JEAN-HENRI RIESENER
En suivant rigoureusement l’ordre chronologique, nous eussions fait figurer Jean-Henri Riesener parmi les ébénistes du temps de Louis XV, mais ses travaux principaux datant du règne suivant, on ne saurait priver
cette dernière période de l’un de ses plus beaux fleurons artistiques. Riesener, dont la vie est maintenant connue dans ses points les plus importants, était né en 1735, à Gladbach, près de Cologne; il vint jeune à Paris et
FIG. 59. MEUBLE d’apPOI ORNE DE MARQUETERIE
ET DE BRONZES CISELES; FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV. (Palais de Fontainebleau.)
entra dans l’atelier d’Oëben, où son talent se forma en prenant part aux grands ouvrages commandés par la Cour. V ers 1 665 , Oëben mourait et Riesener était appelé à diriger la maison de la cour de l’Arsenal, en qualité de premier garçon. Deux ans après; âgé de trente-deux ans.
il épousait la veuve de son patron, et l’année suivante (1768), il se faisait recevoir maître menuisier-ébéniste. Le contrat de mariage de Riesener et de Marguerite van der Cruse est conservé par la veuve du peintre Riesener, petit-fils de l’ébéniste, et sa publication a fourni des documents très précieux sur la fortune de la veuve d’Oëben et sur les travaux qui étaient en cours d’exécution dans son atelier. En 1776,. Marguerite van der Cruse mourut, et six ans après, Riesener épousait Anne Grezel, fille d’un bourgeois de Paris. Cette union fut moins heureuse que la première, et les deux époux divorcèrent dès que la nouvelle législation le leur permit. Lors de son premier mariage, Riesener n’avait encore aucune fortune ; dix ans après, en épousant Anne Grezel, il déclara, dans son contrat de mariage, qu’il possédait, tant en deniers comptants qu’en ce qui lui était dû par Sa Majesté, la famille royale et divers particuliers de Paris, la somme de 504,571 livres, sans compter les marchandises terminées dans ses magasins, ses modèles de bronze, ses bijoux et ses effets personnels, et enfin plusieurs rentes viagères importantes. C’était une fortune d’environ un million gagnée en dix années, et qui représenterait aujourd’hui une valeur bien plus considérable. Il avait obtenu, comme son prédécesseur, le titre d’ébéniste du Roi. Quand la Révolution éclata, l’industrie de Riesener était en pleine activité et deux de ses plus beaux meubles, un secrétaire et une commode qui ont fait partie des collections du duc d’Hamilton, portent les dates de 1790 et 1791 inscrites dans leur marqueterie. Une marque apposée par le garde-meubJe de la Reine constate qu’ils avaient été
commandés pour rameublement de la nouvelle résidence de Saint-Cloud. Lors de la vente des richesses des
châteaux royaux, Riesener, regrettant de voir aliéner à vil prix les pièces qu’il avait terminées, en racheta quel-
FIG. 6o. BUREAU PLAT EN MARQUETERIE, PAR RIESENER. ( Palais de I rianon,
ques-unes; il fut aidé dans cette opération par Charles Delacroix, mari de la fille de Marguerite van der Cruse et d’Oëben, qui dirigeait la vente faite à Versailles. Le procès-verbal d’adjudication porte souvent le nom de l’ébéniste comme acquéreur. Mais les temps meilleurs 11’arrivaient pas, et Riesener se décida à revendre ces meubles qu’il ne pouvait plus garder. Il fit imprimer, en date du 11 pluviôse, an II, l’annonce d’une vente de beaux meubles de la fabrique de Riesener, ébéniste à l’Arsenal, dont une grande partie provenant des cabinets intérieurs de Versailles et de Trianon, et visibles chez lui. Cette opération ne dut pas obtenir un grand succès, et bientôt Riesener quitta l’Arsenal, où il n’était qu'en survivance de la concession royale faite à Qëben. Ses dernières années furent attristées par ses démêlés avec sa seconde femme, et il était presque sans fortune quand il mourut, le 6 janvier 1806, à soixante et onze ans, dans l’enclos des Jacobins, laissant un fils, né de son premier mariage, qui prit rang parmi les bons peintres de portraits de notre école.
Riesener est incontestablement le premier des ébénistes qui vivaient sous le règne de Louis XVI. On ne saurait rencontrer de faute de goût dans aucun de ses meubles, dont les lignes, toujours étudiées, sont complétées par des sujets en marqueterie d’une très grande finesse et par des bronzes de la délicatesse la plus achevée. Il était doué d’un véritable génie créateur et les principes du dessin lui étaient certainement familiers. Un portrait peint par Vestier, qui appartient à Mm3 Riesener, le représente accoudé sur une table conservée actuellement à Compiègne, et tenant le crayon qui lui
servait à tracer ses œuvres. On ne saurait luî reprocher, vers la fin de sa carrière, qu’un penchant pour les formes grêles et trop étudiées; mais, à ce moment
même, cette légère tendance est rachetée par Foriginalité et l’admirable composition de ses bronzes-. En prenant la direction de l’atelier d’Oëben, il y
trouvait en cours d’exécution plusieurs meubles, et notamment un grand bureau commandé par le Roi, auquel il mit la dernière main. Ce chef-d’œuvre, conservé au Musée du Louvre, appartient plus au style de Louis XV qu’à celui de son successeur, et nous savons que sa conception primidve est due à Oëben. Il est en
AVEC APPLI Q.U ES DE BRONZE CISELE, PAR RIESENER. (Musée du Mobilier national.)
forme de secrétaire, — on appelait ainsi les bureaux à cylindre1, — et orné sur toutes ses faces de tableaux en marqueterie représentant les attributs royaux, des bouquets de fleurs, la poésie dramatique et la poésie lyrique
i. Le prince de Kaunitz, ambassadeur de Marie-Thérèse en France, passe pour être l’inventeur du bureau à cylindre. On voit souvent ces meubles désignés sous le nom de bureau à la Kaunitz, dans les auteurs du xvme siècle.
symbolisant deux des quatre éléments : le Feu et l’Air, avec les attributs de la marine et de la guerre. De chaque côté du cylindre sont disposées deux figures de bronze doré, Apollon et Calliope, tenant des girandoles à deux branches. Sur la caisse s’applique un basrelief en cuivre doré, dans lequel sept enfants caractérisent les arts de Minerve; au-dessus se voit une pendule soutenue par un groupe d’enfants représentant les arts. Le long des faces latérales, dans des médaillons entourés de rubans, deux bas-reliefs de porcelaine remplacent les chiffres du Roi. L’artiste a inscrit sa signature dans le champ de la marqueterie ombrée qui revêt le côté gauche du meuble; elle est ainsi conçue : « Riesener fa, 1769, à l’Arsenal de Paris ». On avait attribué pendant longtemps les superbes bronzes qui décorent ce bureau à Philippe Caffieri, lorsque le contrat de mariage de Riesener, appartenant à sa descendante et publié par M. Séné1, est venu apprendre qu’ils étaient du modeleur Duplessis et de Winant, et qu’ils avaient été fondus et ciselés par Hervieux. Cette découverte ne pouvait manquer d’attirer l’attention des amateurs sur ces artistes déjà connus par d’autres œuvres, mais qu’on ne croyait pas capables de s’élever jusqu’à la production de bronzes dont on faisait honneur à l’un dj nos plus grands ciseleurs.
Sir Richard Wallace possède un meuble presque semblable à celui du Louvre, dont l’existence a contribué à obscurcir l’origine du grand chef-d’œuvre artistique de Riesener. Ce bureau est de dimensions à