CHAPITRE II
Les gravures d’Abraham Bosse sont le meilleur guide que l’on puisse suivre, pour connaître Pétât de la société civile sous le règne de Louis XIII. Dans ses nombreuses compositions, on retrouve tous les détails de Pintérieur des habitations de la noblesse et de la bourgeoisie. C’est une source inépuisable pour tout ce qui concerne l’étude des costumes et de l’ameublement, à cette période de notre histoire. L’impression générale qui se dégage de l’œuvre de ce graveur, si Français cependant, est que toute la partie décorative porte le caractère flamand. La France avait à ce moment abdiqué son originalité, qu’elle ne devait plus retrouver que sous Simon Vouet et ses élèves, auxquels l’Italie avait appris un style plus souple et plus élégant. Il faut toutefois reconnaître que, si la forme générale des meubles et la disposition des appartements rappellent celles des pays du Nord, l’exécution des ouvriers français a su alléger, dans une certaine mesure, ce que le compositeur flamand avait indiqué par des traits trop accentués.
Le mobilier, au temps de Louis XIII, était assez sommaire; il en reste un nombre considérable de pièces qui permettent de l’apprécier sous tous ses aspects. Après les cabinets, dont la revue a été faite dans le précédent chapitre, viennent des tables et des sièges supportés par des colonnes torses ou des balustres, des miroirs à bordure carrée ou octogone, dont Pusage commençait à se répandre, et enfin des lits à châssis recouverts de draperies. C’est le moment où s’introduit dans les hôtels seigneuriaux la mode des alcôves, se prêtant par leur double ruelle aux conversations mondaines qui eurent tant d’influence sur l’histoire littéraire du xvue siècle. Le lit tendit alors à devenir la pièce principale de l’ameublement, de même que la ruelle de la chambre à coucher était la salle de réception officielle. Cette habitude, imposée par le raffinement des précieuses de l’hôtel de Rambouillet, ne survécut pas au delà du règne de Louis XIV. Les musées et les collections particulières comptent un si grand nombre de fauteuils recouverts de tapisserie ou de cuir doré, de guéridons et de tables datant de cette époque, qu’il serait impossible d’en entreprendre la description. A part le plus ou moins de soin qui a présidé à leur confection, ils semblent exécutés sur le même modèle. Les lits sont également faciles à rencontrer, et le musée de Cluny en possède qui proviennent du château d’Effiat, en Auvergne, dont les riches courtines sont en velours frappé; on en voit aussi dans d’autres- châteaux. Les draperies jouaient, à ce moment, un rôle important dans l’ameublement, et les tableaux, ainsi que les gravures historiques, représentent presque
FIG. IO. ■ — ■ Il T PROVENANT DU CHATEAU D’EFFIAT XVIIe SIÈCLE.
(Musée de l’hôtel de Cluny.)
tous des tables et des lits couverts d’étoffes dont les plis retombent jusqu’à terre.
Les palais des cardinaux de Richelieu et Mazarin, renfermaient, comme nous l’avons vu, de nombreux cabinets d’ébène enrichis de matières précieuses, dont nous avons cité quelques-unes des pièces principales. Si l’on a conservé le nom de quelques ébénistes travaillant pour la cour du souverain, on manque de renseignements sur ceux qui avaient exécuté l’ameublement des demeures de ces ministres plus fastueux que leurs maîtres. C’étaient vraisemblablement les mêmes artistes, et le luxe intérieur consistant principalement en œuvres d’orfèvrerie et en tentures de tapisserie et d’étoffes précieuses, l’ébénisterie n’avait eu à donner qu'un concours relativement restreint. On est mieux renseigné, par suite des recherches de M. Bonnaffé1, sur quelques-uns des travaux artistiques commandés par Nicolas Fouquet, surintendant des finances. Passionné pour les arts et amoureux de la gloire, Fouquet apporta dans ses commandes un esprit d’ensemble inconnu à ses deux prédécesseurs, qui recherchaient principalement les objets précieux. Il aimait à s’entourer des meilleurs écrivains et il confia la décoration de son château de Vaux aux artistes les plus renommés de son temps. C’étaient : l’architecte Louis Levau ; les sculpteurs Michel Anguier, Nicolas Legendre, Thibaut Poissan, Puget, Lepaultre; les peintres Lebrun, Poussin, Lallemand et Baudrin Yvart; ce dernier, attaché spécialement à la manufacture de tapis-
i. Voy. Edm. Bonnaffé. Le Surintendant Fouquet. Paris, 1882.
sérié fondée à Maincy et dirigée par Louis Blasnard. Le menuisier Jacques Prou semble s’être attaché surtout à l’exécution des lambris sculptés. La liste se termine par les noms de Le Nôtre et de La Quintinie. Toutes les richesses appartenant à Fouquet ont été dispersées, à l’exception de celles que le roi se réserva lors de la disgrâce du ministre. Nous pensons retrouver une pièce de cet ameublement dans un guéridon soutenu par quatre gaines à figures d’enfant, dont la tablette circulaire, entourée de cuivre, est taillée dans un bloc de porphyre rouge qui, après avoir figuré dans l’ancien garde-meuble royal, est aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Dans le Livre commode des adresses, Pradel cite l’ébéniste Lefebvre, fils de Claude Lefebvre, dit Saint-Claude, qui avait travaillé au château de Vaux. Un autre ébéniste, Antonin Lebrun, eut en 1676 un fils dont A.-C. Boulle fut parrain.
L’une des causes de la rigueur déployée par le jeune monarque contre son surintendant des finances était le désir de s’affranchir d’une tutelle gênante et d’établir sa toute-puissance personnelle. Ce résultat obtenu par la disparition d’un ministre qui avait été mêlé aux événements de la Fronde et que des relations étroites unissaient à Mazarin, Louis XIV résolut de mettre à profit les établissements artistiques de Nicolas Fouquet et de les faire concourir à l’éclat de son règne. Sur les conseils de Colbert, il acheta à Paris, dans le quartier Saint-Marceau, l’hôtel des frères Gobelin, teinturiers en écarlate, pour y fonder la manufacture royale des tapisseries. Cet établissement fut placé sous la direction du peintre Charles Lebrun, dont les appointements
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s’élevèrent à 12,000 livres. Tout l’atelier de Maincyÿfut transporté et y termina les morceaux en cours d’exécution. Comme on le voit, l’établissement des Gobelins ne fut que le développement de la création artistique du surintendant. On y réunit les différentes fabriques qui travaillaient sans direction générale, dans les galeries du Louvre et sur divers points de la capitale. La maison des Gobelins ne se borna pas à la tapisserie; c’était en même temps, et ce dernier titre doit nous intéresser particulièrement, la manufacture de l’ameublement des maisons royales. Des logements y furent accordés à Domenico Cucci, à Philippe Caffieri, à Ferdinapd et Horace Migliarini, à Branchi et à Louis Giacetti, qui tous avaient été appelés à Paris par Mazarin. Ils y exécutèrent des meubles que les brodeurs Philbert Balland et Simon Fayette décoraient de sujets composés par les peintres Bailly et Bonnemer. Un autre atelier était réservé aux orfèvres qui ciselaient, pour les grands appartements de Versailles, ces magni. fiques pièces d’argenterie disparues plus tard dans le creuset de la Monnaie.
§ Ier. — ANDRÉ-CHARLES BOULLE
Quelques artistes étaient restés aux galeries du Louvre. C’est là qu’habitait André-Charles Boulle1, le plus célèbre des ébénistes du règne de Louis XIV, et là
i. Voy. Pierre et André-Charles Boulle ( Archives de VArt français, t. IV); et Charles Asselineau, André Boulle, ébéniste de Louis XIV.
aussi, croit-on, qu’il était né, le 1 1 novembre 1642. On ignore le degré de parenté qui l’unissait à Pierre Boulle, dont nous avons cité le brevet de logement dans le palais. Il est vraisemblable que ce dernier était oncle de Jean Boulle, marchand ébéniste, mort en 1680 aux galeries du Louvre, et père d’André-Charles. Les actes d’état civil de cette longue suite d’ébénistes ont été relevés par M. Ch. Read, dans les registres baptismaux de l’église réformée de Charenton, à laquelle appartenait la famille Boulle, sans éclaircir définitivement la question . Les premiers travaux d’André-Charles ont sans doute été confondus avec ceux qui furent exécutés dans l’atelier de son père, et on ne connaît rien de sa vie avant l’année 1672, où lui fut accordé le brevet du logement vacant par la mort de Jean Macé, en raison de l’expérience qu’il s’était acquise comme ébéniste, faiseur de marqueterie, doreur et ciseleur. Un second brevet, daté de 1679, ajouta à cette concession le demi-logement occupé antérieurement par le fourbisseur Guillaume Petit, afin de lui permettre d’achever les ouvrages exécutés pour le service de Sa Majesté. Boulle reçut en outre le titre de premier ébéniste de la maison royale, par un brevet dans lequel il est qualifié d’architecte, de graveur et sculpteur. Le père Orlandi, dont Y Abecedario pittorico renferme des renseignements si précieux sur la biographie des artistes, ajoute que Boulle était à la fois architecte, peintre, sculpteur en mosaïque, artisan ébéniste, dessinateur de chiffres et maître ordinaire des sceaux du roi. Ces diverses aptitudes sont moins contradictoires qu’on ne le supposerait tout d’abord, si l’on considère que Boulle fut
un artiste dans le sens absolu du mot, et qu’aucune branche de l’art ne lui était étrangère. On ne saurait, sans amoindrir sa personnalité, renfermer son talent dans un atelier d’ébéniste, où il se serait trouvé trop à l’étroit. Il avait puisé les éléments de son éducation au Louvre, dans la fréquentation des pensionnaires royaux, peintres, orfèvres, émailleurs et sculpteurs, alliés ou amis de sa famille, et il reste de lui de nombreux travaux de sculpture et de gravure sur cuivre. C’est à ces titres qu’il faisait partie de l’Académie de Saint-Luc, si attachée à ses privilèges de maîtrise. M. Laurent possède un curieux panneau incrusté qui fut peut-être le morceau de réception de l’artiste dans cette corporation, dont le médaillon central est occupé par le portrait, gravé sur cuivre et sur nacre de perle, d’un marqueteur tenant à la main un compas et placé dans son atelier, où l’on voit plusieurs cabinets. Les armoiries de l’Académie de Saint-Luc sont inscrites dans les arabesques de l’encadrement, au-dessous de la figure, dont tous les accessoires semblent empruntés aux occupations variées de l’ébéniste de Louis XIV.
Les comptes de dépenses des Bâtiments royaux mentionnent fréquemment le nom de Boulle, à partir de l’année 1673. Outre les gages mensuels qui lui sont attribués comme ébéniste du roi, il y est porté, en 1673 et 1675, comme travaillant à une estrade en bois de rapport pour la petite chambre de la reine. Il toucha, en 1681, une somme de 8,000 livres pour un cabinet d’orgues de bois de rapport, avec des ornements de bronze doré, placé dans le château. On ne trouve malheureusement pas dans les registres de la surinten-