‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 29 sur 115 · DE LA CONCURRENCE AGRICOLE DES PAYS A ÉTALON DÉPRÉCIÉ · texte numérisé non relu

DE LA CONCURRENCE AGRICOLE DES PAYS A ÉTALON DÉPRÉCIÉ

C'est aussi ce qu'admettent tacitement jusqu'à un certain point les partisans de l'argent, dans une autre argumentation au moyen de laquelle ils cherchent à convaincre l'agriculture qu'elle souffre de l'étalon d'or ; et c'est ce genre de persuasion qui est le plus employé à son égard. Les pays à étalon d'argent, métal si déprécié par rapport à l'or, peuvent aisément lui faire concurrence, lui dit-on ; le prix de revient ne s'est en effet pas modifié dans ces pays, bien que la valeur vénale de l'argent en Europe ait énormément baissé. Mais on ne fait ainsi que fortifier les conclusions expérimentales auxquelles nous sommes arrivés plus haut. Car c'est dire en d autres termes que le prix du travail n'a pas monté dans les pays à étalon d'argent, quoique la monnaie blanche ait tant perdu de sa valeur. Le facteur déterminant est essentiellement la différence du salaire, resté stationnaire dans ces pays par rapport aux pays à étalon d'or. Car, de hausse ou de baisse des terrains aux Indes ou en Russie, il n'en est point question dans toute cette argumentation. Comme de plus on répète à satiété, à tort ou à raison, que le prix des terres a baissé en Allemagne, l'élément tiré du prix du sol n'entre pas ici en jeu : il ne reste alors que le salaire comme facteur décisif. Si donc les partisans de l'argent admettent que, malgré la baisse de ce métal, les salaires n'ont pas pro-

gressé dans les pays où il sert d'étalon, ils fournissent eux-mêmes la preuve que les salaires sont ce qui reste le plus longtemps à l'abri de l'influence de la dépréciation de la monnaie : celle-ci nuit donc avant tout à la masse des ouvriers, et en particulier des ouvriers agricoles.

Mais examinons de plus près comment le prix du blé en Allemagne peut être influencé par le fait que la circulation d'autres pays consiste en une monnaie dépréciée. Deux contrées seulement entrent en ligne de compte à cet égard : llnde et la Russie. Tous les autres grands pays exportateurs de blé ont l'étalon d'or, l'Amérique du Nord et l'Australie en particulier. Car, bien que des ■ masses d'argent considérables reposent dans les caves du Trésor fédéral des Etats-Unis et circulent sous forme de certificats d'argent, il est incontestable que seul le dollar d'or sert de base à tous les comptes et à tous les prix. Pour ce qui est de la Russie, on ne saurait à coup sûr la ranger parmi les pays à étalon d'argent ni parmi les pays à double étalon. Le cours du métal argent n'a aucune espèce d'influence sur celui du rouble; il ne peut d'ailleurs en avoir sur la valeur de la monnaie que là oii la frappe est libre. Déjà là où l'argent ne peut être monnayé que pour compte du gouvernement, la valeur de l'argent monnayé ne se règle point d'après le cours du métal. Elle le suit encore bien moins là où le gouvernement a, depuis de longues années, cessé d'user de son droit de frapper des pièces d'argent. Tel était le cas en Autriche, depuis que le gouvernement y avait interdit la frappe pour compte des particuliers, tel est le cas dans les pays de l'Union latine et en Allemagne, bien que, chez ces diverses nations, il circule encore de la

monnaie d argent en quantité variable. Et combien cela est-il plus vrai pour la Russie, où les anciennes monnaies d'argent ne circulent même plus (1). Nous ne sommes en présence que d'un papier d'Etat non remboursable, émis en grande quantité alors que le gouvernement n'avait pas assez de numéraire pour faire face à ses engagements. La valeur du rouble papier varie à l'intérieur et à l'extérieur indépendamment du cours de l'argent et de l'or, en raison de circonstances tout à -fait étrangères aux fluctuations du marché des métaux précieux. Quand bien même aujourd'hui une convention internationale mettrait l'Europe occidentale et l'Amérique, l'Angleterre y comprise ou non, d'accord pour l'établissement du double étalon, le rouble ne cesserait pas pour cela de monter ou de baisser, selon les opérations plus ou moins heureuses du gouvernement russe, selon que la balance du commerce serait plus ou moins favorable à la Russie.

En admettant donc — ce qui est manifestement faux — qu'en considération d'une circulation dépréciée dans un pays étranger, l'Allemagne doive se préoccuper de déprécier son propre étalon, il faudrait en conclure que l'Allemagne devrait se doter d'une monnaie dont la valeur se réglerait constamment d'après celle du pays en question. Dans le cas donné, l'Allemagne devrait non seulement créer un papier-monnaie inconvertible, mais procéder exactement à toutes les opérations auxquelles le

(I) Un récent ukase vient de suspendre la frappe de la monnaie d'argent et d'interdire l'entrée de toutes monnaies d'argent étrangères, sauf pour les lingots d'origine chinoise qui ne circulent que dans les provinces sibériennes, limitrophes du grand empire jaune. (Note dLi traducteur.)

gouvernement russe se livre sur ses billets de banque. 11 est évident qu'on arrive ainsi à une absurdité. C'est du reste une des idées les plus extravagantes auxquelles l'agitation bimétalliste ait donné le jour, que celle de croire qu'un pays, au lieu de s'efforcer d'avoir une monnaie sûre et de pleine valeur, doive au contraire se préoccuper avant tout d'avoir une aussi mauvaise monnaie que n'importe quelle nation avec laquelle il entretient des rapports commerciaux. Et c'est là pourtant la quintessence des arguments favoris avec lesquels combattent les partisans du bimétallisme. Tantôt ils assurent que l'exportation de nos produits fabriqués souffre, parce que la monnaie dépréciée de certains pays acheteurs de ces produits ne leur permet de nous payer qu'un prix insuffisant — tantôt ils affirment que cette monnaie dépréciée, comme en Russie par exemple, amène chez nous une importation qui fait à nos produits une concurrence insoutenable.

Si tout cela était vrai, il ne resterait plus qu'à se jeter dans la lice pour s'efforcer de créer la plus mauvaise monnaie possible. Alors que l'on considérait jusqu'ici comme le premier devoir d'un Etat civilisé d'avoir une monnaie aussi bonne intrinsèquement que possible, le contraire serait aujourd'hui la plus haute expression de la sagesse politique. De fait, les événements des dernières années ne donnent nullement raison à ceux qui préten- Sëni que ces soi-disant inconvénients proviennent de la situation monétaire internationale. Nous avons déjà rappelé comment le prix des céréales a monté en raison des mauvaises récoltes, sans que le cours du rouble ait suivi une marche correspondante ; les plaintes des agriculteurs,

auxquelles on assurait que la dépréciation du rouble permettant l'achat à meilleur compte des blés russes servait de fondement, n'ont pas cessé, alors môme que la Russie a interdit l'exportation des céréales. L'importation autrichienne, qu'on prétendait favorisée par le papier-monnaie autrichien, donnait lieu aux mêmes récriminations. Celles-ci n'ont pas disparu, quoique depuis de longues années le papier-monnaie autrichien soit à l'abri de toute dépréciation sensible et de toute fluctuation violente, grâce aux sages mesures du gouvernement; quoique finalement, l'étalon autrichien doive, par suite de la réforme monétaire en cours d'exécution, devenir un étalon d'or ou s'en rapprocher beaucoup.

Le seul pays duquel on puisse prétendre avec quelque apparence de raison que son étalon d'argent lui facilite l'exportation, est l'Inde. Nous avons déjà indiqué que l'importation directe en Allemagne de blé indien est relativement peu importante. On répond que la concurrence de ce blé n'en est pas moins sérieuse, ce blé arrivant sur le grand marché international de l'Angleterre et y provoquant une baisse de prix dont le contre-coup se fait sentir jusqu'en Allemagne. Remarquons en passant que tout ceci ne peut s'appliquer qu'au blé, car l'Inde ne produit pas de seigle, qui joue un rôle si considérable dans la consommation et l'importation allemandes. Nous ne contesterons point d'ailleurs que le prix du seigle se règle aussi d'après celui du blé et dépend donc médiatement de l'exportation indienne. Mais si le blé indien représente une certaine part des céréales qui entrent en Angleterre, l'importation des autres pays y est bien plus

considérable ( i ). On peut discuter la mesure dans laquelle les prix de la marchandise aux Indes abaissent le cours moyen des marchandises semblables qui aflluent de tous les autres points du globe. D'après une opinion économique très fortement motivée, ce n'est pas dans ce cas le pays qui produit le meilleur marché, mais celui qui produit le plus cher qui détermine le prix sur le marché international. Car si le pays qui produit le meilleur marché ne produit pas assez pour subvenir à lui seul par exemple aux besoins de l'Angleterre, si les produits d'autres pays sont encore nécessaires à cet effet, ils ne peuvent être attirés que par une somme qui représente le prix de revient et aussi le cours établi à l'intérieur des frontières de ces pays : sans quoi ils ne seraient pas en mesure de céder leurs produits, surtout d'une façon permanente. Quand le besoin d'une marchandise croît de façon qu'il faille rechercher de nouvelles sources de production, il en résulte naturellement qu'on se décide à s'adresser à des pays qui ne peuvent pas se contenter des prix du pays qui fournit au meilleur marché. Toute la marche de la civilisation aboutit à ce que, lorsqu'une marchandise est plus demandée, ceux qui fournissent le surplus ne sont pas obligés de se contenter des prix payés antérieurement : en même temps ceux qui étaient en mesure d'accepter les prix inférieurs obtiennent de meilleurs prix, grâce à l'arrivée de la marchandise plus chère. Si par exemple la libre frappe de l'argent était aujourd'hui décrétée dans le monde entier, qu'elle eût

(1) L'Angleterre a importé en 1892 un total de 65 millions de quintaux sous forme de grains et 22 millions sous forme de farines. Le blé indien n'a participé à ces chiffres que pour 12 millions 1/2 de quintaux.

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pour résultat une forte demande de ce métal et une hausse de son prix, plus d'une mine, à laquelle les prix actuels de l'argent ne suffisent pas, pourrait travailler ou développer son exploitation ; et les mines qui travaillaient jusqu'ici assez bon marché pour trouver une rémunération même dans les bas prix, verraient leurs bénéficess'accroître.

Il doit en être exactement de même quand l'exportation de l'Inde, qui produit du blé à bon marché, ne suffit pas à l'alimentation de l'Europe, et qu'il faut recourir aux blés américains qui sont plus chers, venant d'un pays à étalon d'or. Il ne peut qu'en résulter un avantage pour l'Inde, puisque l'Amérique à la longue ne pourra ni ne voudra vendre à perte. On peut se demander si cet avantage profite au pauvre Indou qui laboure soii^ champ, ou bien au trafiquant indien qui réunit le blé, ou bien encore au négociant européen qui l'achète de ce dernier. Mais cela n'a pas d'influence sur le prix obtenu en Europe. Il est seulement certain que les marchands européens, aussi bien que les Indiens qui servent d'intermédiaires entre le producteur et l'exportateur, ne permettront pas que l'un d'eux ait, par rapport à l'autre, un avantage excessif ; au contraire, la concurrence aura pour effet de leur faire payer des prix tels que leur bénéfice soit ramené au taux usuel, si bien que, en fin décompte, tout le bon marché dont on parle aura disparu. Alors même que dans la pratique ces considérations n'entrent pas toujours et partout littéralement en ligne de compte,, il demeure acquis que le prix de revient du blé indien peut à la rigueur exercer une influence sur le prix international du blé, mais ne saurait, dans aucun cas, en

être le facteur exclusif et souverain. Encore avons-nous fait abstraction d'une série d'autres circonstances de la cause, qui expliquent la baisse du bléindien par des raisons tout à fait étrangères à la monnaie d'argent, telles que l'ouverture dans le pays d'un réseau de chemin de fer le pénétrant profondément et rayonnant en tous sens, et l'abaissement considérable du fret entre l'Asie et l'Europe. Il a été prouvé, dans les récentes discussions au Parlement allemand, que les oscillations du prix du blé, dont la quantité exportée varie du reste beaucoup selon les années, ne correspondent en aucune façon à celles du métal argent.

Nous laissons naturellement de côté la question de savoir dans quelle mesure il faut nous féliciter que l'exportation indienne concoure à l'alimentation de l'Europe, Comment aurait-on nourri le peuple en l'an de disette 1891, où, malgré les arrivages des Indes, le prix du blé s'est élevé aussi brutalement, si l'on n'avait pas eu cette ressource des blés étrangers? Et n'est-ce pas la plus grande gloire de l'organisation moderne des échangesqued'écarter la possibilité du retour de famines^ comme celles que les siècles précédents ont connues,, même en Europe ?

Dans tous les calculs d'ailleurs que font les bimétallistes pour prouver que l'écart entre les prix inférieurs en argent et les prix supérieurs en or a favorisé l'exportation des Indes en Europe, et que cet effet cesserait si l'Europe adoptait la monnaie de moindre valeur, c'est-à-dire l'argent, ils oublient la moitié de leurs arguments. Ils insistent en effet tout spécialement sur ce que l'introduction de monnaies d'argent en Europe fera

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hausser les prix, en particulier ceux des céréales. Mais ils détruisent ainsi le résultat qu'ils veulent atteindre. Si d'une part le producteur ou le commerçant indien profite d'un plus grand écart entre son prix de revient ou d'acquisition et celui qu'il peut obtenir en Europe, par contre son prix de revient ou d'acquisition sera élevé par le renchérissement du métal argent, au moyen duquel il acquitte les salaires ou la somme à débourser pour l'achat de la marchandise; mais il recevra une compensation immédiate du chef de la hausse des prix en Europe. Ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre; alors même que les bimétallistes auraient raison, l'effet demeurerait identiquement le même qu'auparavant (1).

L'étude d'un seul article montrera d'ailleurs de la façon la plus éclatante combien sont fallacieux les raisonnements qui veulent expliquer certains phénomènes par des causes non démontrées. Les prix des céréales, comme le prouvent, à première vue, les tableaux des dernières années, sont loin d'avoir suivi une marche constamment décroissante, mais ont varié selon les récoltes et les contrées. Par contre il est notoire que la laine de mouton a beaucoup baissé en Europe, et que le nombre de troupeaux y a parallèlement décru. La concurrence des pays d'outre-mer a déprimé d'une façon notable et générale cette branche de l'industrie agricole. Les éleveurs de moutons allemands n'ont cessé de réclamer l'établissement d'un droit sur la laine brute, mais ont échoué jusqu'ici contre l'opposition de l'indus-

(I) Voir à ce sujet l'appendice.

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trie lainière, dont les intérêts sont puissants. Si la laine venait de Russie ou des Indes, aucun bimétalliste ne nous permettrait de douter que cette concurrence dût être attribuée uniquement à la différence d'étalon et nécessitât déjà à elle seule l'introduction de l'étalon d'argent. Par bonheur il est constant qu'au premier rang- des producteurs de laine figurent les deux pays du monde, le Cap et l'Australie, qui ont l'étalon d'or le plus parfait : ils sont les auteurs principaux de cette baisse des prix, laquelle, comme toute baisse importante et durable, provient d'une augmentation et d'une simplification de la production (1). Un autre exemple dans une matière où il ne saurait être question de l'influence de la diversité des monnaies, est celui des frets maritimes. Le coût du transport par mer d'Asie en Europe n'a cessé de baisser, et d'une façon inouie dans les derniers temps. Cependant les navires se construisent et les frets se paient en Europe. Voilà un cas qui démontre de la façon la plus éclatante que les choses baissent de prix par suite des conditions fondamentales de la production et de l'offre, et que toutes les tentatives artificielles de rattacher ce phénomène à d'autres causes, sont œuvre d'imagination et de fantaisie.

(1) Ceux des pays de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud qui exportent de grandes quantités de laine, ont l'étalon d'or ou une circulation de papier.

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