II. — Le Café
Le café tient le second rang dans le tableau des exportations. En 1878, il y figurait pour 1242041 piastres; en 1900, il arrive à 10898678; la progression est rapide et constante; toutefois, ce chiffre semble mesquin quand on le compare aux envois du Brésil, du Venezuela ou de Haïti, qui livrent cependant à la consomma-
tion européenne des grains de qualité relativement inférieure. Le succès des cafés mexicains ira toujours croissant; partout où on les connaît, on leur lait accueil. Les grains de Colima et de Tepic sont assimilés comme saveur à ceux de Moka; ceux de Côrdoba ont eu en Europe leurs jours de vogue; Orizaba^ Jalapa, Veracruz, Tabasco, Chiapas, sont très haut cotés au Havre et à Hamljourg. Si le commerce leur rend justice, il n'en est pas encore de même des consommateurs qui recherchent avant tout les renommées acquises, sans savoir si les pays dont ils réclament exclusivement les produits sont en état de fournir aux demandes de leur clientèle.
Le café mexicain ne se vend donc pas toujours sous son véritable nom. Les commissionnaires lui attribuent les origines des crus les plus en faveur. Souvent même ils n'ont pas à prendre ce souci, car les planteurs, dans le travail qui suit la décortication, classent volontiers les grains par grosseur et par qualité, puis les baptisent Moka, Martinique ou Bourbon. L'acheteur veut être trompé; il l'est, mais ajoutons que, dans l'espèce, il n'en est pas plus mal servi.
Le Mexique compte 321 grandes plantations de café ainsi réparties : 98 dans l'État de Veracruz, h1 dans celui d'Oaxaca et 181 dans le Chiapas. La production dépasse trente millions de kilogrammes. Elle pourrait être portée au décuple, car le caféier pousse en terre chaude et en terre tempérée, du niveau de la mer à 1600 mètres d'altitude. 11 peut donc être cultivé sur un immense territoire; néanmoins la zone tempérée paraît donner les produits les plus rémunérateurs, d'où cet adage qui a cours en pays américain : « Le café se plaît là où l'Européen se plaît lui-même. »
Le caféier a besoin d'un abri, d'un tuteur; on le plante généralement sous l'égide du bananier qui lui donne l'ombre indispensable et favorise sa croissance. Un plant entre en rapport à la quatrième année et vit un quart de siècle; son rendement varie, suivantl'àge et l'espèce, de 500 à 2500 grammes. La culture est facile, mais le vrai travail commence après la récolte de la cerise ou gangue qui enveloppe les grains. Il faut les dépouiller de la pulpe, de la gomme, du parchemin. (Dépulpage, fermentation, décorticage.)
Ces opérations étaient longues et difficiles quand on les confiait aux Indiens; ils sont avantageusement remplacés par des machines,
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et les trois cent quatre-vingts exploitations aujourd'hui en activité ont à peu près abandonné le mode de traitement primitif.
La culture du caféier donne en général de beaux bénéfices, et les planteurs heureux se comptent par centaines. Cela tient surtout à ce que les qualités, grâce au terrain et au climat, sont supérieures; supériorité incontestable, puisque le prix des cafés mexicains n'a pas subi autant que d'autres les fluctuations de la baisse générale. Le colon peut donc réussir aisément, s'il s'établit en pays neuf; mais il faut attendre pendant quatre ans la première récolte, ce qui exige des capitaux de réserve. 11 importe aussi de s'assurer des bras pour le travail de préparation, et c'est malheureusement ce qui manque le plus. L'Indien n'est pas toujours disposé à ce labeur sans lendemain, et il ne faut point oublier qu'au Brésil, pays producteur de café par excellence, on fait venir chaque année, à travers les mers, des ouvriers d'Italie pour la cueillette, ce qui augmente singulièrement les frais.
Il n'y a point à s'inquiéter des débouchés, puisque la consommation du café, que la médecine a classé parmi les aliments de réserve, augmente sensiblement.
Il a en elTct triomphé de toutes les critiques, de tous les préjugés. M"" de Sévigné n'a donc pas fait école; par contre, Voltaire a prouvé expérimentalement la valeur du café comme stimulant de la pensée, et tous les travailleurs de l'esprit semblent avoir pris modèle sur lui. Citons, entre autres, Balzac qui le recommande spécialement aux écrivains et aux artistes : " aux illustres chandelles humaines qui se consument par la tète ».
IH. — Le Tabac.
Comme si ce n'était point assez de ses besoins réels, l'homme se crée des besoins factices. Non content de demander aux liqueurs fermentées une activité vitale plus intense, il cherche, pour son usage ou son plaisir, des plantes, des gommes, des produits naturels ou fabriqués qui lui procurent une griserie passagère, une quiétude voisine de l'oubli, un sommeil peuplé de songes et de chi-
mères. Le Péruvien a la coca, l'Asiatique fume le chanvre et l'opium, rindou et le Malais mâchent le bétel, mais il est une plante qui bientôt sera répandue dans les cinq parties du monde, et sur l'autel de laquelle tous les peuples sacrifient déjà : c'est le tabac.
Le Mexique fut-il son berceau, comme on l'a prétendu? Peutêtre... 11 y est cultivé de temps immémorial, car on prisait et on fumait à la cour de Moctezuma. Les Caciques ont été les initiateurs des Espagnols, et ceux-ci ont importé en Europe la ])lante qui devait réunir tant de fidèles, malgré ses détracteurs.
Pendant toute la période qui suivit la conquête, jusqu'au milieu du siècle dernier, le tabac était cultivé exclusivement en vue de la consommation locale. Les petits propriétaires, parmi lesquels on comptait grand nombre d'Indiens, ne prenaient pas grand soin de leurs plantations, ils les laissaient vivre et se laissaient vivre euxmêmes. Pour éviter le travail de manutention, le seul qui soit véritablement pénible, ils vendaient les feuilles à des entrepreneurs qui les traitaient dans des usines spéciales et les livraient au public sous la forme de tabac, de cigarettes ou de cigares. A ces fabricants revenaient les gros bénéfices.
L'insurrection cubaine de 1868 a été le point de départ d'une ère nouvelle. Les exilés vinrent s'établir avec leurs familles aux Etats- Unis mexicains. Ils y achetèrent à ti'ès bas prix des terres propices à leur culture favorite, et construisirent à pied d'oeuvre des manufactures assez bien outillées. L'exemple fut suivi par des Américains et surtout par des Français, qui apportèrent avec eux les perfectionnements scientifi([ues de leur régie nationale.
L'industrie nouvelle ne pouvait vivre qu'à la condition de franchir les étroites limites de la clientèle indigène. Elle réussit assez rapidement à s'ouvrir des débouchés, aux Etats-Unis d'abord, puis en Europe. Les circonstances étaient singulièrement favorables.
En effet, les planteurs de Manille et de la Havane ont réalisé de grosses fortunes, mais en recourant à des moyens intensifs qui ont rapidement appauvri le sol. Chaque récolte lui enlève une partie de ses réserves; la quantité diminue et le produit perd de son arôme. Par contre, les États mexicains de Veracruz, Tabasco, Oaxaca, Chiapas, Tamaulipas, Guerrero, Michoacan, Colima, produisent des
tabacs excellents. La plante ne vient pas seulement dans quelques vallons privilégiés, elle peut prospérer sur des millions d'hectares qu'il suffit de défricher pour en faire des terres de grand rapport. On peut donc dire que Cuba vit sur son passé et que le grand marché reviendra bientôt au Mexique.
Le succès du tabac mexicain est dû à sa couleur et à son arôme. Je n'ose pas le comparer au Vuelta Abajo, pour lequel tout fumeur délicat professe un culte traditionnel ; mais, cette concession faite, je crois qu'il ne le cède à aucune des marques en renom. Les Cubains en savent bien quelque chose, eux qui, se trouvant dans l'impossibilité de suffire aux demandes, viennent faire leur approvisionnement au Mexique, et vendent très cher aux snobs des Etats-Unis et d'Europe des produits mélangés dont ils affirment bien haut l'origine havanaise.
L'objectif du planteur victime de ce malhonnête démarquage est d'entrer en relations directes avec l'acheteur, et de vendre le tabac sous son nom d'origine. (]'est une ambition bien légitime; elle sera rapidement satisfaite, car le San Andrès, le Tuxtela, le Huimanguillo, le Acayucan, le Valle Nacional sont des crus dès à présent connus et haut cotés. Sans doute, on leur préférera longtemps encore le Vuelta Abajo que l'on fumera avec conviction alors que le dernier pied aura disparu.
Le tabac est une |)lantc d'entretien assez facile; elle offre an colon de grande, de moyenne et même de petite culture, des perspectives brillantes et, mérite précieux, elle rapporte dès la première année. Pour prouver la prospérité de ce beau fleuron de la couronne végétale, il nous suffira de mettre en relief la marche des exportations dans une période de vingt années. En 1878-79, elles étaient de 86713 piastres. En 1898-99, elles atteignent le chiffre de 4 489 768 piastres.
Les grandes exploitations de tabac sont au nombre de 98, dont 45 dans l'Etat de Veracruz, 12 dans le Tabasco, 28 dans le Oaxaca et 13 en Sonora.
Quant à la consommation, point n'est à craindre qu'elle diminue; elle marque au contraire un progrès constant. Une statistique générale très étudiée a été faite de l'usage annuel moyen du tabac par habitant. Le fumeur de pipes des Pays-Bas tient la tête avec
3 kil. 400 grammes. Le Yankee vient après lui avec 2 110 grammes. Citons par ordre l'Allemand, le Norvégien, le Canadien, le Français, le Russe, l'Anglais, l'Italien et l'Espagnol.
En France, pays de consommation moyenne, chaque habitant, on 1830, mâchait, prisait ou brûlait annuellement 352 grammes de tabac; en 1898, la régie lui en fournit 990 grammes.
Donc la vente a triplé, et on peut en dire autant de tous les pays où l'on fume.
Que les planteurs aient confiance, les grèves de fumeurs ne sont point à craindre.