‹ Le Mexique au début du 20e siècle (volume 2)Chapitre 9 sur 65 · FLEUVES ET LACS · texte numérisé non relu

FLEUVES ET LACS

L'hydrologie du Mexique est d'une manière si évidente sous la dépendance directe des vents et de l'humidité des airs, qu'il est impossible de la décrire sans parler en même temps de quelquesunes des conditions générales du climat : c'est dans l'atmosphère d'abord que se forment les neiges et les fontaines. On s'explique donc facilement pourquoi certaines parties du Mexique sont d'une pauvreté extrême en eaux courantes ou même dormantes, tandis que d'autres sont à demi noyées par la surabondance des eaux.

A l'angle nord-occidental du Mexique, le rio Colorado n'appartient à la république hispano-américaine que par la partie très inférieure de son cours et par son estuaire. Le fleuve, ouvert en entonnoir, ne forme qu'un tout petit delta, quelques îlots et terres basses s'étant déposés vers le milieu de l'ouverture. Les bateaux, presque tous mus par la vapeur, qui voguent sur les eaux a rouges » ou « vermeilles » du Colorado, — d'où l'ancien nom de « mer Vermeille » donné au golfe de Californie, — trouvent en moyenne une profondeur de 3 mètres d'eau dans le chenal ; mais la marée, qui pénètre en mascaret dans l'entonnoir fluvial, en relève le niveau de plus du double, et quelquefois du triple pendant les heures du flot. Le débit du Colorado est très faible en comparaison des dimensions considérables du bassin, ce qui s'explique par la rareté des pluies qui tombent dans la partie des Etats-Unis où se ramifient les vallées affluentes du Colorado. La portée moyenne du courant ne dépasserait pas 500 mètres cubes d'eau par seconde, ce qui, pour une surface de 660000 kilomètres carrés, ne représente pas même une tranche liquide d'un millimètre pour la superficie totale du territoire; c'est-à-dire, que non seulement la précipitation d'humidité est très faible dans cette

région de l'Amérique, mais aussi que presque toutes les pluies se sont évaporées ou perdues dans le sol aride, absorbées par les radicelles des plantes. Dans la péninsule A'oisine, sur un énorme développement de plus de 2000 kilomètres, on ne rencontre pas un seul ruisseau qui se déverse visiblement dans la mer. Toutes les eaux vives, et elles sont fort rares, sont ca])tées au passage pour l'irrigation des jardins.

Sur la rive continentale du golfe de Californie, les eaux courantes nées dans les gorges élevées de la Sierra Madré descendent joyeusement vers la mer jusqu'à leur entrée dans les plaines ou les basses vallées du littoral, puis elles se raréfient dans les sables et tarissent peu à peu; c'est en des saisons exceptionnelles seulement qu'elles ne sont pas fermées à leur embouchure par un cordon de sable. Le rio de la Asuncion, le rio Sonora, le rio Yaqui, le rio del Fuerte, le rio Sinaloa sont pourtant des cours d'eau de plusieurs centaines de kilomètres en longueur, aux vallées d'un aspect grandiose. Un des affluents du rio del Fuerte, le rio de Urique, passe au fond d'un caîlon, à près de 1 500 mètres au-dessous des bancs de trachyte qui forment le plateau supérieur : telle a été la puissance de l'érosion dont l'agent est le faible ruisseau qu'on n'aperçoit pas même du haut des précipices.

Au nord-est de la République mexicaine, le rio Bravo (rio Grande) del Norte forme le pendant du Colorado. Tandis que celui-ci n'appartient à la République mexicaine que par son bas cours et son estuaire, le rio Bravo reste entièrement mexicain par sa rive droite sur tout son développement moyen et inférieur d'environ 1200 kilomètres, sans compter les petites sinuosités. De même que le Colorado, le Bravo, ainsi nommé sans doute à cause de ses brusques et « sauvages » écarts, ne roule en temps ordinaires qu'un maigre flot, en comparaison de son vaste bassin de réception, évalué à 544 000 kilomètres carrés; d'après le météorologiste Blodget, dont les calculs provisoires datent de plus d'un demi-siècle, le débit de ce fleuve atteignait 1 600 mètres cubes d'eau par seconde, beaucoup moins que les fleuves européens, pourtant bien inférieurs en longueur et en surface de bassin, le Rhin et le Rhône. Cette portée si faible a été diminuée de plus de moitié

par les saignées latérales qu'on a faites à son courant et dans les bassins de ses tributaires : récenunent Henry Gannett n'évaluait plus le débit moyen qu'à 750 mètres. Un grand nombre des affluents naturels n'arrivent pas jusqu'à son cours : ils s'éteignent en route, vaporisés par le vent et par les rayons solaires, ou se perdent en des salines marécageuses; sur le versant mexicain, le principal tributaire est le rio Conchos, dont les premières eaux arrosent les campagnes de Cliihuahua. Sur sa rive nord-américaine, en aval de Ciudad Juarez et de el Paso, le Bravo alimente un canal latéral abondant ; mais on peut dire d'une manière générale que les alluvions fertilisantes et le flot vivifiant sont loin d'être utilisés avec autant d'ampleur et de science dans la vallée du rio Bravo que dans celle du rio Pecos, l'affluent de gauche, qui rivalise d'importance et de longueur avec le haut rio Grande.

Quoique d'un faible débit relatif, le rio Bravo charrie pourtant assez d'alluvions pour que l'ensemble de la côte projette une très forte saillie sur le golfe du Mexique. Le littoral en est modifié sur un espace de plus de 300 kilomètres en développement total. De la baie de Corpus Christi, dans le Texas, jusqu'à la laguna Madrc, dans l'Et^at mexicain de Tamaulipas, les flèches de sable qui séparent les eaux de la mer et les baies intérieures ne s'infléchissent pas suivant une courbe régulière dessinée par le système des vagues, mais elles forment ensemble un angle obtus, dont le sommet se trouve précisément à l'endroit où le fleuve vient se déverser dans la mer, comme pour former la bissectrice naturelle de tout le grand delta d'alluvion qui s'est déposé pendant le cours des siècles. A voir l'étendue si considérable de terrains d'a])port à profondeur inconnue, on se demande s'ils ne proviennent pas en grande partie d'une époque géologique où le rio Bravo portait à la mer une beaucoup plus grande quantité d'eaux troubles que de nos jours. En réalité, le delta d\i fleuve représente la poussière de toute une haute chaîne de montagnes.

Plus au sud, le long de la côte du Mexique proprement dit, plus d'une moitié des rivages se compose d'étroits cordons littoraux semblables à ceux des lagunes bordières du rio Bravo ; mais

aucune de ces levées de sable n'est repoussée à une grande distance en mer par le dépôt des alluvions fluviales. Le rio Soto la Marina et le rio Panuco ne forment point de saillies en dehors de la côte, et celle que l'on voit immédiatement au sud, enfermant la grande lagune de Tamiahua, est de formation exclusivement marine. Elle est due à l'existence de récifs qui arrêtent le flot du large et le forcent à déposer les troubles, les animalcules, les débris menuisés des coquillages qu'il transporte avec lui.

Le débit total des petits fleuves côtiers est peu considérable, vu la faible quantité relative des pluies sous un climat à forte évaporation; mais ils sont parmi les mieux connus du territoire mexicain, parce qu'ils prennent leur origine dans les régions les plus populeuses du plateau. Le rio Panuco, qui naît dans la haute montagne, est fréquemment cité parce qu'un de ses hauts affluents naît dans le voisinage de Mexico, et que son embouchure, maintenant rectifiée par de grands travaux hydrauliques, se déverse dans la mer à la barre de Tampico. C'est également le fleuve mexicain dont on connaît le mieux les curiosités naturelles. Un de ses affluents, près de la ville de Jalpan, à moitié chemin entre Mexico et Tampico, coule dans une grotte profonde, d'environ 3 kilomètres de longueur, dont les concrétions calcaires recouvraient des corps humains de la période préhistorique. Un autre ruisseau appartenant au bassin du Panuco, par le lac de Metztitlan, est aussi devenu fameux par ses curiosités naturelles : ce ruisseau, dit Régla, s'est taillé, près de la ville de Pachuca, un lit raboteux en pleine coulée de lave basaltique; puis, arrivé à l'extrémité du rocher, plonge en une nappe blanche entre les fûts verticaux de la haute colonnade noirâtre et fuit dans un canon de plus d'un kilomètre, coupé dans les couches crétacées que surmontent des tufs volcaniques et des corniches de basalte. Plus au sud, divers fleuves côtiers, qui tombent brusquement des escarpements du plateau dans les terres basses du littoral veracruzain, s'élancent en cascades plus abondantes et non moins pittoresques, où les colonnes d'eau rayées d'écume disparaissent à demi sous le branchage des arbres entrecroisés. Telles sont les chutes de Necaxa, hautes de 144 mètres, et de San Marcos ou Cazones.

La partie la plus méridionale du bassin de la rivière Tula, l'affluent le plus lointain du Panuco, reçoit les eaux d'une région qui, au point de vue de l'hydrologie et des grands travaux publics, est une des plus intéressantes du monde, et qu'il importe en conséquence de décrire d'une façon spéciale. C'est là que se trouve le bassin jadis fermé de Mexico, d'une surface d'un peu plus de 8 000 kilomètres carrés, que de grands lacs, inégaux en hauteur, emplissaient à demi. Ce bassin est connu sous la dénomination tout à fait impropre de a vallée. » On sait que l'antique Tenochtitlan était une cité lacustre, coupée de canaux, comme une autre Venise, et s'unissant à la terre ferme par d'étroits viaducs, des ponts, des planchers sur pilotis. Mais pourquoi la ville se trouvaitelle ainsi à l'endroit le plus bas de la vaste dépression partiellement inondée? Les prêtres aztèques eux-mêmes s'en étonnaient, mais le mysticisme théologique trouve l'explication de tous les mystères : on prétendait que l'oracle des dieux avait indiqué, comme emplacement futur de la cité, le lieu où apparaîtrait un aigle posé sur un nopal et dévorant un serpent : c'est le blason actuel de la cité. Evidemment, cette légende, d'un symbolisme assez lourd, a été inventée bien après la fondation de ïenochtitlan, et l'on doit recourir à une explication plus simple, justifiée par tant d'autres exemples historiques : les immigrants aztèques établirent leurs constructions au milieu du lac, afin que les eaux environnantes leur servissent de défense contre les attaques éventuelles de nations ennemies ou des peuplades de la montagne.

Mais, devenue grande et puissante, la capitale des Aztèques crut le moment venu de s'exonder un peu en asséchant les fonds de sa lagune. Dès le milieu du xv" siècle, à la suite d'une crue formidable qui noya et renversa une partie de la cité, Moctezuma l" ou le a. Vieux » fit appel à son voisin Netzâhualcoyotl, le roi de Tetzcoco, qui était en même temps un très habile ingénieur, et le supplia de construire une digue pour défendre ses palais, ses temples et sa ville contre les inondations. Netzâhualcoyotl accourut avec ses alliés des Etats limitrophes et toute une armée de vingt mille travailleurs; mettant lui-même la main à l'ouvrage, il dirigea la construction d'une digue a de pierre et de bois », longue de 16 kilo-

mètres, qui s'appuyait sur deux promontoires, au sud-est et au nordest de la ville, et la défendait à l'est contre les débordements du lac de Tetzcoco, la principale cuvette de la « vallée ». La digue se maintint solidement pendant un demi-siècle, de manière à séparer complètement deux réservoirs lacustres, d'un côté le grand lac saumâtrc de Tetzcoco, de l'autre, le moindre lac de Mexico, empli d'eau douce. Des sources pures l'alimentaient; les poissons s'y jouaient en multitude, et des jardins fleuris ou chinampas y étaient ancrés autour des constructions. Pendant la saison des sécheresses, les écluses de chasse s'ouvraient à travers la digue pour laisser passer les eaux douces du lac de Mexico et nettoyer les masses croupissantes et les terres salines de l'est. Mais en 1499, un terrible déluge s'abattit sur la contrée, Tenochtitlan fut renversée, et la digue détruite à ses deux extrémités; il n'en reste plus qu'une moitié, servant actuellement de chemin public.

Les superstitions ont la vie dure. L'oracle donna l'ordre à l'empereur Ahuitzotl de reconstruire la ville sur les débris de l'ancienne; puis, en 1521, après les désastres de la guerre de conquête, lorsque Fernand Cortès eut détruit Tenochtitlan, quartier à quartier, maison à maison, 1' « orgueil castillan » décida qu'elle serait rebâtie au même endroit, au milieu des boues, et non sur les gracieux coteaux qui se succèdent à l'ouest et où s'élèvent actuellement, en terrain solide et salubre, les élégantes villas (Obregôn). Mexico se redressa;, néanmoins, la plaine s'était graduellement asséchée et même exhaussée d'environ 1 mètre par l'effet des ruines et des alluvions ; en outre, on construisit en 1855 une nouvelle digue, dite de San Lazaro, qui s'arrondissait à l'est de la ville, et l'on prit soin de détourner tous les ruisseaux dangereux qui se déversaient dans la cuvette de Mexico. Grâce à ces travaux, la capitale cessa d'être une cité lacustre, et plusieurs des mares environnantes disparurent, tandis que les lacs du sud, le Chalco et le Xochimilco, alimentés par des sources très abondantes, que leur verse le massif de l'Ajusco et que l'on évalue à 5 mètres cubes d'eau par seconde, furent partiellement changés en jardinages, analogues aux watteringhes des Flandres ou aux marais cultivés de la Somme. Toutefois le régime des eaux dans le haut bassin de Mexico n'était que partiellement corrigé; les irrégularités

du niveau lacustre dans le réservoir de Tetzcoco, les oscillations dans l'écoulement des crues et la stagnation ]des eaux d'égout, rendaient parfois le séjour de la ville très insalubre.

Il était donc très urgent, au point de vue de l'hygiène publique, d'égaliser le débit des lacs, et dès l'année 1607, un « cosmographe » français, Henri Martin, plus connu sous le nom hispanifié d'Enrique (ou Enrico) Martinez, fit adopter son plan de drainage, qui consistait à creuser, au nord-ouest de la plaine, un tunnel de dégorgement pour emporter pendant la saison des crues le trop-plein des étendues lacustres et de la dangereuse rivière Cuautitlan. La galerie de Nochistongo, longue de plus de 8 kilomètres, était alors considérée comme une œuvre grandiose ; mais elle ne put résister à l'érosion des eaux : le plafond s'effondra, des éboulis obstruèrent le canal, qu'il fallut creuser à nouveau entre des tranchées taillées à ciel ouvert, puis s'éboulant encore en divers endroits. Même incomplète, l'œuvre entreprise était certainement utile, et la vallée s'exondait graduellement, lorsque, en 1623, le vice-roi de Gelvez fit interrompre les travaux et même fermer la galerie, sous l'étrange .prétexte qu'il lui était indispensable de constater par « expérience » quelle serait « l'action des eaux » (Obregôn). Le résultat fut un désastre; à la fin du mois de septembre 1629, la ville se trouva et noyée » par l'inondation, et de vingt mille familles domiciliées à Mexico, il n'en resta plus que quatre cents; on évalua le nombre des morts engloutis ou écrasés par les ruines à trente mille. Il fut même question de déplacer la capitale et de la transférer à Puebla. Les mares d'inondation ne disparurent complètement dans la ville ruinée qu'après un laps de quatre années, grâce à l'évaporation et à des crevasses d'origine séïsmique, dans lesquelles s'engouffrèrent les eaux. Puis les travaux de la coupure recommencèrent sans plan et sans méthode, sous la direction des divers ingénieurs, qui succédèrent à Henri Martin.

C'est vers la fin du xix" siècle seulement que les canaux d'égouttement ont été terminés d'une manière complète, mais non par l'ancienne coupure : la nouvelle, qui avait été déjà proposée en 1620 par un paysan indigène, Simon Mendez, se trouve plus à l'est et va rejoindre la rivière Tequizquiac, dans le bassin de la rivière

Tula, qui porte l'excédent des eaux, évalué de 17 à 18 mètres cubes par seconde, au Panuco et au golfe du Mexique. Le plan de Mendez, repris ensuite par divers ingénieurs, avec de légères modifications, consistait dans le creusement d'une galerie souterraine d'environ 10 kilomètres de longueur, à laquelle devait aboutir un canal'd'égouttement de la « vallée », d'un dévelop|)ement total de

Fig. 4. — Versants fluviaux et bassins formés du Mexique.

O.de Greenwich

jy *après J^.Del£sse et cuUres

/nst' Géogr. U(^N'^. BriLœelUi

se déversant dans

BASSINS hydrographiques:

L'OCtAN PACIFIQUC. LC GQLFL OU MtXIQUZ. LA MCR DES ANTILLES.

anciennement fermé. HB fermés I : 30000 000

600 900 1200 Kil.

48 kilomètres. L'œuvre, qui termine enfin, d'une façon grandiose, une série de travaux irréguliers ayant duré quatre siècles et demi depuis Moctezuma I", se complète par un drainage d'assainissement du sol sur lequel repose Mexico. Les égouts de sortie, ayant ensemble un dévelop])ement d'une centaine de kilomètres, se déversent dans le grand collecteur qui se dirige vers l'issue de la plaine, et des canaux d'amenée déversent l'eau vive du lac Xochimilco dans le réseau des galeries souterraines de la cité pour en

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enlever toutes les alluvions impures, au grand profit de la salubrité générale. A la sortie du canal, dans la vallée dite de Mezquital, qui appartient à l'Etat de Hidalgo, les eaux, disposant d'une chute de près de 3 mètres, sont utilisées pour l'irrigation des campagnes et la transformation en force motrice.

Si le bassin de Mexico était naguère un réservoir lacustre fermé, sans déversoir vers les deux mers, il existe encore, dans la partie septentrionale du territoire, plusieurs bassins complètement clos, limités à droite et à gauche par les chaînes bordières. Ces bassins ont dû naturellement se transformer peu à peu à mesure que les pluies ont diminué dans la contrée. A une époque très lointaine, il y eut excédent de masse liquide, et ce flot surabondant trouvait sa voie vers le cours du rio Grande par des vallées où il est encore facile de suivre du regard l'ancien lit fluvial; puis, le courant de sortie s'élant asséché, les eaux de l'intérieur du bassin, encore douces dans le premier stade de leur isolement, s'étaient amassées dans les fonds en petits réservoirs lacustres, et graduellement s'étaient chargées du sel marin et autres substances chimiques des terres environnantes. Les torrents, descendus des montagnes a Mères » de l'est et de l'ouest, venaient se perdre dans ces lacs ou laguets, puis successivement se desséchaient au sortir de leurs gorges; il ne reste plus de leurs alluvions que des plaines en partie salines, auxquelles leur caractère d'anciens fonds lacustres a valu le nom de bolsones. Les anciennes alluvions apportées de la Sierra se réduisent en une poussière que soulève le vent, et qui tourbillonne au loin sur la campagne déserte. Même dans la partie méridionale du plateau se creusent des cuvettes parsemées de lacs, qui furent autrefois emplies par des mers intérieures : telle est la plaine du Bajio, hérissée de volcans innombrables qui flambaient aux âges quaternaires, laissant des cratères réguliers en forme d'anq)oules, et dont quelques-uns sont emplis d'eau (Ezequiel Ordonez).

Le [)lus grand fleuve mexicain du versant occidental, souvent connu comme le rio Bravo sous le nom de « rio Grande », a perdu son appellation indienne de Tololotlan, si ce n'est près du village de ce nom : c'est le rio Lcrma ou Santiago, dont les affluents

présentent aussi une grande diversité de noms, plaie de la nomenclature hydrographique mexicaine. Le Lerma naît sur les hauts plateaux, alimenté dans une faible proportion par les neiges qui recouvrent le Nevado de Toluca et dont les eaux vont se perdre çà et là dans les galeries souterraines, pour reparaître en sources bouillonnantes dans les cirques supérieurs des vallées. Vers le milieu de son cours, avant d'avoir atteint le rebord extérieur des hautes terres, le Lerma entre dans un grand réservoir lacustre, le plus considérable de tout le Mexique : c'est le lac de Chapala, beaucoup plus étendu que le Léman suisse, mais contenant néanmoins une masse liquide beaucoup moindre, car la plus grande profondeur du bassin ne dépasse guère une trentaine de mètres. Le niveau lacustre a plusieurs fois changé, et le lieu de l'émissaire s'est déplacé. Il fut un temps, pensent des géologues, où le trop plein des eaux s'écoulait à l'ouest par une vallée encore parsemée de lacs, et s'épanchait dans la mer par la gorge où coule actuellement le rio Banderas ou Amecas. Le fleuve avait alors une embouchure digne de lui dans le beau golfe que limite au nord la Punta Mita et le cap Corrientes. Mais une coulée de laves s'étant déversée de la montagne, immédiatement au-dessus de l'affluent, forma barrage, et les eaux du lac durent s'élever jusqu'au point le moins haut de son pourtour, le seuil d'Ocotlan : c'est là que commence actuellement le cours moyen du fleuve. On a souvent proposé de rendre au rio Lerma son ancienne porte de sortie, par le creusement d'un canal à travers le mur de laves vers la vallée du rio Banderas. La grande irrégularité de son bassin semble indiquer que les tremblements de terre, aussi bien que les coulées de lave ont empêché le Lerma de donner à sa coulière une forme normale.

Le nouveau lit du rio Lerma, n'étant pas encore égalisé par le courant fluvial, se développe en une série de gradins, qui se succèdent de plaine en plaine à travers les courants de lave descendus des montagnes voisines. Une des premières cascades, celle de Juanacatlan, est fort abondante, puisque son débit est évalué à plus de 100 mètres cubes d'eau par seconde, et c'est aussi la plus renommée, non seulement à cause de sa beauté, de la nappe énorme de ses eaux plongeant de 17 mètres sur une largeur de

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146 mètres entre de noirs rochers, mais aussi à cause du voisinage de la grande cité de Guadalajara, qui reçoit du flot moteur la force nécessaire à son éclairage et à ses travaux d'édilité. En aval de la ville, dont l'altitude dépasse 1 500 mètres, le fleuve creuse profondément l'épaisseur du plateau par une coupure dont les précipices presque verticaux ont en certains endroits 1 300 mètres d'altitude. La masse liquide est beaucoup trop inégale dans son cours pour qu'elle puisse servir à la navigation, et ses riverains ne l'ont que très partiellement utilisée pour l'arrosement des terres. Du moins forme-t-elle de nouvelles canq)agnes par les apports qu'elle dépose dans la mer et qui se prolongent au nord en cordons littoraux.

Le Mexcala ou rio de las Balsas — des « Radeaux » — quoique moins abondant île moitié que le Lerma, est cependant quelque peu navigable dans la partie inférieure de son cours. Il naît, comme le Lerma, sur le plateau d'Anahuac, mais pour lui échapper presque aussitôt. Connu sous le nom d'Atoyac dans la j)artie tout à fait supérieure de son bassin, près de Puebla, il descend des hautes terres par des galeries profondes, et jusqu'à une époque récente, ses eaux, après avoir été utilisées par l'industrie, aux environs de Puebla, s'encaissaient et traversaient en des gorges profondes une contrée au sol fécond ((uc le courant fluvial eût vivifié. Dès le xvi' siècle, on avait projeté de ramener l'Atoyac à la lumière, pour le jeter dans le rio Nexapa, (\u\ est lui-même un affluent de l'Atoyac dans son cours inférieur; mais ce travail n'a été accompli que dans le dernier quart du xix" siècle. Echappé à la haute région, l'Atoyac s'unit ;i de très nombreux cours d'eau qui naissent dans un vaste cir(jue de montagnes, entre le musoir méridional du plateau d'Anahuac et les montagnes côtières. Un de ces tributaires est l'Amacusac, dont un des gros affluents se perd près du village de Chontancantlan sous un massif calcaire : il y coule souterrainement pour reparaître aune vingtaine de kilomètres, en aval, par deux grottes à la grandiose architecture. En aval du grand cirque de réception, le cours du Mexcala est coupé de distance en distance par des seuils qui forment des cascades ou des rapides. Enfin, le dernier obstacle est franchi ])ar la j)ercée de la chaîne du littoral, et le fleuve, devenu majestueux et roulant en moyenne de

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60 à 75 mètres cubes d'eau, descend à la mer en ouvrant vers elle un

large estuaire.

Au sud, le rétrécissement graduel du corps de l'Amérique centrale a poui- olTel de diminuer en proportion le bassin des fleuves. Sur le versant du Pacifique un autre Atoyac, ou rio Verde, qui reçoit les gaves des montagnes d'Oaxaca, est encore un courant de belle allure, mais les couis d'eau les plus considérables sont ceux du versant atlantique, dont les bassins sont plus étendus, et qui reçoivent des vents alizés une masse liquide beaucoup plus forte en proportion. Ces fleuves ont même de trop grandes (juaiitités d'eau, puisqu'ils débordent fréquemment dans les campagnes inférieures et se ramifient en des marécages insalubres. Le labyrinthe changeant des rivières est l'obstacle le plus sérieux que les ingénieurs de chemins de fer auront à surmonter ])Our rattacher le réseau déjà presque achevé des voies ferrées du Mexique proprement dit à celui du Yucatan, qui s'avance par étapes dans la direction du sud et du sud-ouest. Un de ces cours d'eau, le Papaloapam, qui débouche dans la baie d'Alvarado, au sud de Veracruz, est la branche principale de toute une ramure fluviale encore imprécise dont il sera nécessaire de fixer les rivages. Plus loin, une autre rivière, le Coatzacoalcos, dont la barre, constamment renaissante, avait été souvent draguée par les ingénieurs pour faciliter l'entrée des navires dans l'estuaire où vient aboutir le chemin de fer isthmique de Tehuantepec, a été désormais fixée par des digues latérales; mais à l'est, les bouches nombreuses de cours d'eau, nées au loin dans les « Altos » ou monts élevés du Guatemala occidental, transforment la contrée en un espace alternativement terre et mer, où les travaux de l'homme n'ont pu avoir jusqu'à nos jours qu'un caractère provisoire.

Les deux fleuves qui sont, en pro])ortion de leurs bassins, les plus abondants du Mexique, le Grijalva et l'Usumacinta, s'unissent par une ramure incessamment changeante dans la région tle leur delta commun, qui présente sur le littoral marin un front d'environ 200 kilomètres. Le Grijalva, qu'on appelle aussi Mezcalapa dans la partie navigable de son cours inférieur, envoie plusieurs bras directement à la mer, les Dos Brazos, le Chiltei>ec, puis la

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bouche de Tabasco, où se trouve actuellement l'entrée principale des navires : un bras de l'Usumacinta vient y rejoindre le Mezcalapa. Plus à l'est se succèdent d'autres barres ou « graus », l'entrée de San Pedro y San Pablo, puis l'estuaire du rio Palizada, branche de l'Usumacinta qui se déverse dans la lagune de Terminos, ainsi ([ue plusieurs autres fleuves nés dans la racine méridionale du Yucatan. Pendant la saison sèche, la région du delta, qu'on évalue à une superlicie d'environ 15000 kilomètres carrés, expose au soleil ses terres molles que fait craqueler la chaleur, tandis (|ue pendant la saison des grandes pluies, c'est-à-dire d'octobre en mars, le lac d'inondation recouvre au moins 5000 kilomètres carrés des campagnes, interronq)ant toute communication par terre : on ne voyage plus que par eau, d'ailleurs au grand avantage du commerce local, qui est celui du bois de teinture; les radeaux de troncs d'arbres sont transportés directement des chantiers d'abatage au |)ort de Tabasco. En (pu'lques années exceptionnelles, des masses d'eau déversées par les montagnes du Guatemala et du Chiapas atteignent une hauteur de 15 mètres à l'issue des gorges dans la plaine. Il est arrivé que les Tabasqueûos ont dû abandonner leurs villages, construits pourtant sur des buttes en partie artilicielles, et se réfugier sur les anciennes berges laissées au pourtour des collines par l'émergence du sol. Certains tlistricts du double bassin fluvial sont encore peu connus, habités seulement j)ar des Indiens ou des métis; mais des voyageurs disent merveilles des cascades et des chutes formées par les gaves de la montagne. Le Grijalva coule souterrainement dans une partie de son cours, et l'on raconte d'un affluent de l'Usumacinta, le San Pedro, ([u'il contient une quantité de carbonate de chaux assez grande pour pétri lier des troncs de bois flottants et les acciiniuler aux tournants du fleuve en barrages inégaux.

L'inondation temporaire du Tabasco se continue à l'est par une lagune permanente, celle de Terminos, ainsi nommée parce que le pilote Antonio de Alaminos, le premier explorateur européen de la côte, en 1518, crut y trouver l'extrémité méridionale du Yucatan, considéré par lui comme une iic. Du moins la prestpi'île est-elle

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assez nettement séparée de la niasse continentale de l'isthme américain par de nombreuses rivières qui coulent à l'ouest dans la lagune de Termines, et par d'autres affluents se déversant à l'est dans le lac de Bacalar et dans la hnie de Chetumal; même quehjues petits lacs, situés entre les deux versants, limitent les terres du versant guatémaltèque et la grande dalle calcaire de la péninsule du Yucatan. Un de ces lacs, le Petha, renferme une île très curieuse par ses pétroglyphes relatifs au culte des morts (Maler).

Au point de vue hydrologique, le Yucatan est l'une des plus curieuses régions du monde entier. Elle n'est j)oint dépourvue d'eau, car les saisons pluvieuses lui aj)|)ortent une quantité suffisante d'humidité, mais l'eau ne reste ])oint à la surface: filtrée par le crible fissuré de la roche calcaire, elle ])énètre dans les profondeurs jus([u'à la couche d'argile imperméable qui se trouve audessous. C'est là qu'il faut descendre par les galeries et les puits de la pierre pour recueillir l'eau fraîche qui séjourne dans les cavités ou cenotes, aux parois bordées de fougères. Certains de ces réservoirs dorment au-dessous du sol à ])lus de 100 mètres, même à 125 mètres, et la très pénible existence des femmes se passait à conquérir journellement quelques cruches d'eau par d'incessantes descentes et remontées. Certaines parties du Yucatan sont restées désertes à cause de la trop grande profondeur des nappes souterraines. Le pays se peuple en proportion de la proximité des puits : dans les districts septentrionaux, vers la capitale Merida, c'est à 8 ou 9 mètres du sol que se trouve en moyenne la nappe des cenotes, et grâce aux procédés industriels modernes, il est facile d'obtenir l'eau en abondance pour l'irrigation des campagnes. Ailleurs, on a maçonné et enduit de ciment étanche des galeries rapprochées de la surface, pour en faire autant de citernes où les bestiaux viennent s'abreuver. Une seule ouverture, que l'on ferme d'une grosse pierre pour empêcher l'évaporation et maintenir l'eau pure, met le réservoir en communication avec l'extérieur. En quelques endroits, les Espagnols ont découvert d'anciens travaux de ce genre oubliés depuis les temps de l'antique civilisation maya. Naturellement, la division de la propriété correspond à la répartition des eaux dans les galeries souterraines, la terre n'ayant de valeur qu'à la condition de

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recevoir l'eau nourricière. Le hameau, le village, la ville dépendent de l'eau cachée, mais tous les citoyens n'ont pas de droits égaux au précieux trésor : loin de la mer, la plupart des cenotes appartiennent à de grandes familles d'origine espagnole, auxquelles la population maya se trouve par conséquent inféodée; en échange de l'eau, elle iloit la corvée, qui est d'ordinaire fixée à un jour de travail par semaine.

Sur le pourtour de la péninsule yucatèque, les eaux de la nappe sous-calcaire s'épanchent dans la mer au niveau même du flot : les fissures innomhrahles de la roche permettent à la masse liquide de se maintenir à la même hauteur dans les cavernes de l'intérieur et sur les plages marines. Cet écoulement d'eau douce sur l'hémicycle de la côte détermine la formation d'une sorte de ruisseau marin, que l'on appelle en effet rto, et qui se développe sur près de ;}00 kilomètres, abrité contre la haute mer par un récif de corail parallèle au littoral et en suivant toutes les inflexions avec une précision singulière. La genèse de ce long mur extérieur, qui n'a pas son pareil dans le monde, s'explique facilement par le mélange des eaux douces et des eaux salées. Les espèces coralligènes ne naissent et ne prospèrent que dans le flot marin à haute teneur de sel : l'eau douce voisine de la rive tue les polypiers, et c'est à une certaine distance seulement que le récif commence à se former, d'autant plus solide et plus haut que la mer est plus violente, apportant aux millions de petits organismes des éléments (le vie. Tôt ou tard, la fosse ou rio qui sépare le plateau du Yucalan et son mur extérieur sera comblé par les vases, les apports marins, les éboulis de corail; le continent s'agrandira d'un cordon de pierre, puis la pression des nappes liquides qui s'écoulent de I intérieur créera de nouvelles issues à travers ces débris, et le travail de construction du plateau calcaire continuera de se poursuivre en enq)iétant incessamment sur la mer. L'étude géologique ilu Yucatan montre que cet accroissement de la presqu'île par ladjonclion de récifs annulaires se poursuit depuis une époque très ancienne. Probablement, tout le nord de la péninsule yucatèque. jusqu'au delà du musoir formé par le cap Catôche, a cette même origine coralligène.

Un travail complet sur le débit général des fleuves el nappes liquides qui s'épanchent dans les mers mexicaines sur tout le développement littoral, évalué par Garcia y Cubas à une longueur totale de 8 830 kilomètres, ne paraît pas avoir été fait jusqu'à maintenant, et certaines évaluations présentent des résultats trop contradictoires, pour qu'on puisse hasarder, relativement à l'ensemble du débit mexicain, une approximation sommaire; mais ce n'est point à cause du mancjue d'eau que la navigation a si peu d'importance en proportion du développement total des rivières : la cause en est à l'inclinaison du terrain et au grand nombre de seuils qui interrompent les lits fluviaux. D'après Garcia y Cubas, l'ensernble des lignes de navigation dans tout le Mexique ne dépasserait guère un millier de kilomètres, en saison ordinaire; d'après d'autres auteurs, elle atteindrait 1500 kilomètres. Dans la saison des pluies, le double delta du Grijalva et de l'Usumacinta présente à lui seul un réseau navigable plus étendu.

Si le Mexique n'a guère de fleuves portant radeaux ou barques, la même raison qui rend ses cours d'eau impropres à la navigation leur donne une grande force motrice : les barrages naturels, qui forment comme les marches d'un immense escalier des plateaux élevés de 2000 et de 3000 mètres jusque dans le voisinage de la côte, facilitent d'autant l'emploi des eaux pour l'irrigation des campagnes, la mise en marche des usines et la propulsion des voitures. L'industrie moderne a déjà commencé d'utiliser les cascades et les rapides qui descendent du plateau comme les nappes d'eau qui dans un parc s'épanchent des vasques de marbre. Nul doute que dans un avenir prochain, le Mexique ne devienne comme la Suisse et le Dauphiné, comme la Thuringe et la Saxe, un très grand pays industriel : dans sa partie méridionale, le pourtour du plateau d'Anahuac est, grâce à l'abondance d'eau, incomparablement supérieur par les réserves de force aux pentes des Alleghanies et des Rocheuses dans la République nord-américaine.

Le Mexique occupera aussi très certainement un des premiers rangs dans le monde par l'abondance et la variété de ses eaux médicinales. Il possède même de véritables rivières, riches en subs-

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tances chimiques, dont leur flot s'est saturé à l'issue des volcans : tel fut le rio San Pedro qu'avaient recouvert les cendres du volcan Jorullo en 1759. Quelques sources acidulés du Popocatepetl, contenant beaucoup d'acide sulfurique, sont également de provenance éruptive. Certainement aussi, nombre de fontaines jaillissantes, qui portent les noms très communs d'Agua-Caliente, d'Ojo- Caliente ou d'Atotonilco, sont d'origine volcanique : la quantité d'eau qui s'élance ainsi du sol en « sources brûlantes », représente une masse liquide énorme, non seulement suffisante pour le traitement de tous les malades du Mexique et de l'Amérique entière, mais aussi pour les besoins de mainte industrie locale. Tous les types d'eaux médicinales que les physiciens, chimistes et médecins ont étudiés en Europe, eaux acides, carbonatées, sulfureuses, ferrugineuses, salines, sont représentés au Mexique par des sources nombreuses, de températures fort diverses, du point de glace au point de bouillonnement.

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