‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 31 sur 115 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

IMPOSSIBILITÉ d'aboutir A UNE UNION MONÉTAIRE UNIVERSELLE.

Chaque année rend plus difficile la solution du problème posé par les adeptes d'une union monétaire universelle. S'il existait une formule pour la résoudre, elle serait trouvée depuis longtemps. Depuis qu'en 1878 une conférence, oii étaient représentés tous les Etats de l'Europe et du Nord de l'Amérique, s'est

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réunie à Paris, tous les efforts possibles ont été faits pour démontrer que ce programme était exécutable et pour amener une entente [à cet égard. Toutes les bonnes volontés, toute la science et l'expérience réunies ont été mises à contribution. Les débats se sont prolongés pendant des mois, au bout desquels on n'est même pas arrivé au plus petit commencement d'entente. Le même spectacle s'est renouvelé en 1881 et enfin, plus stérilement et plus désespérément que jamais, à la fin de 1892 à la conférence de Bruxelles, plusieurs fois mentionnée. A côté de ces conférences internationales officielles, deux congrès émanés de l'initiative privée se sont réunis dans le même but, en 1882 à Cologne et en 18 89 à Paris. Finalement mentionnons encore que deux commissions d'enquête, nommées en Angleterre en 1876 et 1886-1887, ont rempli des volumes avec des auditions de témoins, des parères et des rapports sur la même question. Mais tous ces efforts si énergiques sont restés totalement infructueux; la conférence de Bruxelles a donné une nouvelle preuve de cette impuissance en laissant passer (ce qui ne pouvait surprendre aucun observateur impartial) le jour du 30 mai 1893, fixé par elle en décembre 1892 pour sa nouvelle réunion, et en s'ajournant à date indéterminée. Comment expliquer que quinze ans de pareils labeurs aient pu s'écouler sans que le problème ait fait un pas vers sa solution, si l'obstacle, que des esprits ingénieux cherchent à tourner par des plans artificiels, n'était pas inhérent à la nature même des choses ?

Après une pareille expérience, on peut affirmer en pleine certitude que le bimétallisme doit abandonner

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tout espoir (le découvrir de meilleurs moyens que ceux qui ont été proposés durant ces quinze années pour faire apparaître ne fût-ce qu'un germe d'entente entre les intéressés. Il est vraiment plaisant de voir en Allemagne les champions de cette cause perdue remonter à l'assaut, s'attaquer de nouveau à un arrêt consacré par le temps, et réclamer à grands cris une commission d'enquête. Celui qui connaît les travaux des nombreux congrès et conférences ci-dessus nommés sait qu'il est impossible de songer à apporter de nouveaux faits ou d'autres arguments que ceux qui ont été produits à satiété. Le premier devoir d'une nouvelle commission d'enquête serait de prendre connaissance des procès-verbaux de ses devancières; et on pourrait offrir une prime pour la découverte d'une question qui n'ait pas été résolue un nombre incalculable de fois, aussi souvent du moins que cela était possible.

Mais ce n'est pas tout. Les difficultés que les précédentes conférences avaient à surmonter, n'ont cessé de s'accroître dans le cours des temps. La conférence de Bruxelles, qui s'est réunie en dernier lieu, s'est trouvée en face de la tâche dans toute son énormité. La première des deux conférences parisiennes n'avait à compter qu'avec une baisse de l'argent qui, en comparaison de celle d'aujourd'hui, peut être taxée de modérée. L'ancien rapport n'avait changé que de seize pour cent. Aujourd'hui que ce rapport de 1 à 15 1/2 est modifié de près de cinquante pour cent, le problème, insoluble en principe, se compliquerait d'une difficulté de fait insurmontable. Il faudrait que, par suite d'une entente internationale, le prix de l'once d'argent, qui est aujourd'hui à Londres

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d'environ 28 pence, fût ramené à 61 pence ; linanité d'une pareille entreprise ressort de ce simple énoncé. Aussi ceux des défenseurs de l'argent, qui n'ont pas l'audace de recommander un semblable tour de force, se bornent-ils à des ambitions plus modestes. Ou bien ils renoncent à prendre comme base l'ancien rapport de l'or et de l'argent; ou même ils ne réclament plus le double étalon et se contentent de demander, selon l'expression vulgaire, une place plus large pour l'argent, de façon à en relever le prix.

On a proposé d'établir le double étalon, non plus sur le rapport antérieur de 1 à 15 1 /2, mais sur celui de 1 à 20 ou même de 1 à2o. Mais, outre que ces propositions émanaient d'auteurs isolés et que la masse des argyrophiles, pour des raisons aisées à comprendre, s'en tient à l'ancien rapport, l'inconsistance de ces nouveaux projets saute aux yeux dès qu'on essaie de les serrer de près. Pourquoi 1 à 20, 1 à 2o, ou tout autre rapport ? Ce ne peut être réellement que parce qu'à un moment donné il a correspondu au cours du marché libre. Mais, si l'on veut se régler sur les prix, on ne peut précisément méconnaître qu'ils sont mobiles de leur nature et que la vérité d'aujourd'hui sera l'erreur de demain. Ou bien on peut décréter qu'on forcera le marché, et, s'il y a quelque sens dans ce contresens, les défenseurs du 45 1/2 sont dans le vrai : ou on ne le peut pas, et alors toutes les autres propositions sont caduques. Si l'on se décide à une entreprise absurde, il vaut mieux ne faire intervenir en rien la raison: c'est ainsi qu'agirent les membres du parlement qui, sous la direction de M. Ackermann, proposèrent tout uniment, les gaillards,

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que rAllemagiie reprît la frappe de l'argent sur Fancien pied! Il ne fallait môme pas attendre une entente internationale pour procéder à cet acte intrépide. Lorsqu'on veut être aveugle, il ne faut pas laisser le moindre rayon pénétrer dans l'obscurité où l'on se complaît : on ne pouvait mieux le prouver !

Le modeste projet, qui renonce au double étalon international et ne réclame qu'une place un peu plus grande pour l'argent, est en réalité le seul qui soit mis aujourd'hui en avant et fasse l'objet de communications entre les gouvernements. C'est seulement sur cette base que la conférence de Bruxelles a pu se réunir. Lorsque les Etats-Unis proposèrent cette conférence à l'Angleterre, celle-ci répondit ne pouvoir y accéder que s'il n'y devait pas être question du bimétallisme. La Grande-Bretagne ne voulait prendre part aux délibérations que si elles devaient se borner à chercher le moyen d'étendre l'emploi de l'argent. Le gouvernement américain se déclara d'accord, et c'est là-dessus que se réunit la conférence : ce qui n'empêcha pas les fidèles de l'argent de remettre en avant leur idée favorite du double étalon international. Cela est aisé à comprendre. Car ceux qui rêvent de rendre à l'argent son prix d'il y a vingt ans, ne seraient guère satisfaits de l'aide médiocre que le projet modeste leur offre ; d'autant que, dès qu'on examine de plus près le palliatif, on s'aperçoit qu'il est inapplicable de tous points.

En quoi consiste-t-il donc ?La conférence de Bruxelles, qui avait cependant connaissance du dernier cri de la sagesse en la matière, finit par prendre en considération, parmi les innombrables projets des argyrophiles, clercs

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et laïques, celui de Rothschild et celui de Maurice Lévy. Le projet Rothschild part d'une idée analogue à celle qui a inspiré la législation américaine actuelle : élever le prix de l'argent en achetant tous les ans sur le marché libre une quantité déterminée. Voici le détail du programme exposé à la conférence par le délégué anglais : les États d'Europe réunis achèteront annuellement pour 125 millions de francs d'argent, à condition que les États-Unis d'Amérique continuent à en acheter, comme aujourd'hui, pour environ 250 millions (1). Ces achats se poursuivront pendant cinq ans, aussi longtemps que le prix de l'once standard n'aura pas remonté à Londres au delà de 43 pence. Tels sont les traits essentiels du projet, qui fut encore étudié de plus près dans la commission, mais rejeté finalement par la majorité et retiré par son auteur. Ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, le bon sens ne peut que considérer comme directement contraire à la raison même de l'ordre économique toute opération qui consiste à acheter une marchandise dans le seul but d'en élever le prix : l'acquisition qui n'en correspond pas à un besoin n'aboutit plus qu'à un emmagasinement stérile. Nous avons aussi déjà indiqué que, conformément aux leçons de l'expérience^, les agissements américains n'ont même pas réussi à atteindre le but injustifié qu'ils avaient en vue. Que l'on se représente donc l'agréable surprise d'un parlement, d'une représentation nationale, qui aurait à

(I) La Chambre des représentants de Washington (août 1893) a voté à une grande majorité l'abrogation de la loi Shcrman, qui ordonnait ces achats. Le Sénat, après deux mois de discussions, a voté dans le même sens et le président Cleveiand a promulgué la décision eu octobre 1893. (Note du traducteur.)

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augmenter un budget, déjà lourd, de quinze ou trente millions par an dans le seul but de faire les atîaires des producteurs d'argent !

Une fois le projet Rothschild écarté, il ne restait que le projet Maurice Lévy. L'idée fondamentale de ce projet, déjà apparue en 1878, consistait, pour faire à l'argent une place plus large dans la circulation, à retirer certaines monnaies d'or ou de papier, de façon à leur substituer des pièces blanches. Il ne s'agissait point de modifier la constitution de la monnaie libératoire ni de combattre en théorie ou en pratique la justesse de l'étalon d'or, mais seulement de limiter l'emploi du métal jaune aux gros paiements. Le projet considérait comme petits paiements tous ceux inférieurs à 12 fr. oO. C'est ainsi que par exemple en Allemagne les pièces d'or et les billets de 10 et 5 marcs auraient disparu, afin que le public, à leur lieu et place, se servit de monnaies d'argent devant être frappées à nouveau. Alors même que cette proposition reposerait sur une idée juste, il faudrait tout d'abord se demander si, dans la pratique, elle serait exécutable, de façon à atteindre le but désiré. Il faudrait admettre pour cela que la circulation est susceptible d'absorber plus d'argent qu'elle n'en comporte actuellement. Les tentatives pour y réussir ont été fréquentes : nulle part on ne manque de monnaies d'argent à substituer aux monnaies d'or ; la plupart des Etats et des banques du continent ont plus d'arg-ent en caisse qu'ils ne voudraient. En supposant même qu'on cherche à atteindre indirectement le but et qu'on ne laisse au public d'autre choix, pour les paiements au-dessous de 12 fr. 50, que

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celui des pièces d'argent, les gouvernements ne seraient pas encore dans le cas de faire de nouvelles acquisitions de ce métal. Leurs stocks en dépassent de beaucoup la circulation actuelle ; tous en ont en réserve bien plus qu'on n'en demande ; et lors même qu'un retrait d'or et de billets amènerait un besoin plus grand de pièces d'argent, il devrait être servi tout d'abord au moyen des millions qui dorment dans les caves des Banques. L'Allemagne est sous ce rapport dans la meilleure situation : son stock de thalers est peu important. Il n'en est pas de même de la France. En présence du projet Maurice Lévy,M. Tirard, délégué français, déclara qu'en aucun cas son gouvernement ne pourrait être amené à augmenter, par de nouveaux achats d'argent, le stock qui repose dans les caisses de la Banque de France, qu'il s'agît d'appliquer le projet ou de s'inspirer de la proposition Rothschild.

Du fait que 1200 millions de francs en écus reposent dans les caveaux de la Banque sans qu'on réussisse à les écouler dans la circulation, on peut conclure que, même après le retrait des pièces de dix francs en or (la France n'ayant pas d'aussi petites coupures de billets), ces 1200 millions auront peine à circuler à leur place même en partie. Les stocks accumulés d'argent atteignent une proportion encore bien plus considérable en Belgique, en Hollande et en Suisse : ici donc non plus il n'y a pas de chance pour de nouveaux achats d'argent, alors même que le projet iMaurice Lévy se réaliserait. Bien que l'idée en ait été approuvée par la majorité de la commission, on n'est pas encore arrivé à lui trouver une application pratique.

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Il convient d'ajouter une remarque. Toutes ces propositions, qui ne se préoccupent pas do la véritable fonction de la monnaie, mais qui tendent à augmenter le prix d'une marchandise donnée, pèchent essentiellement contre la nature même des choses. C'est une erreur fondamentale, on ne saurait assez le répéter, que de confondre la question : « Quelle est la véritable monnaie? » avec cette autre : « Comment atteindre un but à côté? » Que dirait-on si, sur un autre terrain, par exemple celui de la guerre, on cherchait, à propos de l'organisation fondamentale d'un service militaire, à la régler, non pas de la manière la plus utile pour la défense nationale,, mais de façon à assurer à une marchandise quelconque un meilleur prix de vente? Si on proposait, au lieu d'acier, d'employer à la fonte des canons un autre métal moins propre à cet usage, mais dont l'achat servirait certains intérêts économiques, chacun traiterait de folie un pareil procédé. Or ce qui est vrai d'une organisation pour laquelle chacun comprend l'erreur, parce que la nécessité de l'établir selon son but éclate à tous les yeux^ doit logiquement s'appliquer à toute espèce d'institution. On devrait s'en préoccuper surtout lorsqu'il s'agit d'un département à peine moins nécessaire à l'existence d'une g-rande communauté que l'armée. En d'autres termes, la monnaie, comme toute chose destinée à servir à l'humanité, doit se conformer à sa destination, et l'objet de la monnaie est précisément de fournir à l'échange le mode de paiement le plus conforme à ses besoins.

D'ailleurs les monnaies d'or de dix marcs, shillings ou francs ne sont pas nées d'une conception fantaisiste, mais ont été créées d'après les indications de l'expérience,

qui a prouvé qu'elles répondaient à des besoins certains et dûment constatés. Les supprimer par des considérations secondaires serait aller contre les lois de la circulation, leur faire violence, en d'autres termes porter atteinte aux conditions fondamentales de la vie économique. Ceci n'amène pas seulement un dommage, mais provoque l'emploi de moyens destinés à éviter ce dommage. Ce serait une erreur grossière de croire qu'on pourrait imposer à la circulation autant d'argent en pièces de cinq francs qu'on lui retirerait d'or en pièces de dix francs. Le commerce, qui ressentirait vivement cette incommodité contre nature, chercherait à s'aider d'une autre manière et emploierait par exemple un plus grand nombre de pièces de ving-t francs en or qu'auparavant. Il n'est pas de pays qui se plierait moins à cette tentative de contrainte que l'Allemagne. Ce n'est pas sans motif que la pièce d'or de dix marcs a été choisie comme base du système monétaire sous le nom de couronne. Alors que la pièce de vingt marcs ne porte qu'un nom dérivé, celui de double couronne, le législateur a décrété que l'unité de dix marcs serait la valeur primordiale ; et ce faisant, par des motifs qu'il est inutile de développer ici, il a suivi le bon chemin. Le commerce allemand ne cesse de demander instinctivement une augmentation de cette unité monétaire en or ; et l'Empire a toujours dû se décider à nouveau à frapper des couronnes d'or, bien qu'il eût été plus économique de se borner aux doubles couronnes, qui coûtent moins à frapper et qui s'altèrent moins vite par le frai. Tout récemment encore le conseil fédéral a ordonné la frappe de 30 millions de marcs en couronnes, parce que

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de tous côtés on en réclame pour les échanges intérieurs ; la l'onction propre de la monnaie est de donner satisfaction aux besoins du commerce, selon les préférences qu'il manifeste.

Nous arrivons ainsi à la conclusion que ce serait une erreur fondamentale que d'admettre une proposition comme celle de Maurice Lévy, et que, même si elle était adoptée, son adoption ne mènerait pas les argyrophiles à leur but.

La vérité est qu'on n'a eu recours à cet expédient et à celui de maint autre projet du même genre qu'en désespoir de cause, et faute de pouvoir convertir au point capital, c'est-à-dire a la fédération internationale du double étalon, un certain nombre de grandes nations dont on ne pouvait se passer, spécialement l'Angleterre. Il est à noter que, lors de la dernière conférence à Bruxelles, qui n'avait été constituée que sous la condition formelle du renoncement au bimétallisme et ne devait avoir d'autre objet que la réhabilitation de l'argent, les champions de l'argent en revenaient toujours à vanter le double étalon international : ce qui du reste, à leur point de vue, est fort aisé à comprendre. Car, si le double étalon était une conception juste et exécutable, ils auraient raison de croire qu'avec lui ils atteindraient leur but; tandis que chercher à élever le prix de l'argent par des mesures aussi artificielles et insuffisantes que l'achat à frais communs d'un certain stock de ce métal ou la suppression des petites monnaies d'or, est une conception fausse, vouée de prime abord à l'insuccès. C'est pourquoi toute nouvelle tentative de remonter le courant monétaire, tel qu'il est établi depuis vingt ans, restera

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vaine à l'avenir. Le fait le plus caractéristique à cet égard est le suivant : les Etats-Unis, surla demande de qui la conférence de Bruxelles s'était rassemblée, y sont venus sans y apporter même l'ombre d'un projet formé en vue de mesures à prendre en commun. La comédie vient de se renouveler : le cabinet de Washington avait il y a quelques mois proposé à Bruxelles de convoquer la conférence pour le 30 mai, conformément à la décision finale du 17 décembre. On répondit de Bruxelles qu'on y était disposé, à condition que les délégués américains produiraient cette fois des propositions formelles. Cette condition ne put naturellement pas être remplie; on se consola en reculant de nouveau le terme de six mois. D'ici là les choses prendront sans doute en Amérique une tournure telle, que les Américains seront obligés de prendre en mains eux-mêmes la solution de la difficulté, dans laquelle ils se sont précipités par la frivolité de leur législation (1).

Ainsi est apparu une fois de plus l'obstacle infranchissable qui s'oppose, en dépit de leurs plaintes, à tous les plans sortis depuis quinze ans des conceptions aventuseuses des argyrophiles : ils sont absolument inexécutables. Il serait prodigieux que l'avenir en décidât autrement que le passé. Ni les projets de renchérissement de l'argent à frais communs, ni l'engagement réciproque d'en établir la libre frappe, ne pourront se traduire en formules pratiques, sur les conditions desquelles la majorité indispensable des gouvernements et des parlements puisse se mettre d'accord des deux côtés de

(1) Depuis lors, en effet, le Congrès américain a été convoqué, à cet effet, et a pris la résolution que l'on sait. (Note du traducteur.)

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FAtlantique. Alors môme que les clichés bimétallistes seraient encore plus répandus qu'ils ne l'ont été jusqu'ici, tout s'écroulerait lors de l'essai définitif. Mais il n'y a guère de chances qu'on en arrive à cette tentative décisive. Tout d'abord on ne réussira pas à faire abandonner l'étalon d'or par l'Angleterre. Nous en avons pour garant non seulement les connaissances économiques du peuple anglais, mais aussi son ferme attachement à ses lois et usages antiques. Il suffit de rappeler que la Grande-Bretagne n'a pas encore pu se décider à adopter le système décimal ! C'est ce qui explique que tous ceux qui sont appelés à prendre des décisions dans la matière se contentent d'affirmer qu'on ne peut songer à faire quelque chose pour l'argent aussi longtemps que l'Angleterre ne sera pas prête à marcher.

Tous ceux qui répètent cette formule ne sont pas persuadés qu'il faille tenter une pareille expérience, même avec le concours de l'Angleterre. Mais, comme ils savent que celle-ci ne s'y joindra jamais, ils s'épargnent à eux et aux autres bien des soucis, en se cantonnant de prime aboi'd dans cette attitude. Il y a des ponts aux ânes et des fosses aux ânes : les premiers servent à indiquer un chemin pratique, sans en rechercher longuement les causes, les autres servent à éviter les fausses routes avec la même facilité. Le cri : « Rien sans l'Angleterre » rend ce service de la façon la plus pratique et la plus recommandable. Il est vrai que les plus hardis parmi les argyrophiles (en Allemagne seulement), ayant conscience de ce qu'ils n'ont rien à attendre de l'Angleterre, se sont écriés qu'on pouvait se passer d'elle ; pour

mieux jeter la poudre aux yeux par l'audace évidente de

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cette affirmation, ces hérauts d'armes ont été jusqu'à proclamer qu'il était désirable précisément que l'Angleterre restât en dehors : son commerce ainsi ruiné, sa place dans le monde sera prise par les pays à double étalon. Il n'y aurait même pas lieu de mentionner de pareils sophismes, s'ils ne caractérisaient pas la conduite de ceux qui les émettent. Les mêmes personnes qui désignent de tout temps l'Angleterre comme une nation de boutiquiers, dont Fégoïsme poursuit ses froids calculs aux dépens des autres nations, veulent maintenant persuader à l'Allemagne que les Anglais ne comprennent pas aussi bien que les bimétallistes allemands ce qui est utile ou nuisible à leur propre pays. Un des plus éminents spécialistes, l'ex-chancelier de l'Echiquier Goschen, a toujours eu pour règle de conduite de favoriser le mouvement pour l'argent dans les autres États, sans que l'Angleterre eût à modifier sa législation. C'est donc folie pure que de proposer, comme l'a fait M. Ackermann dans l'une des dernières séances du précédent Parlement, non seulement de se passer de l'Angleterre, mais d'introduire, sans le concours d'aucun autre Etat associé, le double étalon en Allemagne, où par parenthèse le double étalon n'a jamais existé.

Plus étrange est encore le motif indiqué pour défendre la proposition contre l'accusation de vouloir lancer l'Allemagne seule dans cette aventure insensée. Afin de ne pas exposer le projet à la risée publique, les considérants en assurent que les autres pays suivront l'Allemagne dès que celle-ci montrera la voie ; comme ragoût, on promet que, tout en introduisant législativement le double étalon, on se réserve de faire décider par le conseil fédéral

l'époque à laquelle il entrera en vigueur. Beau système monétaire que celui qui sera, au jour le jour, à la merci d'un décret ! Etat enviable du monde des affaires, soumis à un pareil régime qui lui laisse ignorer la monnaie avec laquelle il fera, ou demain ou dans dix ans, honneur à ses engagements, contractés à l'intérieur des frontières et à l'étranger. Ce serait une législation de Mardi gras, sans parler de toutes les perles que l'amateur découvre dans ce projet de loi et son exposé des motifs !

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