L. Courajod. Le journal de Lazare Duvaux
LE MEUBLE SOUS LE REGNE DE LOUIS XV. 161 domestiques, le roi avait adopté la mode des tables mou-
vantes ou servantes qui, dans les soupers, descendaient à
chaque service et remontaient chargées de mets nouveaux. Celle du château de Choisy avait été exécutée par l’ébéniste Sulpice. Pour les petits appartements de Versailles, on s’était adressé à Arnoult. C’est l’ingénieur Loriot, logé dans les galeries du Louvre, et dont le portrait par Valade fut envoyé au Salon de 1763, qui termina celle dont on voit encore la place sur le parquet du petit Trianon. Cette machine fut citée comme un prodige de mécanisme, et devint l’objet d’une exposition publique. Un horloger mécanicien, Magny, connu par les modèles de machines qui faisaient partie du cabinet Bonnier de la Mosson, a exécuté, en 1762, une table avec un cylindre déroulant, pour la grande marche de Charles Parrocel, représentant la Publication de la paix en 1739. Ce dessin a été légué par le peintre au Musée du Louvre.
L’ébéniste Olivier avait travaillé pour le roi sans qu’on connaisse la nature de ses occupations. Le musée de Cluny a recueilli un coffre à secret en marqueterie renfermant « l’estalon des mesures à l’huile, commandé par la communauté des maîtres chandeliers-huiliers de Paris en 1743 », et portant le nom d’Olivier. Nous avons relevé aux Archives des affaires étrangères la mention d'un payement de 240 livres, fait en 1742, à Benoit Chéré, pour la fourniture d’un médaillier en bois d’amarante, à compartiments, avec ornements de cuivre doré, contenant les médailles du roi, offertes aux seigneurs étrangers. Un ébéniste royal, Roussel, est porté sur les comptes des Menus-plaisirs comme ayant livré pour le roi un grand tric-trac d’ébène et d’ivoire, avec ses cornets de dés et fichets d’ivoire.
Le nom de Dubois était porté, vers 1770, par un ébéniste dont il n’estpas possible d’établir l’état civil exact au milieu de ses nombreux homonymes qui
figurent sur les tableaux de la communauté. Nous nous contenterons de dire que, d’après les Tablettes de Renommée, il demeurait rue de Gharenton, et qu’il tenait
fabrique et fameux magasins d’ébénisterie. Il faisait précéder son nom de la lettre I, indiquant probablement le prénom d’Ignace, sur les meubles qu’il estampillait. La collection de Sir Richard Wallace renferme plusieurs ouvrages importants de Dubois, qui semblent dater des dernières années du règne de Louis XV. Nous citerons, en première ligne, un bureau avec son écritoire et son cartonnier de bois revêtu d’un vernis vert et enrichi de bronzes dorés. Les quatre pieds de table sont surmontés par des figures accouplées de sirènes ; sur la ceinture est posée une galerie d’oves en bronze, dont on retrouve le modèle sur certaines pièces de Riesener. Le couronnement du serre-papier supporte plusieurs figures représentant l’Amour et Psyché, la Paix et la Guerre. Cet ensemble, un peu criard de ton, a constitué un cadeau royal fait par Louis XV à l’impératrice Catherine de Russie. Dans le même salon est placée une commode élevée sur des pieds ronds, terminés par des figures de sirènes semblables aux précédentes et émergeant d’une niche à coquille. Les panneaux de laque noire qui revêtent ce meuble sont ornés, dans leur milieu, d’un cartouche rectangulaire à bordure de cuivre d’un bel effet décoratif, ainsi que la frise ajourée qui lui sert de ceinture. Les autres meubles de Dubois, que nous avons rencontrés chez M. E. Taigny, chez M. le comte de Greffulhe et chez Sir Richard Wallace lui-même, prouvent qu’il faut le ranger parmi les meilleurs représentants de cette époque de transition çui caractérise les dernières années du règne de Louis XV. Nous ne connaissons que par les mémoires fournis au Garde-Meuble en 1786, le nom
de Sauvage, dont trois commodes, commandées pour l’appartement de la reine à Versailles, furent alors restaurées par l’ébéniste Beneman. Ces meubles, ornés de figures et d’ornements de bronze accompagnés de marqueteries, paraissent avoir été très importants.
Quelques ouvriers habiles se dissimulent derrière des lettres initiales qui n’ont pas encore été expliquées. On connaît un certain nombre de meubles revêtus de marqueterie à losanges, avec des fleurs de bleuet se détachant sur un fond blanc, que l’on croit provenir de l'ameublement de Mme Du Barry, à Luciennes. Ce sont des petits bureaux, des guéridons et des meubles d’un usage intime, qui portent les lettres : R. V. L. C. séparées par des fleurs défis. M. le comte de Greffulhe possède un grand bureau plat, soutenu par huit pieds carrés à cannelures, qui aidera peut-être à percer ce mystère. Il montre, auprès de ces quatre initiales, l’estampille de R. Lacroix, dont on connaît plusieurs commodes assez importantes; mais il faudrait supposer qu’il a existé un ébéniste s’appelant Robert -Victor La Croix et les tableaux de la communauté ne donnent pas de nom semblable. On a vu, à la vente récente du baron d’Ivry, un secrétaire en bois de rose, de forme bombée, garni de beaux cuivres ciselés et revêtu de branchages fleuris, exécutés en bois de violette sur le champ du panneau. Ce joli meuble portait les initiales B. V. R. B., que l’on retrouve sur des commodes et des encoignures de laque ornées de beaux cuivres chantournés, appartenant à M. le marquis de Vogüé ou léguées au South Kensington Muséum par M. Jones. Un ébéniste inconnu a laissé sur divers meubles de la-
que avec appliques de bronze du meme style les deux lettres F. D., qui n’ont pas encore été interprétées. Nous ne connaissons que par son estampille l’ébéniste Joseph, qui a dû être fort habile, si l’on en juge par les œuvres qu’il a exécutées. Il l’a placée sur deux commodes de laque noire, garnies de bronze, appartenant l’une à M. Stein, l’autre au South Kensington Muséum, et sur des meubles d’appui à panneaux de mosaïque en pierres dures, entourés d’encadrements, dans le style de Boulle, qui après avoir figuré dans la collection du duc d’Aumont, sont maintenant déposés au musée du Louvre. Ces armoires et d’autres pièces moins importantes, que nous avons eu l’occasion de relever, montrent que la vie de Joseph a dû se prolonger jusqu’aux dernières années du xvme siècle,
L’Encyclopédie deTomlinson, dans le chapitre spécial à la marqueterie, signale l’ébéniste Cremer comme se servant du procédé de teinture de bois, découvert par M. Boucherie, qui donnait des tons vigoureux; il employaitaussilesbois brûlés pourles ombres. Nousn’avons pas rencontré jusqu’ici de meuble qu’on puisse indubitablement attribuer à cet ébéniste; bien qu’une commode du musée du Mobilier national porte une estampille à demi effacée qui semble pouvoir se lire : Cremer ou Cramer. Nous ne connaissons pas non plus de pièce d’ameublement exécutée par André-Jacques Roubo, habitant le faubourg Saint-Jacques, et auteur d’un traité sur Y Art du menuisier , dans lequel on trouve les renseignements les plus utiles sur les procédés de fabrication et sur les divers meubles en usage au xvme siècle. Lorsque Roubo commença la publication de son premier volume, il
n’était encore que compagnon ; il devint maître en 1 770. Son aïeul, Claude Roubo, mourut en 1765, âgé de quatrevingt-cinq ans. Roubo nous apprend que Jean Ancelin le jeune, compagnon menuisier ( il fut admis à la maîtrise en 1779 et demeurait rue Béthisy), lui avait donné
(Banque de France.)
l'idée d’une machine à canneler les bois de placage.
Malgré l’aridité que présentent toujours les listes d’artistes disparus et oubliés le plus souvent, nous croyons, dans l’intérêt de ceux que préoccupe l’histoire de notre école, devoir citer les noms d’ébénistes dont nous avons rencontré des pièces estampillées, en les faisant suivre de l’indication de leurs demeures et de
la date de leur admission à la maîtrise. Ce sont : Pierre Lathuile, rue Lévêque (8 mai 1737), dont le Garde- Meuble possède une commode en bois d’acajou ; — Jean- Baptiste Hédouin, rue Traversière- Saint - Antoine (22 mai 1738); — Pierre Denizot, rue Neuve-Saint- Roch (ieraoût 1740), représenté dans lacollection Jones, au South-Kensington Muséum, par une charmante petite commode ornée de marqueterie, et dont on a vu un secrétaire à la vente Hamilton ; — Martin Duhamel, rue de la Calandre (17 décembre 1743), renommé pour les boîtes d’horloge enrichies de bronzes; on en voit une au Conservatoire des arts et métiers : — André- Louis Gilbert, rue Traversière-Saint-Antoine (20 juillet 1744), qui introduisait des figures d’ivoire dans ses marqueteries de bois; — Claude-Pierre Lebesgue, rue Saint-Nicolas, faubourg Saint-Antoine (6 mai 1750), ancien député de la communauté ; — Pierre Remy, rue Poissonnière (8 mai 1750), habile sculpteur de sièges et de consoles ; — Gilles Petit, rue Princesse (26 juillet 1752), ancien député, qui a fait de petits bureaux de dames; — - Jean-Jacques-Baptiste Tillard, rue de Cléry (26 juillet 1752), sculpteur de fauteuils et de sièges; — Louis-Charles Carpentier, rue de Cléry (26 juillet 1752) . On connaît de ce sculpteur deux grands ameublements qu’il avait exécutés pour le château d’Hénonville, d’où ils étaient passés dans la collection du baron d’Ivry; — Jean-Charles Ellaume, rue Traversière-Saint-Antoine (6 novembre 1754), auteur de bureaux plats ornés de bronzes ; — Jean-Baptiste Boulard, rue de Cléry (17 avril 1755), député, dont il nous est parvenu beaucoup de meubles en bois sculpté; — Jean»
Henri Nadal, rue de Cléry (22 septembre 1756), également sculpteur, qui marquait les bois de ses fauteuils : Nadal l’aîné; — François-Adrien Mondon, rue de Charenton (3r décembre 1757), dont M. Joyant a acquis une commode de forme Régence, ornée de belles consoles d’angle à masques de femme, en cuivre ciselé ; — P. -N. Pasquier,*rue des Fossoyeurs (23 juillet 1760; sa veuve exerçait encore en 1789). Le catalogue de la vente Hamilton décrit un secrétaire portant son estampille, en ajoutant qu’il avait été exécuté pour Mme Du Barry. — Louis Delanoy, rue des Petits- Carreaux (27 juillet 1761), sculpteur pour meubles; — Sulpice Brizard, rue de Cléry (1 3 février 1762), autre sculpteur pour sièges et canapés; — François Reizell, rue du Petit-Lion-Saint-Germain (29 février 1764), qui a exécuté divers meubles, les uns dans le style de Louis XV, les autres dans le goût de Delafosse ; — Jacques-André Fromageau,rue Bergère (24 juillet 1765). Il est indiqué dans les Tablettes royales de Renommée comme ébéniste de renom, grande rue du faubourg Saint-Antoine, tenant fabrique et magasin de toutes sortes de meubles précieux, et envoyant en province et à l’étranger. Nous avons vu une pièce estampillée : Fromageau, qui ne répond pas à cette recommandation. Peut-être n’était-elle pas du même ébéniste? — Pierre Pionniez, rue Michel-le- Comte ([4 août 1 765 ) ;/ le musée de South-Kensington s’est enrichi d’un charmant petit secrétaire orné de plaques de vieux Sèvres et provenant du legs Jones, dû à cet excellent fabricant; — Louis Foureau, faubourg Saint-Denis (27 novembre 1755), qui signait Foureau jeune; — François-Gaspard Teuné, rue de Charonne
(29 mars 1766); — François Rubestnck, rue de Charenton (7 mai 1766), bon marqueteur ; — Louis Gillet, rue Guérin Boisseau (4 juin 1766); — Jean-Stumpff, rue Saint-Nicolas, faubourg Saint-Antoine (27 août 1766); — - Pierre Mantel, rue de Charenton (rer octobre 1766); qui ne paraissent pas avoir fait autre chose que de la bonne fabrication courante; — Alexandre-Roch Tricotel, faubourg Saint-Antoine (14 février 1767), dont quelques marqueteries de bois incrusté d’ivoire, représentant des personnages de style allemand, portent le monogramme M. W.; — Pierre Othon, rue des Vieux- Augustins (8 janvier 1760), sculpteur pour meubles ; — Pierre Garnier, rue Neuve-des-Petits-Champs (3 1 décembre 1742), cité dans les Tablettes de Renommée comme excellent ébéniste, vivait encore en 1787. 11 mérite une mention spéciale, tant à cause de sa fabrication soignée que du nombre considérable de pièces qu’il a produites. Le marquis de Wesminster possède de lui deux belles encoignures, dont les panneaux de marqueterie sont entourés de bronzes finement ciselés. Le meuble le plus fini que nous connaissions de P. Garnier qui, vers la fin de sa carrière abandonna le style Louis XV, est une petite table carrée dont les quatre pieds en cuivre ciselé encadrent deux tablettes, Tune de marbre et l’autre de porcelaine de Sèvres portant le chiffre de 1759. Ce précieux spécimen du luxe féminin en France fait partie du legs Jones; il en existe une répétition non signée chez Sir Richard Wallace; — Charles Besson, rue Ncuve- Saint-Martin (5 juillet 1758); — Nicolas Petit, faubourg Saint-Antoine (21 janvier 1761), syndic de la
communauté en 1784. Il assista, en 1780, au mariage de son confrère Jean Pafrat, en qualité de témoin. Petit est F un des meilleurs ébénistes qui aient travaillé dans la seconde moitié du xvme siècle; la majeure partie de ses œuvres, qui sontassez nombreuses, montrent chez lui la recherche du style antique, adoptée par les artistes de l’époquede Louis XVI. Les pièces les plus importantes qu’il ait signées sont deux meubles d’appui en ébène, avec des panneaux de
laque noil egar- fauteuil garni de tapisserie de beauvais nis de cuivres époque de louis xv.
ciselés, dont
l’un fait partie du legs Jones, et P autre de Pameublement de Buckingham Palace, ainsi que deux boîtes identiques de régulateur en bois de rose, ornées de marqueterie et surmontées de fleurs de tournesol,
conservées : la première au Conservatoire des arts et métiers, et la seconde chez S. M. la Reine, à Londres ;
— François Bayer, rue du Vieux-Colombier (5 décembre 1764), ébéniste et marqueteur; M. P. Mantz nous a appris qu’il travaillait encore en l’an XI ; Guillaume Kemp, rue de la Roquette (3 octobre 1764), très habile marqueteur, que nous trouverons postérieurement employé avec Beneman dans les travaux commandés par le Roi ; — Georges Jansen (8 avril 1747) ; — Jacques- Laurent Cosson, rue de Charenton (4 septembre 1765); Daniel Deloose, rue Saint-Nicolas (1767), trois marqueteurs dont on trouve les estampilles réunies sur une table de la collection Jones; — Louis-Hyacinthe Delion, rue Saint-Sauveur (4 septembre 1766, sculpteur d’un tabouret de la collection d’Ivry ; — Pierre Bernard, rue de Lappe (24 janvier 1766), sculpteur de meubles ; — J oseph Ganabas, faubourg Saint-Antoine (ieraoût 1 766) ;
— Pierre - François Guignard, rue de la Roquette (21 janvier 1767), dont une commode de laque à montants terminés par des faisceaux de licteur, appartenant au ministère des finances, vient prouver qu’il vivait encore à l’époque de la Révolution; — • Nicolas Lainée, rue Geoffroy l’Asnier (22 juin 1768) ; — Claude-Mathieu Magnien (17 avril 1771); on voit son adresse imprimée au revers d’une carte à jouer, qui nous est communiquée par M. le baron Pichon : « Grande rue du faubourg Saint-Antoine, au nom de Jésus, à droite en entrant par la porte Saint-Antoine. Magnien, ébéniste ; son atelier est dans le grand passage, en face des Quinze-Vingts. Il tient aussi magasin de toutes sortes de meubles, à Paris ; » — Adrien-Pierre Dupain,
LE MEUBLE SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XV. i7î
rue de Charonne (16 décembre 1772), a fait beaucoup de meubles sculptés; — Charles Topino, rue du faubourg Saint-Antoine (14 juillet 1773), parent du peintre conspirateurTopino Lebrun, et qui a laisséplusieurs pe-