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LE CABINET EN ITALIE

On ignore l’époque à laquelle Venise introduisit en Italie le goût des cabinets imités de l’Orient, mais on trouve, dès le commencement du xvie*siècle, les villes importantes de cette contrée occupées à la production de ces meubles spéciaux. A Florence, on y mêle des ornements en pierres dures, tandis qu’à Milan on emploie de préférence l’ivoire gravé; à Venise, on travaille les appliques en nacre de perle et en verre coloré et à Naples on fixe les incrustations de nacre sur un fond d’écaille.

L’artiste que l’on cite comme s’étant le premier distingué dans cet ordre de travaux est Bernardino di Porfirio de Loccio, que Vasari dit avoir sculpté une table octogone d’ébène et d’ivoire incrustée de jaspe. Vers la même époque (1574), Buontalenti delle Girandole, peintre, sculpteur et architecte, exécuta suivant Baldinucci, pour le grand-duc François de Médicis, un cabinet d’ébène offrant l’aspect d’un monument enrichi de colonnes de lapis, d’agate et d’autres pierres dures,

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entre lesquelles on voyait des miniatures représentant les plus belles dames de Florence et des termes de bronze ciselés par divers artistes. Le plus riche de ces stipi était certainement celui pour lequel Jean Bologne avait exécuté une suite de bas-reliefs en or, représentant les actions principales de ce même souverain. Le meuble n’existe plus, mais les bas-reliefs sont conservés dans le cabinet des gemmes à Florence.

Le musée de Gluny possède un très riche cabinet placé sur une table en écaille incrustée de nacre, supportée par des colonnes rondes, qui est attribué aux ateliers florentins. Le meuble lui-même est orné d’appliques en argent et en cuivre ciselé sur fond d’écaille, avec des pilastres en lapis lazuli, entre lesquelles sont disposés des panneaux de mosaïque. Il est à regretter que ce stipo, que l’on croit avoir appartenu à Marie de Gonzague, reine de Pologne, ait été en partie modernisé par l’adjonction de mosaïques grossières dans les premières années de ce siècle, lorsqu’il a été rapporté en France.

Il existe encore un assez grand nombre d’exemples de cette fabrication. Le palais Pitti en possède quelques-uns aux armes de la famille Médicis, qui sont d’une grande richesse. La collection du palais de San- Donato, vendue à Paris en 1870 et en partie formée à Florence, renfermait plusieurs pièces qui ont atteint un prix élevé, notamment un stipo en ébène et en lapis, orné de pilastres en pierres dures et de mosaïques, portant sur son couronnement l’écu des Médicis. Dans la même collection se voyait un mobilier composé d’une tnble en écaille incrustée de matières précieuses, dont

le dessus était orné d’un grand tableau en mosaïque représentant l’intérieur d’une ville. Cet ensemble, comprenant deux torchères et un grand miroir, peut être classé parmi les meilleures productions de l’art industriel de la Toscane. Les ateliers florentins ne se bornaient pas à la sculpture des cabinets, ils savaient appliquer la mosaïque en pierres dures, qu’ils avaient amenée à un très haut degré de perfection, à toutes les branches de l’ameublement, et ils élaboraient sans relâche diverses formes de pendules, de sièges et de coffrets revêtues de ces riches ornements. La manufacture royale de Florence produisit, pendant plusieurs siècles, des tables en mosaïque de pierres dures, dont les plus belles sont restées à Florence, mais dont on rencontre cependant des spécimens dans les palais étrangers, où ils ont été envoyés à titre de présents par les souverains de la Toscane. Cette fabrication n’est pas éteinte, mais les mosaïstes actuels, réduits à leurs seules forces, ne travaillent guère que pour l’étranger et n’entreprennent plus de ces grandes pièces qui exigeaient pendant de longues années le concours de plusieurs ouvriers. Le goût de la décoration en pierres dures est général à toute l’Italie, et dans les principales églises on voit des retables et des autels enrichis de colonnes et de pilastres tirés de matières précieuses, que les grandes familles et les patriciens ont fait établir, pour conserver par des donations fastueuses le souvenir des dignités dont ils étaient titulaires.

Bien que possédant des ateliers importants de mosaïque, entre autres celui du Vatican, d’où sont sorties les merveilleuses copies des chefs-d’œuvre de l’école

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romaine qui sont placés sur les autels de la basilique de Saint-Pierre, l’industrie romaine ne songea pas à tirer parti de cette branche artistique, pour développer la richesse somptuaire des palais de la Ville éternelle. Le caractère, de cette décoration musive réclame comme accompagnement les lignes d’un ensemble architectural. La seule application à l’ameublement dont elle paraisse susceptible est celle des tables de marbre, qui rappellent dans les galeries de Rome les magnificences de l’époque impériale.

A Naples semble avoir dominé le goût des incrustations de nacre et d’ivoire sur un fond d’ébène. Le comte Bertone avait envoyé à l’exposition rétrospective de Turin, en 1 880, un grand stipo d’ébène incrusté d’ivoire, sur le panneau principal duquel est placé le plan de la ville au temps de Philippe III, avec les portraits des divers rois des deux dynasties angevine et aragonaise. Les nombreux tiroirs de ce cabinet offrent les vues des principales villes de l’Europe, et au centre est le plan de la bataille de Lépante avec le portrait de don Juan d’Autriche. Une table, d’un riche travail de marqueterie d’ivoire et de nacre gravée, représentant la suite des monarques napolitains, fait partie de la collection de Mnie la baronne de Rothschild, au château de Boulogne. La sculpture sur bois n’était pas délaissée complètement dans cette ville, et le musée de Naples conserve une grande armoire de noyer provenant de la sacristie de San-Agostino degli Scalzi, dont les nombreux basreliefs, commencés en 1600, absorbèrent pendant un temps considérable le frère lai qui en fut l’auteur.

Moins riches quant à la matière, les cabinets qui

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proviennent du Milanais présentent des lignes plus harmonieuses et d’un goût plus sévère, dans leurs arabesques d’ivoire se détachant sur un fond d’ébène. Il a existé dans cette contrée une réunion d’ouvriers habiles dont les travaux particuliers ne sont pas connus. Parmi les œuvres de cette époque que les musées et les collections particulières possèdent en assez grand nombre, on peut citer un cabinet en bois de rose incrusté d’ébène et d’ivoire, dont la niche centrale est décorée d’une plaque d’ivoire gravé, représentant Ranuccio Farnèse duc de Parme, à cheval. Ce meuble a été vrai* semblablement exécuté vers i63o. Un autre grand cabi* net avec ornements gravés sur ivoire d’après les compositions de Callot, œuvre d’une très belle exécution, figure dans un des salons du palais Balbi, à Gènes.

M. Spitzer possède, dans sa riche collection, deux cabinets incrustés d’ivoire sur fond d’ébène, dont la disposition rappelle le style des monuments créés par l’architecte Palladio. Ces meubles importants sont ornés de colonnettes supportant des frontons et formant des portiques avec des plaques gravées représentant des sujets mythologiques.

Il serait facile d’étendre cette liste, en relevant les ouvrages que l’école de Milan a laissés dans les divers palais de la haute Italie. En même temps que ces marqueteurs, la sculpture sur bois comptait des adeptes habiles. L’un d’eux, Andrea Fantoni, qui vivait vers la fin du xvn0 siècle, a exécuté un prie-Dieu en bois de noyer enrichi de figures et de deux bas-reliefs représentant Daniel dans la fosse aux lions et la Déposition de la Croix, qui fait partie de la collection Poldi-Pezzoli

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à Milan. Un foligname italien, G.-B.Cicconale, en i65o, a laissé son nom sur une armoire à deux corps du musée d’Aix en Provence, en le faisant suivre du mémoire des travaux de serrurerie et de marqueterie occasionnés par la confection de ce meuble.

Sans pratiquer exclusivement la mosaïque en pierres dures comme à Florence, les ébénistes milanais savaient employer les appliques de matières précieuses pour la décoration de leurs meubles. Les luthiers et les fabricants d'instruments de musique de la Lombardie et de la Vénétie, si célèbres à l'époque delà Renaissance, ont accompli des chefs-d’œuvre en ce genre. On a pu voir, à l’exposition de l’Histoire du travail (1867), un virginal en bois de poirier sculpté et incrusté d’ébène, de lapis, de cornalines et de différentes pierres dures, portant l’inscription : Hannibalis de Roxis Mediolanensis mdlxxVii. Cette pièce remarquable a été acquise par le South-Kensington Muséum. On connaît d’autres instruments décorés de peintures sur fond d’or et d’appliques précieuses, mais ils ne peuvent lutter pour la richesse avec l’œuvre de Roxis.

Les cabinets d’origine vénitienne sont plus rares dans les collections. Il semble que la ville des Doges n’ait fait que servir de porte d’entrée à une industrie qui, sans s’arrêter dans les lagunes, s’est répandue dans les diverses contrées de la Lombardie, où l’art de la marqueterie et du travail dit «alla certosina» devint si florissant. On connait cependant quelques meubles de ce genre provenant de Venise. Dans le South-Kensington Muséum est un cabinet à abattant et à tiroir en bois de noyer sculpté et décoré d’arabesques, que l’on attribue

ao

à Jacopo da Canova, ébéniste qui vivait de i520 à i55o. Ce meuble présente des analogies de style avec les compositions architecturales de Jacopo Sansovino, au palais des Doges et à la libreria de San-Marco. Le musée de Cluny s’est enrichi récemment, à la vente San- Donato, d’un second cabinet de travail vénitien représentant une façade de palais avec une demi -coupole centrale et deux avant-corps sur les côtés. Les cinq étages de colonnes qui séparent les portiques sont plaqués de nacre et d’ivoire avec des arabesques dorées et des médaillons renfermant des figurines ; sur le couronnement est une galerie à jour en cuivre ciselé, ornée de vases et de statuettes.

Plusieurs peintres vénitiens ont employé leurs pinceaux à l’ornementation de cabinets-armoires, dont le style vulgaire et l’exécution sommaire trahissent une imitation étrangère. C’est, en effet, du Nord qu’était venue la mode des meubles revêtus de peintures sur cuivre et sur marbre encastrées dans des monuments en raccourci, où tous les ordres de l’architecture sont réunis. Les artistes de la décadence adoptèrent avec empressement cette dégénérescence des principes vrais de la décoration, et Rome, Florence, Naples, comptèrent de nombreux maîtres appliqués à cette tâche. Luca Giordano a produit en ce genre des œuvres qui se distinguent par une exécution brillante et facile; mais quelle distance les sépare de la simplicité grandiose des compositions de Dello et de Benozzo Gozzoli !

On ne connaîtrait pas l’ensemble de l’art décoratif italien, si l’on négligeait une série de meubles, étran-

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gers par leur matière à l’histoire du bois, mais auxquels leur richesse devait réserver une place importante dans les palais. Les villes de Milan et de Florence semblent avoir gardé le monopole de la production des cabinets en fer incrusté d’or et d’argent, qui sortaient des ateliers de leurs habiles damasquineurs. Dans la fabrication des ouvrages en fer repoussé, Milan se distingue en première ligne. C’est sans doute à l’un de ses armuriers, Filippo Negrolo, employé par François Ier et Charles-Quint, ou aux damasquineurs Figino, Piatti, Pellegimo et Ginelli, que l’on pourrait attribuer les deux grandes pièces ayant fait partie de la collection Soltykoff, où on les regardait comme un présent fait au duc de Savoie par l’un des ducs de Milan? Le premier est un grand miroir à pied en fer damasquiné d’or et d’argent, dont le musée de South- Kensington a fait l’heureuse acquisition. Cette toilette était accompagnée d’une table de travail identique, revêtue de plaques de lapis lazuli, dont la tablette était disposée pour former un échiquier. Le meuble repose sur trois montants terminés par des pieds d’homme en fer damasquiné; il a figuré depuis à la vente des collections du duc d’Flamilton. On voyait encore, chez le prince Soltykoff, un cabinet en fer damasquiné, dont la partie supérieure renfermait une horloge qui semblait avoir la même origine que les deux meubles précédents.

Les inventaires des anciennes collections désignent sous le nom d'ouvrages de Florence ces cabinets en fer forgé et damasquiné, dont les collections des amateurs parisiens sont assez richement pourvues. Ils étaient ori-

ginairement recouverts d’une plaque de fer, le plus souvent disparue; à l’intérieur est disposée une suite de petits tiroirs enrichis d’arabesques et de figurines précieusement ciselées. M. Basilewski et M. Spitzer possèdent des spécimens importants de cet art qui, longtemps délaissé, paraît disposé à renaître. Le musée de Cluny montre une bordure de miroir sur les côtés de laquelle se trouvent deux figures et des ornements travaillés au repoussé sur un fond de paysage dont les détails sont indiqués parles traits de la damasquine. Le plus célèbre ferronnier qu’ait enregistré l’histoire de l’art florentin, Caprara, le maestro auquel on doit les ornements en fer forgé qui décorent le cortile du palais Strozzi, avait exécuté une grande cassette décorée de dix-sept panneaux revêtus d’arabesques et séparés par des figures de dauphins en ronde-bosse portant un écu armorié, le tout en fer forgé et ciselé, à laquelle le prince Soltykoff avait donné entrée dans sa collection. L’ordre chronologique aurait dû faire citer en première ligne la précieuse cassette géographique de la galerie Trivulzi de Milan, signée par l’azziministe Paolo, ne fût-ce que pour constater l’introduction en Italie d’un art pratiqué à la lois à Damas et en Perse,

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