‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 33 sur 115 · CONCLUSION AU POINT DE VUE ALLEMAND · texte numérisé non relu

CONCLUSION AU POINT DE VUE ALLEMAND

si les menaces dos bimélallistes se réalisaient et si les Gouvernements confédérés de l'Allemagne se laissaient elTrayer par les fantômes qu'ils agitent, au point de porter la main sur les fondements du système monétaire national. Quelque degré de puissance que les influences agraires aient atteint, quelque confusion que jettent dans les esprits leurs aphorismes fantaisistes, on peut être assuré que jamais leurs projets bimélallistes ne se réaliseront. Ce serait la première fois dans l'histoire quune nation ferait faire banqueroute au Gouvernement et au pays, non par légèreté ou à la suite d'une catastrophe, mais en pleine prospérité et avec préméditation, €t cela seulement parce que des hommes influents font miroiter à ses yeux des avantages archidouteux comme devant résulter de cette banqueroute. Mais l'exécution d'un plan aussi désastreux n'est pas seule à craindre, il faut redouter même l'apparence qu'il puisse être réalisé: à la minute ou s'enracinerait l'opinion que l'Allemagne pourrait adopter l'étalon d'argent (car le soi-disant double étalon ne serait que cela), une terrible méfiance s'emparerait de tous ceux qui, non seulement à l'étranger mais en Allemagne, sont intéressés aux paiements et aux dépenses, c'est-à-dire de la communauté presque tout entière. Que l'on songe par exemple au crédit public des États et de l'Empire allemand, qui constitue lui aussi, un élément fondamental de la défense nationale. Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur les conséquences de ce danger. Alors même que les Gouvernements allemands et les autorités impériales ne devraient pas, ce dont nous sommes persuadés, reculer en tout temps devant la responsabilité d'un pareil saut dans les ténèbres,

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le seul fait que la faute ne saurait être commise sans une entente avec les autres grands pays nous rassurerait : car malgré toute la légèreté avec laquelle on répète à l'envi que l'Allemagne peut à elle seule tenter le « salto inortale », ce serait faire trop d'honneur à cette affirmation que de la prendre au sérieux.

Vers la fin d'avril 1893, je me décidai à cédera la prière qui m'était adressée^de beaucoup de côtés et à examiner la série multiple des objections accumulées pendant des années contre le système monétaire allemand par ceux qui réclamaient la conversion à un système de double étalon sur la base d'un traité international.

Lorsque l'ouvrage parut au mois de juin 1893, la question capitale de la décision que prendrait le Gouvernement Anglo-Indien était encore dans les ténèbres. Lord Kimberley, secrétaire d'Etat pour l'Inde, à la suite d'une correspondance poursuivie depuis le mois de mars 1892 entre lui et le Gouvernement indien, résidant à Simla, avait chargé le Lord Chancelier, John Herschell, dès le 21 octobre 1892, de soumettre à une commission les propositions du Gouvernement indien au sujet de la suspension de la libre frappe de l'argent : de cette commission devaient faire partie le Lord Chancelier lui même et six membres, d'une compétence spéciale, désignés à cet effet. Toutefois, quoique le vœu fût exprimé que le rapport fût remis avant le 22 novembre, date de la réunion de lu conférence monétaire à Bruxelles, la discussion fut retardée bien au delà de cette

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époque; d'ailleurs la question était d'une façon générale considérée comme si difficile, que l'on s'étonna plutôt de voir récemment prendre la résolution définitive.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter la justesse ni les suites de cette grave décision, grosse de conséquences ; mais il est nécessaire de l'examiner au point de vue de ses rapports avec l'étude qui précède. Il faut à cet efîet traiter comme un tout l'ensemble des considérations qui se rattachent au sujet, plutôt que de traiter séparément les différentes parties de la matière.

La mesure qui supprime la libre frappe de l'argent, existant aux Indes depuis 183o, qui prévoit l'étalon d'or pour l'avenir et qui introduit pour l'époque de transition quelque chose de semblable à ce que^ par analogie avec la législation allemande, on pourrait appeler la comptabilité en or, n'est naturellement pas de nature à infirmer la démonstration que donne notre ouvrage : elle vient au contraire à son appui de la façon la plus complète. C'est ce que nous allons essayer de développer.

Tout d'abord, la théorie de ceux qui veulent subordonner le système monétaire national à ce qui se passe à l'étranger, reçoit à cette occasion une vigoureuse leçon. Parmi les arguments mis en avant pour modifier le régime monétaire allemand, figurent au premier rang les inconvénients pouvant résulter, pour l'agriculture allemande, de la concurrence des pays dotés d'un autre régime monétaire. Il s'agit ici spécialement de l'Inde et de la Russie, et la preuve fournie plus haut s'appliquerait encore plutôt à l'Inde qu'à la Russie. Supposons maintenant que l'Empire allemand ait écouté ces

observations et fût occupé à modifier sa législation de façon à écarter la soi-disant influence du régime monétaire indien. C'est alors qu'un beau matin on se réveillerait avec la nouvelle soudaine que tout ce régime a été balayé en une seconde de la surface du globe, pour faire place à un système complètement opposé. Il est donc bicMi établi que, si le régime monétaire indien était jusqu'ici un des plus fermes boulevards des attaques dirigées contre le régime allemand, ce secours leur manque radicalement pour l'avenir.

Enfin le même ordre d'idées qui avait conduit nos adversaires à se lamenter sur les prétendus torts faits à l'Allemagne par la frappe de l'argent aux Indes, devait nécessairement les convaincre que ces désavantages pour l'Allemagne correspondaient à un avantage pour l'Inde. Mais comment concilier avec cela le fait que toutes les autorités de l'Empire indien et du Gouvernement anglais se sont précisément décidées, après de longues et sérieuses délibérations, à ce changement, dans l'intérêt même de l'Inde?

Nous n'avons pas besoin, pour montrer l'inanité de ces prétendus avantages; de nous en rapporter à l'exactitude de nos conclusions. L'exposé de la commission nous en dispense et entre, à plusieurs reprises, dans la discussion même du fond. C'est ainsi que dans le numéro 27 du rapport, sous la rubrique. « Prétendu encouragement donné à l'exportation par la baisse des changes » se trouve un exposé, accompagné de chifl"res, dont nous nous bornerons à extraire la phrase suivante :

« Alors même que l'on serait disposé à prétendre théoriquement que la baisse des changes est de nature à

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encourager l'exportation, on ne saurait trouver, dans l'examen des statistiques d'exportation des produits indigènes, aucune preuve à l'appui de cette opinion : au contraire, lorsque le change a baissé brusquement, l'exportation s'est développée moins vite que lorsque le change restait iixe ».

Un autre passage combat de même l'argument que les cours en baisse arrêtent l'importation. Finalement, dans le numéro 31, on nie que les prix des marchandises aux Indes, selon ce qui se répète parfois en Allemagne, soient restés stationnaires malgré la baisse de l'argent ; au contraire, il est établi qu'en dernier lieu les prix des produits indiens ont monté à l'intérieur. Le rapport fait ici une remarque bien frappante : « Si à cette occasion », dit-il, « les salaires, conformément à l'expérience, ont suivi une marche plus lente, il en est résulté un dommage pour les classes ouvrières. »

A côté de ces données techniques, il faut en même temps prendre en considération un fait plutôt extérieur, mais qui n'est pas moins important pour compléter notre raisonnement. La nouvelle mesure doit en effet reposer sur la ferme conviction que tout espoir de voir se réaliser des unions monétaires internationales a disparu à jamais. L'initiative, il est important de le remarquer, n'a nullement été prise par le Gouvernement anglais d'Europe, que l'on peut soupçonner d'être antipathique à cette sorte de traités ; ce sont les autorités indiennes qui, après une correspondance approfondie avec leurs subordonnés dans le pays, ont été les premières à formuler des propositions avec lesquelles elles ont véritablement assailli le Gouvernement anglais. C'est ce que

la commission anglo-indienne fait expressément ressortir à la Un de son rapport : « Les membres delà commission disent-ils, sont pénétrés de l'importance et des conséquences graves des propositions faites par l'Inde, mais ne peuvent, en présence des difficultés de la situation, que recommander au Gouvernement anglais de donner son assentiment. » Que si l'on se rappelle maintenant qu'à la conférence de Bruxelles, fm 1892, les représentants du gouvernement indien comptaient parmi les avocats les plus chauds d'une entente internationale en faveur de l'argent, il en résulte clairement que les spécialistes les plus prévenus en faveur d'une pareille entente internationale ont aujourd'huiperdu toute espérance de ce genre : c'est ce que formule un passage du rapport plusieurs fois cité, numéro 47.

Nous avons jusqu'ici essayé de montrer brièvement combien nos raisonnements sont fortifiés par ce qui vient de se passer : nous allons maintenant sortir quelque peu du cadre étroit de ce qui était notre but propre, et essayer de caractériser, au point de vue des principes, la signification de ce nouveau phénomène, parce qu'il ajoute un chapitre des plus intéressants à l'histoire du développement monétaire moderne.

Pour le mettre en pleine lumière, d'une façon visible à tous les yeux, on ne saurait mieux faire que d'intituler les pages qui suivent : « L'apologie de l'étalon boiteux». La signification du terme technique passé dans la langue monétaire courante « étalon boiteux » est suffisamment expliquée dans le texte (page 34 et suivantes). L'expression elle-même est parfaitement adéquate à la nature des choses. La jambe qui figure l'étalon d^or

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jouit de la pleine santé et de la liberté de ses mouvements, tandis que l'autre, celle d'argent, est paralysée, se traîne et par cela même devient une gêne plus ou moins grande pour sa sœur bien portante. Mais cette situation, avant les derniers événements, était devenue celle de la plupart des systèmes monétaires ; la maladie était une sorte d'épidémie universelle, bien que ressentie à des degrés très divers. Dans le principe, elle régnait à peu près dans chaque pays, excepté en Angleterre : presque partout la frappe de l'or était libre; celle de l'argent limitée, en même temps que les principales pièces d'argent étaient admises comme monnaie libératoire de pleine valeur. Cette maladie vient de gagner rinde : toutefois ce pays ne trouve pas que par là. son étalait empiré; il y voit plutôt une amélioration de sa santé monétaire. Demandons-nous donc si en réalité l'étalon boiteux est une maladie ou quelque chose de mieux ; ou du moins si, pour le cas oii ce serait réellement une maladie, elle ne doit pas être caractérisée comme un état de transition inévitable d'un état précaire à un état mieux ordonné.

La nature générale du phénomène amène déjà à comprendre la justesse de cette dernière conception. Il n'est pas possible que ce soit par un pur effet du hasard que la majorité des nations, occupées de modifier leur régime monétaire conformément aux besoins modernes, soient arrivées à cette situation particulière. La boussole économique se dirige de plus en plus manifestement vers l'étalon d'or ; mais il n'est pas facile d'entrer dans cette voie avant de s'être dégagé des régimes antérieurs. Cette nécessité a conduit les différents pays, les uns après les

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autres, à rendre hommage au nouveau principe, en ouvrant leurs portes à l'orvet en les fermant à l'argent. Mais ceux (]ui n'ont pas, comme l'Angleterre il y a soixantequinze ans, achevé l'évolution, sont contraints de tramer encore à des degrés divers, pendant un certain temps, l'héritage du passé et de s'accommoder de cette situation précaire. Il faut seulement se demander s'ils peuvent espérer guérir complètement avec le temps et trouver jusque là un « modus vivendi » qui ne nuise pas à leur santé ?

La commission anglo-indienne, dans le rapport déjà plusieurs fois cité, ne s'est guère occupée de la première des deux questions. Ce n'est qu'indirectement qu'elle y répond par l'affirmative, en indiquant que le but de la mesure est d'arriver à l'étalon d'or au plein sens du mot. Suivons l'exemple de la commission, car la solution de ce problème d'avenir pour le monde est encore bien plua loin de notre tâche que de celle des membres de la commission. Le régime monétaire allemand, dans ses traits essentiels, est arrivé au but ; laissons les autres pays travailler en vue du résultat.

Par contre, le rapport de la commission soumet la seconde question, de beaucoup la plus intéressante, à un examen tantôt superficiel, tantôt approfondi : il semble que les auteurs n'aient pas eu très clairement conscience d'avoir fait dans la politique monétaire une sorte de découverte théorique. Néanmoins, leurs idées ont si bien servi de travaux préparatoires à une découverte de ce genre qu'ils en ont, de toute façon, le mérite; et, comme cela est aussi important qu'intéressant, nous ne pouvons pas ne pas nous y arrêter.

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Le mieux sera d'observer la suite des idées telle qu'elle résulte des documents. Les autorités indiennes commencèrent par proposer de suspendre la libre frappe de l'argent, de réserver au gouvernement le droit d'acheter de temps à autre de l'argent et d'en frapper des roupies, ensuite d'ouvrir les Hôtels des monnaies à la libre frappe de l'or. Chacun aurait le droit d'apporter des lingots d'or et d'en faire frapper des monnaies, lesquelles auraient force libératoire pour n'importe quel montant. A l'appui de cette proposition, on ajoutait qu'on ne voulait nullement remplacer l'argent par l'or dans la circulation ordinaire, et que l'on considérait au contraire que l'argent continuerait à servir de monnaie aux Indes pour la grande majorité des échanges. On citait à cette occasion l'exemple de la France et d'autres nations, afin de prouver qu'on peut avoir l'étalon d'or en même temps qu'une forte proportion de moyens de circulation, à pleine force libératoire, consistant en monnaie d'argent dépréciée. Il est vrai que, pour rendre effectif l'étalon d'or, il faut limiter la quantité de monnaie d'argent dépréciée et donner la possibilité d'obtenir, en cas de nécessité, de l'or contre de l'argent, au besoin en payant une petite prime ; quant aux monnaies d'argent, on réussit, en limitant le montant qui en circule, à en augmenter la valeur, sans toutefois quil soit possible de fixer à l'avance une limite à cette reprise.

La commission anglo-indienne, en présence de cette proposition émanée du conseiller financier du gouvernement indien, Sir David Barbour, n'en approuve que la partie fondamentale ; elle rappelle que d'autres nations pourvues d'un régime monétaire inférieur au régime an-

glais, sont arrivées à différents systèmes qui les ont mises à même, sans posséder le plein étalon d'or, de prendre ce métal pour base et de maintenir la parité de leurs changes avec les pays à étalon d'or. Elle cite comme telles, et avec des modifications diverses, la Scandinavie, la Hollande, le Canada, les Indes hollandaises, l'Union latine, les Etats-Unis, l'Autriche et enfin l'Allemagne. Elle mentionne que, chez cette dernière, le montant des monnaies d'argent dépréciées est moindre que partout ailleurs. En Russie, le rouble argent constitue nominalement la monnaie principale ; mais, la Crappe en ayant été suspendue, le rouble-papier qui le remplace a acquis une valeur supérieure à celle du métal qu'il représente. Toutefois il n'est pas possible d'établir une analogie complète entre l'état de ces pays et celui que l'on propose pour l'Inde. Tous ont antérieurement vécu plus ou moins avec le double étalon, alors que l'Inde a vécu sous le régime de l'étalon d'argent exclusif. Néanmoins la commission conclut que, malgré cette différence, l'expérience d'autrui l'encourage à introduire aux Indes un système analogue.

Voilà ce qui se dégage des procès-verbaux dont le texte complet, si intéressant qu'il soit, ne saurait être reproduit ici. Ce qui précède suffit à faire comprendre la conclusion générale, à laquelle on est arrivé ; comme souvent dans le monde, c'est sous l'empire de circonstances impérieuses qu'on est entré dans un chemin reconnu ensuite praticable; on a fait, en quelque sorte, de nécessité vertu. Comme il serait impossible de se débarrasser rapidement de grandes quantités d'argent en les échangeant contre de l'or, on s'est réglé en pra-

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tique d'après ce qui était démontré théoriquement, à savoir que les besoins de monnaies d'or à pleine valeur ne sont nullement en rapport avec les moyens de paiement qui sont dans la circulation. Du moment oii il existe assez d'or pour payer, le cas échéant, les dettes à l'étranger, parce que les règlements internationaux ne se font qu'au moyen d'or, les besoins les plus pressants se trouvent couverts. A ces besoins s'ajoute, pour répondre aux exigences de la civilisation qui veut une monnaie plus commode et plus sûre, la nécessité d'avoir de l'or pour les transactions journalières. Toutefois beaucoup de grands pays ont, dans la période de transition, été forcés, ne pouvant faire autrement, de remplacer cet or par des billets dont la couverture est représentée par du métal. Dans un état parfaitement correct, comme en Angleterre, cette couverture consiste exclusivement en or ; avec des régimes monétaires moins parfaits, une partie de cette couverture a été constituée en argent. Mais ce serait une erreur de croire qu'en acceptant ces billets ou d'autres signes monétaires de papier, le public, qui leur accorde pleine confiance, admette qu'il puisse recevoir de l'argent en échange ; personne n'y pense, parce que personne ne songe plus à employer l'argent en grande quantité comme monnaie. En réalité, l'emploi de ces signes de papier couverts par de l'argent repose sur une fiction pure; comme on ne songe jamais à les échanger contre de l'argent, il serait tout aussi bon que l'argent qui leur sert de garantie n'existât pas.

Les 250 millions de francs en thalcrs, qui servent de couverture aux billets pour leur valeur nominale ne

représentent plus aujourd'hui qu'une valeur de 123 millions. Mais alors même qu'ils ne vaudraient rien, la Banque de l'Empire pourrait avoir en circulation tout autant de billets qu'aujourd'hui ; d'autre part il est certain que, si le stock métallique était réduit à ces 250 millions, la marche de la Banque serait arrêtée ; ne pouvant forcer le public à recevoir de l'argent, elle serait déclarée en faillite; aussi aura-t-elle toujours soin de prendre les mesures nécessaires pour conserver un stock d'or suffisant, bien avant que cette limite soit atteinte. Le même raisonnement s'appliquerait à la Banque de France. Elle non plus, bien que son statut soit tout à fait différent de celui de la Banque d'Allemagne, ne songe pas à laisser épuiser son encaisse d'or de 1700 millions de francs, de façon à être obligée de recourir aux 1200 millions d'argent. En conséquence cette couverture complémentaire en argent n"a pas do portée pratique sérieuse. Elle n'a d'autre effet que d'agir sur l'imagination et d'inspirer au public la confiance nécessaire. On pourrait la comparer à une arme employée comme menace, mais incapable d'avoir un effet meurtrier, à une épée au fourreau dont la lame n'aurait pas de tranchant ou à un revolver chargé à blanc ; de même que ces armes peuvent répandre la terreur, ces couvertures fictives peuvent inspirer confiance ; en réalité on arriverait au même but si on ne les avait pas, mais elles servent à tranquilliser l'opinion publique, qui n'est pas encore faite au nouvel ordre de choses.

Aux Indes, cela serait d'autant plus aisé que les indigènes sont intimement convaincus de la pleine valeur de l'argent ; le fait qu'à l'avenir une fraction de la valeur

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des monnaies sera fictive les choquera moins que s'il s'agissait d'obliger des populations à s'habituer à des billets couverts par de l'argent; c'est pourquoi la proposition indienne insiste sur ce qu'elle ne songe pas à diminuer Temploi des roupies d'argent, si répandues dans le commerce; au contraire elle se réserve, selon les circonstances, de l'accroître. Alors même qu'en agissant ainsi elle serait dans la bonne voie, l'expérience n'en prouve pas moins que des pays, moins inféodés à d'antiques traditions, comme par exemple l'Amérique, apprennent vite à se servir en toute confiance des signes de papier pour les échanges intérieurs et finissent même , dans les transactions journalières, par leur donner la préférence sur l'or. Le grand service que la fiction rend ici à la réalité est que la partie de la couverture métallique, consistant en argent déprécié, est néanmoins évaluée à sa pleine valeur dans les bilans des Banques et leur donne ainsi une plus grande élasticité pour l'émission de leurs billets : de cette façon le taux moyen de l'escompte est abaissé (d).

Un pareil régime monétaire ne peut toutefois pas être considéré comme parfait ; car de deux choses l'une : ou bien, pour que les billets soient suffisamment couverts

(1) Cette pensée est déjà apparue antérieuremeut : des partisans de l'argent ont constaté qu'un pays peut s'accommoder, pour ses échanges intérieurs, d'argent ou de billets couverts par de l'argent, pourvu qu'il ait de l'or pour ses règlements de compte avec l'étranger : à la conférence de Bruxelles, les représentants de la Hollande, Van den Berg et Boissevain, s'appuyant sur l'exemple de leur pays, ont démontré l'utilité de cette combinaison. Mais il va de soi qu'une proposition doit êtrejugée tout différemment, selon qu'elle doit servir à passer d'un état imparfait à un état meilleur, ou bien prétend per pétuer un étatimpar fait ou même le faire naître à nouveau.

APPENDICE. -i-l

par du métal h pleine valeur (et aujourd'hui l'or seul peut remplir cette condilion), les couvertures doivent être celles qu'indiquent la pratique ou la législation, par exemple dans la proportion du tiers ; ou bien cette limite peut être abaissée ; alors il n'est pas nécessaire de maintenir la fiction de la pleine valeur par une couverture supplémentaire en argent, et l'on peut se bornera renoncera ce supplément. Cependant les choses ne se règlent pas aussi nettement dans le domaine des faits ; ici aussi des compromis s'imposent, et c'est un compromis de ce g-enre qu'ont amené la nécessité et l'instinct, sous forme de l'étalon boiteux. Ce dernier, depuis la récente et considérable évolution des Indes, paraît destiné, tant bien que mal, à remplacer à peu près dans le monde entier l'argent, détrôné à jamais. C'est un régime intérimaire. M. de Foville compare l'argent, qui fonctionne encore, à un ministère qui a donné sa démission, mais qui expédie les affaires jusqu'à l'installation de son successeur. Quand et comment ce successeur, c'est-à-dire l'or, dirig'era-t-il toutes les alTaires de l'ensemble du monde commercial? Ce n'est qu'une question de temps. Deux mouvements aboutissant au même but nousy^mèneront : d'une part la production d'or sans cesse accrue ; d'autre part et plus encore la conviction, constamment fortifiée par l'allure de l'intérimaire, que la couverture supplémentaire des billets en métal blanc peut disparaître le jour où l'on renoncera à la fiction qui l'a fait admettre. Une dernière remarque : Si des monnaies d'argent, qu'on ne se serait jadis pas permis de considérer comme monnaies d'appoint, telles que les thalers ou les écus

de cinq francs, restent dans la circulation à litre de mon-

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naies dépréciées, c'est qu'au jourd'hiii 3 marks ou o francs sont des montants moins considérables qu'autrefois. Dans la pratique, on les traite déjà comme monnaies d'appoint : c'est pourquoi le public n'a pas besoin d'avoir conscience que leur teneur métallique soit équivalente à leur valeur nominale. Ce que l'usage des siècles a sanctionné en faveur des petites pièces d'argent, de cuivre et de billon, les temps modernes ont commencé à le consacrer pour les gros disques d'argent, lesquels, ayant perdu depuis longtemps une grande partie de leur valeur propre, sont à leur tour réduits à l'état de monnaie divisionnaire.

Sir David Barbour, membre financier du Gouvernement indien, qui, du côté indien, a le plus contribué à l'ad option de la grande mesure, bien qu'en principe chaud partisan du double étalon international, dit dans son rapport du 21 juin 1892 : « Les pays qui, comme l'Inde, souffrent d'un étalon qui va sans cesse perdant de sa valeur, ont toutes les raisons, pour en sortir, d'adopter l'étalon boiteux », et il ajoute tout aussitôt après : « qu'on ne s'imagine pas que l'Inde va immédiatement avoir besoin de quantités d'or indéfinies, il suffira du cinquième du montant auquel est évalué son stock d'argent. »

Là gît la quintessence de ce qui caractérise la situation exposée ci- dessus; l'étalon boiteux, tout en n'étant pas le meilleur des étalons, vaut mieux que l'étalon d'argent ou que le double étalon ; il est le chemin qui conduira plus tard droit à l'étalon d'or. Mais ce qui est nécessaire et utile aux pays dont l'étalon est imparfait, ne convient naturellement pas à ceux qui ont déjà traversé l'époque de transition. Ceux-ci doivent en réalité s'es-

APPENDICE. 32;i

timer heureux d'être sortis de cette période et d'avoir abordé au port. C'est un paradoxe étrange que de les pousser à se mettre au régime de la libre frappe de l'argent, qui les ramènerait plus en arrière que l'étalon boiteux.

PIÈCES JUSTIFICÀTIAES

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