‹ Le Mexique ancien et moderneChapitre 50 sur 92 · Ô LE MEXIQUE · texte numérisé non relu

Ô LE MEXIQUE

veur des principes de la légitimité et des droits absolus des têtes couronnées, les gouvernements qui s'étaient coalisés dans la sainte-alliance, et au gré desquels les idées de république et de souveraineté nationale impliquaient le germe de tous les désordres, de toutes les usurpations et de tous les crimes, voudraient relever l'autorité de l'Espagne dans les ci-devant colonies du continent américain. Les États-Unis s'émurent profondément de la passion réactionnaire que les cabinets de l'ancien continent manifestaient par le langage le plus violent et par des actes sommaires, tels que l'envahissement des deux grandes péninsules de l'Europe. Ils résolurent noblement de faire cause commune avec les républiques qui s'étaient érigées sur les ruines de la domination espagnole dans le nouveau monde. Le président Monroë se fit le digne interprète de cette courageuse et prévoyante détermination de ses concitoyens, et le message qu'il adressa au Congrès, à l'ouverture de la session , au mois de décembre 1823, portait la déclaration que les États-Unis se considéreraient comme solidaires des républiques qui seraient attaquées. On a tant parlé de la doctrine Monroë, qu'il n'est pas inopportun de transcrire ici le passage où elle est formulée :

<r Je vous avais dit , au commencement de la dernière session, qu'un grand effort se faisait en Espagne et en Portugal pour améliorer ]a condition de l'une et de l'autre nation, et que la tentative paraissait conduite avec une modération extraordinaire. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer à quel point le résultat a été différent de nos

prévisions. C'est toujours avec anxiété et sympathie que nous avons assisté au spectacle des événements qui s'accomplissaient dans cette partie du monde d'oii nous avons tiré notre origine. Les citoyens des États-Unis nourrissent les sentiments les meilleurs pour la liberté et le bonheur de leurs semblables de l'autre côté de l'Atlantique. Tant que la guerre a subsisté entre les puissances européennes, nous nous sommes abstenus d'y prendre part , de même qu'à, toutes les affaires qui ne regardaient qu'elles : notre politique nous le commandait. C'est seulement lorsque nos droits sont attaqués ou sérieusement menacés que nous nous sentons blessés et que nous nous préparons à nous défendre. Les événements qui se passent dans notre hémisphère nous touchent plus immédiatement, par des raisons qui se présentent d'elles-mêmes à tout observateur éclairé et impartial. Le système de politique générale des États de la sainte-alliance diffère essentiellement sous ce rapport de celui de l'Amérique. Cette différence procède de celle qui existe dans les institutions respectives. Notre nation est tout entière dévouée au maintien des institutions qui ont été acquises au prix de tant d'argent et de sang, mûries par la sagesse de nos concitoyens les plus éclairés , et à l'ombre desquelles nous avons joui d'une prospérité sans exemple. En conséquence, c'est un hommage que nous devons à la vérité et à notre désir de continuer nos relations amicales avec les puissances alliées, de déclarer que nous considérerions comme dangereuse pour notre repos et pour notre sûreté toute tentative qu'elles feraient pour étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère. Nous nous sommes abstenus d'intervenir dans les colonies ou dépendances réelles des différents États européens, et nous ferons de même à l'avenir; mais pour ce qui est des États qui ont proclamé et fait prévaloir leur existence indépendante, et dont après pleine considération, et conformément à de justes principes, nous avons reconnu l'indépendance, nous ne pourrions regarder que comme

une manifestation de sentiments hostiles aux États-Unis toute intervention qui aurait pour objet de les opprimer ou d'en contrôler, de quelque manière que ce fût, les destinées. Pendant la lutte qui a eu lieu entre ces nouveaux g-ouvernements et l'Espagne, nous nous sommes déclarés neutres ; au moment même où nous les reconnaissions, nous avons observé la neutralité , et nous y persisterons, pourvu qu'il ne se produise aucun changement qui, dans l'opinion des pouvoirs constituant notre gouvernement, soit de nature à rendre indispensable à la sécurité des États- Unis un changement correspondant de notre part.

Tels sont les termes dans lesquels s'est produite cette doctrine dite de Monroë. A la rigueur, on peut lui donner plusieurs interprétations différentes. Ce que l'Amérique du >»'ord déclarait à l'Europe par l'organe de son Président, qu'elle considérerait comme une agression personnelle le fait de tenter d'étendre à une partie quelconque de l'Amérique émancipée le système de l'Europe, et d'en contrôler, de quelque manière que ce fût, les destinées, peut s'entendre de deux manières. On peut soutenir qu'il s'agit de la tentative de restaurer, dans quelqu'une des parties de l'Amérique espagnole ou portugaise, l'autorité de la Péninsule , ce qui eut pu devenir le signal d'entreprises de l'Angleterre sur les États- Unis eux-mêmes, qui étaient faibles encore. Dans ce système, la déclaration du président Monroë était parfaitement légitimée par le souci qu'il lui appartenait de ressentir pour l'indépendance de sa patrie. On peut prétendre aussi que le premier magistrat de l'Union américaine a voulu prévoir le cas

OÙ se produirait le projet de fonder dans le nouveau monde, avec l'assistance des Puissances européennes ou de quelqu'une d'entre elles, des monarchies, même parfaitement indépendantes , même dotées d'institutions représentatives. De ces deux versions, que la grammaire autorise, laquelle est la vraie ? Nous croyons qu'un esprit sage, tel qu'était M. Monroë, qui connaissait et estimait l'Europe et qui savait respecter la liberté d'autrui , ne songeait pas à la seconde. Au surplus , le cours des événements fournit un commentaire suffisamment clair des paroles de M. Monroë et du sens qu'on y attachait à Washington. On a la preuve que ce que voulait M. Monroë, ce qu'on voulait en 1823 dans les conseils de la grande république américaine, c'était d'assurer et de garantir de toute atteinte l'indépendance conquise par l'Amérique continentale espagnole et portugaise, et qu'on ne se proposait aucunement d'y empêcher la formation d'établissements monarchiques. Cette preuve, c'est que déjà l'on avait accepté l'éphémère gouvernement impérial d'Iturbide au Mexique, parce que c'était un gouvernement indépendant. De même pour le Brésil, où s'est élevée une monarchie plus stable. Enfin , à celte même époque , le cabinet de Washington n'avait aucunement la pensée d'insurger le Canada et d'absorber Cuba sous prétexte que c'étaient des pays soumis à l'autorité d'une monarchie.

Quelques années après, lorsque fut entièrement passé le danger qu'on avait prévu en 1823, pour l'Amérique espagnole ou portugaise, la noble dé-

claration du président Monroë , a été, aux États- Unis , travestie et faussée dans sa signiOcation et dans son objet. On l'a transformée en une défense signifiée à l'Europe de s'occuper des affaires de l'Amérique. Au gré de quelques hommes politiques, qui n'étaient pas les moins écoutés de la masse de leurs concitoyens, on l'a même interprétée ainsi, que l'Europe devait renoncer à rien posséder en Amérique, sur le continent du moins ; on voulait bien lui permettre les iles, et encore n'était-ce pas sans exception, l'aflaire de l'île de Roatan l'a montré. Cette prétention était érigée en une espèce de dogme par les flatteurs de la multitude, qui, en tous pays, dans sa vanité, qu'elle confond avec la dignité nationale, aime à humilier l'étranger. Elle couvrait les desseins des esclavagistes, qui, l'Europe exclue de toute influence en Amérique, entendaient s'approprier, soit par un envahissement à main armée, soit sous le voile d'une vente imposée par la menace, tout ce qui, dans leurs alentours, serait à leur convenance. Une alliance intime s'était formée, au sein de lUnion, entre les coryphées du Sud et les chefs du parti qui portait le nom de démocratique, et celte alliance , qui viciait la politique intérieure des États-Unis non moins que leur politique étrangère, a pendant une suite d'années dominé le pays. C'était elle qui surtout dictait les choix dans les élections à la présidence. Mais il était infaillible que le sentiment public se réveillât dans la grande république américaine, de manière à rendre l'ascendant aux principes de progrès et de liberté. C'est

ce qui s'est accompli àl' élection de 1860. Le candidat des démocrates coalisés avec le Sud y a été vaincu.

Alors que subsistait triomphante aux États-Unis l'alliance entre le parti démocratique et le parti esclavagiste, la doctrine dite de Monroë, arrangée par d'audacieux commentateurs, avait déterminé des actes assez nombreux qui avaient blessé profondément l'Europe. C'est ainsi que le commandant Hollins, de la marine fédérale, qu'en cela on a dû croire autorisé par son gouvernement, puisqu'il n'a pas été désavoué, était venu bombarder et puis incendier le port principal sur l'Atlantique de l'Amérique centrale, San-Juan-del-Norte (ou Greytown) , sans que cette violence inouïe eût été provoquée par rien, si ce n'est la résistance des autorités de la ville aux prétentions despotiques d'une Compagnie américaine et leur disposition à demander assistance à la marine anglaise. D'autres démonstrations plus directes encore avaient atteint celle des puissances de l'Europe qui montrait le plus de répulsion pour la propagation de l'esclavage. La fière Angleterre, qu'on avait déjà obligée à reculer dans l'affaire des frontières de l'État du Maine, s'était vue forcée d'accepter des arrangements pénibles pour son amour-propre au sujet de la délimitation, sur terre et sur mer,' de sa colonie de Balise, dans l'Amérique centrale. On ne laissait échapper aucune occasion de l'insulter.

L'Europe avait pu tolérer un moment ces écarts de la démocratie des États-Unis, inspirés et excités par les esclavagistes du Sud ; mais il devait lui îar-

der de raffermir sa position ébranlée et de reprendre l'exercice des facultés qu'elle est fondée à revendiquer , dans l'intérêt même de la civilisation générale autant que dans le sien propre. L'affaire du Mexique lui fournit une occasion favorable ; en la saisissant, elle se conduira conformément à ce que conseille une sage politique.

Ce que les circonstances actuelles présentent d'avantageux pour le réveil des cabinets européens envers l'Amérique, ce n'est pas le fait que, divisés en deux camps profondément ennemis l'un de l'autre, les États-Unis sont devenus moins redoutables, et que, au milieu de la guerre acharnée où ils s'entre-dévorent, on doit risquer moins en passant outre à leur réclamation, s'ils en articulaient quelqu'une ; c'est ce fait, bien différent, que le Nord a ici le même intérêt que l'Europe. L'objet du Nord, qui a répudié l'esclavage et veut au moins l'empêcher de s'étendre, sera atteint, si, sous le patronage temporaire de plusieurs puissances européennes alliées à cet effet, ou sous celui de la France seule, le Mexique parvient à résoudre le difficile problème de se constituer d'une manière stable; car les meneurs du Sud, sachant quel accueil serait fait désormais à leurs agressions par le Mexique régénéré, renonceraient à leur projet de le (iémembrer pour faire de ses lambeaux de nouveaux États à esclaves incorporés à leur faisceau. Qu'importe au Nord de reculer les limites de la république ? Le territoire qu'elle possède est tellement vaste, que, quelque ambitieux qu'on soit, on se contenterait à moins.

Ce qui lui importe , ce qui est conforme à ses idées et à ses plans avoués, c'est qu'une limite soit prescrite à l'esclavage et qu'on intime à l'institution particulière cette sentence : « Tu n'iras pas plus loin. » L'expédition du Mexique ne saurait donc contrarier le Nord ; elle répond à sa propre politique.

Pour que la tentative désintéressée de la France sur' le Mexique excitât le mécontentement et surtout l'hostilité du Nord, il faudrait que, dans cette vaste république, l'ambition et l'esprit de domination eussent fait taire la raison et la justice. Je dois ajouter pourtant qu'un pareil résultat, quelque regrettable qu'il fût, ne me paraît pas impossible ni même improbable.

C'est une règle fondamentale aujourd'hui de la politique anglaise de s'opposer à l'agrandissement du domaine de l'esclavage. L'opinion anglaise est très-ferme sur ce point. En suivant le courant de l'opinion, qu'est-ce que le cabinet anglais pourrait craindre ? Mais surtout on peut penser qu'il attache un grand prix à reprendre, dans les affaires du nouveau monde, la situation de légitime influence dont les prétentions exagérées du cabinet de Washington et ses procédés sommaires l'avaient fait descendre.

A ce point de vue, l'expédition française au Mexique, loin de porter ombragea l'Angleterre, semblerait ne pouvoir qu'obtenir de sa part une approbation très-marquée; on est même fondé à s'étonner de ce qu'elle n'ait pas reçu de cette puissance un concours plus direct et plus efficace.

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