‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 30 sur 115 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Après avoir démontré que les maux attribué à l'étalon monétaire n'existent point ou ne proviennent pas des motifs qu'on leur attribue, laissons pour un instant tout cela de côté : occupons-nous de ce que l'on propose pour écarter la prétendue cause, à savoir le régime de l'étalon d'or, et pour le remplacer par le soi-disant double étalon. Personne ne parle de substituer purement l'argent à l'or, il est donc inutile de s'attaquer à cette idée. Reste le projet de reprendre dans les pays civilisés l'argent comme monnaie sur le même pied que l'or ; sur le même pied signifie ici que l'argent pourrait être librement frappé, c'est-à-dire transformé en une monnaie qui servirait à acquitter une dette de n'importe quel montant. On n'ignore pas qu'il existe, aussi bien dans l'Amérique du Nord que dans l'Europe occidentale, une monnaie d'argent qui a force libératoire. Le thaler d'argent, l'écu de cinq francs, le florin et le dollar d'argent ne diffèrent des monnaies d'or avec lesquels ils circulent concurremment, qu'en cq que la quantité de ces dernières peut-être indéfiniment augmentée par la libre frappe autorisée aux hôtels des monnaies pour compte des particuliers, tandis que cette liberté de la frappe n'existe nulle part pour l'argent. Mettre l'argent au niveau de l'or équivaut donc à décréter pour l'argent la liberté de frappe qui existe aujourd'hui pour l'or. C'est là tout le nœud de la question, à laquelle se

rattache celle de savoir quelle quantité de monnaie devra être frappée avec un poids donné d'argent et avec le même poids d'or. Cette question du rapport à établir entre les deux métaux est inséparable de celle de la liberté de la frappe.

Ce rapport et cette liberté ont existé pendant longtemps dans beaucoup de pays. Le plus connu à cet égard est la France, d()nt on cite la législation et l'exemple, quand on parle de rétablir un état de choses qui n'y existe plus depuis vingt ans. Le rapport y était fixé, comme on sait, de 1 à 15 4/2, c'est-à-dire que le même poids qui en argent donnait 1 franc, fournissait 15 1/2 francs en or. C'est une erreur de croire que la loi française de 1803, qui a fixé ce rapport, soit partie de l'idée que ce rapport pouvait être édicté législativement à tout jamais. En réalité, cette loi de germinal an XI a établi en France l'étalon d'argent, et n'a prescrit à cet égard qu'une seule mesure définitive : à savoir que 5 grammes d'argent à neuf dixièmes de fin vaudraient un franc. A côté de cela, on a établi la liberté de la frappe pour l'or sur la base de 15 1/2, en se fondant expressément sur ce qu'à l'époque de la promulgation de la loi, ce rapport reproduisait fidèlement le cours des deux métaux sur le marché : il était prescrit que, au cas de modifications ultérieures, le poids d'or des monnaies serait changé en conséquence. Du texte incontestable de la loi fondamentale française il ressort deux choses : d'abord elle a établi l'étalon d'argent en principe, et l'étalon d'or seulement à titre complémentaire, conformément aux habitudes monétaires de l'époque; ensuite il était bien loin de la pensée du législateur de croire qu'il fût en son pouvoir

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de maintenir à la longue par des ordonnances un rapport entre les deux métaux différent de celui du marché libre. Toute la théorie moderne du pouvoir qu'aurait la loi, après avoir décrété un certain rapport pour le monnayage des métaux, de le maintenir en vigueur, n'a été créée que postérieurement à l'œuvre du législateur français, de la pensée duquel elle était bien éloignée.

Il en est de même pour une époque plus récente, à laquelle on prête des vues analogues. Les bimétallistes ne cessent de répéter comme un axiome que l'Union latine a été conclue en vue de maintenir à jamais le rapport des deux métaux. Lorsque cette Union fut conclue à la fm de 1865, on ne songeait pas le moins du monde à ce but. On n'entrevoyait même pas à l'horizon le danger d'une dépréciation de l'argent. Au contraire, on craignait de certains côtés que l'argent put renchérir par rapport à l'or ; c'est pourquoi on eut soin d'abaisser le titre de la monnaie divisionnaire d'argent par l'addition d'une plus forte quantité d'alliage^ de façon à en prévenir la refonte. On se préoccupait uniquement d'ouvrir à des monnaies semblables un champ de circulation commun. Quant à assurer le rapport entre l'or et l'argent, personne n'y songeait; personne ne sentait la nécessité d'une semblable mesure, personne ne croyait à son opportunité. Toute la théorie de la solidité d'un rapport basé sur une entente internationale n'est qu'une invention subséquente du bimétallisme. Elle repose sur cette grossière erreur qu'un gouvernement ou une loi a la puissance de conférer à la monnaie une valeur supérieure à celle que lui donne

le cours, sur le marché, du métal dont elle est faite. Que ce but soit visé par un Etat ou par une union de plusieurs pays, cela ne change rien au principe. Un essai tenté sur une base plus large aurait quelque chance de durer davantage, mais à la longue ne résisterait pas à la force des événements. Jamais encore aucun gouvernement n'a réussi à faire autre chose que des dupes en dépréciant sa monnaie. Essayer d'imposer cette duperie avec plus de succès par une entente internationale n'aboutirait pas plus à la longue que les syndicats ou coalitions qui ont voulu pousser artificiellement les prix tantôt d'une marchandise, tantôt d'une autre, que ce fût le cuivre, le coton, le charbon ou les rails de chemins de fer.

Pour réfuter cette vérité élémentaire, on assure que l'histoire des septante premières années du xix^ siècle prouve que la législation peut opérer ce miracle. L'Etat français, en décrétant la libre frappe de Foret de l'argent dans le rapport de 1 à 15 1/2, aurait réussi, pendant toute cette période, à maintenir le même rapport en vigueur dans le monde entier. Mais on confond ici la cause et l'effet. Il est vrai que le rapport a persisté, sinon mathématiquement, du moins avec des variations insignifiantes, parce qu'il correspondait au cours réel des deux métaux : ce n'est pas l'inverse qui était exact; et, lorsque le rapport fut détruit, ce ne fut pas parce que le gouvernement français voulait cesser de le reconnaître, mais au contraire parce qu'il y fut pratiquement contraint. La France et l'Union latine luttèrent pied à pied, aussi longtemps que ce fut possible, contre la nécessité de reconnaître dans leur législation le chan-

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gement de rapport survenu sur le marché des métaux : mais elles durent finir par céder, sous peine de voir leur régime monétaire bouleversé sans remède.

A ceux qui soutiennent que l'équilibre n'a été assuré de 1803 à 1873 que grâce à la législation, il convient de répondre qu'en fait cet équilibre n'a pas été maintenu. Des variations de cinq pour cent se sont produites à maintes reprises durant cette période ; suivant ces oscillations, la monnaie frappée dans le métal qui haussait, sortait du pays, tandis que l'autre y afiluait, entraînant des variations de changes et de prix correspondantes. L'avantage pouvant résulter de ces courants alternatifs ne profitait nullement au pays à double étalon, mais au contraire aux autres, qui jouaient sur son dos et à ses frais. Toutefois ceci n'est qu'accessoire. Ce qui est décisif dans la matière, c'est qu'avant la loi de 1803 et la constitution de l'Union latine en 1865, il ne s'est pas produit, dans le rapport entre les deux métaux, de fluctuations analogues, même de loin, à celles auxquelles nous assistons de nos jours. Les milliers d'années, dont nous connaissons l'histoire monétaire, n'offrent rien dans leur ensemble qui soit comparable à la chute rapide et profonde du prix de l'argent exprimé en or, survenue depuis vingt ans. Durant tout le xvm" siècle, le rapport ne cessa d'osciller, sans grands écarts (1), autour du chiffre que la législation admit vers 1790 comme incontestablement établi. Et pourtant alors il n'y avait point de loi de libre frappe, et bien moins encore d'Union latine qui eût établi un rapport fixe. Dans le

(1) De 1 a 14 1/2 jusqu'à 1 à 15 1/2.

DES REMb:DES PROPOSÉS. 273

célèbre mémoire soumis en 1787 par CalonneàLouisXYI, et dans lequel il défend la réforme monétaire de 1785, le minisire s'efforce de démontrer que le titre des monnaies en circulation ne correspond pas au prix du marché ; il appuie son projet de refonte, avec le rapport de 1 à 13 1/2 pour base, uniquement sur cette considération très juste qu'il établira ainsi la teneur en or d'après le prixdumarcbé des métaux précieux (1). C'est exactement au môme point de vue que se placèrent ceux qui prirent ensuite part aux discussions sur la matière sous la première République ; si bien qu'ils réservèrent au législateur le droit de modifier la teneur des monnaies d'or, en cas de fluctuations ultérieures. Aussi bien que, durant des siècles, le rapport de l'or à l'argent varia beaucoup moins que dans les vingt dernières années, quoiqu'il n'y eût pas trace d'un double étalon international, de même celui-ci ne saurait maintenir le rapport, si les facteurs déterminants du prix devaient en amener un différent de celui que la loi aurait fixé. L'expérience de milliers d'années a prouvé que nulle part la loi ou la violence n'arrivent à moins de résultats qu'en matière de crédit monétaire.

Nous avons montré plus haut que les peuples civilisés de l'Occident ne veulent plus se servir de l'argent que comme monnaie accessoire, et que la coïncidence de cette disposition avec un triplement de la production de l'argent dans la période récente explique le plus naturellement du monde la baisse de ce métal. Lutter contre cet effet inévitable par des mesures législatives, qu'elles

(1) L'or servait de base fixe.

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émanent d'un seul pays ou de plusieurs nations confédérées, serait vain. Quels efforts n'ont pas fait les Etats- Unis d'Amérique pour maintenir ou rétablir le niveau du prix de l'argent, par des moyens beaucoup plus énergiques que de simples mesures législatives. Les Etats- Unis, avec leurs soixante millions d'habitants et leur énorme richesse, représentent une puissance supérieure à celle des pays de l'Union latine. Bien que la population de cette dernière dépasse celle de l'Amérique du Nord, la force économique de l'Amérique est incomparablement plus grande : ce n'est pas par une loi de libre frappe, mais par l'achat beaucoup plus efficace de centaines de millions d'argent, que l'Amérique a cherché à en maintenir le cours : elle n'a pas réussi, même au moment de son intervention la plus vigoureuse, à retarder de plus de quelques instants la chute profonde des prix. Comment peut-on donc soutenir que l'Union latine, si elle n'avait pas suspendu en 1878 la frappe de l'argent, eût accompli le miracle vainement tenté par l'exubérante Amérique ?

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans l'affaire, c'est que les défenseurs de l'étalon d'or, qui existe en Allemagne, sont accusés par leurs adversaires de représenter des intérêts financiers cosmopolites, alors que ce sont précisément les adeptes du double étalon qui fondent leur système sur la base d'une entente internationale. <Jlombien de fois n'entend-on pas s'élever du camp agraire, qui invoque la fédération des peuples, les allusions les plus haineuses à une soi-disant Internationale de l'or? Mais si l'on parle d'une Internationale, cela ne peut s'appliquer qu'à celle qui veut formellement élever par

des moyens artificiels le prix de l'argent ; les défenseurs de notre étalon se placent uniquement sur le terrain d'une constitution monétaire nationale et y attachent une toile importance qu'ils ne veulent pas l'exposer aux hasards et aux dangers de traités internationaux, dont la rupture n'est justiciable d'aucun tribunal. L'ancien ministre des finances de Prusse de Scholz, répondant un jour dans le sein du parlement aux partisans du double étalon international, s'écriait : « Lier le système monétaire national au sort et au caprice d'Etats étrangers frise la haute trahison ! » Ces paroles n'étaient pas exagérées. Celui qui connaît l'histoire de l'Union latine sait quelles difficultés elle a amenées, combien d'abus et de violations elle a dû subir. Le plus grand et le plus riche de ces pays, la France, [ne songerait plus aujourd'hui à conclure un traité semblable, si la chose était à recommencer. Seules les difficultés qu'amènerait la dissolution retiennent les divers Etats dans l'Union. C'est ce qui résulte clairement du fait que, d'après le dernier arrangement conclu en I880, le traité n'a été renouvelé que pour cinq années, après lesquelles il peut être dénoncé tous les ans : c'est donc un état provisoire, pouvant cesser à chaque minute, qui sert de base à une institution aussi capitale que la législation monétaire! En réalité l'Union ne continue à végéter que parce qu'elle a perdu toute signification. Si les dilîérents Etats qui y participent pouvaient prendre une résolution définitive pour le règlement de leur système monétaire, ils dénonceraient à coup sûr le traité et feraient ainsi disparaître l'Union. C'est seulement à cause des difficultés énormes qu'ils éprouvent à faire aboutir une réforme

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qu'ils acceptent la prolongation de cette ombre de vie. A l'objection de l'incertitude qui résulterait du fait que le système monétaire d'un pays serait fondé sur l'hypothèse du maintien d'un traité international, le& défenseurs de ce système ripostent généralement que de semblables traités existent pour d'autres objets, sans que personne s'en inquiète. Ils citent l'union postale universelle, les traités douaniers, la protection internationale des marques de fabriques et brevets, etc.. Mais si jamais comparaison fut boiteuse, c'est bien celle-là. Outre que la tentation de rompre un de ces traités est bien moins grande que lorsqu'il s'agit d'une alTaire aussi importante que la monnaie, il faut aussi considérer que le péril résultant d'une rupture est beaucoup moindre. Prenons pour exemple l'Union postale universelle. On ne voit guère quels intérêts pourraient pousser deux nations ennemies à violer les stipulations relatives aux taxes postales et autres; et si môme elles s'y décidaient, les conséquences n'en seraient pas bien malheureuses. La chose est déjà plus sérieuse quand il s'agit de traités de commerce, infiniment moins cependant que pour la matière qui nous occupe. Admettons que le dommage résultant du double étalon ne puisse être évité que si une série d'États s'y ralliaient uniformément ; que pour un motif quelconque, tel que l'ouverture d'hostilités, l'un des États contractants soit amené à rompre le pacte, et tous les autres en subiront immédiatement les conséquences désastreuses. L'Etat, qui aurait amassé des quantités d'argent dans la conviction que ce métal serait maintenu dans la proportion de 1 à 13 1/2 grâce au traité, aurait sur les bras, au moment de la rupture, un stock

IMPOSSIBILITÉ d'AIîOUTIU A UNE UNION MONÉTAIRE. 277

de métal dont la dépréciation serait incommensurable. L'expérience a même déjà prouvé, dans une certaine mesure, que ce pacte pouvait être rompu involontairementet des inconvénients en résulter pour les intéressés. Lorsque l'Union latine fut scellée, on convint de frapper •des monnaies d'or et d'argent d'une certaine espèce, et il était sous-entendu qu'aucune autre monnaie ne devait exister à côté. Mais la détresse financière de l'Italie l'amena à créer des quantités de papier, qui firent sortir du pays non seulement l'or, mais aussi l'argent, et inondèrent la France de ce métal déprécié, sous forme de pièces italiennes. Ce désagrément donna lieu, lors du renouvellement de l'Union, à beaucoup de plaintes et à de vives récriminations. Il est toutefois peu de chose en comparaison de la commotion qui se produirait si l'on voulait aujourd'hui tenter une expérience de casse-cou et accroître le stock d'argent du pays : la hausse artificielle du anétal s'écroulerait le jour où le pacte serait rompu.

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