BEAUMONT
L'enfant qui regardait cela portait dans ses veines le sang d'un soldat que les Allemands
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avaient fusillé. Il Fignorait. Pourtant des larmes jaillirent de ses yeux. M. de Malboise se hâta de l'emmener.
— ce N'es-tu pas un homme? » lui dit-il au premier tournant de la rue. a Un Français doit-il venir là pour pleurer? J'ai voulu voir... mais plutôt crever que de leur laisser surprendre une émotion sur ma figure! »
Dans le ton de la réprimande, il y avait tant de rage douloureuse que Michel en éprouva comme une espèce de rapprochement vers ce maître si mystérieux et si dur qui, depuis une quinzaine de jours, l'entraînait au hasard des routes et des villes vers une destinée inconnue. De son côté, M. de Malboise sentit, devant ces larmes arrachées à l'enfant néfaste par leur commun malheur de vaincus, un attendrissement vague. Dans cet étrange voyage, où ils allaient tous deux, taciturnes, avec des pensées qui empêchaient leurs yeux de se rencontrer jamais, ce fut la seule minute où quelque chose comme une sympathie détendit leurs cœurs. L'impression fut brève. Aussi bien, tous deux approchaient du but, de ce but inexpliqué que, diversement, ils pressentaient.
M. de Malboise ne semblait pas se souvenir qu'il était parti pour chercher un pensionnat où placer Michel. On n'en avait visité aucun. Même on ne séjournait guère dans les villes. La nature, et surtout les sites les plus sauvages, semblaient
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attirer M. de Malboise. Dans les profondeurs accidentées de la Forêt-Noire, le long de fleuves solitaires, on avait fait d'interminables promenades. Un silence accablant pesait sur le rêve obscur de cet homme et le cœur inquiet de cet enfant. Parfois, au bord d'une eau rapide, à la crête d'un précipice, on s'était arrêté. Une sourde angoisse précipitait la respiration de Michel. Puis, brusquement, sans rien dire, M. de Malboise lui saisissait le bras, l'entraînait avec force. Et, pendant un moment, c'était une espèce de fuite, comme si, en arrière, on laissait quelque chose de redoutable.
Depuis la veille seulement, ils étaient à Dresde. Et, sans doute, n' allaient-ils pas rester, car M. de Malboise, en quittant l'hôtel tout à l'heure, avait soldé la note et fait porter leur léger bagage à la gare, en consigne.
Ils marchèrent à travers des rues et parvinrent sur une place à la noble disposition, bordée de trois côtés par des portiques et des palais. Le quatrième laissait voir un large fleuve, la chaussée d'un pont s'en allant vers l'autre rive, et, plus loin, des degrés montant à une terrasse monumentale. Une brume bleuâtre enveloppait ces choses, au début d'un jour d'automne qu'un soleil encore voilé éclairerait tout à l'heure.
— oc Comment s'appelle cette rivière? » demanda timidement Michel.
— ce L'Elbe, X) dit brièvement le marquis.
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On descendit sur le quai.
Un bateau était en partance, un grand bateau dont brillaient les parois vernies et les cuivres bien astiqués. Par les petites vitres ouvertes, on apercevait la nappe blanche ornée de fleurs et les couverts mis sur une longue table dans la salle à manger.
Michel éprouva une joie quand M. de Malboise prit deux billets de premières et se dirigea vers la passerelle pour embarquer. Ce serait amusant de s'en aller sur ce bateau magnifique, au long de ce fleuve d'un gris si doux dans la lumière à peine rose.
— a Tu n'auras pas froid sur le pont? » questionna M. de Malboise avec une sollicitude inaccoutumée.
— o: Oh! non, monsieur le marquis.
— Qu'est-ce que je t'ai défendu ? » s'écria la voix du maître, de nouveau hostile et rude.
— ce Oh! c'est vrai... Pardon, monsieur, » rectifia vivement le petit, que le plaisir avait excité jusqu'à l'étourderie d'énoncer le titre, interdit au cours de ce voyage.
— « Eh bien, tu vas rester là. Tiens, prends ce pliant. Ne bouge pas, pour que je te retrouve si j'ai à te parler. Moi, je me tiendrai au fumoir. J'ai à écrire. Et je ne déjeunerai pas. Mais ta place est retenue à table. Voilà le numéro. A midi, tu descendras.
— Comment saurai-je l'heure? Vous m'avez
défendu d'emporter la montre que ma marraine m'a donnée... et d'ailleurs aussi mon portefeuille.
— Bien entendu. Les enfants ne doivent rien avoir de précieux sur eux en voyage. Tu iras de temps à autre jusqu'à cette porte. Il y a une horloge en face, dans la rotonde vitrée. »
Il fit un pas et revint.
— « Ah! voilà aussi ton billet, pour le contrôle. Si on te parle, dis que tu es seul, que tu vas à Wehlen, chez un hôtelier français, ton parent. Mais réponds le moins possible. »
Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien au contraire. Jouir librement de sa promenade sans la présence pesante qui refoulait en lui toute impression agréable, qui comprimait toute dilatation de son être, lui sembla une trêve délicieuse.
Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur le beau fleuve. La brume se déchiquerait, criblée d'un soleil pâle, et laissait voir des collines aux lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires se suspendaient entre les masses chaudement nuancées des feuillages d'automne. Des traînées d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel s'amusait beaucoup à voir les barques des riverains bondir brusquement quand les atteignait le remous du bateau. Le temps ne lui dura guère. Il croyait être parti à peine quand, déjà bien loin en amont de Dresde, il eut la vision d'un
palais baignant dans le fleuve ses degrés de marbre, tandis que des sentinelles montaient la garde sur ses terrasses, et que des esquifs dorés, aux armes royales, se balançaient contre sa berge. C'était Pillnitz.
Plus loin, la rive commença de prendre un caractère plus abrupt. Des falaises apparurent, brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et l'intérêt du paysage absorbait si bien Michel qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment. Dans sa hâte pour ne pas être en retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage de trop. La porte qu'il prit pour celle de la salle à manger donnait sur le fumoir. Et alors il eut une vision qui le frappa, le pénétra d'un malaise. M. de Malboise était seul, dans la lumière étouffée et singulière de cette pièce, qu'éclairaient des hublots aux vitres de couleur. Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur un divan, il accoudait à une table son bras droit, et, le menton sur sa paume, il regardait fixement devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur, son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons jaunes et verdâtres des vitraux aggravaient la lividité de cette face, empreinte d'une pensée effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots restait ouvert. Et, presque au ras de cette ouverture, on voyait glisser l'eau blême. Cette eau...
c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque et joyeux sous la pourpre tendre du soleil. Ici, elle parut sinistre au jeune garçon — sinistre comme Tâme de cet homme, qui méditait si terriblement dans la solitude. Michel se détourna, le cœur battant, et, craignant d'être vu, s'enfuit sur la pointe des pieds.
Une heure plus tard, le bateau stoppait au ponton de Wehlen.
M. de Malboise descendit le premier, enjoignant par un signe à Michel de le suivre à distance. Tous deux se mirent en marche, ainsi, séparés par une trentaine de pas. Peu de voyageurs avaient quitté le bateau en même temps qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où s'enfonçait M. de Malboise, et à l'entrée duquel un écriteau portait cette indication. « C^Çach der 'Basreï » (vers la Basteï). La saison était trop avancée, les jours devenaient trop brumeux et trop courts pour que les visiteurs ne se fissent pas rares dans cette région célèbre de la Suisse saxonne.
Le nom de Basteï, qui signifie ce le Bastion », désigne un des sites les plus curieux de l'Europe. C'est le point culminant d'un chaos de roches déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve à trois cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et son couronnement arrondi, qui surplombe légèrement la vertigineuse muraille, ressemble, en effet, à un ouvrage avancé de fortification. Le
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sauvage amas de roches que domine la Basteï forme un ensemble si peu accessible, au bord du fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de Rathen, qu'il faut cinq à six heures pour aller en voiture de Tun à Fautre de ces villages, par la route carrossable tournant le massif, tandis qu'il ne faut guère qu'une heure, à pied, par les sentiers, dont quelques-uns sont de vrais escaliers taillés dans le roc.
C'était le plus direct de ces sentiers que commençait de gravir M. de Malboise. De Wehlen à la Basteï, la pente est plus longue et plus douce que du côté de Rathen. Le marquis allait d'un pas assez rapide, entre une rude et sombre muraille de pierre et un torrent, au bord duquel, parmi les rochers, croissaient quelques sapins. La verdure de ces arbres, noircie encore par l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur de ce triste paysage.
Michel éprouvait moins cette lugubre influence que l'étonnement et la curiosité d'un spectacle si nouveau.
A un moment, comme la solitude apparaissait profonde, le marquis s'arrêta et l'attendit. Mais il l'attendit sans bonne grâce, le dos tourné vers lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou d'une parole. Il s'immobilisa simplement, puis quand il entendit le petit pas se rapprocher, il poursuivit sa course.
Le sentier monta plus âprement, se resserra
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jusqu'à n*être plus qu'un couloir entre des blocs sourcilleux, où ruisselait rhumidité sous le feutre des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté de l'Elbe, une sorte d'échelle posée à plat sur la pente du roc apparut. Un poteau indicateur désignait un point de vue curieux. M. de Malboise lut récriteau, regarda l'échelle, et d'une voix trouble dit :
— a Montons là. »
Ils y montèrent. Cette fois, l'homme avait laissé place à Tenfant, qui le précédait. Ils émergèrent sur une étroite plate-forme, à peine protégée par un primitif garde-fou composé de mauvais bâtons réunis à la diable. Le paysage se découvrit, toujours voilé, malgré le soleil, d'une fine gaze bleuâtre, qui noyait les lointains et estompait les plans rapprochés. Le fleuve, au-dessous, miroitait à deux cents pieds de profondeur. Telle était l'abrupte déclivité de l'escarpement qu'il fallait se pencher pour apercevoir la rive droite. En face, au delà des collines bordant TElbe à gauche, une plaine s'étendait, hérissée de hauteurs brusques et circonscrites, qui semblaient de monstrueux châteaux-forts, et qui étaient des îlots de roc, couronnés, en effet, presque tous, par les ruines d'anciens donjons ou par des ouvrages de défense modernes. La disposition étrange de ces masses éruptives isolées, se dressant çà et là dans l'immense perspective plate, donnait à ce pays saxon un aspect
capable d'impressionner même Tignorance de Fécolier qui le contemplait.
— ce Oh!... C'est beau!... » murmura le jeune garçon.
Son admiration devint-elle contagieuse au point d'entraîner un mouvement involontaire et irréfléchi de son compagnon?... Le fait est que Michel subit tout à coup une poussée qui le projeta contre le garde-fou. La frêle barrière plia. L'enfant eut un cri :
— a Maman!... »
Et, dans sa frayeur, il se cramponna instinctivement au seul appui tout proche, c'est-à-dire aux vêtements de M. de Malboise. Puis, son équilibre reconquis, aussitôt il lâcha, interdit d'avoir osé.
— a Plus de peur que de mal, » observa seulement le marquis avec une gaieté rauque.
Il n'exprima aucun regret pour son étrange maladresse. Cependant Michel crut qu'il en restait violemment ému, à le voir tout drôle, les mains agitées comme s'il tremblait. Allons, il n'était pas si méchant qu'il voulait en avoir l'air.
Le petit, soudain rasséréné, bondit au bas de l'échelle.
Alors la marche silencieuse recommença, dans le sentier de sauvage solitude, entre les roches tragiques. On s'élevait encore.
Mais, dans l'encaissement des mornes barrières arrêtant la vue, on ne pouvait pressentir le
recul de l'horizon. Brusquement, le défilé aboutit à une sorte de plateau découvert. Une route plus riante s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis que, sur la gauche, se creusait un cirque gigantesque, plein d'une désolation pétrifiée. On eût dit d'une mer dont les eaux se seraient taries, laissant à nu la foule déchiquetée de ses écueils. M. de Malboise traversa le plateau, prit le chemin sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains. Deux Anglais descendaient vers Wehlen. Une femme passa chargée d'un fardeau de brindilles. Puis un enfant conduisant des chèvres.
Mais déjà le jour d'automne se faisait plus sombre. Par les échappées, entre les roches, on n'apercevait au loin que des lignes indécises fondues dans les houles de brumes. Une vapeur froide montait du fleuve. Et maintenant le marquis hâtait le pas pour dépasser une maison, qui, dressée un peu plus haut encore, vers la droite, paraissait d'ailleurs muette et fermée. C'était Pauberge de la Basteï, toujours animée par la visite des excursionnistes durant les jours chauds et brillants de la belle saison, et qui, déjà, par ce mélancolique après-midi d'octobre, se résignait à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu grimper le sentier qui la contourne pour arriver au ce Bastion » proprement dit, à cette espèce de plateforme naturelle, avancée en balcon au sommet d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic audessus de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la
plus grandiose de cette extraordinaire région. Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu chercher ici des impressions de ce genre, car, sans achever Tascension de la Basteï, il se mit en devoir de descendre Tescalier taillé dans le roc sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen.
Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt un site non moins prodigieux et certainement plus farouche. Tandis que la Basteï domine au delà de TElbe un vaste et rayonnant paysage, sa face opposée regarde, vers l'intérieur des terres, le plus âpre tableau de nature qu'il soit possible d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux, comme les tours d'une cité colossale. Un pont fait de main d'homme, reliant quelquesuns de leurs effroyables contre-forts, jette son ruban de pierre par-dessus les abîmes. De ce pont, ce que l'on contemple ressemble à un cercle de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante. Les fantastiques architectures des rochers escaladent le ciel, enfermant comme en un puits sans issue et presque sans lumière, une vallée d'une tristesse sans nom. Quand on se penche pardessus le parapet et qu'on explore du regard la profondeur lointaine, on peut croire que jamais le pas d'une créature vivante n'a foulé cette herbe incolore, n'a erré sous ces sapins ténébreux. Pourtant, parfois, un tintement grêle de clochette monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé,
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éternel. Ce sont quelques chèvres, amenées jusque-là par un petit pâtre, au long d'invraisemblables sentiers. Car cette herbe, si maigre qu'elle soit, représente un peu de nourriture, et partout où la terre offre sa substance, il se trouve toujours plus de bouches qu'elle n'en peut assouvir.
Le marquis de Malboise s'avança dans un des encorbellements construits en ouvrages avancés, au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et d'où les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant. Michel suivit, content de cet exemple qui l'autorisait. La hardiesse naturelle à son jeune esprit se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant un effort à faire pour contenir son enthousiasme, tout près de déborder en extravagance de gestes et d'exclamations, il ne prit pas garde au trouble qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots qui sifflèrent entre les lèvres convulsives de l'homme :
— a Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!... » Toutefois, à partir de cette minute, les façons du marquis devinrent si bizarres que l'enfant s'en étonna. M. de Malboise descendit, puis remonta, puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen, qui n'est, presque tout le temps, qu'un couloir dans les roches, et où il est impossible de s'égarer. De distance en distance, des points de vue sont ménagés sur quelque saillie avançant au-dessus de l'Elbe. Et nulle précaution contre
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les chutes. On ne peut enclore de barrières tous les accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait avec Michel. Puis, comme ne découvrant pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont.
Si c'était la fascination de la solitude qui retenait ainsi le marquis de Malboise, ce point devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on avait chance d'apercevoir des bateaux, allant vers Dresde ou remontant. Au-dessous de soi, l'on distinguait ou Ton devinait des habitations. Sur la rive opposée couraient des trains, au long d'une étroite voie, entre la colline et le fleuve. Mais ici!... C'était un désert clos, barré de roches effroyables, une vallée inaccessible, une solitude figée de froid et de mort, l'horreur immuable d'une fin de monde.
De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder au parapet. De nouveau, Michel, près de lui, en fit autant. L'écolier, dans sa lassitude croissante de l'interminable promenade, y gagnait au moins de goûter encore le terrifiant plaisir, trop brièvement éprouvé tout à l'heure, en face de ce chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait à en exagérer le poignant vertige. Les mains à ses tempes, comme des œillères, pour ne rien voir que le vide, il avançait imprudemment le buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante de la chute.
Et tout à coup... — mais sut-il si le rêve af-
freux faisait tourbillonner son cerveau ou si la réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut si prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la proie chétive!... Le crime fut si simplement tragique, dans cette sauvage solitude, parmi ce crépuscule des rochers, précédant le crépuscule du jour!...
Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne... Soulever à la ceinture un enfant trop penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules emportèrent?... La pensée, cette fois, n'eut pas le temps d'intervenir en une révolte éperdue, d'arrêter la main, comme une heure auparavant, lorsque ce garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises ensuite, sur les corniches tentatrices, dans la promenade abominable. L'acte fut si aisé qu'il en résulta pour celui qui venait de l'accomplir une stupeur inouïe.
C'était donc fait!...
Le meurtrier regardait le parapet vide.
C'était donc fait!...
Aucune trace ne restait sur la marge de pierre de l'enfantine petite vie qui, deux secondes avant, y mettait la tiédeur de son innocent contact. Aucun appel ne montait de l'abîme. Pas une clameur. Pas un gémissement. Et c'était fait!... Pascal de Malboise était seul
Il ne se pencha pas à son tour, il ne regarda pas. Qu'eût-il vu d'ailleurs? Les grandes ombres des rochers emplissaient le gouffre... Un
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corps d'enfant... Cela ne devait pas être discernable, de cette hauteur, dans cet entassement de chaos. Le meurtrier tourna sur ses talons, s'élança d'un élan de folie, fuyant le lieu sinistre, Fenceinte formidable et dévastée, l'horrible silence... Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de Rathen, malgré la perfide déclivité des dalles glissantes, sous l'obscurité qui s'épaississait dans ce couloir de pierre. Un peu avant le village, au lieu de continuer à descendre vers le ponton d'embarquement, soit pour prendre le bateau de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça dans le désert rocheux, parmi les broussailles et les sapins. De ce côté, il en avait pour deux heures de marche hasardeuse avant de tomber sur une route lointaine. Mais il était sûr de ne rencontrer personne qui l'eût remarqué avec Michel dans le trajet du matin.
Quelques jours plus tard, le député Pascal de Malboise se trouvait assis devant son pupitre, au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session parlementaire. Les bras croisés sur son buste solide, la tête haute avec cet air de rondeur et d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il offrait sa physionomie habituelle, et conquit bien vite à nouveau les applaudissements rieurs par la la verve de ses interruptions.
Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée
de soupçons et de désespoir, mais qui, dans la pire exaltation de sa douleur, n'avait osé formuler une accusation nette, et certainement ne Toserait jamais. Que servirait à la malheureuse Armande de saisir la justice, de faire ouvrir une scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans une chute terrible, provoquée, assurait M. de Malboise, par une imprudence du jeune téméraire.
Quand elle demanda que son mari la conduisît devant la tombe, la mît en présence des témoins, il lui dit froidement :
— « Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. Mais non pour vous. Que vous était celui qui s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous, par des démonstrations publiques de deuil, avec notre double honte, votre fraude à l'état civil, le crime de substitution, dont vous auriez aussitôt à répondre?... i>
Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains liées contre lui-même.
Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment qui n'était pas un souci d'honneur personnel. Qu'importaient les conventions sociales à cette martyre dont le cœur mourait en ellemême, broyé par leur étau ? Volontiers elle les eût bravées en une révolte suprême, se sentant près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, de le maudire en face, avant de se réfugier éperdument dans l'asile d'éternel pardon où toute
mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de sa part, serait une délation pour Louise. La femme du garde tomberait dans les mains de la justice, elle aurait à expier son dévouement, elle verrait son ménage brisé, toutes ses humbles chances de repos et de bonheur détruites. Le rigide Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi déchirée par la mort de Michel que si Tenfant eût été véritablement le sien?... Fallait-il donc lui infliger un pire supplice, payer par une torture sans fin sa sublime complicité, la tendresse abondante dont elle avait secrètement enveloppé cette mère et son fils, rejetés hors du du domaine des tendresses légitimes? Et pourquoi?... Puisque rien ne rappellerait plus à la vie le petit être infortuné. Pour la vengeance?... Vengeance d'un crime si férocement lâche qu*Armande n'y pouvait croire, malgré sa répulsion pour le criminel probable, malgré les voix de suggestion lugubre qui lui chuchotaient au fond de l'âme : ce II Ta tué... Il Ta tué... »
Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... Elle n'avait, pour les aller découvrir, que les indications de son mari. S'il était coupable, il ne pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La situation paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait davantage, c'était le détraquement, l'effondrement final de toutes ses énergies, tendues de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en
était fait de ce caractère jadis résistant comme Facier, de cette nature réputée indomptable, parce qu'elle ne cédait qu'à raffection, et que toute affection la perça de glaives ou la déchira d'épines. Après la disparition de Michel, Armande ne fut plus elle-même. Son être brisé sembla tout à coup incapable de vibrer, même de douleur. Une morne indifférence engourdit ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la folie, ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine de Solgrès se promenait dans son parc, spectre mélancolique enfermé dans un mutisme presque complet, évitant toute rencontre, même celle de Louise, avec laquelle maintenant elle cessa de parler du passé.
Elle arriva à un degré tel d'anéantissement sentimental, qu'elle ne manifestait même plus d'animosité contre son mari. M. de Malboise, d'ailleurs, changeait de manières à son égard, se montrant d'autant plus courtois et attentif qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement intellectuel et a l'épuisement physique.
Un jour, la jugeant au degré voulu de cet étrange désintéressement de tout, il fit venir son notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé, par lequel la marquise de Malboise instituait son mari son légataire universel. Elle ne s'étonna pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans plus de réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.
Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. Elle donna un signe caractéristique de démence, car, fréquemment, elle allait se poster sur un point particulier de la pelouse, en arrière du château. Là, pendant un instant, elle se tenait immobile, les bras croisés. Puis elle criait : ce En joue!... Feu!... » Et se laissait tomber sur l'herbe, comme blessée à mort. Pendant de longues minutes, elle restait là, gisante. D*abord, on la croyait évanouie. On voulait la relever. Mais elle protestait par gestes, sans desserrer les lèvres, les yeux hallucinés, la face couverte de larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne plus la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif aux autres comme à elle-même.
Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait longtemps étendue sur l'herbe glacée, quelqu'un s'inquiéta. Une femme de chambre descendit, s'approcha, essaya de la soulever, et jeta un grand cri...
La marquise de Malboise était morte.
LE MEURTRE d'uNE AME I93
VIÏI
UIsLE ^ÏSCE S^'H.S FliEITl
N E douzaine d'années plus tard, en plein mois d'août, au moment des vacances parlementaires, et durant une période où le marquis député Pascal de Malboise était notoirement absent de Paris, le coup de timbre d'une visite vibra dans le silence assoupi de son hôtel Renaissance, rue d'OfFémont.
Les domestiques étaient au loin, comme le maître — les uns à son château de Solgrès, les autres en vacances dans leurs pays respectifs. Seul le couple immuable des Poinclou, qui jamais ne bougeait de cette demeure depuis que M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien valet de chambre et à sa femme, coulait des jours paisibles dans un doux far niente. Ces deux
bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir la valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir, ne se pressèrent pas de répondre à la sonnerie électrique. Chacun regarda l'autre par-dessus son éventail de cartes, — car ils étaient en train de faire un bézigue dans Toffice, la pièce la plus fraîche de l'hôtel, où les volets clos maintenaient une température délicieuse. Enfin le mari, avec ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux, se leva, disant à sa femme :
— a J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange pas. »
Il fut un moment avant de revenir. Puis M™^ Poinclou entendit deux voix et vit reparaître son mari accompagnant quelqu'un.
— a Tiens, ma bonne, voici un monsieur que tu renseigneras mieux que moi. »
Elle se sentit tout de suite bien disposée pour le beau garçon qui entrait. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un complet gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, offrait une jeunesse charmante sous le canotier de paille, qu'il retira aussitôt. Une courte et épaisse toison noire, du même brillant soyeux que la moustache, couronnait un front bien modelé, sous lequel s'ouvraient largement deux yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement deviné le rang social et la nationalité de ce séduisant personnage. Il avait le type italien, et parlait le français comme un natif des bords de
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la Seine. Sa demi-élëgance montrait des traces de mauvais goût exotique : une cravate de couleur criarde, le feu trouble de diamants évidemment faux aux boutons de ses manchettes. Cependant la grâce aisée de ses façons, la simplicité de ses gestes n'avaient rien de l'emphase rastaquouère, mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur d'aristocratie qui fait dire d'un homme : ce II a de la race. »
— « Figure-toi, » dit Poinclou à sa femme, « que Monsieur voudrait savoir ce qu'est devenue la Louison. »
Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds du vieillard clignaient comiquement. Sans doute, cette mimique évoquait toutes les hypothèses romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages conjugaux, mais soigneusement gardées entre eux comme la source mystérieuse de leur existence douillette.
Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. Il ne s'agissait pas de manquer à la plus étroite circonspection. Qui sait s'ils n'y risqueraient pas leur place?
— ce La Louison? » fit M°^® Poinclou, comme si sa mémoire ne la servait que bien vaguement, ce La Louison?... » répéta-t-elle, en jetant à son mari un regard qui signifiait : ce N'as-tu pas déjà trop parlé?... » — « Mais quelle Louison? Nous en connaissons tant!...
— Je parle, » expliqua le jeune homme, « de
madame Nobert, la femme d'un garde au château de Solgrès... Vous savez bien?
Ah ! la veuve à Bellard, qui avait épousé
Nobert en secondes noces?
— Oui, c'est cela, » dit Tétranger, dont le visage, à ce nom de Bellard, avait légèrement tressailli, a Votre mari croit que vous savez son adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est devenue veuve pour la seconde fois et qu'elle a quitté Solgrès.
— Puisque Poinclou est si bien informé, ce n'était pas la peine qu'il vous amène ici, » fit aigrement la vieille. « Je n'en sais pas aussi long que lui, pour sûr.
— Oh ! l'adresse seulement, » murmura Poinclou d'une voix faible, oc C'est à cause d'un héritage. y>
Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir la blancheur neigeuse de ses cheveux encore abondants.
Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre épouse. D'ailleurs, le bel étranger prenait doucement la parole. Et ce qui restait de féminin sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la vieille ne résista pas au charme de cette virile jeunesse, de cette voix musicale et d'une politesse tout à fait flatteuse.
— ce Vous êtes trop bonne, j'en suis certain, madame, pour ne pas m'aider à accomplir une mission sacrée, » disait l'inconnu. « Mon oncle,
monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient de mourir en me nommant pour son exécuteur testamentaire. Il laisse une somme importante à chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins dix ans dans sa fabrique, même à ceux qui lont quittée par la suite. Nobert était dans ce cas. Il a été fort longtemps employé dans les ateliers de mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie de sa femme. Il a donc droit...
— Mais, Nobert est mort, » interrompit M™« Poinclou.
— oc Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa femme est son héritière ?
— Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée là-dessus, vieux poulet? » demanda- t-elle à son époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre.
Mais le vieux poulet n'osait plus soujffler mot. Il hocha simplement la tête.
— (( Le plus simple, » reprit le neveu de M. Pillod, « serait de m'indiquer l'endroit où s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée dans le pays?... A Étréchy?... ou à Étampes?
— Non, » dit M™^ Poinclou.
— « Ah ! »
Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne femme, car elle reprit en bredouillant :
— a Non, vous concevez... monsieur le marquis se remariera sans doute. Alors... garder comme ça autour de Solgrès des gens qui ne jurent que par sa première femme, ça ne serait
[ç8 MORTEL SECRET
pas agréable pour la seconde. Alors... il fait une rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs. Oh! une belle rente... Elle n'est pas dans le besoin.
— Elle vit avec son fils, sans doute? » questionna l'étranger, tandis que la flamme veloutée de ses yeux devenait plus pénétrante.
— (( Son fils!... » exclamèrent en même temps les deux Pomclou.
— « N'avait-elle pas un enfant de son premier mariage?
— Comment le savez-vous?
— Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant sur la promise de leur camarade Nobert.
— Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort.
— Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de chance. »
Cette remarque ne fut pas relevée.
— ce Elle Ta perdu tout jeune? » insista le questionneur.
— a Vers les treize ans.
— Naturellement il est mort à Sol grès? » Les vieux époux échangèrent un regard.
— oc Nous ne savons pas. Nous n'y étions plus.
— A treize ans... » répéta l'autre, comme si l'âge seulement l'intéressait, ce De quoi peut-on mourir à treize ans?... Méningite?... Eièvre typhoïde?... Accident?...
— Nous ne savons pas. »
Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait aucun autre éclaircissement. Il prit donc le parti de déclarer que cette histoire ne le touchait en rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs ne pouvaient le renseigner, il s'adresserait directement au marquis de Malboise.
— (( Puisqu'il fait servir une rente à cette dame Nobert, il n'ignore pas où elle se trouve.
— Ah! » dit la mère Poinclou, lançant de nouveau un coup d'œil à son mari, ce je suppose que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui éviter un dérangement à propos d'anciennes affaires dont il n'aime guère qu'on lui parle. Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de la Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque part sur la butte Montmartre.
— C'est vague, ça, la butte Montmartre.
— Attendez. Je vais vous dire. En montant la rue Lepic, n'est-ce pas ? sur la droite, vous verrez une boutique d'herboriste qui s'appelle : c4ux mille fleurs. C'est tenu par une belle-sœur de la Louison. La veuve à Nobert y est descendue après son malheur. Je ne crois pas qu'elle y demeure encore, rapport à ses nièces, — des petites pécores qui la grugeaient et l'insultaient. Parce que, voyez-vous, monsieur, tout ce qu'elle possède, la Louison, c'est du viager, bien entendu. »
Cette explication du sans-gêne des nièces parut choquer le jeune homme, malgré l'indifFé-
rence qu'il manifestait. Sa voix tremblait imperceptiblement lorsqu'il prononça :
— a Alors elle est malheureuse, la pauvre femme?...
— Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque vous devez la voir, » reprit la méfiante M™* Poinclou.
— « Une boutique d'herboriste, rue Lepic, c4ux mille fleurs y » se remémora l'étranger.
— a Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux qu'ici. »
Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient montré la plus excessive complaisance, et partit.
Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, il subit une rebuffade de sa gracieuse moitié.
— (( Tu avais bien besoin de l'introduire, pour qu'il nous tire les vers du nez!
— Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas compromettant.
— Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant, Poinclou, dans une affaire où le diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu sa figure, à ce joli fi3uinard-là, quand il a parlé de l'enfant?
— Non, » fit Poinclou, ce pour la bonne raison que je m'étais assis derrière lui, afin qu'il n'observe pas la mienne.
— Il vient de Suisse, à ce qu'il dit, y> continua la vieille en hochant la tête. <c C'est en Suisse
que la Louison a élevé le moutard jusqu'à trois ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que nous sur le soi-disant petit Belîard?...
— Mais il serait à peine plus vieux que lui, si le mioche avait poussé. Qu'est-ce qu'il peut avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans.
— Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant d'ouvriers!... Ah! vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là vient pour causer du grabuge, et si le marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans l'hôtel, et qu'il nous a fait bavarder!... »
Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos du vieux couple et troublait leur bézigue d'amères distractions, celui qui s'était présenté à eux comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie c4ux mille fleurs. Là, une jeune fille assez bien tournée, qui devait être l'une des pécores dont avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre à un monsieur si séduisant, lui donna tout de suite l'indication qu'il désirait :
— € Madame Nobert?... Il faut continuer la rue Lepic, monsieur. Au-dessus du tournant, làhaut, vous trouverez la rue Durandn. La cinquième maison à gauche, entre les arbres... C'est là que madame Nobert demeure. »
Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et d'assez beaux, dans le petit jardin que traversa l'étranger pour arriver chez M°^^ Nobert. Sans
doute, la paysanne, venue dans la grande ville pour des raisons qui n'étaient pas toutes de préférence, avait été séduite par Taspect provincial de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et par ce large horizon, qui lui épargneraient la nostalgie d*un trop complet exil.
La maison n'avait que deux étages, et il n'y avait pas de concierge. Comme le jeune homme faisait tinter en entrant la sonnette de la petite porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre, au premier. Le visiteur s'avança de trois pas et regarda cette tête. Des cheveux gris, partagés en bandeaux et couverts au sommet par une étroite coiffure en tulle noir, encadraient un visage flétri, mais avenant et fin. C'était une femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille, car, justement, l'épaisseur de ces bandeaux, fort éloignés encore d'être blancs, et Téclat de deux yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air usé, émacié, de la figure.
Le nouveau venu s'était découvert, et, sans dire un mot, continuait de regarder cette femme.
— « Que désirez-vous, monsieur? )) demandât-elle.
— (( Madame Nobert, madame.
— C'est moi. »
Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre, avait reconnu ce visage et s'étonnait douloureusement de le trouver si dévasté. Aussi, quand elle dit: oc C'est moi », il demeura encore
immobile, perdu dans sa contemplation rêveuse. Elle duc insister pour savoir ce qu'il souhaitait.
— ce Voulez- vous être assez bonne pour me recevoir, madame?
— Montez, » dit-elle simplement.
Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité naïve, tout encombré de bibelots disparates, où Ton devinait les souvenirs d'une existence rustique et sentimentale. Il y avait des fleurs sous des globes, des photographies dans des cadres communs, des vases gagnés dans des foires de village, des graminées sèches dans des cornets de porcelaine, toutes sortes d'humbles et laides choses, dont chacune parlait sans doute à celle qui les jugeait précieuses un langage attendrissant.
Tout de suite le regard de Michel se fixa sur une place de la cheminée, — une place d'honneur, devant la pendule, — où se dressait, pâli sous son verre, dans son encadrement de peluche, le portrait d'un gamin de dix ans.
— ce Madame, » dit-il, tandis qu'une émotion assourdissait sa voix, ce sommes-nous bien seuls ici? »
Elle inclina la tête.
— ce Oui, monsieur.
— Ce que j*ai à vous apprendre est grave. Je viens de la part d'une personne... »
Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains.
mordre sa lèvre tremblante. Et quelle interrogation affolée jaillissait de ses yeux!...
Les beaux traits du jeune homme se contractèrent. Il haleta.
— (( Je lui ressemble, n'est-ce pas?... » dit-il en désignant la photographie d'enfant sur la cheminée, tandis qu'une espèce de sanglot hachait les syllabes sur ses lèvres.
Louise Nobert jeta un cri.
— a Est-ce possible?... Michel!... »
Il dit :
— ce C'est moi... Maman!... »
Tous deux étaient aux bras l'un de Tautre. Elle, pleurant et riant, frémissante d'une de ces secousses qui bouleversent l'âme et le corps, balbutiait :
— « Mon petit... mon petit... mon enfant!... Ah! j'avais bien raison d'espérer toujours!.... je ne pouvais pas croire... quelque chose me disait... Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait peut-être encore.
— Qui cela? » demanda Michel en s'écartant.
Louise ne remarqua pas la précipitation avide de la question, l'émoi déjà tombé, la fulguration brève des prunelles dans la face revenue au calme de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait des yeux, le regardant avec une tristesse soudaine dans son délire de joie.
Il interrogea de nouveau :
LE MEURTRE D UNE AMB 20f
— « Qui cela?... Qui vivrait encore?... » Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice, elle répondit :
— a Ta mère.
— Ma mère!... »
Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant d'années, rapproché les indices, sondé les obscurités de son enfance, réfléchi avec un cerveau d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? Serait-il revenu sans cela ? Certes, quand, tout à l'heure, la brusque vision de cette physionomie qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix au milieu du petit jardin... quand l'indicible explosion de tendresse, chez la maternelle créature, lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, tout son être avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. Mais, pour une telle ivresse, bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures menée au loin, et qui, malgré de dures alternatives, lui donnait ce qu'il préférait : des hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé sans cesse de quelque chance merveilleuse.
Le fils du volontaire garibaldien, descendant des condottieri sans scrupules, cet enfant conçu dans la tourmente des périls et des passions, et dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie de son sexe et de son temps, portait dans ses veines la sève ardente des Solgrès du seizième siècle, gentilshommes entreprenants et
la
batailleurs, ce Michel dont Tadolescence fut un invraisemblable roman, ne rapportait pas dans le milieu social où il rentrait des sentiments et des principes en concordance avec ce milieu. La femme aveuglée et ignorante, qui exultait en ce moment dans la joie étourdissante de le retrouver, allait, malgré sa simplicité, s*en apercevoir bien vite. Déjà la physionomie de Michel, dont elle admirait la beauté, n'exprimait que trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine, pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, dans cette physionomie : l'éclair des yeux, le gonflement des narines, le retroussis altier des lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que toutefois Michel continua d'appeler ce maman ».
— a Ainsi, maman, » disait-il, « mes pressentiments ne m'avaient pas trompé? Ah! même tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, et je ne devais pas vivre pour obéir. Ma mère, n'est-ce pas? c'était celle que je nommais « marraine y>. C'était la marquise de Malboise?
— Oui, » répondit Louise, qui sentit comme une onde froide lui noyer le cœur, à mesure qu'il parlait...
— c( Et mon père?...
— Ton père s'appelait Michel Occana.
— D'Occana, » rectifia le jeune homme.
— (( Non, je ne crois pas, » fit Louise, étonnée.
— « Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer
qu'un homme noble comme elle-même. Vit-il toujours?
— Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement il aurait épousé ta mère.
— Vous voyez bien!... »
Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce cerveau chimérique Tenvol des impatientes hypothèses. Mais le ton fiévreux, tendu, de l'interrogatoire, lui causait une impression pénible. Ce fils ne cherchait pas à connaître ses parents pour les aimer, pour sentir leur amour monter vers lui de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il devait la vie à des grands de ce monde... Et avec quelle indifférence il acceptait son dévouement, à elle-même, ne demandant même pas pourquoi elle l'avait si complètement adopté !
Cependant leur entretien se poursuivait sans suite, dans un tumulte de questions sans réponses, et de réponses que rien n'appelait. Ils avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu la réalité si différente de ce qu'elle était! Le travail accompli par leur cerveau pour passer des suppositions — longuement échafaudées — à la nette conception des faits, retardait sur la volubilité de leurs paroles. Et bien des mots tombaient sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs eussent parlé des langues étrangères.
— ce Comment le marquis de Malboise a-t-il réussi à te faire passer pour mort? » interrogeait Louise. « T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui
2o8 MORTEL SECRET
avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?... Obéissais-tu à des menaces?... à quelque abominable consigne?... »
Au nom du marquis de Malboise, le visage de Michel s'était contracté de haine.
— ((Ah! maman, » s'écria-t-il, « dites-moi qu'il vit toujours, celui-là!
— Il vit.
— La justice n'est donc pas un vain mot. Et... il est heureux?
— Heureux, riche, influent, estimé, envié... autant qu'un homme peut Têtre.
— Tant mieux! » murmura Michel. « Il souffrira davantage de tout perdre.
— Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te faire?... Et tu ne sais pas encore tout.
— C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme est un assassin!
— Comment?... Qui a-t-il tué?
— Moi.
— Toi!!... Mais tu es vivant! »
Le jeune homme eut un ricanement d'amertume.
— (( Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!... Mais cette existence même... cette existence qui n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce que j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa faute si je la possède encore. Quand il m'a emmené dans cet odieux voyage, moi, l'enfant que j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était
pour me faire disparaître, pour me supprimer lâchement...
— Mon Dieu!...
— Ce marquis de Malboise, que tout le monde honore, qui, sans doute, siège encore à la Chambre, il m*a traîné dans une solitude affreuse, pour me précipiter dans un gouffre, d'une hauteur de trois cents mètres!... »
Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur dilatait ses yeux, retirait tout le sang de son visage, de cet honnête visage de pauvre femme vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que l'étroit chemin de sacrifice et de devoir, où, aveuglément, elle a marché.
— ce Est-ce que de tels crimes sont possibles? » balbutia-t-elle.
— ce Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les aiguilles des rocs, » poursuivit Michel, « c'est parce que les branches d'un sapin ont arrêté ma chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi au passage, comme si, dans ce lieu, pourtant effroyable, la cruauté des choses se fût refusée à égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu parmi les rameaux de cet arbre, évanoui, meurtri, déchiré, mais non pas mort...
— Mon petit!... mon petit!... mon pauvre petit!... » gémissait Louise, que les sanglots étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia encore : ce Ah! si elle avait su!... »
Car son indignation, sa pitié, son regret
étaient doubles. Elle avait dans sa poitrine deux cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce que celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant que ce qu'elle éprouvait.
— (( Écoute, maman, écoute... » reprit le jeune homme, que son souvenir emportait, et qui, dans cette évocarion de cauchemar, trouvait une douceur à répéter ces deux syllabes : a maman », autrefois jetées avec tant d'épouvante enfantine aux échos du précipice, a Te figures-tu, quand jejevins à moi?... J'étais seul, dans un endroit effrayant... Il faisait nuit... De vives douleurs me tenaillaient la chair... Le sang coulait de mon visage et de mes mains... Et j'avais au cœur une palpitation d'effroi que je ne saurais te dire, à l'idée qu'on avait voulu ma mort, qu'un homme dont le pouvoir me semblait sans bornes avait résolu que je périrais, et me supposait à cette heure anéanti par sa main.
— Mais c'est un monstre, cet homme! » cria Louise en se dressant, le poing crispé, a II mérite les pires supplices!...
— Il n'y échappera pas, sois tranquille, » dit Michel, avec une sombre résolurion.
— a Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur et d'horreur?... Qui t'est venu en aide, malheureux enfant?...
— Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet %^) je ne manquais pas d'énergie. Je commençai par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi dou-
cernent que je pus. Guidé par un clapotement de source, et malgré l'obscurité, je découvris un filet d'eau comme il en ruisselle partout dans ces rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, qui n'avaient que des écorchures. Puis, trop meurtri pour marcher, et n'osant d'ailleurs descendre jusqu'au fond de la vallée sous la nuit noire, je me blottis comme je pus dans une excavation, et j'attendis le jour. Au matin, des bergers me secoururent.
— Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de t'arriver?...
— Pas de danger, maman!...
— Pourquoi, mon Dieu ?... Et pourquoi n'es-tu pas accouru tout de suite auprès de nous?
— Mais, comprends donc ma terreur! Retourner à Solgrès, reparaître devant monsieur de Malboise, me semblait la pire catastrophe qui pût encore m'arriver. Plutôt m' enfuir au bout du monde. Je devinai bien que le marquis avait intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais débarrassé de moi. Il avait dû inventer quelque histoire au sujet de ma disparition. Et si je ressuscitais pour sa confusion et le renversement de son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine, sa fureur ne me vouerait-elle pas ? N'avais-je pas jugé combien il est facile à un homme sans scrupules de tuer un enfant ? Et je ne doutais pas que celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés.
— Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées !
— Qu'est-ce à dire?...
— Ta mère, la marquise de Malboise, avait fait un testament en ta faveur. Elle te léguait Solgrès.
— Solgrès!... » s*écria Michel avec un accent que rien ne saurait traduire.
Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait vibré follement à ce nom. Solgrès... Le château... le parc immense... les fermes... les futaies majestueuses, l'opulente demeure... Tout ce qui restait dans son souvenir comme Timage de la magnificence, rehaussé encore par le mirage des premières années, et par le recul des années de détresse. Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui, qui avait erré par le somptueux domaine, petit être dédaigné, avec le triple poids sur ses épaules de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude. Pantelant de joie et d'inquiétude, il cria :
— (( Ce testament... On ne Ta pas détruit?... »
La Louison secoua tristement la tête.
— (( Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact, dans la cachette même oii ta mère l'a placé. Mais on lui en a fait écrire un autre.
— Un autre!...
— Oui.
— En faveur de qui?
— De ton assassin.
— Et elle écaic ma mèrel... :» râla Michel, foudroyé.
— ce Ne Taccuse pas. Ta perte l'avait presque privée de raison.
— Mais j'attaquerai le second testament, » déclara Michel.
Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce comme un fauve en cage à qui Ton vient d'arracher sa proie. Il écumait... Sa rage était effrayante à voir.
— <t Cet homme, » grondait-il, « cet homme ne mourra que de ma main, ci ce n'est par celle du bourreau. »
Louise, dans une consternation muette, regardait bouillir et fumer ce sang, — qui n'était pas le sien, malgré le mensonge de l'état civil et les artifices de la première éducation. Ah! non, ce n'était pas le fils de sa chair domptée, patiente, ce garçon fougueux et déchaîné. En lui se détendait le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, faussé par la haine et le malheur, n'agissait si violemment que dans le sens des passions mauvaises.
Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion suivit. Michel, assis de nouveau, renfermé maintenant dans une espèce de positivisme net et froid qui voulait se rendre compte de tout avant de rien décider, adressait à sa mère adoptive un interrogatoire serré, catégorique.
Quelle était au juste sa situation? Sociale-
ment, il n'existait plus. Son faux acte de naissance se trouvait complété par un faux acte de décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, qu'il n'était pas, il avait été déclaré mort alors qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il de réclamer cette personnalité étrangère à la sienne et dont le destin le débarrassait? A contester le second testament de la marquise de Malboise au nom du premier? C'eût été la plus inutile des folies. Aucun tribunal n'aurait cassé les dispositions dernières de la testatrice sous le prétexte d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il aurait fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre en doute la mort du premier légataire? Et quand même?... Jamais les intentions, même évidentes, ne peuvent être opposées aux actes en matière de testament. Et quelles conséquences ne découleraient pas d'une intervention judiciaire, qui risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, la fraude à l'état civil? Mais le résultat immédiat d'une telle revendication serait de faire tomber Michel sous le coup de la loi militaire et de lui imposer trois ans de service dans l'armée. Perspective affreuse pour ce caractère affolé d'indépendance, qui ne se plierait à aucune discipline, et pour cette nature sensuelle, affamée de toutes les jouissances de la vie.
Quel avantage lui restait-il donc à redevenir Michel Bellard?
Sa vengeance?... L'accusation de tentative de
LB MEURTRE D UNE AME 21f
meurtre contre le marquis?... Quelle piètre revanche? Et qui le croirait? Singulière victime, qui disparaissait pendant douze années, puis revenait dans toute la force d'une superbe et virile jeunesse, se plaindre d'avoir été tuée autrefoisl... Il faudrait autre chose que cette imputation ridicule pour ébranler la situation d'un marquis de Malboise. Le revenant équivoque n'ébranlerait pas d'une ligne les solides assises d'une telle fortune politique et sociale. Au contraire... C'est lui qui s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de la justice, à laquelle, d'abord, il avait songé, et que réclamait à présent de toutes ses forces l'honnête et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse à Michel pour d'autres raisons. Celles-là, il ne les disait pas. Son passé, pour si court qu'il fût, ne laissait pas d'être gênant, et il préférait que nul ne se mît en devoir de le sonder. Ce qu'il en racontait à la vieille femme crédule, toute transportée pour lui de pitié et d'admirarion, eût paru louche à tout autre qu'à cette simple créature. Et cependant il passait bien des détails sous silence.
Après avoir été recueilli par des bergers au fond des gorges de la Basteï, et leur avoir, en sa terreur, déclaré qu'il était orphelin, seul au monde, Michel s'était employé à des travaux rustiques pour gagner le pain qu'on lui donnait dans un pauvre village de la Suisse saxonne. Quelques misérables familles de cette contrée
2l6 MORTEL SECRET
ayant résolu de se joindre à une bande d'émigrants pour chercher fortune en Amérique, le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination et de hardiesse. Il trouva moyen de se faire emmener, mettant tout en œuvre pour se rendre indispensable — d'une souplesse qui l'abaissait aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une décision audacieuses, qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de ses lourds et grossiers compagnons. En Amérique, dans les faubourgs des grandes villes, où il essaya de tous les bas métiers, comme dans les entreprises agricoles du ce Far-West », où il fit le coup de feu contre les Indiens, il traversa des périodes d'horrible misère, et trempa sa jeune âme dans cette noire région de sauvagerie qui se creuse au-dessous des civilisations les plus brillantes. Dans toute société, il y a des irréguliers, qui, par suite des circonstances ou de leurs vices, sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant un ordre général auquel ils n'ont pas pu, ou pas voulu, s'adapter. Ceux-là ne mettent pas leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, ne souhaitent pas un salaire, mais un butin, a Gagner sa vie » n'a pas de sens pour eux, à moins que ce ne soit dans l'acception du joueur qui attend tout d'un hasard et se sent résolu à y aider en trichant.
Tels furent les gens vers qui la fatalité de son destin porta Michel. Ses penchants, sa jeune
expérience du monde, n'étaient pas pour l'en éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant devenir son assassin?... L'acte infâme, inaccompli matériellement, n'avait que trop réussi dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus les rochers de la Basteï ne s'y était pas fracassé les membres, mais, au choc, avait senti se dévaster son âme et se rompre tous les liens qui l'attachaient à l'existence normale. Cette société, où il n'avait plus de place, dont il se trouvait retranché civilement, il la jugeait construite sur la force, le mensonge et la violence. Il la haïssait et ne songeait qu'à l'exploiter. Ses qualités héréditaires : fierté, témérité, intelligence, détournées de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter leurs véhémences à ses théories, comme des forces fatales. Déjà, en Amérique, sa conduite s'était accordée, par une logique terrible, avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable existence aux États-Unis, Michel était parti pour le Brésil. De là, il avait passé dans l'Uruguay. Tout de suite, en ces républiques de la péninsule méridionale, où la discipline sociale est très relâchée, il s'était senti plus à l'aise que dans les stricts rouages de la confédération anglosaxonne. Il tombait chez des races dégénérées, d'origine latine, et sa mentalité à demi-italienne s'accordait mieux avec la leur. Puis, le brigandage à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières de ces pays bâtards, sur la limite des pam-
2l8 MORTEL SECRET
pas immenses, les coups de fortune hasardeux qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent ses instincts d'aventurier. Mais, ce qui acheva de le démoraliser, ce fut le jeu. On ne se doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle on manie les cartes dans les tripots de Rio- Janeiro, de Montevideo ou de Buenos-Ayres, ni des scènes de lucre et de sang qui surviennent parmi ces milieux louches et cosmopolites, où passe l'écume des deux mondes, et où la police locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie pas de mettre le nez.
Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les traits de qui la vieille Louise croyait revoir l'enfant innocent qu'elle pressait jadis sur son cœur et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre femme, si elle avait aperçu les images évoquées sous ce front gracieux et uni, tandis que Michel résumait ses aventures en un récit soigneusement expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire avec lequel elle lui disait :
— ce Tu as dû te faire bien apprécier là-bas. Tu y avais sans doute une belle position. Car te voilà chic et flambant comme un monsieur. » Elle ajouta : a Tu ne perdras rien cependant à être revenu de si loin pour embrasser ta maman Louison. Car j'ai à te remettre une petite fortune. La marquise de Malboise m'avait confié — avec le testament qui, malheureusement, n'est plus valable, — tous ses bijoux de famille. Ils
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sont restés dans la cachette même où nous les avons enfermés ensemble.
— Comment !... Mais tu pouvais me considérer comme mort.
— J*ai toujours conservé de Tespoir.
— Et si je n'étais pas revenu?
— Eh bien, le coffret et son contenu seraient restés là où ils sont — sous terre. Je n'allais pas livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre maîtresse morte à monsieur de Malboise, qui l'avait tant fait souffrir et qui déjà n'est que trop riche, grâce à elle.
— Mais toi?
— Quoi donc?... Moi?...
■ — Tu pouvais t'approprier ces bijoux.
— Ils ne m'appartenaient pas.
— N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils Michel Bellard, officiellement décédé? »
Louise élargit ses yeux d'étonnement.
— ce Je n'avais jamais pensé à cela, y> dit-elle. Et elle ajouta, tandis que, lentement, la réflexion se dégageait dans son esprit : ce Ça ne fait rien. C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadé que j'avais des droits sur ces choses précieuses. »
Michel la considéra avec un singulier sourire, demi narquois, demi ému. Puis il dit, — et ce fut toute l'expression de sa gratitude :
— a C'est épatant, ça ! »
Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries, de cet or, qui gisaient en lieu sûr pour lui,
le faisait trembler de joie, lui ôtait, pour l'instant, son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement, éclata. Il aurait voulu courir et s'en emparer tout de suite. L'après-midi était trop avancé. Il décida de se rendre le lendemain matin dans les souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposat-il, l'accompagnerait. Celle-ci n'en vit pas la nécessité.
— a Cela me ferait mal, » soupira-t-elle. a II me semblerait que je déterre cette pauvre marquise Armande, que je vais faire sauter hors de terre son cœur saignant. Tai-je dit, mon petit, que le mien est atteint? Oui, j'ai une maladie de cœur. Èpargne-moi. Je te décrirai si bien la place que tu la retrouveras sans peine.
— J'entrerai dans le souterrain par les bois, » fit Michel. Je n'aurai pas besoin de pénétrer sur le domaine.
— Retrouveras-tu facilement l'ouverture?
— Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous faisions les brigands dans les cavernes avec mes petits camarades du village. Mais c'est heureux qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de Malboise ne doit pas prêter au premier venu la clef de la porte de fer.
— J'en ai une clef, » dit Louise.
— ce Toi!... Une clef?... Vraiment?... y> Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair
triomphant dans ses yeux noirs? Il ne se l'expliqua pas lui-même. Une issue secrète... une
clef qui en rendait maître à Tinsu de tout le monde, car, après vingt-cinq ans, nul ne se souvenait qu'elle fût restée aux mains de l'ancienne confidente, — cela venait de faire tressaillir d'aise l'homme d'aventures, le chercheur de hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir encore le parti qu'il en tirerait.
— oc Tu me la donneras, maman, cette clef?...» Elle eut un silence un peu soucieux.
— (( Pour quel usage? Moi, je ne la gardais que comme un souvenir. Elle est enveloppée dans un papier indiquant de la rendre au marquis de Malboise, s'il m'arrivait quelque chose.
— On n'est tenu d'aucune loyauté envers un pareil bandit.
— Oh! mon enfant!... » Un timide reproche passa sur la douce figure vieillie. — « C'est pour soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise Armande me l'a donnée. Elle est bien à moi. Mais je ne dois la transmettre qu'au propriétaire de Solgrès. »
Michel n'insista pas.
Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher, à cette heure, hors la marche des aiguilles sur un cadran, car il lui semblait que jamais n'arriverait ce lendemain, qui lui livrerait un trésor. D'une oreille presque distraite, il écoutait les révélations que Louise^ maintenant, lui faisait sur son père. L'héroïsme du volontaire gari-
baldien ne le toucha pas outre mesure. Immobile, Tair absorbé, il laissait son esprit voler vers l'avenir, tandis qu'il semblait perdu dans une respectueuse contemplation du passé. Quelle serait la valeur des bijoux contenus dans la cassette?... Quel genre de vie adopterait-il désormais? Quel nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et libres, ouvertes devant lui, Téblouissaient. Nuls liens, nuls devoirs, nulle personnalité antérieure, n'entravaient sa marche future. Il n'avait même pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer un, car il rapportait de ses sombres aventures en Amérique les papiers d'un homme disparu, qu'il modifierait à sa guise par un facile maquillage.
Quand il prit congé pour ce jour-là de sa mère adoptive et qu'elle lui demanda son adresse, il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il comptait se transporter avec sa prochaine richesse.
— c Je vais l'inscrire, » dit-elle, en mettant ses lunettes.
Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa grosse écriture appliquée de paysanne, le jeune homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata de rire.
— (c Michel Bellard!... » lut-il à haute voix. « Mais non, maman! Tu sais bien qu'il est mort, le petit Bellard. »
Sa gaieté troubla l'humble femme.
— ce Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton nom?...
— Jamais de la vie!... A quoi me servirait d'avoir du sang noble dans les veines, si je dois m'appeler comme un domestique? »
Une faible rougeur colora les joues ridées. Une vapeur humide embruma les verres des lunettes.
— ce Alors?...
— Alors je suis Michel d'Occana, puisque ainsi se nommait mon père.
— Non, » corrigea Louise, enlevant la particule : c( Michel Occana.
— Qu'importe?
— Et si sa famille réclame?...
— Elle réclamera, ma famille ! Ca me donnera l'avantage de faire sa connaissance. Et nous verrons! »
Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation radieuse sur sa jeune physionomie que sa mère adoptive en oublia la récente blessure.
— (( C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur, toi, jusqu'au bout des ongles.
— Tu seras quand même ma maman Louison, » dit-il en Tembrassant. « Mais entre nous seulement... Jamais devant le monde. »
LE FOn,T> DE L^ CoiSSETTE
ANS un salon de cercle, aux environs de la Madeleine, des hommes, pour la plupart en costume de soirée, se pressaient, assis ou debout, autour d'une table de baccara. On jouait gros jeu depuis une heure, et la veine n'avait pas favorisé le banquier. Cependant il faisait bonne contenance, sous des regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser quelqu'un de susceptible.
C'était un fort beau garçon, de cette beauté un peu exotique, — le teint trop mat, les yeux et les cheveux trop noirs, — que, précisément, on a chance de rencontrer dans les cercles ouverts, où l'on est admis en passant, sur simple présentation.
Une voix gouailleuse dit :
— (( Cent louis qui tombent. »
Le banquier tourna légèrement la tête.
— (( Ça va », dit-il. a Et davantage si vous voulez.
— Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous ne les avez plus en banque.
— Je les tiens sur parole. »
Il y eut un silence, peu flatteur pour Fétranger. Celui-ci appela le garçon de jeu.
— flc Donnez-moi des jetons, » lui dit-il. « Pour deux cents louis. »
L'homme se pencha, murmura tout bas quelque chose.
— <c Oh! mon Dieu, » ricana le bel étranger, « on manque plutôt de confiance, dans votre boîte. Tenez... » ajouta-t-il en plongeant la main dans une poche intérieure de son habit, « c'est vrai, je n'ai plus d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous, si je vous laisse ceci en gage? »
D'un geste négligent, il tendait une admirable émeraude, soutenue par une mince chaîne d'or. Un des assistants s'écria :
— (c Mais c'est une ferronnière! Vous avez donc dévalisé votre trisaïeule?...
— Un bijou de famille... Je l'avais sur moi pour le faire monter en bague. Ça tombe bien, puisque vous m'avez si proprement ratissé, messieurs. »
Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et,
l'ayant montrée au caissier, il revint avec deux cents louis de jetons, qu'il plaça devant le banquier. Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau de droite, qui portait les deux mille francs. Il eut un imperceptible sourire, donna sept au tableau de gauche, et se servit. La seconde carte du premier tableau fut un huit. Celle de l'autre un quatre. Le banquier retourna ses cartes. Il avait un roi et un valet. Une rumeur légère courut dans le groupe.
— « Tirez-vous? » demanda-t-il à gauche. Sur la réponse affirmative, il lança un cinq.
Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux figures, on aperçut le neuf de carreau.
— (( Gagné, » dit-il tranquillement.
Déjà on poussait vers lui les mises des deux tableaux, quand une voix s'éleva :
— a Pardon! Je demande qu'on examine le jeu de cartes dont se sert monsieur d'Occana.
— Mais, monsieur!... »
Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour l'interrupteur, les autres criant que de pareils procédés disqualifiaient un cercle. Les mots vifs commençaient à partir, quand un accord général se fit brusquement sur cette nouvelle : il y avait deux neuf de carreau dans le jeu de cartes du banquier.
— « Gredin!... Misérable!... » hurlèrent les plus animés en lui mettant la main au collet.
Blanc comme le plastron de sa chemise, celui
qu'on avait appelé d'Occana cherchait à se dégager, en balbutiant :
— ce Mais, messieurs... C*est un accident... Comment pouvez-vous croire?... Je suis prêt à recommencer le coup. »
Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint :
— <c Voyons, messieurs, pas de violences... C'est indigne de gentlemen tels que vous. La présence d'une double carte dans un jeu peut parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana vous donnera satisfaction en s'abstenant de revenir. 1)
Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent peut-être moins bien abouti si tous les hommes qui se trouvaient là eussent eu la conscience et les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient filé, ne se souciant pas d'éclaircissements où la police devait intervenir. D'autres se disaient qu'ils passeraient un mauvais quart d'heure chez eux si leurs noms apparaissaient dans cette affaire. Les plus honnêtes, ceux qui avaient le droit de crier plus haut, étaient en même temps les moins empressés à figurer dans une histoire de ce genre. Les plus tarés se demandaient où ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana se trouva bientôt sans plus d'encombre sur l'escalier, poussé par le gérant, qui lui glissait son émeraude dans la main, en lui conseillant de ne
jamais revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient les valets de pied en culotte de panne.
Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit les boulevards et l'avenue de l'Opéra. Malgré l'heure tardive, il y avait encore des flâneurs aux terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait de charme. Le joueur malheureux s'en détourna, comme en une fuite, et courut se réfugier chez lui, dans son petit appartement luxueux de la rue Saint-Augustin.
Sa chambre apparut, quand il eut tourné le commutateur, avec les chatoiements de soies pâles, les scintillements d'étroits carreaux multiples et les lignes serpentines du modem-style.
Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il posa sur une table.
C'était une boîte en acier solide et pesante, dont les parois externes, jadis vernies et ornées de peintures, montraient des plaies rougeâtres de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il Tavait retirée du souterrain, Michel se plaisait à contempler et à manier cette cassette. Que de plaisirs en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce à elle, il avait, pendant une année et demie, vécu la vie triomphante et joyeuse que le destin devait, pensait-il, à un descendant d'une des plus aristocratiques familles de France. Lui, qui avait dans ses veines le sang des Solgrès, et sur sa face, dans ses membres fins, l'élégance et la grâce italiennes, quel viveur magnifique il aurait fait s'il
eut été reconnu légalennent par sa mère ! Elle en avait eu Tintention. Ce n*est pas elle qui Tavait renié. Les fatalités sociales s'étaient trouvées plus fortes que cette volonté de femme. Michel le savait, parles plus irréfutables preuves. Aussi cette mère, dont le nom remplissait d'orgueil, cette Armande, marquise de Malboise, qui l'avait porté dans son sein, qui l'avait chéri à en perdre la raison et à en mourir, elle rayonnait bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à fait avilie, de l'aventurier.
Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel d'Occana était un homme qu'aucune croyance, aucun respect, aucune tendresse n'arrêtaient dans l'assouvissement de ses passions. Toutefois un sentiment exalté et pur fleurissait en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, des vanités, des haines et des vices. C'était le culte voué à la mémoire de sa mère, depuis qu'il avait appris par Louise de quel amour et à travers quels tourments la malheureuse l'avait aimé.
En ce moment même, tandis que ses doigts palpaient, en l'ouvrant, le coffret d'acier, il éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. 11 souleva le couvercle. L'intérieur, capitonné de velours bleu, apparut. Quel espoir insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la cassette était vide. Cependant il en tâta tous les
recoins, dans Tidëe de trouver peut-être encore un dernier vestige de ces admirables joyaux, vendus les uns après les autres. Pas une parcelle d'or ou de pierrerie ne restait. Michel souleva la doublure du fond. Un papier se cachait entre le capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour la centième fois.
a Je lègue à mon filleul, oArmand-zMichel 'Bellard, mon domaine de Solgrès avec toutes ses dépendances, et je désire quil en porte le nom, »
Signé : ce Armande,
ce marquise de oMalhoise. »
a Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, maître d*un des plus beaux châteaux de France! » se dit le fils du volontaire italien, ce Ah ! marquis de Malboise, tortureur de femmes, tueur d'enfants, voleur d'héritages, notre compte n'est pas encore réglé!... Vous avez de la chance que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait absorbé pendant dix-huit mois. Mais maintenant que je n'ai plus rien, je vous conseille de prendre garde à vous!... »
Avec un geste de rage, le jeune homme jeta au fond de la cassette la ferronnière ornée d'une émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, fait fondre à tenter la chance des cartes, des
courses, ou laisse aux mains des courtisanes coûteuses, pour connaître, lui, le paria, la saveur des caprices princiers.
Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels qu'il n'eût pas vendu? Tandis que, pour se coucher, il ôtait les boutons de sa chemise, quelque chose brilla sur sa peau, dans l' entre-bâillement du plastron. C'était, à une petite chaîne de façon ancienne, un médaillon en or, un simple médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, avant de s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit ce médaillon, et considéra un instant le portrait de femme qu'il contenait :
ce Ma mère!... i> murmura-t-il, ce Armande de Solgrès, marquise de Malboise... »
Il prolongea la pompe des syllabes avec un orgueil attendri. Puis il prononça encore à voix haute : oc Votre fils a une âme indomptée comme la vôtre. Seulement vous étiez femme... la société vous a vaincue. Lui, il est un homme... Et il n'a pas dit son dernier mot... »
Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait entendu ce fils tant chéri confondre sa révolte d'amante et de mère avec la rébellion de l'égoïsme et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes ne virent pas du moins cette suprême misère.
Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, les jeunes filles et les matrones n'avaient de regards et de sourires que pour un valseur char-
2p MORTEL SECRET
mant qu'on disait étranger, riche et de noble origine. Michel, persuadé que les chevaux et les cartes ne lui rendraient pas la petite fortune qu'ils lui avaient prise, renonçait aux succès du demimonde pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir par ceux de milieux honnêtes. Cette plage familiale d'Houlgate lui semblait le champ favorable à ses nouveaux exercices. Dès les premiers quadrilles au Casino, après les faciles présentations toujours obtenues par un voisin d'hôtel, le jeune homme, ne connaissant du monde que les bas-fonds des républiques sud-américaines et les régions galantes de Paris, eut la stupeur de constater qu'il recevait, de la part de correctes bourgeoises, des avances aussi claires que jadis de ses compagnes de plaisir. Seulement, ici, c'était pour le bon motif C'était l'invite au mariage, faite par les candides flirteuses de vingt ans et par les avisées mamans de quarante-cinq. Les entreprises conjugales ne se bornaient pas aux escarmouches du Casino. Bientôt M. d'Occana, a ce jeune homme si distingué », reçut des invitations pour les parties de tennis, les five o'clock ou les sauteries dans les villas particulières. Il accepta tout, et se rendit compte que, s'il demandait la main d'une de ses danseuses, n'importe laquelle, il aurait la presque certitude qu on lui dirait : «. oui ». a Oui » avant les premiers renseignements. Mais après?... Michel d'Occana n'offrait aucune surface, à peine une
LE MEURTRE DUNEAME 3)3
personnalité authentique, — et encore... grâce à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la loupe, — nulle situation, et tout juste, avec ce qui lui restait sur la vente de l'émeraude, de quoi payer la bague de fiançailles.
Le premier acte était facile à jouer, mais aller jusqu'au dénouement lui parut peu commode. Pour cette raison, Taventurier jeta son dévolu sur une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et qu'il sut rendre éprise de lui au delà de toute clairvoyance, de toute guérison.
Cette jeune fille possédait une petite dot, et surtout des espérances, car elle hériterait certainement d*un oncle qui Tavait élevée. L'opposition invincible de l'oncle au mariage de Denise avec un si beau garçon, d'origine et d'avenir si troubles, fit hésiter celui-ci. Mais il se trouvait à bout de ressources.
Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait tout, c'était se tirer momentanément d'affaire, grâce aux quelques milliers de francs de la dot, et dans la certitude des merveilleux hasards toujours attendus par le déclassé.
Michel se considérait comme le créancier du destin. Et il y avait un homme qui portait le poids de la dette : c'était le marquis de Malboise. Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter envers lui, ce bandit titré et puissant, qui se carrait sur le domaine volé, dans la magnifique demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas
facile. Le plan devait être médité à loisir, exécuté avec prudence.
Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux cent cinquante à trois cent mille francs que représentait le contenu de la cassette, le désir de jouir de la vie avec toute la force, toute Tavidité de ses vingc-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait enfiévré d'appétits et de curiosité, lui avait ôté la faculté de méditation nécessaire pour combiner la revanche. Il avait du temps, de Targent devant lui, pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre par une démarche mal combinée. Folie surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de délices qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps séchées par toutes les soifs et crispées par toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des revendeurs les bijoux du coffret. Pour suspendre la fuite rapide de son trésor, Michel avait eu recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, avec des ressauts et des retours qui l'avaient rendue plus affolante. Jusqu'au soir où, hanté par les suggestions perverses des bouges d'outre-océan corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, en prenant l'émeraude, le fond de la cassette vide, Michel avait triché et s'était fait surprendre.
Maintenant il se disait : a II ne me faut plus qu'un nouveau répit, si court soit-il, pour dresser le piège où saisir cet atroce Malboise, et lui faire un peu rendre gorge... » Pour obtenir ce
2îr
répit, Taventurier épousa Denise Rouval, non sans Tespoirque son art de séduction capterait Toncle, ramènerait à une réconciliation et leur assurerait l'héritage. Cet espoir-là fut déçu — d'autant plus brutalement que l'oncle de M™* d'Occana mourut peu après, en pleine ébullition de colère contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.
Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa les pires prévisions du vieillard. Non qu'elle souffrît d'immédiats mauvais traitements, matériels ou moraux. Michel entendait trop la volupté de la vie pour provoquer dans le cercle de ses perceptions la disgrâce des larmes, la rancœur des querelles, le hérissement hostile des délicatesses blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il la maltraitât directement, car du moins elle l'eût pris en haine et se fût réjouie de ce qui le séparait d'elle. Mais il ne se départit jamais à son égard de la grâce câline qui enivrait la malheureuse en sa présence et la torturait de regret lorsqu'il n'était pas là.
Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil logis de la lune de miel ne tarda pas à s'échanger contre un étroit appartement dénudé, puis contre une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un reproche à l'adresse de l'homme paresseux et léger, à qui la paternité même n'inspirait pas un effort. Elle acceptait la misère auprès de lui. Elle aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les atteintes à leur fils — un petit être beau comme
son père et qu'elle avait nommé du même prénom que lui. Mais, avec la misère, Tabandon survint. Michel disparut pendant des semaines, puis pendant des mois... Et si, de temps à autre, il envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, pour des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui tenait un peu au cœur. Cet homme gardait le sentiment de la race, si dominateur dans son ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait oublier qu'il avait un enfant. Et comme ce fils était son image, il goûtait un plaisir fier à venir le contempler quelquefois. Quant à sa femme, qu'il n'avait pas aimée un instant, le malheur de cette infortunée était d'autant plus irrémédiable que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude, l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle la tendresse insensée qui, malgré tous les avertissements, la jeta naguère entre ses bras.
Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. Parfois, du triste quartier Mouffetard où elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce qui pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se dirigeait vers le lointain Montmartre, son petit garçon suspendu à son épaule. La course était longue avec ce cher fardeau. Quand le courage lui manquait pour marcher, elle escomptait son dîner en montant sur l'impériale d'un omnibus.
Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble maison nichée parmi la verdure d'un jardinet sauvage, elle trouvait une créature aussi isolée
qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne s'expliquait pas, partageait la folie de son cœur. a C'est ma nourrice, » avait dit à sa femme M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise Nobert. Jamais la vieille paysanne n'en dévoila davantage à la nouvelle venue qui pénétrait dans sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha bien vite, toutes deux brûlant du même culte pour l'être idolâtré, dont elles souffraient toutes deux. Aucune intimité, aucune mise en commun de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les lèvres flétries. La confidente de la mère morte garda le secret du fils vivant. Sans doute il lui interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme rustique et tenace, mise à l'épreuve si longtemps, avait pris le pli du mystère. Elle ne se laissa pas déchiffrer.
Denise renonça bien vite aux interrogations inutiles. N'était-ce pas assez pour elle, dévorée d'une double passion, — son mari, son fils, — de rencontrer une âme féminine uniquement dévouée aux mêmes êtres? Car Louise adorait le petit Michel, tellement semblable au nourrisson à qui jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité en deuil, dans une ferveur de pitié, de respect, qui le sacrait à la fois son maître et son enfant.
C'était pour la femme âgée comme pour la jeune femme, de douces heures, celles où le bébé jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin. Les yeux de la première se fixaient parfois sur les
feuillages, desséchés trop tôt par Thaleine de Paris et cendrés de poussiète. Les prunelles fanées reflétaient alors un rêve lointain, que Denise essayait vainement de deviner. C'était, au delà des piètres arbres, les somptueux ombrages de Solgrès, le visage ardent et concentré d' Armande, la pelouse tragique où était tombé l'aïeul de ce petit qui s'amusait là, sur le sable.
— a Pauvre enfant! » murmurait Louise. Puis, craignant que sa mélancolie n'évoquât l'énigme, elle se hâtait d'ajouter : a Je voudrais tant le gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant j'ai quelque chose de bon à lui donner, quand il aura faim, tout à l'heure.
— Ce n'est pas bien de faire des folies pour ce petit gourmand, maman Louison, » protestait faiblement Denise.
Au fond, sans juger la vieille femme, elle la croyait avare. Car, au début de leur mariage, Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui représentait comme vivant fort à l'aise d'une pension viagère, servie par des gens riches qui l'avaient eue jadis à leur service.
— « Tes parents? » demanda Denise.
— «Tu sais bien que tous mes parents sont morts, » fut la réponse, accompagnée d'un regard sardonique, glacial, comme toujours quand elle risquait une allusion aux sujets interdits.
« Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont trop vu le côté dur de la vie, » pensait Denise.
ce Elle craint de manquer un jour. Peut-être, en effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs venaient à disparaître. En prévision, elle doit se faire une réserve. Pour cela, elle se prive de tout. ))
La paysanne se privait maintenant, en effet, avec des robes trop rapiécées en été, trop minces en hiver, plus jamais de vin dans le buffet, et, souvent, par les jours froids, pas de feu dans la cheminée.
oc Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie de cœur, » se disait encore M™* d'Occana. oc Se rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un avenir douteux : quelle inconséquence! Mais c'est un raisonnement qu'on ne peut pas lui tenir. »
Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient chez Louise, la voisine qui demeurait audessus de celle-ci vint la chercher pour déballer une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns à ce chérubin du bon Dieu — si joli que c'était une joie pour elle de le guetter par la croisée. La maman et le bébé, — qui trottait déjà tout seul, — demeurèrent dans le salon aux bibelots disparates et si piteusement vulgaires, musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils illustraient les étapes.
Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie qu'on lui approchât de l'oreille un gros coquillage, à la conque épineuse et rébarbative, à la profondeur rose, où, par jeu, maman Louison
lui faisait souvent écouter le chuchotement des anges qui disent au périt Jésus les noms des enfants bien sages.
— a Ze veux savoir si l'anie dit mon nom, maman. »
Denise prit l'énorme coquille, se disposant à l'approcher de la mignonne oreille, qu'elle dégageait des boucles brunes.
— (( Attends, » fit-elle, a il y a dedans un papier. Je vais l'oter... Tu n'entendrais pas. »
Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée là, oubhée, ou cachée, peut-être. L'idée de la lire ne lui serait certes pas venue, si, avec un tressaillement, elle n'eût reconnu l'écriture de son mari. D'un geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe, l'ouvrit. Quelques lignes, vite parcourues, lui sautèrent au cœur :
c( Chère maman Louison,
a Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois, envoyer encore cent francs à V adresse que tu sais, tu me tirerais d'un bien grand embarras. Et je te rendrais le tout ensemble.
c( cA. la hâte et un bon baiser de
c( Ton dévoué
« Michel. »
Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le
coquillage, dans lequel, avec une sorte de honte, elle avait vivement replacé le billet.
— a Maman, fVir-cv tu fais?... Il va pas parler, ranje, avec ce vilain papier. »
Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant secoua la jeune femme.
— « Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera pas aujourd'hui. »
En hâte, elle remit le coquillage en place, tourné comme avant, et s'occupa de distraire le petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas à le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes après, celle-ci parut. Et le bébé ne songea plus à écouter les anges quand il vie le tablier de maman Louison gonflé de choses mystérieuses qui devaient être bonnes à manger. Elle étala des pommes, des poires, des nèfles, des noix, sur la table.
— (( Croyez- vous?... Hein!... Les enfants de cette dame sont cultivateurs. Alors ça vient d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous puissiez le porter commodément. Ça sera pour les goûters du bijou. »
Denise la regardait, les mains jointes. Sur la tête de Louise, elle vit la coiff'ure en tulle noir et nœuds de velours, jadis pimpante, maintenant affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole de mérinos, dont les manches avaient été refaites en une étoffe différente. Elle vit la jupe
raccourcie par un ourlet qui repliait le bord usé... Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille femme, et baisa le front aux menues rides, sur lequel ses larmes coulèrent.
— ce Allons, 3) fit gaiement Louise, a vous voilà bien émue pour quelques méchants fruits!... Et encore on me les a donnés.
— Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez... Notre pauvre Michel... Celui qui n'est pas là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous pouvez bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie mère!... »
Une fierté passa sur le visage de la paysanne. Son corps chétif, ratatiné, se redressa. Au fond de ses yeux ternes passa le reflet des jours tragiques, l'équipée de guerre et d'amour que sa complicité fit sienne, son humble honnêteté couvrant la faute héroïque d'une Armande de Solgrès, l'enfant qu'elle détachait de son sein en cachette pour le lui tendre, les longs soucis, le long secret... Elle répondit :
— c( Sa vraie mère?... Je suis bien plus! »
LE Mo%T virwK,r
E jour-là, il devait y avoir une interpellation à la Chambre. De bonne heure, dans rhémicycle du Palais-Bourbon, les députés arrivaient. Une vigueur allègre les animait tous en Tattente de la bataille oratoire, qui devait être une des dernières de la session, car juillet tirait à sa fin. Une splendeur d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans rimmense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait en traversant la verrière du plafond.
La haute stature du marquis de Malboise parut à rentrée de droite, s'avança, grandissant encore dans l'ascension des premiers degrés. Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de lui. Et non seulement ceux de son groupe, mais d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns
même quittèrent les bastilles de la gauche pour venir lui serrer la main. C'était Thomme du moment. Tous, jusqu'à ses adversaires, s'inclinaient devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit à lui-même. La foule n'admire le génie qu'à cause de la gloire.
Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte d'une magnifique destinée. Sa carrière de grand seigneur et d'homme politique allait être couronnée, à cinquante ans, par un mariage qui apparaissait de tous points comme -une éclatante fortune. Le lendemain, toute la fleur du Paris élégant signerait au contrat du marquis de Malboise avec M^^* Régine d'Ambarès, la jeune fille la plus en vue du faubourg Saint-Germain, par sa beauté, par son nom, et par la légende qui faisait de sa mère une fille du duc d'Evreux, — ce descendant de Henri IV, si semblable de traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul. Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain de la fiancée, avait voulu ce mariage. C'était accorder à son champion au Parlement un gage suprême de faveur que de lui donner la mam de cette filleule, qu'on regardait comme sa cousine germaine, sans qu'il fît rien pour détruire cette opinion.
Ceux qui veulent absolument voir l'envers des plus brillants tableaux, assuraient que le chef de la maison royale n'était pas fâché d'établir richement cette protégée à demi-parente, dont
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un père viveur avait dévoré le patrimoine, et d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels du fringant et immoral comte d*Ambarès. Après tout, cette fille délicieuse était difficile à marier, avec sa haute et fine grâce de lys, avec son visage blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y avérait une illustre ressemblance. Rien n'accordait mieux la sollicitude, la politique et la tradition, que d'allier Régine, en dépit — ou peutêtre justement à cause — de l'énorme différence d'âge, avec le marquis de Malboise, de fortune et de situation si décoratives, le plus bouillant leader du parti légitimiste, le maître opulent de Solgrès.
Lui, il exultait. Son premier mariage avait satisfait son ambition d'argent. Le second allait satisfaire son ambition d'honneurs. Et il trouverait aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait en lui, tardive, et d'autant plus ardente.
C'était un homme heureux que le marquis de Malboise. Et il portait bien son bonheur, sans morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de sa stature dominatrice, ayant grand air et un reste de jeunesse sous les cheveux argentés, en ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant, le plus redouté de la Chambre. Il acceptait les félicitadons de tous, alliés et adversaires, avec la même cordialité.
— ce Vous allez voir! » disait-il, en son exubérance qui ne devenait jamais vulgaire, a Ils n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux. Je me sens en train aujourd'hui, je vous en réponds !
— Il y a de quoi ! » disait-on en riant, — et même quelquefois en riant jaune — 1 Ah! la vie doit vous sembler bonne! »
Quelqu'un annonça :
— ce L'interpellation sera chaude pour Bardai.
— Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne pouvait pas attendre les vacances pour ce mouvement judiciaire...
— Ce sont les faméliques grondant à ses chausses qui ne pouvaient pas attendre, » s'écria Pascal.
— ce Gardez vos mots pour tout à l'heure, mon cher. Vous en aurez besoin.
— Bah ! Malboise ne sera jamais à court.
— Enfin on ne pourra pas faire tomber le Gouvernement sur cette question de personnes.
— Cette question de personnes est une question de principes, » déclara le marquis avec force. (( Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié des magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur conscience? C'est ce que nous allons voir.
— La preuve sera difficile à faire.
— Point n'est besoin de preuve pour convaincre. C'est une atmosphère à créer. Je m'en charge. »
Il ne présumait pas de lui-même. On l'avait vu plus d'une fois jongler avec on ne sait quelles forces magnétiques et créer dans une assemblée de surprenants remous d'opinion. Sans discours de longue haleine, — car il montait rarement à la tribune, — rien qu'avec les éclats de trompette de sa voix de cuivre, excitant et dirigeant les charges, en jetant la note décisive au moment opportun, ce diable d'homme avait décidé plus d'une victoire, jeté bas plus d'un Ministère. Aussi on prédisait tout au moins la démission de Bardai comme garde des sceaux et la désorganisation du Cabinet, rien qu'à voir, au premier coup de sonnette du président, le marquis de Malboise s'asseoir devant son pupitre, se croiser les bras, et dresser sa face de molosse, aux babines moustachues, retroussées d'ironie.
Cependant, la discussion était à peine ouverte qu'un huissier s'approcha du marquis pour lui remettre un billet. Pascal, tout frémissant d'attention, posa distraitement l'enveloppe.
— ce Pardon, monsieur le député, » murmura l'homme aux revers rouges, ce il paraît que c'est urgent.
— Bon, bon, » dit Malboise.
— ce C'est un monsieur qui me Ta remis.
— Quelque demande de place pour la séance, » fit l'autre, se tournant avec humeur.
— c( Non, monsieur le député. Car on n'attend pas la réponse.
— Allons, je vais voir... » dit le marquis, congédiant Timportun par un sifflement impatienté.
L'huissier se retira. Malboise décacheta, les yeux en Tair, s*interrompant pour lancer à Torateur une apostrophe qui mit toute la Chambre en gaieté. Puis, comme pour s'en débarrasser tout de suite, il abaissa son regard vers la lettre.
Ceux qui l'observaient, — et ils étaient nombreux, — soit pour parer un de ses coups de boutoir, soit pour modeler leur attitude sur la sienne, — eurent la surprise de voir s'affaisser vers la poitrine cette tête arrogante, dont le front pâlissait. Un coup de massue n'eût pas mieux abattu ce taureau prêt à foncer. Il restait là maintenant, immobile et comme anéanti, incapable de reprendre son élan. Cependant, sa main, qu'il venait d'appuyer au pupitre pour en cacher le tremblement, tenait toujours la lettre.
— ce Est-ce que Malboise aurait reçu quelque fâcheuse nouvelle?... d chuchota un député à son voisin.
— « Bah!. . Une tuile peut-être... Mais il va se reprendre. »
Non, pourtant... le marquis de Malboise ne se reprenait pas. A ses tempes, ses collègues les plus proches pouvaient maintenant voir perler des gouttes de sueur sur la peau livide. Le front restait penché. On n'apercevait guère l'expression de la face. Mais la décomposition des traits
n*eût pas exprimé un effondrement plus sinistre que cette prostration visible.
— <( Regardez donc... Hercule a des vapeurs, » observa malignement à voix basse un membre de la gauche.
— ce Mais il va tomber d'un coup de sang!
— Un coup de fiel plutôt... Il est vert. » Cependant les discours continuaient, scandes
souvent par des cris d'animaux et des battements de pupitre. Mais, dans la ménagerie parlementaire, les singes seulement se démenaient, les fauves ne donnaient pas. Il leur manquait les appels de langue et les claquements de fouet du dompteur. Ce fut pour l'opposition une séance piteuse. La droite restait stagnante, dans le malaise de la cause inconnue qui paralysait son chef de file. L'interpellation, peu intéressante en ellemême et que rien ne venait corser, tombait à plat. Le Ministère se tira lestement d'affaire. Bardai, le garde des sceaux, conservait son portefeuille.
Aussitôt le vote, et avant la fin de la séance, Pascal de Malboise partit, se dérobant de façon rogue à la sollicitude teintée d'aigreur que lui marquaient ses amis. D'aucuns le suivirent des yeux en haussant les épaules.
— c( Voilà ce que c'est que de convoler à cinquante ans avec une beauté de dix-huit. Agnès, peut-être, se moque déjà de cet Arnolphe. »
Tandis que le désappointement et la jalousie
2fO MORTEL SECRET
s'exhalaient en réflexions malveillantes, Pascal, dans la victoria qui le ramenait rue Fortuny, souffrait d'une angoisse dépassant, et de beaucoup, les plus venimeuses hypothèses. La main crispée sur la lettre qu'on lui avait remise, il en palpait les plis redoutables, n'osant plus la lâcher, comme s'il eût craint qu'une vie mauvaise n'animât ce feuillet et n'en jetât au vent la clameur hurlante s'il le laissait un instant échapper.
Elle n'était pourtant pas longue, la missive de désastre.
Voici ce qu'elle contenait :
« zMarquis de éMalhoise,
ce V annonce de votre mariage, que je lis dans les journaux, me décide à intervenir dans votre existence,
« Vous ne pouvei pas m'avoir oublié. Je suis le fis de votre première femme, oArmande de Solgrès... V enfant que vous avei jeté, un après-midi du mois d'octobre i88/f, au fond du gouffre de la 'Basteï, UXpus étions tous les deux sur un encorbellement du pont qui avance au-dessus de ïabime. Vous rappeleivous? Il faisait déjà sombre. Heure ineffaçable de ma vie, et, je pense aussi, de la vôtre.
« Voulei-vous que nous en causions un peu?...
c( Celui qui s' appelait alors éMichel 'Bellard porte aujourd'hui le nom de son père : zMichel d'Occana. Vous trouverei ici son adresse, où il espère recevoir
LE MEURTRE D UNE AME 2f 1
de votre part V indication d'un rendej-vous. Sinon, vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt sur votre chemin. »
Suivaient le nom et Tadresse — qui était celle d'un hôtel borgne, où Michel logeait momentanément.
De cette page émanait pour le marquis de Malboise une indicible horreur. Si celui qui l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait, comment savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu dire? A supposer que le meurtre eût eu quelque invisible témoin... que, parmi les hérissements des rochers, un être inaperçu de Malboise eût surpris la tragique scène, comment cet être aurait-il identifié la personnalité de l'assassin et celle de sa victime? De qui aurait-il appris que cet enfant, possesseur d'un état civil en règle, n'était pas le fils du garde-chasse de Solgrès?
Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication mystérieuse : elle réunissait deux secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui qui s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un prétendant au trône.
Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on contre lui? Quelles preuves possédait-on? L'ennemi inconnu parlait de son mariage... Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer? Ce quelqu'un était-il en mesure d'appliquer à ce but les terribles armes qu'il paraissait détenir?
Un froid de glace coulait dans les veines de Pascal, malgré la chaleur de cette fin d'aprèsmidi, que dorait le poudroiement du soleil au déclin. Pourtant il n'éprouvait pas le frisson de surnaturel qu'aurait pu lui causer cette voix d'outre-tombe. Il ne croyait pas à la résurrection de l'enfant maudit. Ce n'est pas Michel qui avait tracé ces lignes. Michel était bien mort depuis plus de quinze ans. Un silence d'une telle durée l'attestait. Et, d'ailleurs, il se souvenait, celui qui avait cherché la place favorable, qui, de l'œil, avait sondé la profondeur vertigineuse, contemplé le hérissement hideux des rochers... Il se souvenait... Réchappait-on d'une chute de deux cents mètres? Quel miracle eût empêché ce corps frêle de s'écraser, chose molle et animée d'une horrible vitesse, contre la fureur immobile du granit?... Non, non... Ce n'était pas un spectre qui hantait M. de Malboise. Son sens d'ambitieux pratique lui faisait chercher par quel canal de tels secrets avaient pu se rejoindre pour surgir ensemble à la lumière, et de quelle manière on s'en servirait contre lui.
Cependant sa voiture, qui le ramenait du Palais -Bourbon, franchissait le boulevard de Courcelles.
— (( Paul! » appela-t-il en se penchant vers son cocher. « Tournez donc vers Montmartre. Vous monterez la rue Lepic jusqu'à la rue Durantin. Je vous indiquerai. y>
Moins d'un quart d'heure après, l'équipage au train jaune, aux deux chevaux superbes, aux harnais armoriés, étonnait les hauteurs provinciales de la Butte.
Comme il allait stopper devant un mur bas, surmonté d'un treillis de bois déteint et d'une verdure poudreuse, la porte située au milieu de ce mur s'ouvrit. Une jeune femme sortit, tenant par la main un petit garçon de trois à quatre ans. La femme, élégante pourtant de tournure, paraissait de condition bien modeste. Le bébé, adorablement beau, avec ses yeux sombres et sa chevelure brune et bouclée de Jean- Baptiste, n'était qu'un petit être sans conséquence, sous son sarrau de toile si propre, mais si pauvre. Toutefois, devant ce garçonnet, le grand seigneur, l'homme politique, le personnage arrogant et puissant, qui arrivait au fracas de sa voiture, eut une telle secousse qu'il en demeura comme foudroyé. Ses chevaux venaient de s'arrêter et encensaient dans un cliquetis de gourmettes. Lui ne songea pas à descendre. Hagard, les yeux hors de la tête, le buste projeté en avant, les lèvres écartées de stupeur, il regardait cet enfant.
— ce Oh! les dadas!... » s'exclamait le petit, tournant la tête en arrière et se faisant tirer.
— « Allons, » dit la maman... ce Allons, Michel, viens, mon trésor. »
ce Michel!... » balbutia le marquis de Malboise.
Il eut un mouvement pour arrêter cette femme et ce petit garçon, pour leur parler. Il n'osa pas... Une terreur vague, indicible, le paralysait. Maintenant il y avait de la superstition dans son effroi. Cet enfant n'était-il pas la saisissante image de celui?... Un peu plus grand, il le revoyait dressé sur le fortin de terre au bord de l'allée, criant: a En joue!... Feul... » tandis qu'Armande, — la mère!... — prise d'un affreux vertige, défaillait, se trahissant pour la première fois!...
Mais ce qui retint aussi l'élan de Pascal, ce fut la prudence inconsciente. Dans l'intrigue dont il sentait autour de lui le réseau, tout geste précipité pouvait déclencher la catastrophe. Se contenir, rester maître de soi, c'était la ligne de conduite la plus évidemment indiquée, et de la sagesse la plus élémentaire.
Cependant le valet de pied, ayant sauté à terre, s'étonnait de l'immobilité de son maître. Celui-ci, rappelé à lui-même par un mouvement du domestique, quitta la Victoria, s'avança vers la petite porte.
c( De chez Louise!... Cet enfant sortait de chez Louise!... » se disait-il. « Nous allons bien savoir. y>
Quand Louise Nobert, appelée par la sonnette de son appartement, se trouva en face du marquis de Malboise, elle ne put retenir un cri.
Depuis des années elle n'avait pas vu cet
LE MEURTRE D UNE AME 2yf
homme, incarnation de tyrannie domestique, et qui lui en imposait tant autrefois, à Tépoque où elle se sentait sous sa main comme un atome, — elle, et aussi les destinées qui lui étaient chères. Mais surtout elle ne Tavait pas vu depuis qu'elle le savait un assassin. Et maintenant que sa répulsion égalait sa crainte, elle se demandait — pauvre vieille femme! — à quelles funestes bévues, pour elle ou d'autres, ne l'entraînerait pas le trouble de cette présence.
— ce Louise, » commença le marquis, ce votre conscience est-elle tout à fait nette en ce qui me concerne? y>
Elle se taisait, tremblante, devant cette impérieuse entrée en matière.
— « Je me suis montré très bon, très généreux à votre égard, Louise, » reprit M. de Malboise. c( Jamais je ne vous ai rendue responsable du piège que l'on m'a tendu. Vous en étiez pourtant complice.
— Non, monsieur le marquis, » dit précipitamment la vieille paysanne, ce Car j'étais avec mademoiselle Armande, et mademoiselle Armande voulait tout vous dire avant votre mariage, et vous rendre votre parole. Ce sont ses parents qui l'ont forcée. Ce n'était pas à moi de parler, voyons... Personne ne m'en eût fait un devoir. x>
Une fébrilité secouait le corps usé. Deux taches rouges marbraient les pommettes jaunes,
2^6 MORTEL SECRBT
jets de sang partis du cœur convulsif, trop
las pour les rappeler à lui.
(( Soit!... soit!... y> dit M. de Malboise, a Je
ne suis pas venu récriminer sur le passé. Mais si vous n'avez pas trahi les autres pour moi, j'espère bien qu'ensuite vous ne m'avez pas trahi, moi, pour servir quelque infâme vengeance?...
— Comment, monsieur le marquis?...
— Ce serait très mal, voyez-vous. Car enfin, grâce à moi, vous avez une vieillesse heureuse. Je vous fais des rentes, qui vous paraissaient à un moment trop considérables. Je ne sais ce qu'il en est maintenant, mais je suis prêt à les augmenter si cela vous convient. »
Elle pensa à Michel, à ses continuels besoins d'argent. Mais sa répugnance fut la plus forte. Elle se tut.
— (t Seulement, » continua M. de Malboise, « il faut que vous soyez tout à fait franche avec moi. » Il s'était assis. Il essayait de prendre un air bonhomme, ce Écoutez, Louise... Si, à un moment quelconque, devant n'importe qui, volontairement ou non, vous avez laissé échapper quelque chose concernant la malheureuse histoire que vous savez, avouez-le moi. Je vous donne ma parole d'honneur que vous n'en pâtirez nullement. Le mal sera fait, je tâcherai de parer aux conséquences. Vous me promettrez solennellement de ne pas recommencer. Voilà tout
LE MEURTRE D UNE AME 2f7
ce que j'exigerai de vous. Il faut que je sache à quoi m'en tenir. » Il s'arrêta un instant, la voyant plongée dans un ces mutismes aux lèvres serrées que Ton sent invincibles, oc Vous n'avez jamais eu à vous plaindre de moi, Louise. Aujourd'hui, vous me devez tout. Si vous ne parlez pas, vous n'aurez plus rien à attendre de ma bonne volonté.
— ce Mais, » balbutia-t-elle, « si je n'ai rien à vous dire?
— Vous avez quelque chose à me dire, » reprit-il avec force, ce Car il m'est arrivé des allusions, des menaces, relatives à des circonstances que vous seule, en dehors de moi, connaissez. Il est donc fatal que vous ayez commis une indiscrétion.
— Il y a peut-être, » avança-t-elle, « des gens qui se sont doutés, qui soupçonnent...
— Qui cela?...
— Mais, par exemple, quelqu'un de vos anciens domestiques. Tenez... les Poinclou. »
Il réfléchit.
— « Non. Ce sont des malins. Je suis sûr d'eux.
— Eh bien, je ne sais pas, monsieur le marquis. Moi, je n'ai rien dit à personne. »
Il la regarda, d'un regard qui fut terrible pour cette humble, tellement naïve et sans défense, dans sa vieillesse affaiblie, — regard perçant, dominateur, aguerri à d'autres luttes qu'au choc
avec les tristes prunelles fanées. Et tout à coup M. de Malboise prononça :
— (( Quel est Tenfant qui sortait d'ici quand je suis venu? »
La chambre, avec ses bibelots papillotants, tourna autour de la pauvre femme. Allait-il vouloir tuer celui-là, comme Tautre?... Elle répondit d^une voix éteinte :
— (( Un enfant?... Lequel?... Ah! un petit voisin.
— Et il se nomme?...
— Je ne sais pas... Bébé... Sa mère l'appelle Bébé.
— Non, sa mère l'appelle MicheL »
Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement noircis. Son visage blême, tiraillé de rides, avec les deux taches cramoisies aux pommettes, eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la pitié pour une âme inoffensive, tout usée dans une enveloppe usée, et que le souffle d'un monde incompréhensible et dur secouait d'un effarement douloureux.
— c( Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le nom de Michel?... Et pourquoi ressemble-t-il à celui que vous éleviez à Solgrès?... »
Louise garda le silence. Dans sa pensée, le moindre mot pouvait être dangereux à l'un ou l'autre de ces chers êtres, au père ou à l'enfant — peut-être à tous les deux. Elle ignorait que son fils adoptif eût écrit au marquis de Mal-
boise. Celui-ci se doutait-il que son ancienne victime fût encore vivant;e? Quel parti le fils d'Armande voudrait-il tirer de la situation ? Elle le savait animé de vagues projets de vengeance, de vagues espoirs de restitution?... Ne ferait-elle pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en révélant son existence?... Ne Texposerait-elle pas aux représailles de cet homme, qui, déjà une fois, n'avait pas craint de le supprimer, et qu'elle croyait puissant comme un démon? Et le petit, l'innocent, qu'en adviendrait-il? Le marquis de Malboise laisserait-il subsister un seul être portant à la fois dans ses veines le sang et la honte de celle qui gardait son nom jusque dans la mort, dormant sous ses syllabes orgueilleuses et sous les armes parlantes de son écusson?
Devant cette vieille femme obstinée, une irritation perlait de sueur le front du marquis. 11 l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de sorcière allaient maintenant tenir en échec sa fortune! Mais que faire? La laisser périr de faim en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était facile. A quoi cela l'avancerai t-il? D'ailleurs qui lui disait si ses ennemis ne la paieraient pas plus grassement pour le trahir que lui pour se garer de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime créature, dont toute la vie ne fut que sacrifice et fidélité, n'était pas de celles dont la conscience s'achète et dont les secrets se vendent.
26o MORTEL SECRET
Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une Louise NobertPTout ce qu'il comprenait, c'est qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à lui, marquis, député, chef politique, favori royal, dépendaient d'un mot qui tomberait ou non de la bouche de cette infime servante, et qu'il n'avait pas le pouvoir de lui faire prononcer ce mot. Oui, tout son avenir, son honneur, son mariage^ la possession de cette adorable Régine, aux lèvres de fleur — se suspendait là, à ces lèvres desséchées comme une cosse vide, déjetées par l'appauvrissement des mâchoires, et violacées par la stagnation du sang.
Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient plus, ces lèvres. Il supposa, demanda tout, — même sur l'existence possible de Michel, et sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le complot qu'elle avait pu combiner avec lui. Il n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de lui, il se leva. Sa colère trop contenue, sa brutalité foncière, débordèrent d'une poussée tumultueuse.
— « Je te forcerai bien à parler, vieille mule! » cria-t-il. « Tu peux simuler la folie comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées sur le gazon... »
A cette évocation de la plus tragique souffrance, ainsi bafouée par un commentaire méprisant, la vieille paysanne se dressa, d'un mou-
vement mécanique, dont la raideur fut d'un effet sinistre. Le marquis, interloqué, suspendit sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage l'emporta. Il poursuivit :
— (( Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle ne voulait pas, à celle-là, quand je lui ai raconté que son mioche se noyait... C'est comme ça que j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de délier les langues. On ne se moque pas de moi impunément!... »
A ces paroles, si affreuses dans une telle bouche et tombant dans de telles oreilles, quelque chose de surhumain se souleva dans l'âme résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres, — ces lèvres que la misère de l'âge rendait tout à l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli têtu, — et elle jeta ce cri :
— <r Assassin!... »
L'homme recula, comme frappé en pleine poitrine. Elle savait donc aussi, celle-là! Comment savait-elle?... Ah! le mot de l'énigme était donc bien ici, dans cette vieille tête butée. Il le connaîtrait, ce mot. Il ne sortirait pas sans l'avoir arraché, par n'importe quel moyen. Revenu de sa surprise, il fonça vers la silhouette rigide, qui se dressait, malgré la servitude ancienne, avec une si étrange autorité.
— ce Expliquez-vous!... puisque vous osez me lancer une telle accusation!... »
Il n'acheva pas. La violence de son geste
venait-elle d'épouvanter la malheureuse? Cette scène avait-elle trop tendu les ressorts d'un organisme épuisé? La maladie de cœur dont souffrait Louise la rendait-elle incapable de soutenir plus longtemps une lutte si atroce? Quoi qu'il en fût, elle chancela et s'abattit tout d'une pièce. Renversée en arrière, elle échappa aux bras avancés instinctivement pour la retenir. M. de Malboise avait trop d'intérêt à prolonger l'entrevue pour ne pas la secourir. Mais il ne put prévenir sa chute.
Penché sur le corps inerte, assez inquiet au fond pour lui-même de ce qu'on pourrait dire si l'on trouvait cette femme morte après sa visite, il essaya de se rendre compte. Louise, par miracle, dans cette petite pièce encombrée, ne s'était heurtée à aucun meuble, en tombant. On n'apercevait sur elle nulle trace de blessure, dont on pût conclure à une agression de son visiteur. Le pouls battait encore, quoique très faiblement. Rassuré sur ces points, et ne se souciant pas qu'elle expirât peut-être sous ses yeux, — car une telle crise, à cet âge, ne pouvait manquer de gravité, — Pascal quitta le petit appartement.
Dans le jardin, il s'attarda, regardant les fenêtres de la maison aux étages supérieurs. Non pas qu'il eût l'intention d'appeler quelque charitable voisine au secours de la pauvre abandonnée, qui allait sans doute rendre le dernier soupir dans la solitude, mais pour se convaincre que
personne ne l'observait. Aucun visage ne se montra derrière les carreaux. Les modestes habitants achevaient ailleurs leur journée de travail, ou profitaient de cette belle fin d'après-midi pour quelque promenade. A peine trois ou quatre galopins du quartier apparurent-ils sur le trottoir d'en face, hypnotisés d'admiration devant la magnifique voiture.
Le marquis de Malboise s'enleva sur le marchepied, s'installa sur les coussins.
— « A la maison, » dit-il au cocher.
Les chevaux dressaient les oreilles, s'agitaient. Quand Paul rassembla ses rênes, des frissons coururent sur leurs robes lustrées. Puis ils eurent un élan trop vif, aussitôt réprimé, et tournèrent ensemble, avec des piaffements inutiles et nerveux.
Le lendemain matin, Michel vint rendre visite à sa mère adoptive.
Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt après le rude visiteur de la veille. Dans la nuit, une réflexion toute naturelle, mais un peu tardive, l'avait frappé, a Quand le marquis de Malboise aura lu ma lettre, son premier mouvement sera d'aller questionner Louise Nobert. Il faut que je la mette sur ses gardes, que je lui fasse la leçon. » Une hâte le prit de préparer la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y prendre plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de faire partir sa lettre. Cependant il ne pouvait se
figurer que, déjà, cette négligence était irréparable. La séance de la Chambre avait duré jusqu'à six heures. Par les journaux, qui commentaient discrètement la singulière attitude de M. de Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné les heures suivantes à une méditation dont on pouvait imaginer la profondeur. Un homme de sa force, en présence d'une si redoutable surprise du destin, n'agirait pas à la légère.
Michel éprouvait donc une simple trépidation plutôt qu'une anxiété précise lorsqu'il traversa le jardin de la rue Durantin, à une heure très matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette devant la porte étroite. Nulle réponse, nul bruit dans l'intérieur.
— « Comment! » pensa-t-il, (( elle dort encore I »
Cela rétonnait chez une personne attachée à ses habitudes rustiques.
Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. Alors il descendit, tourna dans le jardin, puis, à bout de patience, lança un caillou dans les carreaux, appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage s'émut. Nul ne pensa que M™« Nobert avait pu sortir si tôt. On se décida à quérir un serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur son lit, où elle avait pu se traîner entre deux syncopes. Elle respirait à peine, n'avait plus la force de parler, semblait ne reconnaître per-
LE MEURTRE d'uNE AME 26f
sonne, indifférente aux soins qu'on lui donna aussitôt comme aux éclaircissements qu'on essaya de tirer d'elle.
On alla chercher un médecin, qui pratiqua une piqûre d'éther. A la faveur de cette piqûre, la malade sembla revenir à elle.
Comme elle recouvrait un peu de lucidité, elle promena son regard éteint autour de la chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait vers le sien. A ce moment, tous deux étaient seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient rendus à leurs occupations. Le médecin, voyant ses soins à peu près inutiles, ne s'était pas attardé.
— a Mon enfant... » murmura-t-elle.
Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui ne venaient pas. Michel se pencha davantage et demanda précipitamment :
— « Est-ce qu'il est venu?...
— Oui, » dit-elle dans un souffle.
— « Quand cela?... Hier soir?...
— Oui.
— Damnation!... »
La mourante sursauta dans l'éclat furieux de ce cri, puis ferma les yeux comme pour ressaisir un reste d'existence, et prononça :
— « Méfie-toi... de... de...
— C'est lui qui vous a fait du mal?... » questionna Michel.
La voix de ce garçon endurci tremblait d'une
indignation et d'une pitié sincères. Devant la créature aimante, que, tout petit, il appelait ce maman », qui, récemment encore, ouvrait à nouveau pour lui son cœur saignant d'un inlassable sacrifice, et qui maintenant allait mourir, quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait au fond de sa nature et crevait dans sa poitrine en un sanglot.
— ce Maman Louison... » balbutiait-il, tandis que, sur le visage dont l'expression devenait plus lointaine, il voyait descendre le voile de la mort.
Tout à coup, un dernier éclair de conscience ranima ces traits presque pétrifiés, cette chair labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision amère de la vie... La tête de Louise se tourna légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva comme pour désigner quelque chose. Et Michel entendit ces mots :
— oc La clef... Là... Là... Prends... » Il répéta, secoué d'une émotion :
— « La clef?... Quelle clef? » Puis, tout son être soulevé d'attention : oc La clef du souterrain?... »
Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les prunelles noyées d'ombre.
— c( Où donc?... Où donc?... » demandait le jeune homme.
Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant
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des couvercles, bousculant de pauvres choses rangées avec minutie. Et, de seconde en seconde, il regardait vers la mourante pour surprendre une indication. Elle fît cet effort inouï de lui dire encore :
— a La boîte... Chine... »
Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une pile de linge, il découvrit un petit coffret de fausse laque, illustré de personnages bleus et jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit en pressant un ressort. Une clef apparut, dont la petitesse Tétonna, car il s'attendait à une lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer devant la face de Louise.
— <c C'est bien la clef du souterrain?... » Les paupières battirent comme pour une affirmation. Un sombre rire découvrit férocement les mâchoires de Michel.
— ce Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, maman Louison?... Tu me la donnes, à moi?... »
Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande se pencha. Celle qui l'avait tant aimé était morte.
Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de ces aventures et de ces spectacles dont le récit ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange paria brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce fut une minute éperdue, où son âme tournoya dans le vide comme jadis son corps d'enfant dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le
dernier lien qui le rattachait au mystère de ses premières années venait de se rompre. Nulle voix ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance, ni comment son père fut un martyr, ni comment sa mère baisait ses petites mains et sa tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du grand parc, personne ne pouvait la surprendre.
Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait la forme sans vie étendue sous ses yeux. Une douleur à sa main droite le surprit. Il regarda. Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il serrait d'une crispation inconsciente. Alors, de nouveau, le rire féroce découvrit ses dents, qui grinçaient.
— (( Voilà donc ce qui m'en reste, de mon enfance... D'une si noble origine, de tant de richesses, d'un double amour maternel... Cette clef secrète de mon domaine... Cette clef.. »
LE MEURTRE D^UNE AME lÔÇ