FIG. 36. COMMODE ORNEE DE CUIVRES CISELES
PAR CHARLES CRESSENT.
(Collection de Sir Richard Wallace.)
qu’octogénaire lorsqu’il mourut, ce qui concorde parfaitement avec les dates de sa naissance et de sa mort.
Ce que l’on connaît en plus sur Cressent est tiré des avant-propos placés en tête des trois catalogues de vente de meubles et de tableaux qu’il fit en 1749, en 1757 et en 1765. Ajoutons que ces ventes paraissent n’avoir eu
1. Extrait du registre des actes de baptême de Saint-Firmin le Confesseur ( 1 685), communiqué par M. le maire d'Amiens
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qu’un succès médiocre et que plusieurs des objets ayant figuré dans la première reparaissent dans les autres. Cressent raconte, dans un style qui serait outrecuidant par sa vanité naïve, si on ne devait y voir le légitime orgueil d’un artiste sentant sa valeur, qu’il a été élevé dans le dessin, la sculpture et l’architecture sous les yeux d’un père aussi connu par ses ouvrages que par la beauté de son cabinet. En t 75 7, l’ébéniste annonçait qu’il était forcé de renoncer à sa profession, par suite de son âge déjà avancé et de la faiblesse de sa vue. Il explique que sa première vente a été interrompue à la cinquième vacation, ce qui fait que plusieurs articles reparaîtront sous les yeux du public, et que depuis, il a été chargé de faire des ouvrages magnifiques d’ébénisterie pour différents seigneurs et qu’il a acquis de plus plusieurs pièces de différentes natures exécutées dans une grande perfection. Gomme curieux, Cressent dit qu’il a pris le goût des tableaux chez le duc d’Orléans, qui le consultait sur ses acquisitions, et dans ses rapports avec MM. Crozatet de la Ghataigneraye. L’avantpropos de la dernière vente est plus sobre de renseignements et se borne à l’énumération des objets offerts au public amateur.
A l’exemple de Boulle, qu’on lui donne pour maître, sans preuves certaines, Cressent était sculpteur et cette pratique de l’art entre pour beaucoup dans le grand style qui distingue ses principaux ouvrages. Par ses catalogues de vente, on connaît plusieurs productions de son ciseau : un médaillon de marbre de grandeur naturelle représentant Louis XIV; trois crucifix, l’un taillé dans le buis et les deux autres dans le bois de
chêne, et enfin un buste de bronze représentant le duc d'Orléans, fils du régent, mort en 1752 à l'abbaye Sainte-Geneviève. Cette sculpture, qui n’a jamais cessé de figurer dans la bibliothèque Sainte-Geneviève, avait
FIG. 37. MEUBLE d’APPUI ORNE DE CUIVRES CISELES
STYLE DE CRESSENT.
été commandée pour perpétuer le souvenir du legs fait à l’abbaye, du cabinet de pierres gravées appartenant au prince. La famille d'Orléans échangea ces pierres contre une collection de médailles renfermée dans une armoire à deux corps et ornée de bronzes dorés, que surmontait le buste de Cressent. Nous pensons que ce meuble est conservé actuellement au Cabinet des mé-
dailles, où il a suivi la collection d’antiques et des médailles des génovéfains. Presque à la même époque, un sculpteur du nom de Gressent exposait aux Salons de l’Académie de Saint-Luc, en 1753 et 1756, avec le titre d’adjoint à professeur, divers sujets représentant des nymphes, des jeux d’enfants et des bas-reliefs modelés en cire et un Manassès dans l«s chaînes au repentir de ses crimes. M. Paul Mantz, dans la magistrale étude qu’il a consacrée aux meubles du xvme siècle, pense qu’il s’agit d’un autre sculpteur portant également le nom de Cressent, et resté inconnu jusqu’à ce jour. Bien qu’il soit assez présumable que Cressent, suivant l’exemple de Boulle, ait fait partie de l’Académie de Saint-Luc, aucun renseignement n’est venu jusqu’ici établir une admission sur laquelle il serait imprudent d’insister. 11 est bon d’ajouter que, parmi les membres de la famille de Cressent, assistant ou représentés à la pose des scellés faite chez lui, aucun ne prend le titre de sculpteur. Notre ébéniste demeurait rue Joquelet, au coin de la rue Notre-Dame des Victoires, tandis que le domicile de l’associé de Saint- Luc est indiqué dans la rue Meslay. Il reste à reconstituer cette seconde personnalité qui jette encore une ombre sur la famille des Cressent, avec laquelle le sculpteur des Salons des années 1753 et 1756 n’avait peut-être aucun point d’attache.
Les catalogues de Cressent renferment quelques renseignements sur ses travaux de ciselure. Dès 1724, il répara un Jupiter en bronze modelé par Girardon, et
1. Les Meubles au xvme siècle, par Paul Mantz; Revue des Arts décoratifs, 1884.
un Mars de l’un des frères Anguier ; ces deux morceaux étaient destinés à entrer dans le cabinet de Girardon. Il y joignit une figure d’Andromède, ciselée pour l’auteur M. Le Lorrain. Plus tard il exécuta douze grands médaillons d’empereurs romains, fondus en bronze et entourés de bordures d’ébène, qui parurent à sa dernière vente. Enfin, pour montrer que Gressent abordait tous les genres, on trouve dans le catalogue de M. de Selle, qui possédait de beaux meubles de notre ébéniste, une grande marine à la plume et lavée à l’encre par Cressent.
Le recueil des statuts des maîtres fondeurs-ciseleurs de Paris, montre, à deux reprises, cet ébéniste traduit devant le Châtelet par la communauté. Le 5 septembre 1723, Charles Cressent reçut défense de fabriquer ou de garder chez lui aucun ouvrage qui ne serait pas sorti des mains d’un maître-fondeur. Vingt ans après, (29 mars 1743), surgit une nouvelle difficulté basée sur le même motif. Cressent employait chez lui, pour ses ornements de cuivre, le fondeur Jacques Confesseur. Tous les deux sont condamnés à une amende, avec défense à Confesseur d’avoir deux ouvroirs. Confesseur avait également travaillé pour Charles-André Boulle; il habitait la petite rue Taranne.
Les ornements de cuivre tiennent la place la plus importante dans les meubles de Cressent; l’on devrait dire, pour être rigoureusement exact, que l’ébénisterie n’y joue qu’un rôle accessoire, destiné à faire ressortir la richesse et l’élégance de ses bronzes. Nous avons déjà vu, vers la fin du règne de Louis XIV, la mode abandonner le bois d’ébène et la marqueterie
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d’écaille, dont l’aspect sévère s’accordait à merveille avec le style des grands appartements de Versailles, pour adopter les placages de bois de rose et d’amarante aux tons doux, plus en rapport avec les goûts raffinés de la société nouvelle. L’ameublement coquet de la régence semble inspiré par Watteau, créateur des charmantes compositions où les femmes du monde facile sont travesties en bergères. On retrouve aussi les lignes de Robert de Cotte dans le profil des meubles de Cressent; mais les sujets de ses bas-reliefs sont le plus souvent tirés des compositions de Gillot, graveur fécond, qui exerçait alors une réelle influence sur les artistes. On doit reconnaître que si les bronzes semblent être la préoccupation principale de Cressent, plus sculpteur qu’ébéniste, il ne négligeait aucun détail dans l’exécution des œuvres qui sortaient de son atelier. Rien ne surpasse, au point de vue technique, la perfection de ses meubles aux courbes larges et savantes, et ceux qui nous sont parvenus n’ont jamais eu besoin de ces restaurations répétées qui ont été si funestes au mobilier créé par Boulle. 11 nous semble que l’histoire de l’art industriel en France devra rendre à Cressent la place d’honneur que ses contemporains lui avaient décernée, en le tirant du long oubli où l’avait condamné une génération trop amie des productions bâtardes imitées de l’antiquité. Cressent paraît avoir été l’un des premiers à mettre en vogue les commodes dites à la Régence, à la Chartres, à la Ba~ gnolet, à la Charolais, à la Harant, à la Dauphine, etc., que l’on trouve citées dans les catalogues du temps.
Il serait intéressant, pour faciliter les recherches des curieux, de reproduire la mention des pièces ayant figuré aux ventes faites par Cressent ou qui ont passé dans les collections du xvmfi siècle. Cela nous entraînerait trop loin et nous nous bornerons à signaler quelques meubles que ces descriptions nous ont fait retrouver dans diverses galeries, en espérant que cette liste ne tardera pas à s’augmenter par de nouvelles découvertes. La collection de M. de Selle, vendue en 1761, contenait plusieurs œuvres de Cressent qui semblent décrites par l’artiste lui-même ; c’étaient notamment « une commode d’un contour agréable de bois de violette garnie de quatre tiroirs et ornée de bronzes dorés, d’or moulu. Cette commode est un ouvrage (quant aux bronzes) d’une richesse extraordinaire; ils sont très bien réparés et la distribution bien entendue; on voit, entre autres pièces, le buste d’une femme représentant une espagnolette qui se trouve placée sur une partie dormante entre les quatre tiroirs; deux dragons dont les queues relevées en bosse servent de mains aux deux tiroirs d’en haut; les tiges de deux grandes feuilles de refend d’une belle forme sont aussi relevées en bosse et servent de mains aux deux d’en bas ; on peut dire que cette commode est une véritable pièce curieuse. » Nous avons conservé à dessein le texte de l’artiste qui, malgré son emphase, n’est qu’absolument juste dans son appréciation. La commode aux dragons de Cressent que nous avons fait reproduire, fait partie des merveilles d’art français réunies chez sir Wallace à Hertford House,et ce meuble est certainement l’un des plus remarquables que notre école ait produits. Le
ministère de la guerre possède un bureau avec quatre figures de femme formant angles, qui est décrit dans les catalogues de vente de Cressent. Cette table est accompagnée d’un cartonnier surmonté de la statuette de Diane avec deux groupes de cerf et de sanglier. Cressent avait exécuté deux médailliers ornés de groupes d’enfants occupés à frapper des monnaies en l’honneur du roi. M. de Selle avait acquis, à l’une des ventes de l’ébéniste, un de ces deux meubles dont l’admirable travail nous donne tout lieu d’espérer qu’ils n’auront pas été détruits et que nous les verrons reprendre leur place dans la curiosité. Sir Richard Wallace conserve, au château de Bagatelle, deux meubles d’appui en bois de satiné, dont les bas-reliefs représentent un singe et une guenon dansant sur la corde entre d’autres singes faisant de la musique. Ces sujets sont aussi délicatement ciselés qu’heureusement composés. On sait que Cressent affectionnait l’ornementation simiesque très à la mode à l’époque de la Régence.
La collection du baron Ferdinand de Rothschild, à Londres, est celle qui renferme le plus d’ouvrages de Cressent. On y voit deux commodes formant pendant, « de la forme la plus élégante, dont les bronzes d’une richesse extraordinaire représentent, sur le devant, deux enfants balançant un singe » qui ont fait partie de la vente de 1749. Dans le même salon est une troisième commode, dont les vantaux et les côtés également cintrés sont ornés des chiffres entrelacés du Roi et exécutés dans le style des bronzes de Cressent, ainsi qu’un grand bureau soutenu par quatre figures de femmes. Le
reste de l’ameublement de ce salon, dont toutes les pièces
datent de la même époque, se retrouve dans les catalogues
BUREAU EN BOIS DE ROSE AVEC ORNEMENTS DE CUIVRE CISELÉ; STYLE DE CRESSENT,
(Palais de Fontainebleau. )
de Cressent. Un cartel d’applique en bronze représente un de ces sujets d’intention mythologique dont l’allégorie serait assez difficile à saisir sans les explications de l’artiste. « Sur un nuage est assis un enfant, qui paraît effrayé en voyant deux dragons qui sont placés sur le pied et une tête de lion sortant au milieu d’une fente de rocher. » Cette pendule, préconisée par Cressent, est un très beau morceau de ciselure. Près de là, est un grand régulateur dont le cadran supporte une figure de femme; au-dessous sont placés deux têtes représentant les Vents; et dans la partie centrale de l’oculus, se voit un beau bas-relief de l’Abondance. Nous citerons encore deux grands scabellons de forme renflée, en marqueterie, dont les mascarons entourés de rayons godronnés rappellent tout à la fois les œuvres de Cressent et les appliques de bronze de la grande pendule de la salle du Conseil, à Versailles.
Dans le palais du roi de Bavière, à Munich, on retrouve une horloge, décorée dans sa partie supérieure d’une statuette de l’Amour appuyée sur un sablier. Au-dessous du cadran est la figure du Temps tenant sa faux et posé sur le chaos du monde ; les pieds sont formés de deux grands arbres, le tout parfaitement bien ciselé, ajoute Cressent. M. le baron .Gustave de Rothschild possède le cartel sur lequel est représenté le Temps menaçant de sa faux, l’Amour confiant et couché dans des rochers, qui faisait partie de la première *vente faite par l’artiste.
Nous avons à Paris des meubles très importants, que l’absence seule de documents empêche de classer dans l’œuvre de Cressent. Le ministère de la marine
avait envoyé à l'Exposition rétrospective de l’histoire du mobilier un grand bureau plat en bois de rose, dont les coins arrondis sont décorés des bustes des quatre parties du monde, disposés suivant les modèles de Cressent. Ce meuble, qui rappelle un second bureau décrit dans le catalogue du maréchal de Richelieu sous le nom de l’ébéniste, proviendrait du palais Bourbon, suivant une tradition qui ne doit être acceptée qu’avec réserve. Plus importants encore sont deux buffets qui décorent la salle à manger du même ministère. Le plus grand est divisé en cinq vantaux séparés par des pilastres revêtus de bronzes dorés. Sur le fond des panneaux de bois satiné, se détachent cinq médaillons à bas-reliefs dont celui du centre, représentant la Géographie, est à fond bleu; sur les autres sont des attributs maritimes. Le second buffet n’offre que trois vantaux semblablement décorés. Il existe au Cabinet des estampes un dessin de M. A. Slodtz qui a servi de modèle à ces meubles envoyés, quelques années après la Révolution, à la nouvelle administration installée à Paris, en même temps que le bureau dont nous avons parlé. On a vu également au palais des Champs-Elysées, en 1882, un bureau plat de bois d’amarante, provenant du château de Fontainebleau, dont les angles, ornés de bustes de femmes à collerettes plisséeset à plumes, ressemblent trop aux espagnolettes de Gillot et de Watteau, pour ne pas toucher de très près à Cressent.
On peut joindre à ces ouvrages une superbe commode à deux tiroirs, soutenue par des pieds de bronze, sur laquelle se voient quatre enfants jouant dans des
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branchages, qui, après avoir figuré dans la collection d’Hamilton Palace, est entrée chez un grand amateur parisien.
Outre les meubles et les bronzes destinés à la garniture des cheminées, Cressent se livrait également à la marqueterie d’écaille et de cuivre; mais ce travail ne paraît pas avoir longtemps retenu son talent souple et vigoureux, qu’une exécution trop minutieuse ne pouvait captiver. Il recherchait surtout la fantaisie originale des lignes et la légèreté capricieuse dans la disposition des bronzes. Ces qualités, que nul n’avait atteintes avant lui, justifient l’ardeur avec laquelle sont recherchés actuellement les ouvrages de Cressent, moins surchargés et moins lourds que les meubles de Boulle, mais plus robustes d’aspect que les productions parfois trop finies de l’époque de Louis XVI. Il faut également tenir compte de la longue existence de cet artiste qui, contemporain des dernières années du grand roi, n’a cessé de travailler pendant toute la durée du règne suivant.
Nous mentionnerons à la suite des œuvres de Cressent, plusieurs meubles qui présentent certaines analogies avec celles-ci, mais dont on ne connaît pas les auteurs. Le cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale possède un médaillier de bois d’amarante en forme de commode, et deux encoignures qui proviennent de Versailles où ils décoraient les petits appartements de Louis XV. Ces meubles ont été commandés lors de la translation du cabinet des antiques de la Bibliothèque royale, ordonnée en 1720 et effectuée seulement en 1741. C’est à cette dernière date qu’il faut
reporter l’achèvement de cette salle, si malencontreusement détruite, dont les superbes boiseries sculptées servaient d’encadrement aux peintures de Boucher, de Carie Van Loo et de Natoire. Il ne subsiste de cet ensemble, que les consoles et la table en bois doré, où l’on retrouve le style élégant de l’architecte Robert de Cotte.