FIG. 13. — PORTRAIT PRESUME DE A.-C. BOUUE
(D’après un panneau de marqueterie appartenant à M. Laurent.)
d’art, qu’il achetait sans relâche et sans avoir de quoi solder ses acquisitions. Ses créanciers obtinrent, en 1704, la contrainte par corps, et le roi dut étendre sur
lui la sauvegarde du palais du Louvre, sous la condition qu’il s’arrangerait avec les poursuivants. Un nouveau malheur vint le frapper, et rendit sa situation plus pénible encore. Le 3o août 1720, le feu prit dans son atelier, et consuma toutes les richesses qu'il renfermait. Dans l’état qu’il dressa à la suite de ce désastre, il estimait la valeur de ses gravures, dessins et objets de curiosité à 22i,38o livres, celle des meubles qui lui avaient été commandés et qui étaient en cours d’exécution à 72,000 livres, et de ceux qu’il faisait pour son compte à 3o,ooo livres. Le total de la perte s’élevait à la somme de 383,780 livres. La vente de ce qui avait été sauvé de l’incendie ne fut faite qu’après la mort de l’artiste et rapporta peu d’argent.
Boulle travailla aussi pour les cours étrangères. Les ducs de Savoie lui commandèrent des meubles ainsi que le duc de Lorraine, et l’on voit dans les papiers de Robert de Cotte, conservés à la Bibliothèque nationale, que cet architecte lui demanda, en 1713, un bureau et des commodes destinés au château de Buen-Retiro, qu’il construisait pour le roi d’Espagne Philippe V. Quelques années plus tard il exécuta, sur les dessins du même artiste, deux commodes pour le château de Pélecteur de Cologne. On trouve dans le Mercure de France la relation de la visite que lui firent les princes de Bavière en 1725, aux galeries du Louvre.
Mais l’état de gêne de Boulle s’aggravait chaque jour et la vieillesse ne lui permettait plus de montrer la même activité. En même temps la mode se détournait des meubles incrustés d'écaille, pour se porter vers les placages de bois satiné, sur lesquels ressortaient des
cuivres ciselés, d’un goût plus léger. André-Charles
s’éteignit le 29 février 1732, dans son logement du Louvre, étant sur le point d’atteindre sa quatre-vingt-
COMMODE EN MARQUETERIE DE CUIVRE SUR FOND d’ÉCAILLF, PAR A.-C, BOULLE,
(Bibliothèque Mazarine.'i
dixième année. Il était entouré de ses quatre fils, Jean-Philippe, Charles-Joseph, André-Charles et Pierre- Benoît. Les deux premiers avaient obtenu, en 1/25, la jouissance de l’atelier du Louvre en survivance de leur père. Charles-Joseph y termina sa vie en 1754; il eut pour héritiers ses deux cousins germains Pierre et Pierre Thilmant-Boulle. On ne sait pas encore quand s’éteignit Philippe1.
André-Charles Boulle, le deuxième du nom, habitait la rue de Sèvres, près de la barrière. Il figura comme témoin, en 1741, dans l’affaire criminelle d’un duel entre Chantereau et Ferdinand Godefroy et signa sa déposition : Boulle de Sève, nom sous lequel il était connu. 11 mourut en 1745. Le dernier fils du grand ébéniste, Pierre-Benoît, habitait la rue du Faubourg- Saint-Antoine et il mourut en 1741, également sans enfants. Ces quatre descendants avaient reçu le titre d’ébénistes du Roi et exécutèrent à leur tour des travaux d’ameublement pour les maisons royales; mais leurs œuvres n’ont jamais égalé celles de leur père. Les auteurs contemporains n’appréciaient pas leur talent, bien qu’ils aient conservé la tradition du grand art de l’époque de Louis XIV, car ils étaient à la fois ébénistes, marqueteurs et ciseleurs. C’est dans leur atelier qu’avaient étudié les artistes qui devaient à leur tour créer les gracieuses fantaisies de l’ameublement du roi Louis XV.
Boulle a parfois travaillé d’après ses propres compositions, mais le plus souvent il suivait les dessins de
1. Voy. Jal. Dictionnaire de bicgraphic, et J. Guiffrey, Inventaires d’artistes.
Jean Bérain, dessinateur de la chambre et du cabinet du roi, qui habitait, aux galeries du Louvre, un logement voisin du sien. Bérain s’était formé dans l’atelier de Charles Lebrun, d’où sortirent tant d’artistes en tous les genres, et il maintint, après la mort de son maître, ses traditions décoratives. Les dessins et les gravures qu’il terminait avec une fécondité inépuisable sont toujours d’un style noble et d’un aspect gracieux. L’influence de Bérain a été prédominante dans les diverses manifestations de l’art décoratif intérieur, et l’on retrouve dans toutes les pages de son œuvre les arabesques et les grotesques dont Boulle s’inspirait pour la disposition de ses marqueteries.
Outre les dessins de Bérain, Boulle empruntait le secours de divers artistes. Celui qui semble l’avoir aidé le plus souvent est Domenico Cucci, le faiseur de cabinets établi aux Gobelins, qui termina une quantité considérable de cuivres ciselés pour les bâtiments royaux. Les serrures, les verrous et les ornements de Versailles, dont il subsiste quelques pièces, étaient l’œuvre de Cucci, qui fondit également des figures et des bas-reliefs pour les meubles de Boulle. Ce dernier eut également recours à Warin, dont il possédait plusieurs modèles en cire, détruits dans l’incendie de 1720. L’état des pertes qu’il avait dressé à cette occasion mentionne trois chapiteaux de bronze d’ordre corinthien , dont un de l’orfèvre Claude Ballin et deux de Duval, auxquels on doit les admirables vases de bronze du parterre de Versailles. On y trouve aussi le nom du sculpteur Van Opstal, dont il avait moulé les bas-reliefs en ivoiie appartenant au roi, et l’indication de mo~
dèles d’après Michel-Ange, François Flamand, Girar* don et Lecomte.
Une des principales préoccupations de Boulle était la ' sculpture, et c’est à cette tendance qu’il a dû la majeure partie de son succès. Modeleur habile, il appliquait sur ses meubles des bronzes dorés dont l’expression large et spirituelle rappelait les beaux ouvrages de Coyzevox, de Girardon, de Coustou et de cette école de sculpture que développèrent les grands travaux entrepris par Louis XIV pour la décoration des résidences royales.
Ces ornements se détachaient sur un fond de marqueterie d’écaille noire incrustée d’arabesques de cuivre, dont la finesse et l’originalité ne seront sans doute jamais atteintes. La composition est si habilement pondérée que la grâce des détails ne vient jamais distraire l’harmonie des lignes générales. Chaque meuble de Boulle présente une iorme architectonique dont chacune des parties se font respectivement valoir. Aprèsces éloges, il convient d’ajouter que cet ameublement spécial n’a qu’une destination d’apparat et qu’il se prêterait mal à l’usage journalier, et aussi que les matières délicates et peu résistantes ayant servi à sa fabrication en rendent la. conservation très difficile.
On ne saurait classer les ouvrages de Boulle suivant les diverses manières qu’il a employées pendant sa longue existence, sans risquer de S’aventurer; la plupart de ses meubles, si nombreux cependant, ayant été réparés ou répétés par des élèves habiles. Il semble à ses débuts avoir pratiqué la marqueterie de bois, car l’inventaire de 1720 parle de cinq caisses de
horloge a gaine