‹ Le Mexique au début du 20e siècleChapitre 26 sur 39 · ART DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

ART DRAMATIQUE

Les Aztèques connaissaient les représentations dramatiques. Leurs théâtres étaient de grandes plates-formes permanentes en pierre, où ils représentaient leurs fables, déguisés en animaux ou habillés en guerriers. Le père Sahagun, dans son livre classique en tout ce qui se rapporte à la civilisation précolombienne, donne une description de ces fêtes, et Pimentel la complète dans son Histoire des lettres au Mexique. Dans la capitale, un théâtre aztèque était situé dans le quartier de Tialtelolco.

Après la conquête, les missionnaires, qui mettaient, autant que possible, à profit les anciennes coutumes pour prêcher la foi chrétienne, se servirent de ce mode de propagande, d'abord sur les places publiques, et ensuite dans les églises. Ce n'était, ni plus ni moins, que les mystères du Moyen Age transportés au Nouveau Monde. A ce propos, M. Francisco del Paso y Troncoso, à qui les études américanistes doivent beaucoup, a publié en 1900 des comédies en langue nahualt, adaptées par les missionnaires. Et, au onzième Congrès des Américanistes, tenu à Paris en 1900, le duc de Loubat a présenté, au nom du général Martin Gonzalez, gouverneur de l'Etat d'Oaxaca, le poème dramatique qui est encore représenté, dans ces régions, par les Indiens Zapotèques, et qui a pour titre : Danza de la Pluma. Le texte paraît correspondre à la poésie du temps de Tirso Molina (première moitié du xvii" siècle); mais, dans quelques passages, le style a, en partie, la saveur de l'époque de Caiïizares et Zamora (fin du xviii" siècle). Cela s'expliquerait par les additions qui ont dû être faites, au cours du temps, à cette fable chantée et dansée. Le poème de la Danza de la Pluma, offre cette particularité que ce n'est ])as Moctezuma qui tombe prisonnier, mais Fernand Cortez.

ART ET LITTÉRAIURE 237

Un autre américaniste, M. Gustave Baz, nous a dit avoir vu représenter en 1876, dans des haciendas de la côte sud de l'État de Guerrero, des farces analogues, entre autres une appelée El Cortez valiente, dans laquelle Fernand Cortez, séducteur de jolies femmes, tel don Juan, monte finalement sur un bambou, en guise de cheval, et distribue des coups de bâton à tous ceux qu'il rencontre.

Peu après la conquête, on commença à jouer des espèces de pantomimes, dans lesquelles figuraient des Turcs, des Espagnols et des Indiens Tlaxcaltèques; on attaquait une forteresse, réminiscence de l'antique hangar ou scène aztèque à l'air libre. Ensuite, les vice-rois apportèrent le goût du théâtre. Certains aimaient à donner des spectacles au Palais. C'est ainsi qu'à Mexico, on représenta la comédie de la religieuse Juana Inès de la Cruz, ayant pour titre los Empehos de una casa (1), et qui contient déjà des critiques moqueuses contre les gachupines, c'est-àdire les Espagnols venus d'Europe et dominateurs du pays. Cette représentation, donnée dans la demeure vice-royale, dépeint bien l'état d'âme de la société créole naissante.

Plus tard, au xvin* siècle, et dans un but de lucre, quelques confréries religieuses édifièrent des salles et donnèrent les comédies en vogue à Madrid.

Au début du xix° siècle, le théâtre était fondé au Mexique. Des troupes d'acteurs espagnols venaient successivement dans la capitale. Un canal, maintenant comblé, passait par les rues dcl Refugio et del Coliseo Viejo, et conduisait du Palais au théâtre. Les grandes fêtes publiques, comme celle de la prestation de serment du roi d'Espagne (équivalant au couronnement d'autres souverains), de la promulgation de la Constitution espagnole de 1812, de la proclamation de l'Indépendance par Iturbide, etc., se célébraient par des représentations de gala. La nouvelle de la capitulation du général espagnol Barradas (1829) fut reçue par le général Guerrero, président de la liépublique, durant une représentation. Le président annonça la nouvelle au public, et sortit du théâtre

(Ij Celle comédie a été reruiiiluo, en 18" 'i, par M.M. Guslavo Baz et Manuel Hère

do.

pour parcourir la ville au milieu de torches et suivi d'une population ivre d'enthousiasme.

Des artistes célèbres vinrent à Mexico, entre autres Manuel Garcia avec sa fille, encore enfant, qui devait s'appeler plus tard la Malibran; puis, de grands acteurs espagnols, comme Garay, Avesilla, Juan de Mata, protégés par Manuel Eduardo de Goroztiza, successeur de Moratin et prédécesseur de Breton de los Herreros, en Espagne. En passant, rappelons que Manuel Eduardo de Goroztiza quitta Madrid pour revenir dans sa patrie, devenue indépendante, et lui rendre des services signalés ; il trouva alors l'occasion d'ajouter, à sa gloire d'auteur dramatique, ses mérites de diplomate, de ministre d'État, de Mécène de l'art théâtral et de soldat. Oui, de soldat, car après avoir combattu contre les vétérans de Napoléon à Almonacid, il lutta vaillamment contre les Nord-Américains à Churubusco, à la tête d'un bataillon de gardes nationaux mobilisés.

Les acteurs espagnols laissèrent une école, dont les plus notables représentants furent Antonio Castro et Merced Morales.

Malgré l'opposition de sa famille, Antonio Castro sortit du séminaire de Mexico et se voua au théâtre, pour lequel il se sentait une vocation irrésistible. Il se montra excellent dans tous les genres, mais surtout dans le genre comique. A l'arrivée de l'Intervention française, il figura dans presque toutes les saynettes de Riva Palacio, Mateos, Mariscal et autres; il imita, en les ridiculisant devant un ])ublic conquis par le rire, les hommes et les amis de l'Intervention. Patriote ardent, il souffrit des désastres éprouvés par la Nation, et, en juin 1863, il mourut d'une attaque cardiaque, en entendant les clairons français lors de l'entrée du corps expéditionnaire à Mexico.

Ses camarades, le public qu'il avait diverti pendant si longtemps, les intellectuels, comme on appelle aujourd'hui ceux qui pensent et raisonnent, et les libéraux honorèrent la mémoire d'Antonio Castro. Son buste fut couronné au Théâtre National, et, durant la cérémonie, le grand poète espagnol Zorilla récita un poème, plein d'admiration enthousiaste et de plainte mélancolique sur les gloires éphémères de l'acteur. Plus lard, un de ses condisciples.

ART KT l>n TÉHAI'l'HE 239

Juan José Baz, redevenu gouverneur du District fédéral, le sauva de l'oubli, en empêchant la dispersion de ses restes, qui reposent dans le même cimetière que ceux de Juarez. Sa tombe porte une inscription qu'on peut traduire ainsi :

Celte pierre est le « rideau »

Qui me sépare du monde Pour toute une éternité.

Merced Morales lui survécut quelques années et mourut subitement, dans la pleine possession de ses facultés et à l'apogée de sa gloire. Quand il succomba, ce fut un deuil général. Mais la République avait triomphé, et la génération littéraire de 1867 était apparue. Avec Antonio Castro et Merced Morales, une Ecole nationale s'était créée, d'où sortirent Maria Servin, pleine de sentiment et de tendresse, Concepcion Padilla et Manuel Estrada.

En dehors de cette école, il y eut un artiste de grande valeur, impulsif et bohème, Gerardo Lopez del Castillo, le Taillade mexicain. Gerardo Lopez del Castillo était l'acteur du peuple, des petites scènes, le premier dans les théâtres de quartier et de province; il possédait une grande foi en son art et en son génie, ainsi qu'une force héroïque pour résister aux douleurs et aux souffrances qui accompagnèrent sa vie. Il mourut dans une misère noire.

Le président Lerdo de Tejada lit subventionner l'art dramatique. Cette protection enfanta nombre d'auteurs, mais peu d'artistes.

Aujourd'hui, Virginia F'abregas, réunissant talent et beauté, donne du relief au théâtre mexicain; elle et son mari, l'acteur Cardona, imprésario et metteur en scène habile, font connaître le répertoire français moderne. Le Conseil municipal de Mexico leur accorde une subvention. On annonce même qu'ils iront en Espagne avec ime bonne troupe. Puissent-ils se faire entendre à Paris avec autant île réussite que l'actrice espagnole Maria Guerrero et ses camarades !

Mais des acteurs mexicains projetant sérieusement de donner, à Madrid, des représentations en castillan! Qui l'aurait cru? C'est un signe des temps.

Page 1