la population, qu'est dû ce développement gigantesque de la production et de la circulation. 11 ne peut l'être qu'à une participation de la masse des habitants, et cela dans la mesure la plus large. Voilà en quoi consiste le bienfait du progrès, au point de vue matériel comme au point de vuemoral. Tous ces besoinsde luxe, si l'on veut désigner à tort de ce nom l'amélioration de la vie, impliquent et développent un degré plus élevé de bien-être corporel et intellectuel. C'est à eux que correspond le fait qu'on désigne communément du nom de renchérissement de la vie et qu'une expérience universelle constate dans les budgets publics, communaux et particuliers. Si même les prix de certains objets de consommation courante ont baissé par rapport aux vingt dernières années, mais non pas par rapport aux époques antérieures, le prix d'ensemble de la vie devenue plus confortable s'est élevé ; et c'est précisément parce que la vie s'est améliorée qu'il serait mauvais de s'opposer à ce progrès en cherchant à relever les prix des objets de première nécessité. A la fm d'un travail publié en 1890 sur les mouvements des prix, feu Soetbeer arrivait à la conclusion suivante : « Nos tableaux eux-mêmes ne peuvent plus prétendre « être autre chose qu'un essai de donner quelque fonde- <( ment à l'étude raisonnée des grands mouvements de « prix des marchandises. C'est encore moins à l'aide de « moyennes mathématiques et de proportions calcu-
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« lées d'après ces moyennes du niveau des prix des « marchandises générales, qu'on peut espérer résou- « dre le problème de la détermination exacte des chaii- « gements du pouvoir d'achat de la monnaie. Celui-ci <( n'est que partiellement en rapport avec le prix des M marchandises. Les plaintes des commerçants et de la « majorité des producteurs au sujet de l'abaissement (( des prix et de l'élévation de valeur de la monnaie sont « en contradiction absolue avec les plaintes qui s'élc- <( vent de presque toutes les classes de la société sur le « renchérissement de la vie et la diminution de valeur « de la monnaie. Si le niveau des prix des marchan- K dises s'est abaissé, celui des prix des services per- « sonnels de toutes sortes, salaires, honoraires, etc., « celui des loyers se sont relevés notablement dans la « période contemporaine. Déterminer une base exacte « et fixe pour calculer ces variations d'une façon géné- « raie semble encore plus difficile que lorsqu'il s'agit « de marchandises : il faudra donc ici plus que jamais « se contenter d'essayer des évaluations partielles et « approximatives. »
En fait les tentatives en question n'ont pas pour objet d'élever uniformément les prix de toute chose : il serait trop évident alors que les privations qui en résulteraient pour chacun de nous seraient nuisibles à la communauté tout entière. On voudrait assurer des prix plus élevés à certaines branches de la production, sans que les prix du reste fussent atteints. On le voudrait notamment pour les céréales. Lorsque vers 1880 une entente entre les industriels et les propriétaires amena l'élévation des droits de douane, chaque intéressé réclama pour soi la meilleure
part. Mais les industriels ont reconnu que l'excès de la hausse réciproque des droits protecteurs leur nuit, que notamment l "élévation du prix des denrées d'alimentation leur rend la concurrence avec l'étranger plus difficile. Les agrariens au contraire ont cru découvrir que leurs intérêts particuliers ne sont pas assez sauvegardés par cette hausse des tarifs. Il y a bien des cas où ils désirent pouvoir exporter leurs produits ; mais ils ne veulent pas que cette possibilité leur soit fournie par des mesures générales, dont tout le monde profite ; ils réclament des avantages spéciaux qui leur seraient accordés dans un but particulier, comme par exemple un système très large d'acquits à caution pour l'exportation des céréales et l'établissement de tarifs échelonnés pour les transports à l'intérieur. Ils ont découvert que des conditions particulières sont nécessaires à l'écoulement de la marchandise de celui qui veut s'enrichir aux dépens de ses concitoyens,^ et que toute mesure étendue à la communauté s'annuUfr d'elle-même. C'est pourquoi ils ont réclamé des droits d'entrée pour les céréales de plus en plus élevés, après que l'industrie a cessé de demander la hausse des tarifs; c'est pourquoi, après avoir obtenu les droits d'entrée les plus élevés du monde à raison de 6 fr. 25 par quintal (1), ils ne se sont pas déclarés satisfaits et ont protesté contre les nouveaux traités de commerce qui abaissent légèrement ce droit colossal. Ils ne s'en tiennent pas là : ils se laissent persuader que l'introduction d'une monnaie dépréciée quant à sa valeur intrinsèque, mais conservant la même valeur nominale, élèverait le prix de leurs ré-
(1) Depuis mars 1894, le droit d'eutrée du blé en France est de 1 francs par quintal. (Note du traducteur.)