SCENE XYI
Les Mêmes, Le Marquis, arrivant par le fond.
Le Marquis, sans voir sa femme. La nuit commence à venir... je me suis glissé comme un cliat. (Apercevant la Marquise.) Ah ! diable ! ma femme !..
La Marquise, d'un air agréable. C'est vous, Marquis ? je ne m'attendais pas...
. Le Marquis, souriant d'un air forcé et balbutiant. Ni moi non plus, je ne m'attendais pas... c'est à-dire, si fait... je venais pour ce bail...
La Marquise, appuyant. Et moi, pour lui proposer un parti ! mais elle refuse... elle a d'autres idées !
Le Marquis, avec joie. D'autres idées ! (A part.) Elle a lu ma lettre ! très bien !...
La Marquise, l'observant. Mais cela ne m'empêchera pas de la protéger.
Denise, à la Marquise. Votre bonté m'encourage, Madame, et j'allais vous prier d'obtenir le congé de mon neveu qui s'est engagé, comme un fou, dans le régiment de M. le Marquis.
La Marquise, regardant le Marquis. C'est facile, je pense.
Le Marquis. Hum ! non, diable ! c'est grave ! le service du Roi !
La Marquise. Ah ! pour un pauvre petite veuve !...
Le Marquis. Oui, une veuve... ça mérite ! (Bas à Denise.) Nous en causerons ! (Haut.) Mon Dieu ! pourvu que le service du Roi ne souffre pas...
La Marquise, à part. Le traître !... J'ai une envie de le souffleter !...
Le Marquis, à part. Si je pouvais me débarrasser de ma femme... (Haut.) A propos, Marquise, Sa Majesté se plaint qu'on ne vous voit jamais... vous avez tort. Il faut soigner son crédit...
La Marquise, négligemment. Est-ce qu'il y a réception, ce soir ?
Le Marquis, avec empressement. Dans les petits appartemens... vous devriez y faire un tour.
La Marquise, finement. Vous me le conseillez ?
Le Marquis. D'autant que vous passeriez une triste soirée au château., je pars à l'instant pour Versailles. (Reo-ardant Denise.) Une mission secrète.
La Marquise, à part. Il me prépare quelqu'infamie î... (Haut.) Eh bien ! je me sacrifierai, j'irai faire ma cour uu moment.
Le Marquis, vivement. Je vais vous y conduire. (Bas k Denise.) Dès que tu seras seule, étains cette lumière !
Denise, sortant de sa rêverie. Hein ? Monsieur ?
Le Marquis, bas. Ce sera signe que je puis monter.
Denise, bas. Je vous le défends, par exemple !
Le Marquis, bas. C'est bien... c'est convenu.
La Marquise, élevant la voix et attendant sa main. Marquis ?
Le Marquis. Voilà, chère amie. (A part.) Et ma femme qui ne se doute de rien !... Je suis un abominable coquin !
ENSEMBLE
Air des Deux Maîtresses.
Le Marquis et La Marquise, à part.
Pour moi, quelle douce espérance !
Tout vient seconder mon projet,
J'obtiens enfin la préférence.
Et du plaisir de la vengeance,
Son petit cœur) , .
T..., }- bat en vengeance.
Deja mon cœur j °
Denise, à part, tristement.
Hélas ! je n'ai plus d'espérance.
Le sort a détruit mon projet, Ah ! qu'il ignore ma souffrance, Et gardons bien un tel secret !
La Marquise, au ]\Iarquis.
Me quitter!
Le Marquis.
Quel cruel martyre !
Mais s'immoler est une loi, Surtout lorsque l'on peut se dire :
(En regardant Denise.) C'est pour le service du Roi.
(Il fait un petit signe familier à Denise ; pendant ce temps, la Marquise le menace du doigt ; il se retourne en lui offrant la main, elle lui sourit.)
REPRISE DE l'ensemble.
Le Marquis, La Marquise, à part.
Pour moi, utc.
Denise, à part.
Hélas ! je n'ai plus, etc.
(Pendant que le Marquis et la Marquise sortent par le fond, Denise, absorbée dans sa rêverie, est tombée assise près de la table à droit.)