DU CARACTERE ET DU BUT DE L'EXPEDITION ACTUELLE
L'expédition qui a été dirigée vers le Mexique par trois puissances d'abord, et qui reste aujourd'hui à la charge de la France seule , n'est pas sans soulever plusieurs questions , disons mieux , plusieurs objections qui se formulent avec beaucoup plus de vivacité en France qu'ailleurs; on le conçoit aisément, puisque c'est la France seule qui en supporte le fardeau. Elle n'est pas populaire, il s'en faut. Vingt circonstances lui ont attiré cette impopularité. Dès le début elle a été entravée par des accidents militaires qu'il faut franchement qualifier d'échecs, alors qu'on s'était bercé de l'espoir que la marche de nos soldats de la Vera-Gruz à Mexico serait une promenade triomphale accompagnée par les acclamations des habitants. Depuis lors on en a aperçu toutes les difficultés, qu'on n'avait pas suffisamment mesurées avant de l'entreprendre, et on a reconnu qu'elles étaient non pas insurmontables, assurément, mais fort sérieuses. Elle a entraîné des
dépenses auxquelles on était loin de s'être préparé, et qui sont venues fort désagréablement déranger les plans financiers, adoptés par l'Empereur, sur la proposition d'un ministre éclairé et courageux, et sanctionnés avec un chaleureux empressement par les chambres et par le public. Ces plans devaient assurer au pays un grand résultat, le rétablissement de l'équilibre du budget, fâcheusement troublé depuis longtemps : or voilà l'équilibre détruit de nouveau. Enfin, l'expédition a dévoré beaucoup de braves gens, soldats et marins, qui n'ont pas eu la consolation de mourir sur un champ de bataille en face de l'ennemi, au milieu d'une lutte glorieuse; ils ont été emportés par une épidémie qui les attendait à la Vera-Cruz , comme dans une embuscade, et contre laquelle le courage des hommes et l'habileté des chefs sont impuissants.
On se dem.ande dans toute l'Europe , on se demande surtout en France, pourquoi les États européens, ensemble ou isolément, s'ingéreraient dans les affaires intérieures du Mexique , car l'expédition suppose non pas seulement la volonté d'obtenir le redressement, dans l'intérêt d'un certain nombre de Français , de quelques griefs définis, mais bien la pensée arrêtée d'exercer une influence décisive sur le sj^stème politique du pays. L'expédition a un but avoué •• elle prétend à être le point de départ de la régénération politique du Mexique.
Or, on fait remarquer qu'un programme pareil exige des efforts militaires grands et prolongés,
car, pour atteindre un tel objet, il faut non pas seulennent faire une rapide apparition à Mexico, mais dominer le pays tout entier, entretenir des garnisons dans un certain nombre de villes, et même former des camps retranchés dans quelques positions stratégiques. Le maintien de ces forces ne laisserait pas que de faire peser de lourdes charges sur les contribuables.
Personne ne saurait contester que le gouvernement français soit fondé à demander et même à imposer une satisfaction éclatante au gouvernement du Mexique. Des actes de spoliation ont été commis envers des Français. Des violences, que s'étaient permises des chefs militaires, sont restées impunies, quand elles n'ont été récompensées comme des actions d'éclat. Quelques-uns de nos compatriotes ont été assassinés sans que les meurtriers, bien connus, aient été poursuivis , même pour la forme. Luimême, le gouvernement de 1 Empereur peut se considérer comme offensé par les procédés sommaires qui ont répondu à ses réclapiations , et par la conduite qu'on a tenue envers son représentant officiel. Tous ces griefs sont parfaitement avérés. Mais on répond que les insultes venant des autorités mexicaines ne sauraient atteindre l'honneur de la France, qui est au-dessus de la portée d'un gouvernement aux abois. On ajoute que si la France voulait obliger le Mexique à indemniser nos nationaux des dommages et des méfaits qu'ils ont subis, et forcer les autorités mexicaines à une réparation, le moyen le plus efficace eût été de
s'emparer des ports, en très-petit nombre, par lesquels le Mexique commerce avec l'Europe et avec les États-Unis. On s'y serait approprié les recettes de la douane, et on eût privé le gouvernement du Mexique d'un revenu qui forme le plus clair de ses ressources, ce qui l'eût amené à composition.
L'expédient ainsi recommandé au gouvernement n'est peut-être pas aussi simple et aussi pratique qu'il en a l'air : cantonner l'occupation française à la Vera-Cruz, à Alvarado et à Tampico, aurait eu le grave inconvénient de vouer le corps expéditionnaire au fléau de la lièvre jaune, qui est exceptionnellement cruelle en ces parages, et qui à la Yera- Cruz, où l'on aurait dû maintenir la plus grande force, est plus formidable que partout ailleurs dans le monde. On cite un détachement de trois cents jeunes soldats mexicains, descendus du plateau à la Vera-Cruz, qui en trois mois s'était fondu sous la fatale influence de la fièvre jaune , à ce point qu'il n'en restait plus que vingt-huit de vivants. C'est un cas extraordinaire, extrême ; mais, il est de règle que l'entassement des soldats ou des matelots européens à la Vera-Cruz, pendant les mois les plus chauds de l'année, y détermine un redoublement du mal et fasse de la ville un charnier. Tenir nos soldats sur le littoral, afin de monter la garde autour des bureaux de perception de la douane , était donc un plan impraticable. Ainsi, du moment qu'on recourait à l'emploi des moyens militaires pour obtenir du Mexique la réparation
à laquelle on avait droit , il fallait s'avancer dans l'intérieur, et une fois cette détermination prise, il est facile de voir qu'on devait pousser jusqu'à Mexico.
L'expédition française, en tant que, au lieu de se borner à l'occupalion d'un petit nombre de points sur le littoral, elle est devenue une entreprise sur la capitale même du pays , peut donc assez aisément se justifier. Il reste à l'examiner au point de vue du caractère politique qu'on lui donne, par rapport aux institutions du Mexique et à son système de gouvernement. La France ne dissimule pas qu'elle se propose de provoquer l'organisation, au Mexique, d'un régime politique qui soit stable et sur un plan conforme aux idées de la civilisation moderne, ce qui, selon les assertions du gouvernement français , ou pour mieux dire selon l'opinion de tous ceux qui s'intéressent au sort du Mexique, est la condition sine qua non du salut de l'État mexicain. En un mot, le gouvernement français intervient ouvertement dans les affaires intérieures du Mexique ; mais il fait cette déclaration, dont personne n'a le droit de mettre en doute la sincérité , qu'il n'a aucun projet d'agrandissement ni de conquête. Au lieu de songer à affaiblir le Mexique ou à le démembrer, ainsi que l'ont fait les États-Unis à chacune de leurs guerres , il n'a qu'un but , arracher ces belles contrées à une ruine imminente, y rélever la civilisation d'une déchéance à peu près complète, et fonder au Mexique, avec le libre
concours des Mexicains, un État florissant qui se gouvernerait lui-même en pleine indépendance.
C'est ainsi que la question est posée , et c'est en ces termes qu'elle doit être discutée. Il faut se demander si , ainsi entendue , cette entreprise de la France est ou non opportune, si elle concorde avec les maximes d'une politique éclairée, ferme et prévoyante, ou si ce ne serait par hasard qu'une fantaisie , à laquelle on aurait étourdiment sacrifié les trésors de la France et le sang généreux de ses enfants. Les esprits calmes ne doivent pas se laisser influencer plus que de raison par les pertes que le climat a pu occasionner, quelque douloureuses qu'elles aient été , ni se laisser détourner d'une juste appréciation par les fautes qui auraient été commises dans l'exécution, au début. Il ne faut pas demander aux gouvernements , plus qu'à un individu, de réussir d'emblée et de se montrer infaillibles, car ce serait exiger qu'ils fussent supérieurs à la nature humaine. La seule chose qu'on ait le droit de réclamer d'eux, c'est qu'ils mettent l'expérience à profit, et que les erreurs passées servent à n'en pas commettre de nouvelles.
Deux motifs de politique générale peuvent être assignés à l'expédition, envisagée comme a^'ant pour objet de constituer au Mexique, aussi solidement que possible , l'État et le gouvernement. L'un est d'intérêt européen , universel. Ce serait d'opposer une barrière à l'invasion imminente de la totalité du continent américain par les États-Unis. L'autre, tiré de la politique française, serait de garantir et
de sauver d'une ruine irréparable non-seulement le Mexique, mais bien le rameau espagnol tout entier de la civilisation latine dans le nouveau monde. Nous allons examiner chacun de ces motifs séparément en peu de mots.
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MOTIF d'intérêt EUROPÉEN QUI A PU DÉTERMINER
l'entreprise.
C'est un motif qui est commun à toutes les puissances de l'Europe, quoiqu'elles puissent l'apprécier fort diversement, que la nécessité d'opposer enfin, dans l'intérêt de la balance politique du monde, une barrière à l'esprit d'envahissement dont, pendant une suite d'années, se sont montrés possédés les Anglo-Américains du Sud, propriétaires d'esclaves, et qu'ils soufflaient à toute leur nation, alors qu'elle était unie. C'était un plan arrêté, parmi les meneurs du Sud, de reculer indéfiniment les limites de la fédération aux dépens du Mexique, de l'Espagne, propriétaire de Cuba, et des républiques de l'Amérique centrale. Ces projets d'agrandissement manquaient de toute justification tirée même de l'utilité nationale, car à quoi bon de nouveaux espaces à un peuple dont le drapeau flottait déjà sur une immense superficie oii la population pouvait croître et se multiplier pendant des siècles en-
corè, sans craindre d'être à l'étroit? La surface de V Union américaine, si l'on peut encore se servir d'un terme pareil, est de quinze à seize fois celle de la France. Et comment qualifier ce programme de spoliation au point de vue de la justice ? Comment concilier cet insatiable appétit de territoire avec le respect que se doivent les uns aux autres les États civilisés, surtout lorsqu'ils sont si bien délimités par la différence des origines et par la configuration du sol ? Mais le Sud voulait étendre l'esclavage, introduire dans l'Union des États nouveauxquifussentcaractérisés par cette msïiîwîionparticulière, afin défaire contre-poids aux acquisitions plus rapides en population et en richesse, par lesquelles se distinguait le Nord, où le travail est libre, et qui donnaient au Nord la majorité et l'ascendant au sein des deux chambres du Congrès. Ainsi l'île de Cuba, conquise ou annexée, aurait pu être découpée en deux États. Déjà l'esclavage, spontanément aboli par les Mexicains, avait été restauré dans l'ancienne province du Texas, qui est plus étendue que la France , et qui pourrait former un jour quatre États grands, chacun, comme vingtcinq de nos départements ou sept ou huit fois comme le Massachusetts, et plus vastes même que le puissant État de New- York, justement surnommé l'État-Empire^ On eût de même rétabli la
1. La superficie du Texas est de 61 460 000 hectares, celle des 89 départements de la France est de 54300000 hectares; l'Ëtat de Massachusetts a 2 020 000 hectares, et l'État de New-York 11 900 000. Vingt-cinq départements représentent 15 250 000 hectares, et le quart du Texas en ferait 15350000.
servitude des noirs dans les autres parties du Mexique, aussitôt après se les être appropriées. A plus forte raison ce système rétrograde eût été imposé aux États de l'Amérique centrale. Plus tard, on aurait vu ce qu'il convenait de faire de l'Amérique méridionale. Provisoirement, on voulait bien la laisser en paix.
L'exécution de ce plan audacieux se poursuivait imperturbablement. On avait déchaîné sur l'île de Cuba, sous la conduite d'un réfugié espagnol nommé Lopez, des expéditions de prétendus libérateurs qui avaient échoué misérablement. On s'était alors tourné vers un procédé plus acceptable au point de vue du droit des gens : on avait proposé à l'Espagne qu'elle cédât cette importante colonie à prix d'argent. L'Europe avait vu trois des diplomates américains envoyés près de ses cours se réunir à Ostende, tracer la marche à suivre pour l'incorporation de Cuba dans l'Union, moitié de gré, moitié de force. Un spectacle d'un autre genre , mais qui n'était pas moins propre à'exciter l'étonnement universel, avait été donné au monde par les tentatives réitérées de Walker sur l'Amérique centrale. Ce condottiere sans frein, après avoir organisé ses bandes à la Nouvelle- Orléans, au su de tout le monde, allait promener sur les rives du lac de Nicaragua la rébellion , le meurtre et l'incendie. Il était l'effroi et le fléau de peuples inoffensifs , et le gouvernement fédéral n'essayait rien de sérieux pour entraver ces entreprises de flibustier, quoiqu'elles fussent dirigées très - ostensiblement contre des États amis. Les
hommes éclairés du Nord réprouvaient cetle politique agressive , qui violait toutes les lois observées entre États civilisés ; mais l'attitude du Sud intimidait le gouvernement fédéral , et celui-ci se laissait lier les mains.
En même temps que le Sud de l'Union américaine agissait ainsi en conquérant vis-à-vis de l'Amérique espagnole, il tentait de tenir tête à la réprobation que ses plans et ses actes soulevaient en Europe, en affichant une doctrine suivant laquelle il aurait été interdit aux puissances européennes d'intervenir dans les affaires du nouveau monde. C'était la célèbre doctrine dite de Monroë, parce qu'elle avait été consignée, mais au milieu des circonstances bien différentes, dans un des messages annuels de l'illustre président de ce nom. On se souvient de la recrudescence des idées légitimistes , féodales et absolutistes, dans les conseils des monarchies européennes, qui se manifesta en 1820 et pendant les années suivantes. Elle fut la cause de grands et déplorables événements dans les deux ; péninsules, l'italienne et l'ibérique ; les institutions libérales y furent renversées par des baïonnettes étrangères, et l'asservissement des peuples y fut ainsi rétabli par une alliance qui se qualifiait de sainte. La France se chargea de l'exécution en Espagne, et lit la campagne de 1823, qui abattit la constitution des Cortès et releva le pouvoir absolu de Ferdinand YII. L'Autriche avait déjà accepté et rempli avec le même succès la même mission à Naples et dans le Piémont. On put croire que, dans leur emportement en fa-