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CHAPITRE Y

Les événements politiques qui remplirent la fin du xvnr siècle portèrent un coup terrible à notre industrie artistique. La France, envahie par l’étranger, en proie à la guerre civile, vit se tarir toutes les ressources du revenu public et privé. Les ateliers où s’étaient élaborées les œuvres que nous nous efforçons aujourd’hui de recueillir dans nos musées fermèrent leurs portes. Les ouvriers et les artistes, tombés dans la misère, durent chercher fortune à l’étranger, ou s’enrôler dans les bataillons envoyés à la frontière et en Vendée. Ces dures extrémités étaient moins la faute des hommes que la conséquence de la situation critique où se trouvait alors notre pays. Pour porter des fruits arrivés à maturité, la culture de l’art réclame avant tout une période de calme et les esprits trop enfiévrés ne pouvaient s’intéresser à des questions d’ordre exclusivement pacifique. Il est juste cependant de reconnaître que, par une suite de nombreux décrets, la Convention témoigna qu’elle se préoccupait du soin de sauvegarder nos anciens

monuments et les objets rares qui pouvaient prendre place dans le Muséum central ou dans nos bibliothèques. Malheureusement, ses ordres furent mal interprétés, et plus souvent encore, enfreints par des pouvoirs locaux, entraînés par un excès de zèle contre tout ce qui provenait de l’ancien gouvernement. Les pièces les plus rares, les chefs-d’œuvre accumulés depuis plusieurs siècles dans les palais et dans les églises furent estimés au prix de la matière première qu’ils représentaient et jetés au creuset pour y produire des sommes insignifiantes. Le mobilier des anciens châteaux royaux fut mis à l’encan, et l’on voit dans les procès-verbaux que ces différentes ventes durent être interrompues souvent, faute d’acheteurs. Les porcelaines et les meubles les plus précieux avaient été exceptés de cette aliénation et divisés en deux séries. La première avait été réservée pour nos collections nationales, et la seconde était, destinée à servir d’échange avec l’étranger pour se procurer les armes et les approvisionnements dont le pays avait un besoin absolu. Il est inutile d’ajouter que ces négociations, difficiles à contrôler et dirigées souvent par des mains infidèles, nous privèrent, sans profit pour la caisse publique, de trésors artistiques que les nations voisines surent acquérir à vil prix. Et cependant on est rempli d’admiration en pensant qu’au milieu des bouleversements politiques, de la misère publique et sous le coup de l’invasion étrangère, le Muséum central des arts, dont la royauté poursuivait la réalisation depuis vingt-cinq ans, ouvrait ses portes le 8 novembre 1793, tandis que Lenoir formait le Musée des monuments français et qu’on organisait le Musée d’artille-

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rie, le Conservatoire des arts et métiers et la plupart de nos établissements scientifiques et littéraires.

Les conséquences de la Révolution furent moins fatales à l’industrie française que le dédain irréfléchi dans lequel tombèrent toutes les productions de notre ancien art national. Une société nouvelle venait de surgir, enthousiaste de tout ce qui rappelait les républiques de la Grèce et de l’Italie, et voulant faire revivre, sous notre climat, les habitudes et les costumes de ces contrées méridionales. Le représentant le plus autorisé de ces doctrines fut le peintre Louis David, qui s’efforçait de transporter sur ses toiles les statues des dieux et des héros de l’histoire romaine. Epris du grand art et recherchant la beauté absolue, il repoussait les grâces' naturelles comme une concession humiliante faite à la banalité de l’ancienne école. 11 y avait pourtant chez David un grand peintre, dont les beaux portraits et les scènes empruntées à la vie réelle comptent parmi les meilleures œuvres de l’école française, tandis que ses compositions héroïques ont parfois une apparence un peu théâtrale. Mais la mode l’exigeait, et le retour à l’antique que nous avons constaté dans les charmantes œuvres des dernières années de Louis XVI était arrivé à l’exagération la plus complète, Il fallait aux tribuns et aux membres des assemblées nationales, drapés dans leurs toges, ainsi qu’aux jeunes femmes vêtues de tuniques transparentes, un mobilier soi-disant athénien, reproduisant les bas-reliefs et les ornements des marbres antiques. Bientôt même, après la campagne d’Egypte, on y joignit des imitations de pyramides et d’obélisques que l’on accommodait plus ou moins heureusement aux

divers besoins de Puisage domestique. Cette recherche de fausse simplicité témoignait d’une déviation complète du goût, qui imposait à une matière légère, comme le bois, des profils et des ornements destinés à être taillés dans le marbre ou dans des pierres dures. Notre industrie, qui vivait précisément de grâce et de charme, subit cruellement le contre-coup funeste de cette réforme radicale. On abandonna, comme entachés de mauvais goût, lesdécorations intérieures des appartements, les meubles ornés de mosaïques et de marqueterie, garnis de fines ciselures, et les délicates productions céramiques, dont on ne comprenait plus l’esprit, pour adopter des formes et des modèles qui nous paraissent aujourd’hui d’une monotonie désespérante. De ce jour date la séparation complète entre le grand art et l’industrie, que ne connaissaient pas nos devanciers, et nos ouvriers, n’étant plus soutenus par les maîtres, tombèrent dans la pratique absolue du métier.

Lorsque le nouvel État politique fut définitivement consolidé et que l’on songea à remeubler les palais, on aurait pu, en rassemblant les vestiges du passé, essayer de faire revivre notre ancienne industrie artistique, mais le nouveau souverain ne le permit pas; il était fils de la Révolution et tenait à s’entourer de tout ce qui lui rappelait ses campagnes d’Égypte et d’Italie. L’architecte Percier fit, par son ordre, une immense quantité de dessins pour la décoration des demeures impériales, qui dénotent une imagination facile, mais poursuivie par le souvenir des formes antiques. A ce moment, nombre d’artistes de l’ancienne école vivaient encore, et il eût été possible de rouvrir quelques-uns des ateliers

qui avaient élaboré les ameublements de Trianon et de Saint-Cloud, dont les débris auraient été recueillis à peu de frais; o-n eût pu arracher Gouthière à la misère; tirer Riesener de l’inaction où se consumèrent ses dernières années. Il n’en fut rien, et l’on employa des sommes énormes à commander des meubles de style bizarre et des copies maladroites de l’antiquité, en même temps qu’on négligeait ou que l’on détruisait les spécimens les plus rares de l’ancien mobilier, que la Convention avait fait réserver pour nos musées. Ce fut le commencement d’une décadence, qui alla en s’accentuant sous la Restauration et pendant le règne de Louis-Philippe, à mesure que disparaissaient successivement les derniers survivants des anciennes traditions de l’ébénisterie. La production industrielle, avec ses placages à bon marché, envahit toutes les branches de l’ameublement, et les efforts que l’on a tentés depuis près de vingt ans, à l’instigation de l’Union centrale des arts décoratifs, pour provoquer une nouvelle Renaissance, n’ont pas encore remédié à toutes les fatales conséquences de cet abandon des principes dont on doit s’inspirer dans la décoration. Ce fut en même temps une source considérable de revenus tarie pour la France, par suite de la suppression des travaux de ciselure, de marqueterie et d’incrustations, qui étaient abandonnés par le goût public.

Il ne reste qu'un petit nombre d’ouvrages datant de l’époque révolutionnaire. La simplicité mobilière étant alors à l’ordre du jour, les ébénistes n’eurent guère l’occasion d’exécuter des travaux susceptibles de mettre leur talent en évidence. Par suite de la courte durée de ce

régime, promptement remplacé par le Consulat et l’Empire, il est préférable de réunir dans le même chapitre l’étude de l’ameublement depuis la chute de la royauté jusqu’à l’année 1 8 1 5 . Le nom qui surgit tout d’abord et qui semble résumer tout l’art de cette époque est celui de la maison Jacob, dont le fondateur Georges s’était distingué sous le règne de Louis XVI, dans la sculpture des meubles de bois doré. Georges Jacob paraît avoir cessé d’exister vers 1789, et il laissa son ate* lier de la rue Meslée à ses deux fils

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