RÉFUTATION? FINALE DES ARGUMENTS DES BIMÉTALLISTES ALLEJIANDS
Tout ce qui précède suffirait à prouver non seulement combien tous les efforts des bimétallistes portent à faux, mais aussi combien ils sont désespérés. Il convient toutefois d'achever d'écarter des thèses fallacieuses : jetons donc encore un regard sur les griefs qu'on invoque, en dehors de ceux déjà mentionnés, pour présenter l'étalon allemand comme une source de maux et d'injustice.
On prétend tout d'abord que ce fut une erreur et une faute colossales de prendre en Allemagne la proportion de là 15 1/2 pour le passage à l'étalon d'or, attendu que par la suite le rapport entre les deux métaux est devenu tout différent. C'est un reproche immérité. Le rapport de l'or à l'argent n'a pas d'application dans le
292 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
système allemand, puisque l'argent n'y est pas monnaie libératoire, ou, en d'autres termes, ne peut pas être frappé librement. C'est ce qui est clairement exprimé par le fait que les monnaies d'argent qui, d'après l'esprit de la loi monétaire, devaient seules rester en circulation, ne sont même pas frappées d'après la proportion 1 à lo 1/2, mais dans le rapport de 1 à 13,95, ce qui attribue à l'argent une valeur encore supérieure. Alors que les tha- 1ers sont frappés à raison de 90 marcs pour une livre d'argent, la monnaie divisionnaire d'argent impériale est sur le pied de cent marcs par livre d'argent, c'est-àdire d'un rapport qui, même en 1873, avait cessé depuis longtemps d'exister dans le monde. Ceci prouve suffisamment, ce qui résulte d'ailleurs aussi des discussions sur la matière, que l'on n'attachait en Allemagne aucune importance pour l'avenir au rapport entre l'or et l'argent : la suppression de la frappe libre de l'argent enlevait toute raison de prendre en considération la valeur de ce dernier par rapport à l'or.
L'argent qui doit rester en circulation n'est qu'un signe monétaire et non pas une monnaie de pleine valeur. Même le solde de thalers qui est resté en circulation ace caractère: il est indifférent, au point de vue de leur rôle dans les échanges, qu'ils soient frappés sur le pied de 1 à 15 1/2 ou de 1 à 14 ou de 1 à 13. C'est donc éveiller des idées tout à fait fausses et chercher seulement à faire illusion, que de vouloir faire accroire au public allemand qu'il souffre par suite de l'établissement d'un rapport inexact entre les deux métaux. Un métal, auquel la loi refuse la libre frappe, perd toute importance par rapport au métal qui peut être libre-
ment frappé et qui demeure en conséquence la seule base monétaire. Si néanmoins il est question dans la loi d'un rapport de 1 à 15 4/2, ce n'est qu'au seul point de vue de la transition. Lorsque la nouvelle loi monétaire fut établie, l'Allemagne avait l'étalon d'argent. Désirant avoir par la suite des monnaies d'or, elle devait en fixer le poids et le titre et déterminer le poids d'or fondamental, l'unité qui aurait un pouvoir d'achat égal à celui de la pièce d'argent qu'elle était destinée à remplacer. En d'autres termes voici quelle était l'équation à résoudre : combien d'or devra contenir une couronne ( pièce de 1 0 marks) pour avoir au moment de la transition, un pouvoir d'achat identique à celui de l'argent contenu dans trois thalers et un tiers? C'est ainsi seulement qu'on pouvait éviter au créancier et au débiteur, obligés de régler demain en or une obligation contractée en argent, tout dommage ou toute faveur d'un côté et de l'autre.
Pour trancher la question, il n'yavait donc pas à rechercher quel serait dans l'avenir le rapport des deux métaux, d'autant plus que personne au monde ne serait en mesure de le connaître. Il n'y avait qu'à se demander quel est aujourd'hui le prix de l'argent? et, comme ce prix exprimé en or correspondait au rapport de 1 à 13 1/2 (cours de l'once à Londres 61 pence), c'est ce rapport qui a dû être pris comme base. Quel autre aurait-on dû choisir? Celui qui apparaîtra dans dixans, dans vingt ans, 1 à 18 comme en 1883, 1 à 26 comme aujourd'hui? Alors celui qui en 1873 avait une créance de 3 marks, n'aurait reçu en contre-valeur que 2 1/2 ou 2 marks en or. Une pareille violation du droit n'aurait
294 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
jamais été tolérée, alors même qu'on eût pu lui trouver un motif.
Lorsque l'argent commença à baisser, cela n'avait plus d'importance pour les obligations en cours. Car la cote de l'argent ne signifiait plus rien, du moment oii il ne pouvait plus être frappé librement. On objecte que les débiteurs d'obligations les avaient contractées en son temps en argent et auraient encore le droit aujourd'hui, au bout de vingt années, de les acquitter en argent. On prétend leur reconnaître le droit d'exécuter, à présent, leurs obligations avec un métal valant un tiers de moins qu'à l'époque où ils sont devenus débiteurs. Mais qui soutiendrait qu'un pareil droit puisse résulter du hasard, ainsi injustement exploité ? Si l'argent était resté monnaie libératoire et eût néanmoins subi une forte dépréciation, c'eût été une circonstance fâcheuse pour tous les créanciers, qui auraient dû la supporter aussi bien que d'autres auxquelles ils sont exposés. Mais soutenir que le débiteur doit avoir le bénéfice de cet accident, est tout à fait arbitraire. Le législateur, à l'heure où il a remplacé l'argent par l'or, ne pouvait que se conformer au rapport en vigueur. C'est ce qu'a décidé tout récemment la loi autrichienne, après examen approfondi de la question.
Un exemple fera bien voir que c'est là la seule solution possible. A diverses époques, les rentes en nature dont étaient grevées des propriétés agricoles, ont été converties en argent : des dîmes ou autres redevances ont été remplacées par le paiement de certaines sommes à eirectuer à l'avenir comme équivalent des premières. Qui songerait, en pareil cas, à évaluer la denrée
qu'il s'agit de convertir en espèces autrement que d'après le prix constaté, sinon à la minute, dumoins dans la période moyenne la plus récente ? C'est exactement le point de vue que l'auteur a soutenu au Parlement lors de la substitution des paiements en or aux paiements en argent, notamment dans laséancedu M novembre 1871. Tout ce que les romanciers bimétallistes lui ont prêté depuis comme opinion sur la marche future de ce rapport, sont de pure invention. Le législateur ne peut tabler sur des rapports à venir, puisqu'il n'est pas en mesure de les deviner.
Tout le monde s'accorde à reconnaître qu'aucun métal, pas même l'or, n'est invariable à jamais. Ce qui a été expliqué plus haut des avantages, pour le commerce et les transactions, d'un métal monétaire qui baisse par opposition avec ceux d'un métal qui monte, s'applique également ici aux rapports de créancier à débiteur. L'argent, dit-on, tend à perdre de sa valeur et l'or à en gagner ; il est avantageux pour le débiteur que le métal dans lequel il doit s'acquitter baisse : sa charge en sera allégée d'autant. On ajoute que les débiteurs constituent la fraction la plus intéressante de la nation : s'il est nécessaire de prendre parti, il vaut mieux favoriser par la loi monétaire le débiteur que le créancier. On suppose le débiteur plus pauvre: on en conclut qu'il est le plus intéressant. C'est absolument faux. En moyenne, c'est le débiteur qui sera le plus riche. Car les dettes, notamment à longue échéance, proviennent de sommes confiées parle créancier au débiteur. Mais ce crédit est fait parle pauvre au riche, et non par le riche au pauvre.
Toutes les économies que les classes indigentes et
296 LES SOPUISMES DES PARTISANS DE L'aRGENT.
moyennes mettent de côté, en prévision des jours de gêne, ne sont confiées par elles qu'à des personnes et à des établissements, dont la situation de fortune est de nature à leur inspirer confiance : dans cette circonstance, de même que pour les caisses d'épargne, les sociétés d'assurances sur la vie, les pensions des invalides, des veuves, les salaires en général, les dettes dont le créancier est la partie la plus pauvre, constituent une part de la masse infiniment plus forte que celles qui sont dans le cas contraire. Que l'on songe à la quantité de familles modestes qui placent leurs économies dans une valeur qui, en cas de dépréciation delà monnaie, vaudrait moins en capital et en intérêts que la somme calculée au jour du placement. Les argyrophiles, en recommandant la détérioration de notre étalon, ne songent exclusivement qu'à certaines catégories d'agriculteurs, chargés d'hypothèques au delà de leurs forces, et qu'une réduction de valeur de la monnaie allégerait d'une partie de leurs dettes. Mais on ne saurait en vérité mesurer l'intérêt public d'après celui de cette fraction de la population^ qui est loin de représenter la classe la moins fortunée, alors même qu'on admettrait la justesse de ses demandes de dégrèvement. D'ailleurs une grande partie de la perte que subiraient alors les créanciers hypothécaires retomberait sur de petites gens. Car les hypothèques dont il s'agit sont loin d'exister toutes au profit de riches capitalistes ; elles servent d'emploi aux caisses d'épargne, fonds d'invalides, caisses d'assurances, lettres de gage, qui garantissent le revenu de centaines de milliers d'hommes appartenant aux classes pauvres. En réponse, on finit par déclarer que l'argent n'est
pas un métal déprécié, mais que c'est l'or qui a monté de prix, dans la mesure de la dilTcrence survenue depuis vingtans;onen conclut que le créancier, riche ou pauvre, qui encaisse aujourd'hui sa créance dont la valeur avait été fixée il y a vingt ans, re(;oit un tiers de plus que ce qui lui revient. Nous avons déjà contesté ceci en étudiant la question du mouvement des prix, et nous pouvons nous contenter de poser comme indubitable que celui qui avait reçu, avant la réforme monétaire allemande, une pension annuelle de 200 thalers en argent n'est pas plus riche aujourd'hui avec 600 marcs qu'il reçoit en or. Si l'on pouvait solliciter un plébiscite populaire sur la question de savoir combien de gens, avec 3 marcs dans leur poche, se plaignent de ne pouvoir pas acheter assez d'objets avec cette monnaie, et combien, avec la même somme, se plaignent d'en recevoir trop, où serait la majorité?
Démontrons enfin, chemin faisant, la fausseté de l'assertion que la baisse de l'argent, survenue depuis vingt ans, touche spécialement les moins fortunés dans les rapports de débiteur à créancier. 11 peut arriver que le pauvre devienne, pour une courte période, débiteur du riche: mais le riche ne lui fait pas crédit à long terme, tandis qu'il ressort des circonstances exposées tout à l'heure que le pauvre confie au riche, pour de longues années, son argent, qu'il ne retirera que peu à peu : si bien qu'une augmentation de la valeur de la monnaie favorisera bien plutôt les classes pauvres qu'elle ne leur nuira. Et finalement qu'on n'oublie pas la baisse de l'intérêt. Que l'on songe à l'abaissement du taux de la rente d'Etat, des obligations de chemin de fer, notam-
ment par suite de conversions, et qu'on se représente le cas où le revenu de tous ces sous des bas de laine, réduit déjà du quart ou du tiers par des diminutions d'intérêt, subirait une nouvelle amputation de même importance par suite de la dépréciation de la monnaie. On allègue encore que la baisse de l'argent nuit à la propriété et à la production indigènes. A la vérité, les argyrophiles ne vont pas jusqu'à prétendre que les intérêts des mines d'argent de Mansfeld ou des possesseurs •de vaisselle d'argent doivent être des facteurs déterminants dans une question aussi importante que celle de la réforme monétaire. Cependant cette considération joue un certain rôle. C'est évidemment une pensée de ce genre qui a exercé son influence aux Etats-Unis, mais elle y a poussé la législation dans une voie si périlleuse, qu'elle doit servir aux autres pays d'épouvantail et non pas d'encouragement ; d'autant plus que les intérêts en jeu chez nous sont loin d'avoir la même importance qu'en Amérique. On parle de la production des mines d'argent allemandes ; les publications de cette source, dans des calculs intéressés, évaluent le revenu qu'encaisseraient aujourd'hui les mines d'argent allemandes, si le cours du métal était au même niveau qu'il y a vingt ans. Sans même nous demander de quel droit elles prétendent à l'obtention de ce prix et s'il est possible de l'obtenir, mentionnons que les chiffres cités à cette occasion font abstraction d'une circonstance essentielle. Nous lisons dans une publication récente. « La production d'argent allemande de l'année s'élève à 382 000 kilogrammes. Un kilogramme valant aujourd'hui 75 francs de moins qu'autrefois, cela repré-
sente pour rAUemayneune perte annuelle de 2r3 millions de francs. » La réalité est tout autre. Des 382 000 kilogrammes livrés par les fonderies allemandes il n'en était sorti en 1891 que 180 000 des mines indigènes : le reste, c'est-à-dire plus de la moitié, provenait de minerais d'argent importés du dehors et dont la déprécialion incombait non pas au producteur allemand, mais au vendeur étranger. Ceci soit dit en passant : car il est aisé de comprendre que l'idée même de régler la circulation d'un pays au profit des mines est insoutenable.
On objecte d'un autre côté que les détenteurs de titres, dont le capital et les intérêts sont payables en argent, ont souffert un dommage considérable, par suite de la suppression de l'étalon d'argent. Remarquons tout d'abord que la fraction de la population, qui fait des placements en valeurs étrangères, n'est pas de celles qui mériteraient une considération particulière en vue de l'insuffisance de leur situation de fortune. Mais toute l'argumentation est caduque et surannée. Elle remonte à une époque où l'Autriche avait l'étalon d'argent et où le public, notamment dans l'Allemagne du Sud, possédait beaucoup de fonds d'Etal autrichiens acquis, avant 1866. Tout cela est entièrement changé : non seulement l'habitude de faire des placements en Autriche a beaucoup décru en Allemagne, mais il ne saurait plus être question, en Autriche même, de valeurs-argent. Déjà avant la réforme monétaire entreprise dans ce dernier pays et qui écartera tout paiement en argent, le papier, coté plus haut que l'argent, avait complètement écarté ce dernier; la masse des fonds d'Etat et des valeurs de chemins de fer autrichiens ont
300 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
été stipulés payables en or. C'est du reste aujourd'hui, dans le monde entier, une nécessité absolue, pour tous ceux qui font des appels de crédit à l'étranger, de s'engager, lorsqu'ils contractent un emprunt, à en servir les intérêts et à en rembourser le capital en or. C'est encore un hommage rendu à la souveraineté universelle de l'étalon d'or unique.
Ce changement a une signification psychologique pour l'Allemagne : alors qu'après 1870 sa réforme monétaire vint en discussion, elle rencontra, dans certains milieux politiques et notamment dans le parti du centre, une vive opposition, due à ce qu'on y nourrissait des sympathies pour l'Autriche et par suite pour son étalon qui, nominalement du moins, était encore l'argent. Tout cela a radicalement changé depuis. Non seulement on ne se soucie plus d'une solidarité avec l'Autriche à cet égard ; mais cette solidarité a perdu toute raison positive de manifester une préférence pour l'argent.
Il n'est pas jusqu'à la vaisselle d'argent dont les détenteurs ne gémissent, en assurant que la dépréciation du prix du métal atteint la fortune nationale. Quand il en serait ainsi, cela ne touche que les détenteurs d'un objet de luxe et sans qu'il en résulte pour eux une souffrance. Celui qui possède dans son ménage quelques douzaines de couverts d'argent, ne se laissera pas assombrir par l'idée qu'ils valent moins qu'autrefois ; le sort de celui qui possède une belle vaisselle et des surtouts de table, ne fera pas couler nos larmes. S'il fallait avoir de ces considérations enfantines quand il s'agit d'une affaire aussi capitale que la monnaie, il y aurait bien plus lieu de se demander ce qui arriverait si on
nÉFUTATION FINALE DES ARGUMENTS. 301
pouvait réussira ramener l'argent à sa valeur antérieure par rapport à l'or. Celui-ci, par comparaison avec l'argent qui reprendrait son règne, perdrait de ce chef tout autant de sa valeur, et les possesseurs de matières d'or seraient atteints dans la même proportion. Mais il est certain que les bijoux en or représentent une somme bien plus grande que ceux en argent, et que précisément dans les classes peu fortunées les menus objets à usage personnel, tels que bagues, ornements, montres, chaînes et autres en or, sont bien plus répandus que la vaisselle d'argent. Ainsi, en fin décompte, la modification projetée nuirait plus au peuple que le maintien de l'état de choses actuel.
Parmi les questions oiseuses qui jouent un rôle dans la controverse, figure celle de savoir si l'Allemagne est responsable de la baisse du prix de l'argent, son mauvais exemple ayant entraîné les autres Etats à l'imiter et amené en particulier la France et les Etats de l'Union latine à fermer leurs Hôtels des monnaies à la frappe de l'argent. Nous traitons cette question d'oiseuse, non seulement parce que maintes fois elle a été réfutée à l'aide de chitTres et de faits, mais aussi parce qu'elle ne prouverait rien en vue de l'avenir. Les 730 millions de francs d'argent que l'Allemagne a vendus de 1873 à 1879, sont une goutte d'eau dans la mer en comparaison des masses qui ont été extraites de la terre et livrées au commerce depuis vingt ans. La production d'une seule année s'élève aujourd'hui au total des ventes allemandes; et encore ne tenons-nous pas compte des traites sur l'Inde en roupies que le Gouvernement anglais vend tous les ans et qui agissent
302 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
sur le marché exactement comme des lingots d'argent. La simple raison indique que, si l'Allemagne en 1873 avait commis une faute en passant à l'étalon d'or et en expulsant l'argent, les autres pays, la France en particulier, peu encline à s'inspirer des idées germaniques, ne se seraient certes pas laissé égarer par son exemple. Il est au contraire hors de doute que, si l'Allemagne n'avait pas saisi à celte époque l'occasion qui ne se fût jamais représentée de débarrasser son système monétaire de l'argent, la France et ses alliés auraient été heureux de lui imposer autant d'argent que possible et de passer à l'étalon d'or. Partout d'ailleurs 011 depuis cette époque on a procédé à une réforme monétaire, on n'a pas hésité à suivre l'exemple de l'Allemagne : en Scandinavie, en Roumanie, en Egypte, en Tunisie, et récemment en Autriche. Même la réforme monétaire italienne s'est engagée dans cette voie, et, si elle est restée en chemin, ce n'est pas parce qu'elle partait d'un principe faux, mais à cause de la mauvaise situation budgétaire. A l'heure où nous écrivons, l'Autriche aussi semble exposée à se heurter à certains écueils, au début de son entreprise réformatrice. Mais cela n'a rien à faire avec le principe ni avec la possibilité de l'appliquer sur une base saine. Le péril en question provient uniquement de ce qu'un désir déraisonnable et injustifié de gain, en dépit de sages avertissements, a mêlé la réforme monétaire à d'autres opérations iinancières : celles-ci n'ont pas manqué d'amener un mouvement qui la contrarie, mais qui peut encore être aujourd'hui combattu avec succès si l'on prend à temps les mesures nécessaires pour s'écarter du mauvais
RÉFUTATION FINALE DES ARGUMENTS. SOli
chemin. Un écrit de l'auteur (1) a indiqué ce péril il y a plus d'un an.
Quant aux Gouvernements qui n'ont pas encore procédé à des réformes monétaires, mais qui les projettent, ils ne songent qu'à l'étalon d'or : c'est de notoriété publique. C'est en vain qu'on a voulu amener la Russie à d'autres idées. Ce pays, qui a encore nominalement un rouble-argent, et produit elle-même ce métal, ne pense pas une minute à en accumuler des stocks et ne laisse subsister aucun doute sur ce que l'étalon d'or serait l'objet de sa réforme monétaire, si elle y procédait. (2)
Le cliché avec lequel l'agitation argyrophile a certainement en son temps répandu le plus de craintes et de terreurs est celui de la « couverture trop étroite ». Nous avons montré plus haut combien peu les chiffres des échanges et des paiements sont dans un rapport appréciable avec ceux du stock métallique. Nous devons encore mentionner combien les affirmations au sujet d'une décroissance de la production aurifère et les^ déductions qu'on a voulu en tirer au sujet d'une future disette d'or, ont été démenties par les faits les plu& récents. Le nom du géologue viennois Edouard Suess, qui dès 1876 prédisait dans un savant ouvrage le prochain épuisement de toutes les mines d'or, retentit comme un effrayant signal d'alarme dans tous les écrits et discours du parti de l'argent. Aujourd'hui, comme cela arrive, même après que les faits ont donné un
(1) L'Argent (traduit dans le même volume, page 150).
(2) Il faut encore y joindre l'Inde, depuis la suppression de la frappe de l'argent pour compte des particuliers.
304 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
éclatant, démenti aux prophéties, l'antique litanie fait encore son office. La production de l'or dans les dernières années non seulement s'est accrue, mais a en partie pris un caractère qui dénote une toute autre stabilité que celle annoncée par le célèbre géologue. La production d'or du monde, qui en 1883 n'était plus que de 500 millions de francs, s'est élevée en 1886 à ooO, en 1889 à 637, en 1892 à 685 millions et atteindra en 1893 probablement plus de 700 millions de francs. Ce dernier chitTre approche du plus élevé (712 millions) qui ait jamais été atteint depuis la découverte des gisements californiens et australiens. Bien plus, le chiffre ci-dessus de 1892 est probablement inférieur à la réalité, la production chinoise et celle de l'Afrique du Sud y étant évaluées à un chiffre trop bas('l). Ces mines africaines, dont Suess parlait avec dédain dans son livre sur l'avenir de l'or, et auxquelles, dans son nouvel ouvrage sur l'avenir de l'argent, il n'attache qu'une importance bien inférieure à la réalité, ne sont pas seulement en progrès constant et rapide ; mais leur constitution est tout à fait l'opposé de ce que croyait Suess et qui lui faisait conclure que tout gisement d'or est destiné à s'épuiser promptement. On est ici, comme dans certaines grandes mines de l'Australie et de la Nouvelle Zélande, en face, non pas d'alluvions qui disparaissent à une certaine profondeur, mais de véritables mines d'or qui, d'après 1 expérience acquise à ce jour, promettent une exploitation indéfinie. D'après les données du directeur de la Monnaie des États-Unis, les mines de l'Afrique
(1) Voyez à ce sujet une statistique intéressante d'Ottomar Haupt dans le Berliner Bœrsen Courier du 23 mai 1893.
RÉFUTATION l'INALE DES ARGUMENTS. 30^
australe, qui ont commencé il y a quelques années avec un faible rendement, ont fourni en 1892 plus de d 17 millions de francs et prennent ainsi place au même rang que la Russie, immédiatement après la production d'or américaine : il est hors de doute que le résultat de 1893 sera encore supérieur. Le premier trimestre de 1893 a dépassé celui de l'année précédente de 50 000 onces, soit quatre millions et demi de francs, et partout la véritable exploitation minière n'est qu'à ses débuts ; en même temps (chose non moins importante) le traitement chimique des minerais fait des progrès rapides. On en peut dire autant de l'xVustralie, bien que le développement y soit moins prodigieux. S'il est vrai que l'emploi industriel de l'or pour des objets de luxe en absorbe des quantités croissantes, ces besoins, même d'après les évaluations les plus élevées, sont bien loin de croître dans la proportion de la production minière. Pour ne rien oublier de ce qui se répète à la faveur de l'obscurité des notions monétaires, mentionnons encore le cliché, au moyen duquel on voudrait indisposer les protectionnistes à l'égard de l'étalon d'or, et qui consiste à dire que celui-ci n'est qu'une conséquence des doctrines libre-échangistes. Sans renier le moins du monde cette dernière théorie, on peut cependant assurer que l'une de ces questions n'a rien à voir avec l'autre. Qu'il suffise de rappeler que les cercles commerciaux et industriels, partisans des droits protecteurs, protestent le plus énergiquement, à de très rares exceptions près, contre toute idée de toucher à notre système monétaire; ce sont précisément des protectionnistes de marque qui
sont les plus fervents champions de l'étalon d'or. Aussi
306 LES SOPHISMES DES PARTISANS DE l'aRGENT.
l'ancien ministre des finances de Prusse, de Scholz, qui a été l'agent le plus énergique du prince de Bismarck pour l'établissement du système protecteur de douane, a-t-il été en même temps l'un des adversaires les plus vigoureux et les plus incisifs du double étalon. C'est peut-être grâce à lui que le prince de Bismarck ne s'est pas laissé, dans un moment de faiblessse, convertir par ses amis les agrariens : aucun des intéressés n'a certainement oublié la verte leçon que le champion principal du double étalon reçut un jour de M. de Scholz en plein Parlement. Un autre protectionniste ardent, le secrétaire général de l'Union pour la défense des intérêts économiques des provinces du Rhin et de Westphalie, M. Bueck, est également, depuis plus de dix ans, occupé à défendre avec énergie, par la plume et la parole, l'étalon d'or; enfin l'ancien député conservateur Lohren s'est fait connaître comme un défenseur aussi ardent du protectionnisme que de l'étalon d'or. Que de fois les protectionnistes ont-ils glorifié leur système, en disant que c'était seulement grâce à son influence sur la balance commerciale de l'Allemagne que celle-ci avait pu réussir à établir l'étalon d'or. Par contre feu Laveleye était un libre échangiste émérite et chaud partisan du double étalon.