‹ Le Mexique au début du 20e siècleChapitre 29 sur 39 · PRESSE · texte numérisé non relu

PRESSE

La Presse, cette force des nations modernes, se met maintenant à la tète de ce mouvement. Elle a grandi avec la nation mexicaine et a contribué à sa gloire. La Gaceta de Mexico, rjui paraissait dans la seconde moitié du xYiii" siècle, n'avait été qu'un simple journal d'informations contenant des nouvelles locales ou venues d'Espagne, le compte rendu des mouvements de la flotte des Philippines, et resta sans intérêt jusqu'au jour où Gama, Alzate et d'autres savants y eurent ])ul)lié leurs études. Elle eut une certaine importance cependant, à partir des événements de 1808, en donnant les nouvelles optimistes que l'Espagne y faisait insérer pendant sa lutte contre Napoléon, et ensuite en publiant les communications du Gouvernement colonial durant la guerre de l'Indépendance.

Avec raj)pel aux armes d'Hidalgo, ])arut, dans le parti de l'Indépendance, le premier journal politique : El Despcrtador nmericano. Ce fut l'organe du ])remier Gouvernement national et, comme lui, il eut à lutter. Son histoire héroïque est restée célèbre. Paru tout d'abord à Guadalajara, son impression fut continuée à la Junta de Zitàcuaro avec des caractères d'imprimerie taillés en bois et «le l'encre extraite de graines, jusqu'au moment où Dona Leona Vicario (celle qui devint la femme de Quintana Roo)put, en cachette et au péril de sa vie, apporter de la capitale un petit matériel d'imprimerie.

La Presse mexicaine naquit véritablement avec la proclamation de 1 Indépendance. Les camps iwlitiques eurent leurs organes, et, dès lors, la |)resse politique grandit sans cesse. Issu de la lutte, le premier journalisme fut un journalisme de combat. Les jouinaux lurent nond)reux, et nous ne pouvons les énumérer tous. Fédéralistes et Centralistes y défendaient leurs principes et y exposaient

leurs théories. Il nous faut citer cependant deux périodiques, appartenant l'un et l'autre au parti libéral, et qui, pendant les trois derniers quarts du xix" siècle, lurent l'écho autorisé de l'opinion publique. L'un était El Siglo XIX, que fonda Ignacio Cumplido et qui compta parmi ses rédacteurs les hommes les plus marquants, depuis des présidents de la République jusqu'à des savants et des érudits de toutes sortes. L'autre était El Monitor Rcpuhlicano, plus avancé dans ses polémic|ucs et dans ses principes ; il fut aussi le véritable créateur du reportage, cette jniissancc de notre époque. Au Siglo XIX collaborèrent Gomez Pedraza, Otero, Payno, de la Rosa, Zarco, Vigil ; au Monitor Republicano, Florencio Castillo, Valente, Baz, Matéos et, comme correspondant principal, Emilio Castelar. Ces journaux devinrent réellement prospères quand triompha le libéralisme.

Du côté réactionnaire, nous devons mentionner La Sociedad, que dirigeait un littérateur éminent, José M. Roa Barcena, La Cruz, d'Aguilar y Marocho, dont les rivalités avec le parti libéral sont restées légendaires, et El Paj'aro Verde, batailleur, dont la ])opulace de Mexico brûla l'imprimerie.

Une quantité de journaux commence à paraître en 1867 : El Fcderalista, fondé par Payno et continué par Bablot, qui était gouvernemental; El Mensajero, fondé par Justo Benitez, d'opinion libérale; La Voz de Mexico, conservateur catholique, auquel répondait jF/L/ére Pensador; La Revista Universal, journal de l'opposition, avec Nuiiez Ortega, et gouvernemental avec Vicente Villada; plus tard encore, El Eco de Ambos Mundos, El Socialista et El Nacional, ce dernier fondé par Gonzalo A. Esteva, dirigé par lui pendant de longues années, et qui fut un organe de combat.

C'est une phase de vitalité. On voit apparaître des feuilles comiques et satiriques, avec des rédacteurs pleins de verve, les unes politiques, les autres littéraires, comme Don Junipero, Las Cosquillas ; et des journaux plus importants : La Orquesta avec les caricatures d'Escalante, qui attaqua les personnages de l'Intervention, et El Ahuizote de Riva Palacio y Alamilla.

La Linterna Magica fut un journal simplement amusant, mais eut une grande vogue, parce qu'elle était rédigée par José T. de

Cuellar (Facundo), le célèbre et spirituel écrivain des coutumes populaires. Il est resté, après le « Pensador mejicano », le plus national des romanciers, supérieur même à Prieto dans la peinture des mœurs et de la vie du peuple.

Il faut aussi signaler, dans cette explosion de talents de tous genres, Zarco et Aguilar y Marocho, cités précédemment. Ils n'ont point laissé d'oeuvres littéraires durables comme Cuellar, Prieto et Riva Palacio, mais ce furent des polémistes remarquables. Zarco, en outre, fut un des orateurs parlementaires du parti libéral, et Aguilar un homme d'Etat conservateur.

La vie politique d'alors, si mouvementée, et les manifestations de l'opinion toujours agissante donnèrent naissance à une infinité de publications clandestines. Ce fut, pour le journalisme de combat, une période d'une intensité de vie extraordinaire. C'est 1 ère des pamphlets du Pensador mejicano, de ceux du Payo del Rosario et du Gallo Pitagôrico (D. Juan B. Morales, qui mourut président de la Cour suprême de Justice), et du 11 de Avril de Zarco.

Pendant cette guerre de trois ans, dite de Réforme^ le Gouvernement constitutionnel de Juarez avait, pour principal agent à Mexico, Zarco, et c'est en la maison de Dona Luciana Arrazola de Baz, dans une petite cave dissimulée au pied d'un escalier, que s'imprimaient mystérieusement les écrits contre le gouvernement du général Miramon, et aussi contre le cléricalisme.

Et la Presse s'étend avec les besoins nouveaux de la population et les pensées nouvelles qui l'agitent. Les colonies étrangères, de leur côté, ont leurs périodiques. C'est naturellement la colonie espagnole, la plus nombreuse, qui en possède le plus; son principal organe a été La Iberia, que rédigeait un éminent écrivain, D. Anselmo de la Porlilla. Puis parurent La Colonia espahola, — le journal agressif d'Adolfo Llanos Alcaraz, qui périt à Madrid, tué en duel, — El Pabellon espahol et beaucoup d'autres avec eux. Elle a aujourd'hui El Correo espahol, organe estimable.

La colonie française eut pour premier organe le Trait d'Union, rédigé par René Masson, favorable au parti libéral et battu en brèche par les conservateurs. Vinrent ensuite VEstafette, rédigée par de Barrés, et VÈre nouvelle, par E. Masseras. Compromis par

l'Intervention, ces deux journaux disparurent à la chute de Maximilien, mais ils furent remplacés par le Trait d'Union, ressuscité par le baron Gustave Gostkowski, qui sut rallier à la France les sympathies mexicaines, et fut très utile aux deux pays lors de la reprise des relations diplomatiques. La colonie française ])ossède maintenant le Courrier du Mexique, l'Écho du Mexique et un journal illustré, le Mexique.

La colonie allemande a son journal ; les colonies nord américaine et anglaise en ont chacune deux, dont le Mexican Herald, qui fait autorité en matière économique et montre de l'impartialité dans ses appréciations. La colonie italienne a aussi un organe.

La Presse littéraire s'est développée et a subi plusieurs transformations. La maison d'éditions de Mariano Galvân publia tout d'abord, au commencement de chaque année, sous la direction du célèbre poète Rodriguez Galvân, de petits volumes, comme VAlmanach des Muses, qui se publiait à Paris à la fin du xviii" siècle, et qui avaient pour titre générique : Présente amistoso. Cette coutume fut continuée par l'éditeur, qui publia ensuite deux journaux littéraires hebdomadaires : £1 Mosaico et El Museo. Ce dernier contenait des lithographies. C'est dans ces journaux que partirent les premiers articles de Payno, les premiers vers de Prieto, les poésies de Collado et du D'' Navarro. L'élan est donné et d'autres paraissent à leur tour : La Ilustracion, écrite presque en entier par Zarco, et La Ilustracion Potosina, éditée et dirigée par Cuellar, et qui précéda El Renacimiento ; puis El Domingo, El Artista, fondé par Hamecken y Mexia, journal de grand luxe, et La Repûblica literaria de Guadalajara. Plus tard, Sosa entreprit la publication des Anales de Ciencias y Letras. Aujourd'hui on publie El Arte y la Ciencia, dirigé par le jeune architecte 1). Nicolas Mariscal, et des périodiques illustrés, dont le principal est El Mundo ilustrado.

Le Gouvernement publie les Anales del Museo et les Boletines (bulletins) des Ministères des Affaires étrangères, de Fomento et du Sous-Secrétariat d'Etat del'lnstruction publique. Les sociétés scientifiques et littéraires ont aussi leurs organes spéciaux. La Société de Géographie et de Statistique entreprend la quatrième série de son

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Bulletin, dont les trois premières ont déjà rendu tant de services. La Société scientifique Alzate possède des Anales; les questions économiques sont traitées de main de maître dans El Economista mexicano, édité par M. Zapata Vera, du Ministère des Affaires étrangères.

Il ne faut pas omettre les feuilles spéciales littéraires, minières, financières, médicales, musicales, agricoles, religieuses, etc., voire l'excellent organe de l'armée et de la marine, Mexico militar. Toutes sont utiles et beaucoup ont une véritable influence.

En somme, à la fin de l'année 1901, on comptait, dans la République mexicaine, 651 périodiques, dont 166 pour la capitale. De ces périodiques, 49 étaient [quotidiens, et la capitale, à elle seule, en possédait 21, dont El Diario opcial, El Imparcial, El Miindo et El Tiempo, qui avaient de nombreux lecteurs.

Toutes les opinions étaient reflétées par la presse de la capitale. A côté de El Imparcial et de ElMundo, gouvernementaux et dirigés par M. Rafaël Reyes Spindola, publiciste hors pair, El Tiempo, rédigé par M. Victoriano Agueros, fin lettré et journaliste de race, représentait l'esprit conservateur et le respect aux traditions léguées par la mère patrie. Venaient ensuite : La Voz de Mexico et El Pais, nettement cléricaux, La Patria, dirigée par M. Ireneo Paz, polémiste de tempérament, parlant au nom de la libre pensée et montrant des tendances socialistes. L'opposition intransigeante récriminait dans El Diario del Hogai-, rédigé par Filomeno Mata, Fernando Iglesias y ('aldcron et d'autres écrivains de valeur.

Dans l'intérieur, chaque État possédait un journal officiel, et chaque diocèse, une semaine religieuse; de plus on comptait plusieurs journaux connus, entre autres : El Diario de Jalisco, à Guadalajara; La Sombra de Arteaga, à Queretaro; El Estandarte, à San Luis Potosi; El Correo de la Tarde, à Mazatlan ; El Diario Corner cial, à Veracruz ; El Eco del Commercio, à Merida ; El Clarin de Oriente, à Puebla ; La Voz de Nuevo Léon, à Monterrey, etc. Vers le nord, loin de la capitale et dans le voisinage des États-Unis, il n'y a guère de localité importante qui n'ait sa feuille, au moins hebdomadaire.

xVu Mexique, la Presse est absolument libre, mais les publica-

lions calomnieuses y sont poursuivies, sur plaintes, par le Parquet, et punies avec sévérité.

Les formats, les tirages, augmentent au Mexique comme partout ailleurs. On adopte des machines à imprimer perfectionnées, plus rapides. El Imparcial, par exemple, a tout récemment acquis un matériel qui lui permet de faire des tirages en couleur et d'obtenir, en moins d'une heure, ses 65000 exemplaires quotidiens. Il n'y a pas dix ans, le tirage du journal ayant la plus forte circulation ne dépassait pas 4 à 5000 exemplaires, et ce chiffre paraissait énorme. Que de progrès accomplis depuis lors!

Ce n'est pas tout; ce journalisme croissant a eu des besoins nouveaux, et, au commencement de 1903, le journal El Tienipo a inauguré un élégant et commode édifice construit spécialement pour lui. Ce fut là un événement important, et Mgr Alarcon, archevêque de Mexico, tint à venir lui-même bénir l'hôtel du Tiempo. Il y a quelques années, lorsque M. Rafaël Reyes Spindola, un novateur de tempérament, lança ses journaux d'information à bon marché, El Imparcial et El Mundo, on ne pouvait croire à un succès si rapide, et on aurait considéré comme une chimère, qu'un organe mexicain pût avoir son installation jjropre et un outillage entier.

La Presse est une force considérable dans les nations modernes. Elle peut (c'est une vérité devenue banale) faire beaucoup de bien comme beaucoup de mal. Elle peut remuer des mondes. C'est à elle d'accomplir son œuvre dignement et sainement, car rien n'endiguera plus sa colossale puissance. La Presse mexicaine, dont les débuts furent humbles, n'est pas restée en arrière, et son développement, qui s'accentue de jour en jour, a suivi celui du pays.

SOCIKTKS LITTKHAIHES ET ART TYPOGRAPHIQUE

Le Mexique compte aujourd'hui quatre Académies : Langue, Jurisprudence, Science et Histoire; — cette dernière, qui correspond à l'Académie royale de Madrid, a été fondée il y a peu de temps. — Des savants, des littérateurs de talent, en font partie, et CCS Académies sont un lien do plus entre le Mexique et l'Europe. Des associations littéraires, artistiques, se forment de tous côtés. Tout dernièrement, on vient d'émettre à Mexico un projet d'union de toutes les associations scientifiques et littéraires de la nation. Des ingénieurs, des avocats, des littérateurs ont voulu réaliser ce projet, et ont créé une société ayant pour but d'instituer des concours scientifiques et littéraires, et de centraliser dans la capitale tous les travaux produits dans la République. L'union est dès maintenant faite entre différentes sociétés; l'Académie de Médecine et l'Académie de Législation y ont déjà adhéré.

Ce n'est pas tout d'avoir des écrivains, des auteurs, il faut se les attacher et les protéger. II s'est fondé au Mexique, sous le haut patronage du |)résident Porfirio Diaz, une société bien intéressante, VAleneo mexicano, association littéraire et artistique ayant pour objet le culte des belles-lettres, comme autrefois le Liceo Hidalgo. Son but est noble et sa devise est belle : Pulchruni colendo extollere patriam. Les statuts de \ Athénée mexicain \•\ç^\ne,x\\. d'être promulgués. Cette société n'est pas encore la Société des Gens de Lettres, que Balzac contribua à fonder en France et qui protège le droit des auteurs, mais elle constitue un grand pas en avant. L'association est la force des temps modernes. Donc, au Mexique, les auteurs s'associent; ceux qui ont le culte du beau se réunissent; et on arrivera bientôt à chercher, pour les hommes de lettres, des mesures de protection.

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Ces mesures, on les cherche et on les trouve. Les auteurs mexicains comprennent quels avantages ils peuvent retirer de l'association, cette force qu'avait devinée Balzac, en jetant les premières bases de la Société des Gens de Lettres. Les auteurs dramatiques ont tout récemment fondé une société pour la défense de leurs intérêts et de leurs droits. Il suffit de rappeler l'utilité immense qu'a, en France, la Société des Auteurs dramatiques pour prédire à la société mexicaine un brillant avenir. Sa première réunion, qui eut lieu au théâtre Maria Guerrero, et à laquelle prirent part non seulement les auteurs mais les directeurs de théâtre, tous assemblés dans une pensée commune, la gloire de l'art national, fut un véritable triomphe. Un grand pas vient d'être franchi, et l'on verra ce qu'il y a de prophétique dans la parole de Beaumarchais : « Assurez la vie aux auteurs, et ils naîtront. »

En même temps que les écrivains s'associent, les éditeurs se syndiquent. Ils viennent de fonder la Société coopérative des Libraires de Mexico^ véritable chambre syndicale. Son intention est de stimuler, par tous les moyens possibles, la |)rothiction et l'édition d'ouvrages. Un certain nombre d'oeuvres est, en effet, édité à l'étranger, et ce que veut le syndicat, c'est les éditer au Mexique même et y favoriser les industries du livre. Cette association vient de créer son organe, la Bibliografia rtiexicana.

Ce syndicat portera ses fruits. Il eût, en effet, été très regrettable de voir l'industrie étrangère remplacer au Mexique l'industrie nationale.

La Nouvelle-Espagne était « le premier pays du Nouveau Monde où fut introduit l'art de l'imprimerie. Le vice-roi, Antonio de Mendoza, et le premier évèque de Mexico, Juan de Zumarraga, se firent envoyer par le célèbre imprimeur de Séville, Juan Cromberger, une typographie complète, sous la direction de Juan Pablos, et, vers l'année 1536, c'est-à-dire quatre-vingt-deux ans après la découverte de Gutenberg, le premier livre imprimé en Amérique parut dans la ville conquise en 1521 et réédifiée par P'ernand Cortez.

« Juan Pablos, lombard d'origine, ainsi que les autres imprimeurs, avaient des privilèges de longue durée; mais Philippe II, par royale cédule du 7 septembre 1558, déclara libre, dans la Nouvelle-

Espagne, l'art de l'imprimerie, en se basant sur ce que les privilèges s'opposaient à l'émulation et à la concurrence et, par suite, étaient contraires au développement et aux perfectionnements de l'art d'imprimer (1). »

Pendant le siècle passé, l'art typographique a fait au Mexique d'immenses progrès, grâce à l'influence d'Ignacio Cumplido, dont les belles éditions ont obtenu des récompenses à l'Exposition universelle de Paris en 1855. Dans ses almanachs, dans ses Présentes amw^oATOA- de chaque année, il continuait la tradition de Galvân; dans ses périodiques illustrés, il changea la partie matérielle de l'imprimerie et sut former d'habiles ouvriers. Cumplido créa une sorte d'Ecole typographique qui propagea le bon goût.

Plus tard, Gustavo Baz présenta un projet d'Institut typographique, qui fut publié par le Gouvernement.

L'imprimerie de Escalante devint remarquable par le luxe de ses éditions. Celui qui contribua le plus au développement de l'art typographique, et produisit de magnifiques éditions d'une correction et d'un goût parfaits, est Francisco Diaz de Léon, mort, il y a peu de temps, en laissant la réputation d'un maître ouvrier, d'un éditeur modèle et aussi d'un philanthrope. C'est lui qui fonda l'asile des Indigents.

Avant Francisco Diaz de Léon, de bons livres avaient cependant été publiés par Mariano Galvân, i^ara, l'éditeur d'Alaman. Deux hommes aidèrent également à propager le bon goût de l'art lithographique : le premier est un français, Decaen, auquel a succédé .Montoriol, le second est le lithographe Iriarte.

Les imprimeries de l'Etat, celles du Ministère de Fomento et du Timbre doivent être également signalées.

Il n'y a pas seulement au Mexique, nous le voyons, du talent partout, mais on constate aussi, dans les différentes sphères de la société, un désir permanent d'émulation.

(1) G. Baz ; Hémoire sur la Propriété littéraire au Mexique. — Congrès de Vevey,

« Avons-nous une littérature? Avons-nous un art? » demandent souvent les écrivains mexicains. Je répète leur question, je répéterai ma réponse. Le Mexique a déjà un art et a plus qu'une littérature, il possède un peuple ayant le goût artistique et l'éducation littéraire. Ce point d'interrogation que l'on pose, cette sorte de crainte que l'on a de ne pas avoir la littérature que mérite un grand peuple, est le meilleur signe de cette éducation littéraire réalisée. Lorsque la Presse se plaint de ne pas voir les musiciens recevoir, dans les concerts de Mexico, l'accueil qui leur est dû, et les maîtres étrangers ne pas avoir, dans le pays, le succès qu'ils attendent, cela encore montre à quel point le Mexique veut être un pays complet. Il est jaloux de sa renommée, et il a raison; il veut la perfection en tout, et il a raison encore. S'il y a quelques lacunes inévitables dans cette civilisation née d'hier, le temps les comblera. Les connaître, les montrer, c'est déjà beaucoup ; c'est à quoi s'applique, depuis quelque temps, la Presse mexicaine.

Au reste, les encouragements ne manquent pas aux auteurs nationaux; le Gouvernement et la Presse donnent l'exemple, et le public suit. Enfin, respectueux de ses gloires, le peuple les fête. Dernièrement, on célébra les noces d'or du poète Juan Mateos, le fécond auteur dramatique. Celui-ci, tout en acceptant l'hommage de ses nombreux amis, voulut que cet hommage fût également rendu à ceux qui sont l'honneur de l'art théâtral du pays: Alarcon, Goroztiza, Fernando Calderon, Rodriguez Galvân. Et le Mexique en fêtant Mateos put fêter ainsi tous ses grands écrivains.

Ce fut aussi une manifestation grandiose, que celle dont fut l'objet Jaime Nunô, retrouvé, en 1901, à Buffalo, par les commis-

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saires de la section mexicaine à l'Exposition internationale de cette ville.

Jaime Nunô, catalan, appelé à Mexico comme chef de musique militaire et auteur de l'hymne national, avait été éloigné du pays par les troubles, et s'était rendu aux Etats-Unis pour y poursuivre sa carrière artistique. Finalement, il avait installé son foyer, non loin des chutes du Niagara, dans Buffalo, ville grandissante, où il comptait nombre d'élèves.

Les commissaires mexicains s'empressèrent de lui porter le témoignage de leurs sympathies ; ils le trouvèrent encore vigoureux et se rappelant avec joie son séjour à Mexico.

La nouvelle de l'existence de Jaime Nunô, qu'on croyait mort depuis longtemps, se répandit rapidement dans tout le Mexique. Le vieil artiste fut invité à venir dans la capitale. Dès son arrivée, il reçut un accueil chaleureux. Il reconnaissait à peine le pays, transformé si heureusement. Le général Porfirio Diaz, les principales autorités et le Conseil municipal de Mexico lui accordèrent des marques flatteuses d'estime. Il dirigea lui-même les musiques militaires qui jouèrent l'hymne national lors d'une fête offerte aux représentants de toutes les nations participant au Congrès Pan- Américain, de 1902. Il conduisit également l'orchestre du Conservatoire et fut frénétiquement applaudi par un public enthousiaste. Acclamé, comblé de cadeaux et de souvenirs, il repartit pour Buffalo, en disant comme remerciement à ceux qui le fêtaient : Que Dios bendiga à la tierra mexicana. « Que Dieu bénisse la terre mexicaine. » Ce vœu était déjà exaucé.

Actuellement, la littérature mexicaine, après avoir été tour à tour espagnole, locale, si je puis dire, évolue sans perdre son caractère national : elle suit le mouvement de la littérature universelle. De nos jours, les grandes œuvres sont de moins en moins le symbole de l'esprit d'une race et d'un peuple; elles veulent s'adresser à l'Humanité entière: Michelet, Tolstoï, avant d'être Français ou Russe, sont des hommes; ce que nous cherchons et admirons en eux, c'est avant tout le penseur et non pas le Russe ou le Français. Notre siècle l'a bien compris, l'art n'a pas de frontières ; car le livre, la pensée, les franchissent. On accueille avec joie les litté-

ratures étrangères, et l'on répand la sienne à l'étranger, sans aucune arrière-pensée d'égoïsme. La littérature perd-elle pour cela son caractère national? Je ne sais. Je ne le crois pas. L'avenir seul le dira. Mais la pensée humaine y gagne, puisque partout elle se répand.

Le Mexique est entré dans cette voie. Il a eu, lui aussi, lorsque c'était la mode, ses poètes décadents et symbolistes, et c'est là un signe des temps. C'est la preuve absolue que le Mexique s'est modernisé. Il n'a pas, comme il était à craindre, copié servilement la littérature espagnole ; en secouant le joug de la mère patrie, il s'est affranchi de toute servitude, il est devenu lui-même, il a vécu de sa vie propre et est véritablement devenu un pays nouveau. Ce n'est plus maintenant, je le disais en commençant, une nouvelle Espagne mais un nouveau Mexique^ ardent, civilisé, avec tous les espoirs et toutes les ambitions de la jeunesse. Et sa vitalité n'est qu'à son aurore. Le progrès est en route; rien ne pourra plus l'arrêter. Le Mexique ne saurait se contenter de la civilisation un peu hâtive qu'ont apportée au Nouveau Monde les races anglo-saxonnes, il veut une civilisation plus parfaite. Il y marche à grands pas.

En somme, le peuple mexicain est trop intelligent pour s'assimiler certaine civilisation voisine; il y a chez lui des qualités instinctives de délicatesse et dart qui se sont déjà manifestées et sous bien des formes. H y a près de deux siècles, le célèbre médecin espagnol Juan de Cârdenas, disait : Todos Los nacidos en Indias son de agudo y delicado ingenio. Il voyait juste et annonçait, en précurseur, la valeur intellectuelle du peuple mexicain.

Jules Claretie.

ARMEK ET MARINE

LE Générai, NIOX

Après la déclaration de son indépendance, lorsque le vieil édifice de l'administration coloniale se fut effondré, le Mexique se débattit pendant de longues années dans des crises politiques intérieures. L'inexpérience gouvernementale, l'ambition de quelquesuns des chefs du mouvement d'émancipation, les passions surexcitées par la lutte des partis, l'agitation engendrée par les idées nouvelles de liberté et par le changement d'équilibre des forces sociales, l'affaiblissement du pouvoir central dépourvu des moyens financiers et militaires, sans lesquels il ne lui était pas possible de faire respecter son autorité dans un vaste pays accoutumé à la décentralisation, toutes ces causes et bien d'autres encore résultant des rivalités de race, du manque d'homogénéité de la population dans laquelle créoles, métis, Indiens, n'avaient pu encore se fondre au creuset d'où est sorti à présent le citoyen mexicain, mettaient en péril l'existence même de la nation. La notion de Patrie était encore indistincte pour la masse du peuple. Un petit nombre d'hommes seulement, sous l'influence des idées répandues par la Révolution française, avaient conscience du droit populaire opposé au droit dynastique, mais ils étaient une infime minorité.

Pour conquérir les esprits et devenir le nombre, ils avaient à lutter contre les préjugés de caste qui réservaient aux créoles de sang espagnol le nom de gente de razon, et faisaient considérer pour serfs, par prédestination, les hommes de race indienne; ils avaient à déraciner les traditions aristocratiques du passé, soute-

nues par un clergé riche, puissant, et dont l'influence était seule à pénétrer les couches profondes des populations indiennes, jusqu'alors tenues dans une sujétion étroite et éloignées de toute participation aux affaires publiques.

D'une situation si troublée pouvait résulter la désagrégation même du pays, car le lien colonial qui unissait les provinces était brisé, et le lien fédéral qui devait unir les Etats n'était pas encore serré, lorsque la guerre avec les Etats-Unis réveilla momentanément l'esprit d'union et de solidarité entre les partis opposés. Pour la première fois, le drapeau national, ce symbole de la Patrie, déploya ses couleurs en face de l'étranger. Mais l'organisation des troujies mexicaines était trop insuffisante pour qu'il leur fût possible de repousser l'invasion. La capitale fut occupée par les Américains, et le traité de paix de Guadalupe Hidalgo (2 février IS'iS) imposa au Mexique la perte définitive des provinces du Nouveau-Mexique, de la Haute-Californie et du Texas.

La guerre étrangère ainsi terminée par un traité désastreux, les luttes fratricides recommencèrent entre libéraux et conservateurs, avec les violences, les ruines, les pillages, jiarfois aussi les excès sanguinaires qui en sont l'inévitable suite.

Cependant, au commencement de l'année 1861, le parti libéral l'avait emporté. Le président Juarez avait promulgué et appliqué les lois (le Réforme, qui proclamaient l'abolition des ordres religieux et la nationalisation des biens ecclésiastiques. Puis, le Trésor étant vide, il se vit contraint de faire voter par le Congrès la suspension du paiement de la dette extérieure, c'est-à-dire l'ajournement des conventions financières antérieurement conclues avec les puissances étrangères. Tel fut le point de départ de difficultés qui, s'aggiavant de plus en plus, amenèrent une entente momentanée entre la Franco, l'Angleterre et l'I'lspagne, et ([iii motivèrent une action militaire commune de ces trois puissances. Celte entente s'étant rompue, la France resta bientôt seule engagée au Mexique.

L'empereur Napoléon III avait prêté une oreille trop complaisante aux assertions de quelques émigrés du parti conservateur

qui, prenant leurs désirs et leurs espérances pour des réalités, affirmaient que l'immense majorité du pays aspirait à l'établissement d'un Gouvernement monarchique, seul capable, disaient-ils, de restaurer l'ordre et la paix publique. Il s'était laissé persuader que le Mexique était dominé par une faction et que, librement consulté, il acclamerait l'Empire à condition que l'indépendance nationale fût garantie. Puis ce jjrojet s'accordait avec le rêve qu'il caressait d'une grande fédération des peuples de race latine, destinée à faire contrepoids aux progrès des races anglo-saxonnes. Dans cette conception, le Mexique devait être un des points d'appui du nouvel équilibre américain. C'était en vain que des avertissements sages étaient donnés par des hommes d'expérience, dont la voix ne fut malheureusement pas écoutée.

Kn 1863, après le siège de Puebla, dont l'héroïque résistance commanda l'admiration de l'armée française et resta comme un modèle d'énergie et aussi de .science militaire, l'empereur Napoléon, dont les illusions étaient dissipées, eût été désireux de s'arrêter dans cette fâcheuse entreprise. Mais, à cette époque, les communications télégraphiques n'existaient pas; les événements s'étaient précipités, et, lorsque arrivèrent les nouvelles instructions du Gouvernement français (l), l'Empire avait déjà été hâtivement proclamé à Mexico par une Assemblée sans mandat.

Le sort en était jeté!

Le corps expéditionnaire français reçut la mission ingrate de faire reconnaître le nouvel état de choses dans un pays d'une immense étendue, et de faire accepter comme empereur, l'archiduc Maximilien d'Autriche, dont le nom même était presque partout inconnu. Pendant plusieurs années, les troupes françaises poursuivront cette tâche pénible, jusqu'au moment où il leur faudra abandonner inachevée l'œuvre inachevable, laissant Maximilien désabusé payer de son sang un rêve dont la réalisation était impossible.

(1) Instructions adressées par le ministre des Affaires étrangères au général Forey, 5 juin 1863. Voir {'Expédition du Mexique, parle capitaine Niox, page 316.

Il était nécessaire de rappeler ces souvenirs pour faire connaître dans quelles conditions s'était développée l'action militaire de la France au Mexique, puisque c'est de cette intervention que date, en réalité, le merveilleux relèvement du pays.

Mais, de l'excès du mal est sorti le bien. La guerre s'était continuée sans passion, les troupes françaises témoignant à leurs adversaires estime et sympathie. La lutte se termina sans rancunes, presque sans amertume, entre les deux peuples amis.

Aussi, le président Porfirio Diaz, inaugurant, au commencement de l'année 1901, le monument funéraire, commémoratif du siège de Puebla, édifié par les soins de la colonie française, a pu, sans froisser aucune susceptibilité nationale, et avec une grande élévation de pensée, unir dans un même hommage les soldats mexicains tombés pour la défense de l'Indépendance et les soldats français morts pour l'honneur du drapeau qui leur avait été confié (1).

C'est dans cette guerre que se sont formés les chefs et les soldats qui ont constitué le noyau de la jeune armée mexicaine actuelle; c'est cette guerre qui a donné au Mexique conscience de ses droits et fortifié l'idée de Patrie; c'est enfin de l'intervention française que date la consolidation définitive de la République mexicaine, à laquelle la France a été la première à applaudir sans arrière-pensée aucune.

Et voici que pour saluer cette rénovation militaire, pour en exposer le développement, on a voulu faire appel à un soldat français, vétéran de la guerre du Mexique, qui eut la fortune d'être de ceux auxquels le général Porfirio Diaz, après avoir épuisé pour

(1) Le Ministre de France s'était exprimé ainsi ; « Ce monument qui représente le soldat français et le soldat mexicain se donnant loyalement la main, sans arrière-pensée aucune, sous les auspices de l'ange de la paix, symbolise la réconciliation facilement

obtenue, puisque l'erreur n'a été que passagère et promplement dissipée Elle a

engendré une amitié sincère et perpétuelle entre les deux nations, u

Le président Diaz a répondu : « Il était naturel que cette ville héroïque de Puebla devînt le reliquaire commun où doivent reposer fraternellement, épurées des rancunes humaines, les cendres de ces loyaux soldats qui, victimes de leurs devoirs respectifs, moururent ici, les uns pour l'indépendance de leur patrie, les autres pour obéir au serment de suivre leur glorieux drapeau.... Qu'ils reposent éternellement dans ce sanctuaire et comme un témoignage tangible, pour les générations futures, du profond hommage rendu par la génération présente à l'honneur militaire! u

la défense tout ce que commandait l'honneur, remit son épée aux portes d'Oaxaca (8 février 1865).

Le général Porfirio Diaz fut un des plus valeureux combattants de la guerre. Son caractère commandait le respect de tous. Et les faits ont prouvé que ses capacités d'homme d'État étaient à hauteur de sa vaillance de soldat et de son intelligence des choses militaires. A côté de lui, il est juste de citer l'ancien ministre de la Guerre, le général Bernardo Reyes, dont l'œuvre est actuellement continuée par le général Francisco Z. Mena, officier énergique et droit, dont les services remontent à la lutte contre l'Intervention française, et qui a représenté son pays en Allemagne.

Le rapport que le président présenta au Congrès sur la période de son administration, com])rise entre 1884 et 1896, fait connaître quelles ont été les pensées qui l'ont guidé dans cette œuvre considérable de la reconstitution d'une armée nationale ; les passages relatifs à l'armée sont à citer :

« Un Gouvernement qui a inscrit en tête de son programme

politique la conservation de la paix, ne pouvait négliger de consacrer à l'organisation de la force publique nationale et au perfectionnement de ses moyens d'action tout le soin que requiert une institution aussi importante. Avant d'arriver à nous constituer en nation armée, ce qui doit être l'idéal de toute démocratie, il faut que l'instruction ait été suffisamment répandue dans le peuple, que la richesse publique se soit affermie, que toutes les forces économiques, sociales et politiques du pays aient acquis leur développement normal. Il est donc nécessaire d'apporter, tout d'abord, une vigilante attention à l'organisation de l'armée et de la marine. Il faut pourvoir à l'armement et à l'équipement des troupes, assurer leur instruction, régler leur administration, les doter des services sanitaires et judiciaires qui leur sont indispensables, etc. ; en un mot, il faut mettre l'armée en état de rcnqjlir sa mission, qui est le maintien de la paix intérieure et la défense de la Patrie dans l'éventualité d'une agression extérieure. Il faut aussi que, par sa discipline et son sentiment de l'honneur, elle serve d'exemple au

pays et montre comment respectent les lois ceux qui sont chargés d'exiger des autres l'accomplissement de leurs devoirs »

Ces très sages préceptes sont applicables à tous les temps et à tous les pays. L'honneur du président Porlirio Diaz a été d'y conformer, avec une inébranlable fermeté, non seulement sa propre conduite, mais tous les actes de son Gouvernement. Donnant luimême l'exemple de l'obéissance aux lois, il a réussi néanmoins à se dégager des entraves qui eussent paralysé son action et qui, parfois, servent d'excuse à l'irrésolution et à la timidité gouvernementale. Son influence personnelle a toujours été prépondérante dans les questions d'organisation militaire comme dans toutes les autres branches de l'administration. Par la droiture de son attitude, par le seul prestige de son patriotisme inattaquable, il a su échapper à la méfiance des oppositions soupçonneuses, et il a été récompensé par la reconnaissance et la fidélité avec lesquelles, pour le plus grand bien de son pays, ses pouvoirs présidentiels lui ont été prorogés pendant de si longues années.

C'est là, en reprenant ses propres expressions, la réalisation vraiment admirable d'un idéal démocratique.

Le souci de développer dans l'armée le sentiment du devoir et l'esprit de dévouement à la Patrie a constamment inspiré toutes les mesures de réorganisation militaire. Il se manifeste notamment dans la formule du serment au drapeau que doivent prêter les recrues après leur incorporation :

« Je resterai fidèle à ce drapeau, emblème de la Patrie, et, s'il le faut, je le défendrai jusqu'à la mort. »

Le colonel répond : « Si vous agissez ainsi, la Nation vous récompensera; sinon, elle vous maudira. »

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