SCÈNE IL
Guillaume, La Marquise.
La Marquise^ en dehors. Une échelle ! pas d'escalier... Ah ! l'horreur !
(3^Mj7/a«m^, au fond. Tenez- vous à la rampe... La corde a puits, mame la Marquise !
La Marquise. Fermez les yeux, Almanzor. (Paraissant et regardant.) Voilà donc ce qu'on appelle un moulin ! C'est joli ! Moi, qui me figurais des bergers en bas de soie, et des meunières en souliers roses!... (Parlant au fond.) Ne montez pas, Almanzor ! c'est mon nègre.
Guillaume, vivement. Ah ! oui, qu'il ne monte pas ! la farine, ce pauvre petit... ça pourrait le salir. (Bousculant les meubles pour avancer un fauteuil.) Marne la Marquise. . .
La Marquise. Pouah!...
Guillaume, à part. Queu paire d'yeux ! . . . comme les boucles à facettes de M. le curé.
La Marquise, respirant un flacon et s'asseyant à gauche. La meimière n'y est donc pas ?
Guillaume, troublé et barbouillant. Non, non, mame la Marquise... elle est allée au marché de Gonesse... vendre not' bourriquet qu'est poussif. . . sous vot' respect ; mais, si elle avait su... certainement... elle vous aurait donné la préférence. Du reste... me v'ià, moi... Guillaume Landormi... l'neveu du moulin.
La Marquise, riant. Le neveu du moulin !... Non, j'attendrai; j'ai une grave négociation... je ne suis pas fichée, d'ailleurs, de voir enfin cette merveille!... car, à Versailles, à Saint-Germain, dans tous nos salons, il n'est bruit que de la piquante meunière du moulin de Marly. Air: — Vaudeville de V Apothicaire.
C'est une grâce, une fraîcheur ; Chacun la vante et la courtise ; Jeune ou vieux, plus d'un grand seigneur Soupir en secret pour Denise !
A ses pieds, tous, assurément, Mettraient leur cœur et leur fortune. .
Enfin, ils en perdraient vraiment La tête. . s'ils en avaient une.
(Rajustant sa collerette.)
Et est-elle réellement aussi jolie qu'on le dit ?
Guillaume. Ah ! dam, je sais pas, moi.
La Marquise. C'est juste. (A part.) Des lourdauds de cette espèce, ça ne peut pas s'y connaître. (Haut.) Mais, puis tu es son neveu, elle doit être déjà d'un âge...
Guillaume. J'sais pas ; elle a trois mois d'plus qu'moi... qu'aura vingt ans à la Chandeleur.
La Marquise, riant. Ah ! très bien.
Guillaume, suivant son idée. Oui, parce que, voyezvous, manie la Marquise... je n'ai jamais eu ni père, ni
mère, moi !... Comme ils disent... je suis un enfant postiche.
La Marquise, riant toujours. Posthume.
Guillaume, de même. Oui... Pour alors, j'avais huit ans, quand grand-papa Landormi nous prit tous doux sur r^es ocnoux,... " Ma. i)etite Denise," qu'il dit à ma tante, •' v'ià ton neveu Guillaume, qu'est orphelin, qui n'a rien " au monde... toi, mon enfant, t'as du bien .. C'est au plus " riche k aider le plus jjauvre... promets-moi de ne pas l'a- " bandonncr." (Faisant une voix d'enfant.) " Oui, grand- *' papa," que dit ma tante, avec sa petite voix flûtée, et ses cheveux d'chérubin !... je la vois encore... "Oui, je l'a- " dopte, et j'vous promets de lui servir de mère."
La Marquise, touchée. Ah ! cette petite ! c'est gentil !
Guillaume. Et elle a tenu parole ! c'est elle qui m'a élevé. Elle me menait à l'école... nous trotinions tous deux ; elle me donnait des tapes et des tartines de raisinet, pour me former le cœur; et, quand elle est devenue veuve du défunt, qui tenait c' moulin de M. le Marquis, je l'ai pas quittée... j' suis resté son premier garçon... et faut voir comme ell' m' dorlotte, comme ell' m' mijote... des-z-hardes neuves tous les six mois, d' l'argent dans mes poches... en veux-tu, en voilà... Et des taloches à discrétion !... (S'attendrissant.) Pauvre chère tante ! c' n'est pas pour la chose... mais dire que j* peux pas... lui prouver à quel point... (Sanglottant.) Je vous demande bien pardon, Mame la Marquise... mais dès que je pense à ça... faut que j' pleure comme une bête !
La Marquise. Cela fait ton éloge, et je conçois qu'avec un neveu aussi dévoué, elle soit fort heureuse !
Guillaicmo, s'essuyant les yeux. Mais, du tout... elle ne l'est pas ! c'est ce qui me coupe le cœur en quatre ; depuis queuque temps surtout, elle a des lubies, des quintes.
Air : de Mazaniello.
Souvent elle éclate de rire, Et puis, elle pleure soudain..
EU' m' tarabuste, elle soupire..
Faut qu'elle ait quelque grand chagrin!.. Pourtant, c't' maisonette est neuve ; Elle a d' bonn's terr's, de beaux écus ; Enfin, à son âge, elle est veuve. .
Qu'est-c' qu'ell' peut donc désirer d' plus l Elle est riche, elle est jeune et veuve. Qu'est-ce qu'elle, etc.
La Marquîte. Précisément, le veuvage l'eniiuie ; mais j'ai lin moyen de la guérir.
Guillaume. Ah ! je vous en prie, marne la Marquise ! c'est que j' la vénère!... comme la propre auteur de mes jours. (Ecoutant.) Oh! la v'ià... je reconnais son pas!
(Il court au fond.)