LIVRE V, CHAPITRE I
ment des conventions étrangères ; le président Juarez lui donnait son approbation et la loi était officiellement promulguée. — Non-seule • ment les sommes volées ou extorquées ne devaient pas être remboursées » mais pendant deux années toutes les douanes engagées aux nations étrangères devaient être intégralement perçues pour le compte seul du gouvernement mexicain ; — les droits de douane intérieure étaient en outre doublés, à partir du 17 juillet —-Cette loi avait pour effet immédiat de s'approprier quatre à cinq cents mille piastres déjà prélevées sur les produits de douanes, et qui devaient être appliquées au payement des conventions étrangères.
Le gouvernement mexicain ne pouvait se dissimuler qu'une semblable mesure, violant tous les droits, détruisant tous les contrats signés et méconnaissant tous les intérêts, allait détruire ses relations diplomatiques avec les puissances européennes; il ne s'en émut en aucune façon.
Aussitôt que M. de Saligny eut connaissance de ce décret, il en conféra avec son collègue d'Angleterre, et tous deux agissant dans un complet accord, rompirent leurs relations avec le gouvernement mexicain.
396 MEXIQUE CONTUCrOEAlM
Voici commeDt 8'exprimait è ce sujet le re«* présentant de l'Angleterre, sir Cbarles Wyke. On retrouvera dans ses appi éclations le même sentiment d'indignation qui dictait les dépêches de M. de Saligny.
« Il est impossible de tolérer plus longtemps les actes illégaux et outrageants d'un gouTer** nement qui n'a de respect ni pour lui-même ni pour les engagements les plus solennels. C'est seulement en adoptant des mesures coêrcitiveSf que nous pourrons le forcer k abandoaner un système de violences et de spoliations qui est aussi préjudiciable à lui*même qu'à ceux des étrangers assez malheureux pour avoir apporté leur capital et leur industrie dans un pays aussi mal gouverné. Après la publication du décret, lesnégociants anglais résidants ici m'ont adressé une lettre pour me prier d'intervenir en leur faveur contre l'augmentation des droits imposés sur tous les articles étrangers de consommation.
« Aussi, tant que la déshonnête et incapable administration actuel/e restera au pouvoir^ les choses iront de mal en pis; mais pour un gouvernement formé d'hommes respectables, si toutefois 1*011 peut en trouver un, les engage-
UVEE Y, CHAPITRE I 299
ments seraient faciles à remplir, tant sont grandes les ressources du pays. On pourrait tripler non-seulement l'exportation des métaux précieux, mais aussi celle des produits en échange desquels le pays reçoit des articles de manufacture anglaise. Le Mexique fournit les deux tiers de l'argent actuellement en circulation, et l'on pourrait en faire l'une des contrées les plus riches et les plus prospères du globe. Il est ainsi de l'intérêt de la Grande-Bretagne de mettre fin, au moyen de la force si c'est nécessaire, au présent état d'anarchie et d'insister auprès du gouvernement pour qu'il paye ce qui appartient à des sujets anglais. Le parti modéré, qui est maintenant écrasé entre les deux factions opposées dans l'État, relèverait alors la tète, et encouragé par l'adoption des mesures dont j'ai fait observer la nécessité dans ma dernière correspondance, établirait probablement de luimême un gouvernement fort et régulier. »
300 MEXIQUE GONT£MP(mAIN
Cette résolution des deux représentants de France et d'Angleterre, produisit à Mexico une profonde sensation. — Le gouvernement chercha par des arguments semblables à ceux qu'il avait déjà si souvent employés, à démontrer la nécessité impérieuse qui l'avait contraint à cette mesure.
« Depuis le commencement de la révolution (disait-il) , la république a eu soif de paix, d'ordre et de sécurité; mais le gouvernement, pleinement convaincu qu'il peut seulement se relever par des moyens réels, des moyens d'action, a hésité longtemps avant de mettre la main sur les fonds destinés au payement de la dette étrangère ; son respect pour ces fonds était en effet si grand qu'il a préféré sacrifier fces propres engagements envers les Mexicains, fouler aux pieds les principes les plus chers au pays, bien plus, à emprisonner
LIVRf V , CHAPITHE I 301
même les personnes les plus respectables, afin d'obtenir des ressources j^ar les sommes payées pour leur relâchement, plutôt que de toucher à un centime des assignations destinées aux conventions diplomatiques. Si odieux que fût cet expédient, et bien qu'il ait servi à prouver la bonne foi du gouvernement envers les nations étrangères, le gouvernement doit s'en écarter, dans le but déterminé de réorganiser complètement l'administration et d'avoir recours pour le faire, non plus à des moyens temporaires mais à un système de taxation de nature à rendre une nouvelle vigueur au gouvernement, en abolissant pour toujours l'ancien système des impôts forcés. Pour mettre ce principe à exécution, la république a besoin de son revenu entier. — Telle est l'intention de la loi qui vient d'être votée (1 ) .
Le ministre ajoutait « que les nécessités imposées au gouvernement, tant pour assurer l'ordre public et donner d'efficaces garanties de sécurité, que pour satisfaire aux demandes des créanciers, absorbaient la presque totalité
(i) Lettre de M. Zamacona, ministre du gouvernement mexicain.
303 MEXIQUE CONTËMFÛEAIN
d'à revena public, et qu'il était impossible au Mexique de tenter une réforme administrative ou le rétablissement de l'ordre et de ]a paix, sï\ avait k supporter la charge de la dette nationale. »
Telles sont les explications que le gouyemement mexicain donnait» après coup, auxrepré-sentants étrangers, vis-à-vis lesquels aucune démarche n'avait été faite dans ce sens avant l'arrêtédu 17 juillet. — Étranges arguments, qui se servaient des exactions passées pour excuser et même motiver de nouvelles exactions et des violations nouvelles. Peut-être néanmoins eussent-ils pu être pris en considération, si la loi votée n'eût pas été un fait dédaigneusement arbitraire, aussi insolent dans la forme qu'il était inique et inqualifiable dans le fond, et si la conduite des différents gouvernements qui s'étaient succédés au pouvoir n'avait pas été une série de violences et d'exactions ; il suffit de jeter un regard sur les actes passés pour juger et apprécier les actes présents.
Ainsi en 1838, l'amiral Baudin s'emparait du fort Saint-Jean d'UUoa, et imposait une réparation que la force seule pouvait obtenir. — xMais une fois la flotte partie, le même état de
UYEB V, CHAPITBB X 303
cbosoa M reproduisait avec les mômes violences* «f^Eo 1853, uQuvelle conveotion qui devait assurer le règlement des réclamations de la France par un prélèvement sur les douanes des ports du Mexique. — Mais en face des agitations et lâoft bouleversements de ce pays impuissaqt à contenir les factions qui arr^aient au pouvoir central UQe grande partie du territoire, ces pré^ lèvemeutâ ne furent pas exécutés, et les sommes perçues en partie furent détournées.
En 1858, Tamiral Penaud fut envoyé à Vera Crus, toujours avec la même mission pour réclamer d*abordl'exécution des engagements pais eu 1853, ensuite des indenmités pour les Français qui avaient depuis été pillés sur différents points du Mexique, — La question fut de nouveau réglée, et l'amiral français fit preuve d'une modération extrême, en prenant en considération le triste état dans lequel se trouvait le Mexique. — Mais à peine les navires français eurent-ils disparu àrhorizon, que cette troisième convention eut le sort des deux premières, et les difficultés que Ton avait dû supposer applanies, reparurent. — Les fonds spécialement affectés aux engagements contractés, soit pour le compte de T Angleterre, soit pour celui de Tlis-
pagne, soit pour le nôtre, avaient été déposés au mont-de-piété de Mexico, le gouvememeot Mexicain viola ce dépôt et s'empara des fonds. — Tel était l'enseignement que les actes passés apportaient à la situation présente.
Le décret du 17 juillet combla la mesure.
A ces faits se joignaient des sévices sans nou^bi*e contre les nationaux des différents pays; notre ministre des affaires étrangères approuva sans restriction la conduite de M. Dubois de Saligny.
«Le gouvernement de l'Empereur (écrivait Son Excellence) n'a pu, après avoir pris connaissance de vos rapports, hésiter dans le jugement qu'il avait à porter sur les derniers actes du gouvernement mexicain, et sur la résolution à laquelle ils vous ont amené; il donne donc une entière approbation à votre conduite, et proteste, delà manière la pins énergique, contre celle du gouvernement de M. Juarez. » « Vos derniers rapports (disait en outre le ministre), dissipant toutes les illusions que nous aimions à conserver, il importe cependant que le gouvernement mexicain n'ignore pas l'impression du gouvernement de l'Empereur, et qu'il soit édifié sur ce que nous exigeons de lui ; s'il comprend Tinté-
UVHE V, CHAPITRE I 305
rêt qu'il a à s'arrêter dans la voie pleine de périls où il s'est engagé. » — A la suite de cette dépêche, en date du 5 septembre 1861, notre représentant au Mexique posait son ultimatum.
« La suspension du payement des conventions étrangères (était-il dit), de quelque prétexte qu'on la couvre, est l'objet de la plus vive réprobation, et nous demandons le retrait immédiat de la loi du 17 juillet. — Nous réclamons l'établissement dans les ports de Vera Cruz et de Tampico de commissaires que nous désignerons, et qui auront pour mission d'assurer la remise entre les mains des puissances qui y ont droit, des fonds qui doivent être prélevés à leur profit, en exécution des conventions, sur le produit des douanes maritimes du Mexique. »
Telles étaient les résolutions du gouvernement français nettement exprimées, et jiotre agent avait ordre de quitter sans délai Mexico avec tout le personnel de la légation, si ces conditions n'étaient point acceptées. — Le gouvernement anglais envoyait les mêmes instructions à M. Charles Wyke.
Cet ultimatum était repoussé, et le gouverDement mexicain, loin de conserver l'apparence de loyauté dont il s'était servi centime d'un manteau, pour motiver la mesure du 17 juillet, relativement aux conventions étrangères, ne mit en aucune façon un terme aux emprunts forcés qui, dans un grand nombre d'Etats, frappaient à la fois les indigènes et les étrangers (1) ; bientôt un attentat était commis contre la personne même de M. Dubois de Saligny, et vingt-trois autres Tétaient successivement contre des sujets Français, dont plusieurs succombèrent.
L'Etat politique du pays continuait à empirer; dans différentes provinces de l'intérieur, les bandes de prononcés se multipliaient, se livrant à des actes de brigandage que le gouvernement de Juarez ne pouvait réprimer. Les ministres
(1) Dépêche de M. Dubois de Saligny, 28 septembre