X. — Les Bois
Il faut aller loin, bien loin des centres pour trouver encore des forêts. Mexico, qui fut jadis entouré d'arbres séculaires pieusement respectés, a perdu malheureusement cette verte ceinture; à peine
trouve-t-on quelques bouquets d'arbres épars dans la vallée. Et partout il en est de même. Néanmoins, la richesse forestière du Mexique est encore considérable; elle a survécu aux incendies et à un système d'exploitation pire que les incendies. Si le plateau central a été dévasté, la hache et le feu ont laissé debout les innombrables essences de la côte et de certaines régions des terres chaudes et tempérées.
Les exploiteurs de forêts sont généralement à la solde d'une société ou d'entrepreneurs disposant de gros capitaux. Guidés par des monteros, ils choisissent et marquent les arbres; les bûcherons les suivent de près, ils équarrissent, ils préparent le bois en billes. Dans l'exploitation d'une coupe, la question du transport est dominante. Il ne peut guère s'effectuer que par eau, de sorte qu'acajous, cèdres et gaïacs ne sont utilisables que s'ils sont à portée d'une rivière flottable.
Les tâcherons marquent les billes, les jettent au fil de l'eau, et elles arrivent lentement (quand elles arrivent) à un pcjint où le courant élargi permet de les réunir en radeau, qu'un nautonier conduit au plus prochain port.
L'ouverture des voies ferrées va donner une grande activité à celte industrie. Elle s'est singulièrement accrue, dans les dernières années du xix° siècle, car les exportations, qui se chiffraient en 1878 par 1 4.50000 piastres, ont plus que doublé en trois ans. Cet accroissement montre que les capitaux engagés ont trouvé une rémunération encourageante, et cependant l'outillage est défectueux, le mode d'exploitation est barbare; on obtiendrait bien d'autres résultais avec des chemins de fer portatifs, des scieriesmécaniques, comme on a commencé à en établir sur plusieurs |)oints, notamment à Carapèche et à Cordoba.
L'énumération des essences forestières du Mexique serait vraiment trop longue. Parmi les bois de construction, nous citerons les pins, les rhcnes, h^s frênes, les mezquiles. Les bois d'ébénisterie comprennent X acajou, le cèdre, les ébènes, le santal, le bois de rose, le bois de fer, le gaiac, etc.
Les bois et les plantes destinés à la teinture méritent une mention spéciale; ils sont un élément d'exportation. Le palo-moral
croît à l'état sylvestre dans les Etats de Guerrero et de Michoacan ; il contient deux principes colorants avec lesquels on fabrique du rouge et du vert. Le brésil et le campéche se trouvent en abondance dans différents Etats de la confédération ; ils servent à la teinturerie commune. YJindigo, Vorisilla, Vachiote, le mitle sont exploités avec succès. Il en est de même du timbe, qui croît dans la partie de l'isthme de Tehuantepec, voisine du Pacifique, et qui est utilisé en Europe pour le tannage.
Le nopal n'est pas un bois tinctorial, mais il sert d'asile à la cochenille qui donne cette belle couleur écarlate si recherchée par l'industrie de luxe. L'insecte colorant est l'objet d'une véritaljle culture au Mexique ; on le sème de préférence sur les nopals d'Oaxaca.
En 1894, le Ministère du Fomenta a publié la liste, par noms vulgaires et par appellations botaniques, des arbres que l'on exploite dans les forêts de la République; leur nombre s'élève à 288 et on m'affirme que l'énumération est incomplète.
Si j)ar un de ces cataclysmes tirés du domaine de l'irréel, tels (|ue notre savant romancier Jules Verne se plaît à les imaginer, le Mexique se trouvait tout à coup séparé du reste du monde, il aurait le |)récieux privilège de se suffire à lui-même, tant ses ressources sont variées et abondantes. Ne fut-ce pas d'ailleurs sa destinée dans les siècles qui précédèrent la conquête espagnole?
Mais ce n'est ni à l'isolement ni au retour de ce passé que la nation aspire. Elle ne cherche pas à vivre égoïstement de ses richesses, elle veut au contraire arriver à ces grands échanges de produits, qui sont la monnaie des peuples, et aussi à ces échanges d idées, qui assurent la marche du progrès social.
Il faudrait suivre pas à pas l'histoire de la nation mexicaine pendant ces dernières années pour se rendre compte des réformes opérées et des facilités qu'elle oll're aujourd'hui à l'agriculture. J'en veux citer un exemple.
Aux Congrès agricoles de 1900, le Mexique était représenté par des hommes de haute compétence. Lorsqu'on leur montra que la propriété foncière en France })avait au Trésor 20 pour 100 de son revenu net, ils ne dissimulèrent pas leur surprise et exposèrent, non sans quelque orgueil, leur organisation fiscale.
Il est impossible de ménager plus qu'on ne le fait au Mexique l'avoir immobilier; en ellet, 1 impôt qui le frappe varie un peu suivant les États, mais, en y comprenant le tantième fédéral, on peut dire qu'il n'atteint pas 2 pour 100. Est-il en Europe une nation qui puisse se vanter d'une semblable modération dans les taxes?
Les délégués du Mexique faisaient observer que cette modération dans l'impôt devait toucher l'émigrant européen, qui, le plus souvent, se décide à l'expatriation pour fuir des charges lui pre-
nant le plus clair de son revenu. Ils avaient raison de parler ainsi de leur pays, qui va recueillir le fruit de son travail.
Jusqu'ici l'agriculture mexicaine doit la plupart de ses progrès à ses habitants d'origine espagnole ou de race mixte, car les Indiens ne lui ont fourni que la main-d'œuvre. Français, Allemands, Espagnols, Italiens, Nord-Américains ont porté leurs efforts vers le commerce, l'industrie et l'exploitation des mines. L'agriculture a tenu un rang secondaire dans leurs préoccupations. Cependant, les capitaux étrangers commencent à se tourner vers elle, et le mouvement de confiance s'accentue chaque jour. 11 faut, nous le répétons, en attribuer le mérite au Gouvernement, qui a mis l'agriculture en honneur et a offert aux étrangers des avantages qu'ils ne rencontrent nulle part au même degré. Cet effort ne peut pas rester stérile. L'Européen, muni de ressources suffisantes et initié aux cultures du ])ays, ne s'adressera pas en vain à ce sol puissant, qui rend au centuple les germes qu'on lui confie.
Les colonies romaines faisaient frapper à grands frais et répandre des médailles où elles célébraient leur commerce, leur industrie, leurs richesses naturelles; les dieux tutélaires y figuraient avec leurs attributs ou leurs symboles. Si un graveur avait, de nos jours, à rendre à la terre mexicaine pareil hommage, il pourrait la représenter sous la forme d'une corne d'abondance, portée par les divinités telluriennes, Cybèle, la bonne mère de la montagne, Cérès", la déesse des moissons. Et en exergue, il inscrirait cette phrase de Michelet : « La paix, la culture, la famille agricole, voilà la source féconde de la société, voilà l'origine du culte de Céi'ès C'est celui de la terre, la bonne nourrice de l'humanité reconnaissante. »
Illl'POLYTE GoMOT.