I.' AUTOCOLONISATION
(Suite)
L'autocolonisation a repris également par les armes, car de vastes contrées, disputées aux barbares sous le régime colonial, ou abandonnées à ceux-ci après l'Indépendance, restaient à conquérir ou à récupérer.
Autrefois, les Mexicains et, d'après eux, les géographes classaient les Indiens en niansos paisibles, soumis, et en bravos ennemis, sauvages. Et, au milieu du xix° siècle, dans le nord du Mexique, les Indiens bravos Comanches, Apaches et autres, vivaient en nomades, tels leurs congénères, les Peaux-Rouges du Far-West des Etats-Unis et du Canada, et dévastaient continuellement le pays. Les Apaches et les Comanches sont célèbres; leurs terribles exploits ont été racontés par des voyageurs et des écrivains qui n'ont rien exagéré (1). Il est bien vrai que là, et durant une longue période, la civilisation a reculé devant la barbarie. Finalement, les Comanches se sont soumis à l'autorité nord-américaine, mais les Apaches — dont le nom, en opata, « mauvais chiens » était bien mérité — n'ont cédé qu'après de multiples et sanglantes rencontres.
De tous les Indiens bravos, les Apaches étaient les plus redoutables, et, à aucune époque, les missionnaires les plus dévoués n'avaient eu prise sur eux. Des régions où, durant les xvii° et xviii" siècles, s'étaient fondées de florissantes colonies et missions, avaient été changées en déserts. Les habitants se voyaient réduits à la défensive. — Les guerres civiles employaient les troupes et dépensaient les ressources de la nation ailleurs. — Du reste, relancer et châtier les Apaches n'était point facile : cavaliers infatigables, valant les Turcmènes transcaspiens, et aussi mobiles que les Toua-
(1) En dernier lieu, M. Louis Lejeune.
regs thi Sahara, ils passaient, à l'occasion, sur le sol des Etats-Unis.
Cependant, la paix intérieure affermie, le président Porfirio Diaz fit reprendre énergiquenient l'offensive; puis, dans le but d'obtenir un résultat prompt et radical, il conclut, en I8iX), avec le Gouvernement de Washington, une convention autorisant le passage réciproque et provisoire de la frontière par les troupes des deux pays lancées à la poursuite des dévastateurs (l). Et une guerre, sans trêve ni merci, entreprise à la fois sur les territoires mexicain et nord-américain, a forcé les Apaches à chercher le salut dans la reddition. Une partie d'entre eux est entrée dans la population métissée. Le reste, cerné aux Etats-Unis, a été transporté dans des « réserves » où il est entretenu et surveillé.
Dans les « réserves » nord-américaines, les Apaches changent de mœurs; leur jeune génération n'a déjà plus la férocité de l'ancienne. Ils ont à combattre un ennemi terrible, « l'eau de feu », comme ils appellent si éloquemment l'alcool. Cependant, les amis de l'homme américain espèrent que, à l'exemple des Peaux-Rouges de « rindian Territory » et de la « réserve » Canadienne des Six Nations, ils se policeront et assureront leur existence par le travail agricole.
En un mot, les derniers Indiens broi'os, pourchassés comme des fauves, ont disparu.
Mais les Indiens bravos n'étaient pas les seuls adversaires de la colonisation ; il restait deux groupes d'autochtones, réfractaires à l'assimilation : les Yaquis turbulents et les Mayas rebelles ; il convient d'en parler.
Dans le sud de la Sonora, les Yaquis, montagnards laborieux, chrétiens, organisés en '* pueblos " ou communes, fédérés (2), parlant le caAita et connaissant l'espagnol, procuraient une maind'œuvre très estimée, mais aussi entendaient conserver une sorte d'autonomie et la propriété collective et exclusive des terres par eux occupées. Ils en appelaient très souvent aux armes et se fiaient trop à leur courage. A la fin, ils ont succombé devant la supériorité d'instruction, de discipline et d'armement des troupes régulières;
(1) Conveation spéciale dn 2â «oût 1890.
(2) Fortunato Uekxjljdez, La Gmetra del Taqui. — Mexico, 1902.
p<)i'i;i,ATioN i:t colonisation i:ii
ils ont perdu la hauteur «srarpée où (Hait l(Mir ('apitoU! ruHti(|uc, rX vu s'installer des garnisons fédérales sur les points straléf^i(pies do leur pays. Puis leurs terres, arrosées, Ixiisées el ferliles, ont été divisées et adjugées par lois.
Les vaineus pris durant la lutte, ainsi (pie les lenimes et les enfants, ont été déportés dans les Mtats de Jalisco, (U; Veraeru/. et (lu '^'ueatan, et confiés à des agriculteurs. Des hommes jeunes el vigoureux, versés d'office dans l'armée, sont devenus d'(!xcell(Mits soldats; ([uantité de fuyards ont pu gagner les fermes et les at(!liers de la Sonora, où ils résident, |)rot('*gés par leurs maîtres. D'autres ont passé la frontière. Knfin, (piehpies-uns ont tenté de se relornu-r en bandes (!(• partisans dans la Siei i:i de Harniele, tuais loiijdurs ils ont été atteints et dispersés.
En tant (pie grouj)e politicpie, les Yaqiiis devaient fatalement être dissous. Leur combativité a j)r(''cipilé cette solution. Kncore rpiehpics années, et l'infortunée peuplade sera entièrement absorbée par la population mexicaine (1). Les temps sont loin où l(!s mineurs répétaient qu(! « prospecter » chez les Ya(|uis éfpiivalait à la mort.
Huant aux Mayas rebelles, autre peu|)lade réputée indorn[)table, elle existait à l'autre (extrémité du M(!xi([M(', dans la péninsule yucatèque, et son origine est à rappeler.
En 18^17, une terrible rébellion (l(;s Mayas, favorisée par les guerres civiles et alimentée par les haines de races, avait failli replonger le Vucatan dans la barbarie. (]ette rébellion après des excès et des crimes inouïs, s'était loralis(''e dans l'est, et y avait engendré un petit Etat indépendant de fait, dont la capitale était Chan Santa Cruz. Les fér(»ces révoltés, p(jur la |dupart, de sang mêlé, se montraient très friands de f(;mmes blanches ou métisses; ils tendaient au retour vers la vie pn'-colombienne et avaient proscrit le castillan, sans toutefois abandonner leurs prénoms et noms chrétiens. Aucun prêtre ne résidait parmi eux. Ayant perdu les traditions religieuses des ancêtres, ils professaient un culte pour les images catholi({ues. Ils obéissaient à des «généraux/-, sortes de dictateurs, qui détenaient tous les pouvoirs.
(1) Portuoalo Uekkahdez, Las Raza* indigenai de Sonora.
Entre leur territoire et le nord-ouest du Yucatan, qui leur avait échappé, et qui était défendu par une ligne de postes militaires, les Mayas rebelles avaient créé un véritable désert, qui les protégeait. Les Mexicains et les étrangers qui se hasardaient parmi eux étaient immolés aussitôt. Leur Etat n'était reconnu par aucune puissance, mais n'en existait pas moins. Les géographes consciencieux devaient le signaler (1). Ils possédaient un littoral, mais ne l'utilisaient pas, persistant dans un isolement farouche. Us offraient quelques produits du sol aux colons anglais de Belize, qui leur fournissaient des armes pour lutter conte les civilisés, et aussi un terrible alcool, qui les abrutissait et les décimait.
Jamais on n'avait pu vaincre définitivement les rebelles, favorisés qu'ils étaient, par la distance, les forêts, les marais et le climat tropical. Chan Santa Cruz, occupée plusieurs fois, avait dû être évacuée. Souvent, les retraites des troupes mexicaines s'étaient changées en désastres. Toutefois, en 1900, le Président Porfirio Diaz résolut de supprimer cette verrue déshonorante pour la Nation. Une expédition fut donc préparée. On sut éviter le renouvellement des fautes passées (2). Cinq mille hommes, marchant en plusieurs colonnes, prirent part à la guerre — une vraie guerre. — Les opérations furent lentes, méthodiques, pénibles et onéreuses. La difficulté principale était, non pas de vaincre l'ennemi, mais de vivre en attendant l'occasion de le joindre. Des chemins furentouverts à travers la brousse, avec côtés et abords déboisés, ])Our empêcher les surprises, et des gîtes d'étapes et des campements, établis avec soin. Attaqués et menacés partout à la fois, les Mayas rebelles perdirent Chan Santa Cruz, le 4 mai 1901, et durent se rendre ou se réfugier au Guatemala. Leurs débris, affaiblis et misérables, errent dans les solitudes. Les prisonniers, hommes, femmes et enfants, ont été déportés dans le nord du Yucatan, ou au delà de la mer, dans l'Etat de Veracruz et, selon la coutume, confiés à des propriétaires d'haciendas. Ceux susceptibles d'accomplir un service armé ont été versés dans les corps de troupes de la garnison de Mexico.
(1) Elisée Kkclus.
(2) Albert IIa.ns.
En 1902, une mesure d'une haute portée a consolidé la conquête. Avec l'ancien pays des vaincus et la partie nord-ouest du Yucatan, autrefois ravagée, on a formé le territoire fédéral de Quintana Roo, relevant directement du Gouvernement national. La nouvelle unité administrative a été affranchie, pour un temps, de tous droits de
Fig. 10, — La péninsule du Yucatan et le nouveau territoire de Quintana Koo.
O.de Greenwich m»
Profondeurs en mètres Ch de fer en exp/oitation — Cfi de fer en construction ■
douane, organisée militairement et sillonnée par des routes ; elle a reçu des colons, entre autres, des descendants de Mexicains qui, pour se soustraire à la férocité des rebelles, s'étaient, vers le milieu du xix° siècle, enfuis dans la colonie anglaise de Belize. Les nouveaux A-enus ont aidé spécialement à relever Bacalar, jadis habitée par leurs pères.
13i LE MEXIQUE AU DÉBUT DU X\' SIÈCLE
Un des avantages procurés par la guerre contre les Mayas rebelles est, pour le Mexique, la pleine possession du littoral de la mer des Antilles, littoral qui présente des fonds et des abris meilleurs que ceux du Golfe, et qui était resté à l'abandon jusqu'à nos jours.
Même, dans sa j^révoyance, le Gouvernement mexicain a fondé, sur ce littoral, Puerto Morelos, centre d'avenir, puisqu'il est désigné comme point terminus d'une voie ferrée, qui hâtera la colonisation de la contrée et se soudera, par Valladolid, au réseau local, déjà en exploitation, du Yucatan. En attendant, un chemin de fer à voie étroite, construit par le corps expéditionnaire, relie la baie de l'Ascencion à Chan Santa Cruz, — appelée à présent Santa Cruz de Bravo, — et une autre ligne, venant de Progreso et Merida, s'avance peu à peu vers ce dernier point.
La création du nouveau territoire fédéral équivaut à un réel agrandissement territorial (1). La dénomination de Quintana Roo, en souvenir d'un patriote, n'est point géographique. Nous le regrettons, mais le mal, très secondaire, est facile à réparer.
Le Yucatan, en particulier, a tiré grand profit de la guerre. Ses anciens centres, compris dans la zone de désolation, brûlés, ruinés ou transformés en postes militaires (2), renaissent tous, notamment Valladolid. Cette ville, que l'on croyait morte, se repeuple. Ses maisons, longtemps silencieuses, abritent à nouveau les ébats d'enfants
(1) Le territoire de Quintana Roo est ainsi délimité :
Au nord, une ligne partant du littoral, au point 87°, 32' de longitude ouest du méridien de Greenwich, jusqu'à son intersection avec le parallèle 21°; de là, la ligue va chercher le parallèle passant par la tour sud de Chemax,à20 kilomètres est de celte ville; la ligne contiuue jusqu'au sommet de l'angle formé par les limites de l'État de Campêche et de celui du Yucatan, près de Put, puis descend vers le sud, aux frontières du Guatemala.
La colonie anglaise de Belize est donc, ac/ae//emen<, limitrophe d'un territoire fédéral mexicain, et non plus de l'État maya, indépendant de fait.
Aujourd'hui la péninsule du Yucatan, si intéressante aux points de vue de l'archéologie et do l'ethnographie précolombiennes, et qui connut d'antiques civilisations, se trouve découpée en quatre corps politiques : l'État proprement dit du Yucatan, celui de Campêche et le territoire de Quintana Roo, qui font partie de la République mexicaine, plus la colonie anglaise de Belize, que ses possesseurs appellent, à tort, le Honduras britannique.
En outre, la République de Guatemala possède, plutôt nominalement, au pied de la péninsule, un vaste territoire à peine exploré.
(2) Désiré Charnay.
joyeux; ses temples, réparés, retrouvent des fidèles, et ses environs, des cultivateurs. Une voie ferrée va la joindre à Mérida, dont, autrefois, elle attendit vainement secours. Elle communique, par un téléphone, en attendant mieux, avec Puerto Morelos. C'est une résurrection.
Tout danger d'invasion ayant disparu, la marche militaire et ses garnisons ont été supprimées. A présent, on est tranquille sur le sort de la péninsule.
Toutes les guerres faites par le président Porfirio Diaz aux Apaclies, Yaquis et Mayas, n'ont été que la continuation des luttes successives entreprises, presque toujours avec succès, pendant plus de deux siècles, par les vice-rois espagnols, conformément aux instructions envoyées de Madrid par le Conseil des Indes, pour annexer et coloniser les parties du Mexique non soumises en même temps que l'Empire aztèque.
En somme : au centre des régions dont jadis les barbares étaient les maîtres redoutés, le sifflet strident et rassurant de la locomotive éveille maintenant les échos et remplace le cri de guerre du sauvage. Au nord comme à l'orient, la sécurité est complète. Et l'autocolonisation, profitant de la quiétude assurée, met en valeur d'immenses surfaces.