L ACCROISSEMENT DE LA POPULATION
Avant de terminer, il convient de revenir au recensement de 1900, et de comparer ses données avec celles recueillies en 1803 par Ilumboldt, qui fixait la population du Mexique à 5837000 âmes (1); on trouve que le pays a gagné à peu près 7743000 habitants, et cela, malgré les pertes successives, vers le milieu du xix* siècle, du Texas, du Nouveau-Mexique, de la Californie et de l'Arizona, contrées, il est vrai, à peine explorées et peu habitées.
L'augmentation est donc satisfaisante, surtout si l'on se souvient des consommations de vies humaines causées par le feu, les maladies et la misère durant les guerres dites de l'Indépendance, — en réalité une épouvantable guerre civile, — de iSlO à 1821, et de la « Réforme », autre guerre civile, de 1854 à 1867, dont l'intervention française ne fut qu'un épisode. Par exemple, la leua ou recrutement forcé, a détruit des foyers par milliers, et dissous ou dispersé d'innombrables familles (2).
A faire aussi entrer en ligne de compte les pertes occasionnées par les incursions des Indiens bravos, qui, après l'Indépendance, nous l'avons exposé, dévastèrent, pendant de longues années, les provinces septentrionales, ainsi que les épouvantables massacres exécutés par les Mayas rebelles du Yucatan, lesquels massacres coûtèrent la vie à 300000 personnes (.3).
A noter encore les guerres contre les Nord-Américains et les Français, qui coûtèrent beaucoup d'hommes.
Quant aux révolutions du Mexique, survenues entre l'Indépendance et la Réforme, elles furent surtout des mouvements mili-
(1) Essai sur la Nouvelle- Espagne .
[2) JuStO SiKRKA.
(3} JuStO SiKKKA.
POPULATION ET COLOMSATIOX lU
taires, ou pronunciamientos, qui engendrèrent le désordre et ruinèrent l'autorité du pouvoir central, mais qui firent couler peu de sang.
Plusieurs fléaux ralentissent l'accroissement de la population mexicaine : la variole, le typhus, les fièvres pernicieuses — entre autres, le vomito negro — l'alcoolisme et la phtisie.
Le typhus étend ses ravages dans les villes; la variole, dans les villes et les campagnes; le vomito negro, dans les terres basses du littoral; la phtisie, qui s'était cantonnée dans les terres basses, est montée dans les terres tempérées, puis dans les hautes altitudes. Quant à l'alcoolisme, il sévit partout. Les pouvoirs publics ont entrepris la lutte contre ces fléaux et d'autres secondaires.
Selon toutes probabilités, le typhus a surgi dans Mexico, assiégée par Fernand Cortez, en 1521, parmi une population aflamée, entassée, épuisée, et résistant au milieu d'un amoncellement de cadavres, qui ne pouvaient être enterrés profondément, vu la nature du sol. Quoi qu'il en soit, depuis cette époque, l'épidémie apparaît, périodiquement, dans la capitale. Mais la construction d'un réseau d'égouts, déjà opérée, et l'adduction d'eaux pures et abondantes, en voie d'exécution, vont changer cet état de choses.
La variole, cela est clair, s'attaque de préférence aux agglomérations pauvres et arriérées; la misère et l'ignorance accompagnent toujours le défaut d'hygiène. Ainsi l'Etat de Hidalgo et le district fédéral de Mexico ont un nombre presque égal d'habitants. Or la proportion des décès, par suite de variole, est dix fois plus élevée dans l'État de Hidalgo que dans le district fédéral, où la vaccine est pratiquée avec méthode.
Devant la force d'inertie opposée à ses avis répétés, le Conseil supérieur de Salubrité a réclamé des ])Ouvoirs publics une mesure radicale : la vaccine obligatoire pour tous, avec peines sévères appliquées aux contrevenants. Par ce moyen, certain pays s'est débarrassé de la variole. Pourquoi le Mexique ne profiterait-il pas de l'exemple?
Le vomito negro ou fièvre jaune, si mal famé chez nous, est apparu, longtemps après la conquête, à l'état endémique, sur le littoral de l'Atlantique. Le littoral du Pacifique paraissait devoir
I'i2 LE MEXIQUE AU DEBUT DU XX^ SIECLE
en être préservé, mais la maladie a passé, soit ])ar l'isthme de Tehuantepec, soit par celui de Panama, et existe maintenant, — à l'état épidémique, il est vrai, — dans les ports et basses terres. On remarque que la fièvre jaune pénètre à des altitudes de plusieurs centaines de mètres, où l'on se trouvait hors d'atteinte autrefois.
Pour combattre le voniito negro et le paludisme, dont on connaît à présent l'origine, — transmission de microbes virulents par piqûres de certains moustiques, — la science bactériologique procure des moyens qui approchent déjà de l'efficacité. D'autre part, on est convaincu que les découvertes de Pasteur et de ses disciples permettront de vaincre prochainement le typhus et la phtisie. Le Gouvernement fédéral, — il faut l'en ajiplaudir, — encourage les recherches dans ce sens (1).
Quant à l'alcoolisme, provenant de l'usage du pulquc et de l'introduction de véritables poisons, principalement nord-américains, il jHnit être combattu victorieusement par une législation éclairée et des règlements préventifs, ainsi que cela s'est vu en Suède et en Finlande.
Quoi qu'il en soit, la population mexicaine s'accroît en dépit de tout et dans des proportions très satisfaisantes. En effet, si on remonte à 1803, à la fin de l'administration du vice-roi Iturrigaray, on constate que le Mexique ne comptait que 5 837000 âmes. Toutefois l'augmentation était sensible, et, à l'époque, Humboldt disait: « En moins d'un siècle, la population de la Nouvelle-Espagne égalera celle de la Métropole ». Cette prédiction, qui s'est presque réalisée, serait accomplie, et même au delà, si le Mexique avait conservé sa souveraineté sur d'anciens territoires, comme le Texas et la Californie, aujourd'hui parties intégrantes de l'Union nord-américaine.
En somme, les résultats du recensement de 1900, rectifiés selon l'avis de gens compétents, — entre autres des membres du clergé, — et augmentés des excédents de 1901 et 1902, autorisent à fixer, au bas mot, la population du Mexique à 14 millions et demi d'àmes.
(1) Voir le chapitre: Sciences, par M. Albin Haller, membre de l'Institut ; professeur à la Sorboune.
POPULATION' ET COLONISATION l'i3
Et si, comme on est en droit de respércr, la paix et la prospérité continuent à régner dans le pays, on peut affirmer, sans crainte d'erreur, que sa population dou])lera en une trentaine d'années, avec la natalité pour principal facteur. Même, l'immigration étrangère peut encore réduire ce délai.
Une dernière remarque : l'accroissement de la population a lieu très rapidement dans les États du Nord. C'est que l'exploitation des mines et l'industrie y ont pris de l'extension et appellent des travailleurs fournis par les régions du Centre (1), et aussi que le climat y est très favorable. Donc, dans le voisinage des Etats- Unis, la population mexicaine acquiert rapidement une compacité plus forte, ce qui lui permettra de résister, si besoin est, à l'infiltration, tant de fois annoncée, des Nord-Américains.
(11 D'.ipros le dernier recensement, sont établis dans le Nuevo Léon 28 000 habitants, nés dans l'Etat de San Luis Potosi, 1.3 000 dans celui de Zacatecas, et, en moindre proportion, des gens venus des Etats de Jalisco, Hidalgo, Guanajualo, etc.
Sur les 370 294 habitants recensés, en 1900, dans l'État de Durango, 28 851 étaient nés <lans le seul Etat de Zacatecas, et quantité d'autres dans des États d'Aguascalientes, de Guanajualo, de Jalisco et de San Luis Potosi, situés plus au sud.
Un mouvement analogue existe dans les Etats de Cohahuila, de Chihuhua et de Sonora.
144 LK MEXIQUE AU DEBUT DU XXe SIECLE
LA COHESION NATIONALE
Avant de terminer notre étude, examinons l'homogénéité du ])euple mexicain.
Entre les hispanifiés des Terres Chaudes et ceux des Terres Froides, il y a quelques dissemblances de mœurs, mais ils ne sont pas séparés par ces variétés de langues, de traditions et de coutumes que l'on rencontre dans les vieux États d'Europe. Au contraire, les hispanifiés de l'intérieur, les " provinciaux ", comme nous dirions, ne se distinguent guère des gens de la capitale; ils ont le même esprit, la même culture, parlent tous l'espagnol. Il n'y a point de patois chez les hispanifiés, mais seulement de faibles différences de prononciation. Il n'y a ni divergence, ni antagonisme entre les fractions de la nation, ainsi que cela se voit, en Espagne, entre Catalans, Basques et Castillans; en Italie, entre Piémontais et Napolitains; en Allemagne, entre Bavarois et Prussiens; aux Etats-Unis, entre les gens du Nord et ceux du Sud. Donc, tous les Mexicains hispanifiés forment une masse homogène. Et cet incomparable avantage pallie le grave inconvénient de la coexistence, en certaines régions, de groupements isolés d'Indiens, lesquels, après tout, s'ils restent encore inertes, ne sont pas du moins des adversaires pour la cohésion nationale.
Quant aux mouvements séparatistes, qui ont éclaté autrefois dans le Yucatan, ils s'expliquent par l'isolement de la péninsule, qui ne communique encore que ])ar mer, avec la Fédération. Cette situation changera lorsqu'un chemin de fer, traversant les Etats de Tabasco et de Gampêche, ainsi que le nouveau territoire de Quintana Roo, reliera le réseau yucatèque, déjà important, au réseau national, et assurera, en tous temps, des communications rapides et commodes avec le reste du pays.
Il faut rappeler ici que l'immense majorité des Mexicains
(99 p. 100) professe une même religion : le catholicisme. L'imité religieuse est, après l'unité de langue, le plus puissant lien d'une nationalité.
Les missionnaires venus des Etats-Uni.s, et qui ont eu toute liberté d'action, ont remporté peu de succès. Les classes élevées restent fidèles à la loi des ancêtres. Et les libéraux, (pii ont fermé les couvents et expulsé les congrégations, ne se sont jamais attaqués aitx dogmes; le clergé séculier a toujours été respecté.
Malgré leurs généreuses distributions de maïs, les pasteurs nord-américains ne sont pas vus avec sympathie (1). D'instinct, le peuple refuse de se diviser en confessions diverses. Il préfère les pompes de l'Eglise catholique aux froides cérémonies jirotestantes.
Certes, le catholicisme des Indiens est loin d'être orthodoxe. Peu inq)orte : indigènes, métis et blancs ne sont pas séparés par des dillérences de culte. La communauté de religion est le point où le blanc et l'Indien sont tangents l'un à l'autre, et par où peut s'absorber définitivement l'âme indienne, âme muette, repliée, énigmatique, dont la persistance, près de l'âme collective de la nation mexicaine, est un anachronisme.
Il convient également d'exposer que tous les Mexicains, aussi bien les hispanifiés que les Indiens, ont un état civil européen. Effectivement, sous le régime colonial, le clergé, en baptisant les Indiens et les gens de couleur, leur donnait, non seulement des prénoms, mais aussi des noms de chrétiens.
Le christiano nuevo des possessions espagnoles, tout comme celui de la péninsule ibérique, — morisque ou juif converti, bon gré mal gré — était censé faire peau neuve et devenir membre d'une société plus parfaite. Et avec des prénoms choisis parmi les saints du calendrier, l'Indien et l'Africain recevaient le nom de leur parrain ou de leur maître, ou, à défaut, s'en voyaient octroyer un d'« office ». C'est à peu près ainsi que notre assistance publique agit avec les enfants trouvés.
L'Eglise s'interdisait la recherche de la paternité. Dans sa charité, elle ne se préoccupait point de l'origine des métis, mulâtres,
(1) On (loune aux néophytes des missionnaires nord-américains le surnom de « chrétiens de maïs u.
146 LE MEXIQUE AU DEBUT DU XXe SIECLE
zambos, tercerons, quarterons et autres sang-mêlés de toutes nuances; elle pressentait 1 axiome de Beaumarchais : « On est toujours le fds de (|uelqu'un. »
De là, un état civil, pas plus mal tenu qu'ailleurs, qui dépendit de l'autorité religieuse jusqu'à la promulgation des lois de « Réforme », sous la présidence de Benito Juarcz, et qui, depuis lors, reste entre les mains de l'autorité civile.
Et, aujourd'hui, les hispanifiés, au teint le plus bistré, que, par exemple, on trouve sur les quais de la Veracruz, dans les galeries des mines de Real del Monte et dans les usines de Monterey, ainsi que les Indiens semi-policés, qui travaillent dans les haciendas du Jalisco, ou qui peuplent des villages perdus dans les sierras du Nord, portent tous, moins quelques exceptions, des noms espagnols, noms sonores, dont beaucoup évoquent le souvenir des preux chevaliers de Castille et d'Aragon et des audacieux conquistadores du Nouveau Monde.
Au surplus, l'existence d'un état civil européen, chrétien et moderne facilite extraordinairement l'amalgame des populations. Les tares originelles, que les préjugés ont imprimées aux races indienne et noire, — à la noire surtout, — ne suivent pas chez les gens de race mixte hispanifiés.
Ajoutons que la législation moderne a fiiit disparaître tout ce qui, à l'époque coloniale, tendait à établir des castes et à les régir.. Théoriquement, l'égalité est devenue complète entre tous les citoyens. Pratiquement, les mœurs se prêtent, — nous l'avons indiqué, — à la fusion des races, et, ])artant, aident la législation.
Un facteur nouveau, la classe moyenne, vient renforcer la cohésion nationale. Avant et après l'Indépendance, la classe moyenne n'existait qu'à l'état embryonnaire; mais la désamortisation des biens du clergé, qui a subdivisé et jeté dans la circulation des richesses considérables, puis l'adaptation des industries européennes, le développement de toutes les branches du commerce, la vente et la mise en valeur des terres publiques, la multiplication des petits domaines ruraux, l'exploitation récente d'une quantité de gisements miniers, l'apparition du crédit et des valeurs mobilières, l'arrivée de capitaux étrangers, la construction d'un splendide
réseau ferré, tout a contribué à faire naître une prodigieuse prospérité économique, dont a largement profité la classe moyenne. Celleci grandit constamment en nombre et en inlluence. Placée entre les grands propriétaires territoriaux et la foule plébéienne, elle joue le rôle de la bourgeoisie dans un Etat de l'Europe occidentale et sert de lien à tous. C'est un ciment qui unit étroitement les divers matériaux tle l'édifice social.
En somme, l'unité morale du peuple mexicain correspond assez bien au magnifique ensemble géographique de son territoire. L'élément liispanifié, bien supérieur, en nombre et en capacités, à l'élément indien, est partout superposé à ce dernier. Les groupements isolés d'indigènes se trouvent étroitement encastrés par les blancs et métis, et le tout, fortement aggloméré, constitue un bloc solide.