ACCLIM. DES EUROPÉENS SUR LA ZONE INFÉRIEURE
parmi eux des vieillards vigoureux, à un âge extrêmement avancé. D'où je puis conclure que le blanc venu d'Europe éprouve moins de difficulté pour s'y acclimater individuellement que pour y acclimater sa race, et je présente cette distinction comme digne d'intérêt; d'autant plus digne d'intérêt, du reste, qu'elle est pleinement légitimée parce que l'on observe sur les autres localités torrides des côtes du golfe.
On s'empressera de m'opposer une objection devenue vulgaire, tant elle est faite avec fréquence : la fièvre jaune et les autres maladies d'acclimatation enlèvent tous les Européens affaiblis et laissent exister les constitutions qui offrent par elles-mêmes le plus de chances de vie. Or, cette assertion est en opposition évidente avec la réalité ; car tout le monde vous affirmera, sur les côtes du golfe, que les gens les plus forts et les mieux constitués parmi les nouveaux débarqués, sont ceux qui offrent le plus facile aliment aux ravages du typhus intertropical. Il serait ainsi reconnu que les sujets d'Europe qui, par suite d'un acclimatement parfait, offrent les exemples de la plus belle longévité dans ces parages si mal famés, ce seraient ceux qui, peut-être, auraient eu moins de chance de vie dans les pays d'où ils sont originaires.
Si nous ne nous laissons pas aveugler par un premier danger dont les nouveaux débarqués sont trop souvent victimes, nous n'hésiterons donc pas à affirmer que l'acclimatement individuel est prouvé pour l'Européen au niveau de la mer, tandis que l'acclimatement de la race est plus difficile et plus contestable.
124 AIIl DES MONTAGNES. ACCLIMATEMENT.
§ 4. Acclimatement au delà de 2,000 mètres d'altitude.
Nous n'aurons pas lieu de faire à nouveau la distinction importante qui précède, à propos des Européens qui vont habiter les grandes élévations de la Cordillère. N'oublions pas que je comprends dans celte dénomination les lieux qui dépassent 2,000 mètres d'altitude. Eh bien, à celte hauteur, le blanc d'Europe ne s'acclimate pas même individuellement. A l'inverse de ce qui affecte les étrangers à leur arrivée sur le littoral du golfe dont l'influence leur est immédiatement funeste, les nouveaux venus se trouvent d'abord à merveille au delà de 2,000 mètres d'altitude. Mais, insensiblement, le climat les mine, et l'on ne peut dire que pour un bien petit nombre d'entre eux, qu'ils y sont réellement acclimatés. Quant à leur race, non-seulement elle ne jette pas de racines vivaces sur les lieux les plus élevés du plateau, mais il est encore vrai de dire qu'elle a flétri le type indien originaire de ces contrées. Le métis, en effet, bien que mieux acclimaté que le sang pur européen, est moins vigoureux que la race à peau cuivrée.
Ce beau paradis des plateaux des Andes nous traite donc plus mal encore que les côtes si mal famées du golfe du Mexique. Si les premiers moments du séjour en sont moins à redouter, nous y payons cet accueil séduisant par une vie moins longue et par une descendance encore plus dégénérée. Au niveau des mers, les croisements nous donnent notre vigueur première, et nous récompensons ce bienfait
ACCLIM. AU DELA DE 2,0 0 0 MÈTRES D'aLTHUDE. 125
en y améliorant la race indienne dont le mélange nous avait d'abord favorisés. Sur les grandes hauteurs, au contraire, impuissants à nous soutenir nous-mêmes, nous n'empruntons aux naturels, par le croisement, qu'une vigueur éphémère, à la condition de diminuer d'autant les forces de la race qui nous l'a cédée.
Ce résultat ne se prouve pas par une statistique ; mais il nous semble évident par l'observation.
Tout, en effet, paraît abattre la race blanche sous ce ciel dont les apparences séduisantes forment un contraste déplorable avec la triste réalité. L'enfance y est chétive, et l'on voit rarement sur son visage, pour l'ordinaire pâle et blême, les couleurs fleuries qui, en Europe, donnent tant d'attrait au bas âge. Cette première époque de la vie est fertile en maladies mortelles. C'est vraiment merveille de voir l'homme la franchir à travers tant d'attaques aiguës qui viennent à chaque instant l'assaillir. L'adolescence y est aimable et saine, avec une intelligence précoce. La jeunesse a son élan comme partout. Mais on dirait que quelque chose manque à son ardeur : ou l'impulsion qui fait entreprendre, ou le but qui soutient dans l'action. Les facultés intellectuelles s'y développent admirablement à cet âge heureux de la vie, mais l'activité s'émousse et s'endort.
C'est avec ce sommeil moral qu'on arrive à l'âge mûr, l'âge, partout ailleurs, des entreprises sages et vraiment utiles. Une imagination vive inspire aisément, à cette époque de la maturité de la vie, les conceptions les plus heureuses, qui ne demande-
raient que l'action pour être fécondes ; mais l'apathie les fait avorter, à peine conçues, et c'est ainsi que, sans avoir rempli sa carrière, on franchit les barrières de la vie] dans une vieillesse souvent sans fruit et presque toujours prématurée.
L'éducation est pour beaucoup dans les causes de ce résultat déplorable ; mais l'influence climatérique des altitudes y occupe sa plus grande part. Il est facile de s'en convaincre en portant ^alternativement les regards sur la race espagnole au milieu des climats originaires, et sur les descendants qui peuplent aujourd'hui l'Anahuac.
Abstraction faite de la valeur morale, que nous ne mettons pas en question, il reste indubitable, après cet examen, que l'organisation et la force vitale ont reçu de graves atteintes sous l'influence des lieux élevés.
Et remarquons bien que l'élévation seule produit les résultats que nous venons d'énoncer, non une élévation modérée, mais celle qui dépasse 2,000 mètres au-dessus du niveau des mers voisines. 11 est donc vrai de dire que Pair de la montagne, considéré aux deux extrêmes d'une ligne verticale de 2 kilomètres, tout-puissant à protéger les habitants du sommet contre les émanations délétères qui existent à la base, ne saurait les garantir des influences non moins funestes qui agissent sur la vie d'une manière si déplorable.
Les blancs, en recherchant l'ombre du domicile, supportent assez bien l'air des altiludes et y trou-
ACCLLM. AL DELA DE 2,000 MÈTHES D'ALTITUDE. 127
vent des charmes, sous la condition d'une santé faible et avec la perspective d'une longévité réduite. Mais ils succombent surtout aux ardeurs solaires parmi les travaux agricoles, au milieu de ces belles plaines où le thermomètre nous indique un printemps éternel. Le typhus et les maladies du foie les y luent.
Aussi pourrez-vous faire sur les hauteurs de l'A.nahuac des demeures somptueuses, des villes où le ciel doux vous enivrera sans cesse ; mais vins y peuplerez difficilement les ravissantes campagnes de familles européennes paisibles et robustes qui, chaque jour, puisent dans leurs travaux champêtres le pain qui les nourrit et la santé qui les récompense. Ce que nous disent les voyageurs, et les Anglais surtout, de la salubrité des altitudes de l'Himalaya, ne saurait me convertir à d'autres pensées. On a coutume de juger ces contrées élevées par opposition avec les maladies qui régnent au pied des montagnes, et sur les rives du Gange, comme à Vera-Cruz et à Mexico, on apprécie le climat des hauteurs au point de vue de la préservation des maladies qui régnent à la côte. Les jugements seront tout autres quand on considérera les altitudes plus absolument, comme j'ai essayé de le faire moi-même.
Quoi qu'on puisse penser, du reste, surl'acclimatement plus parfait de la race indienne qui habite les hauteurs, je ne dois pas laisser ignorer que celte race n'est pas absolument à l'abri des influences funestes des grandes élévations. Les travaux modérés des champs, qui sont des garanties de longévité et de
128 AlU DES MONTAGNES. ACCLIMATEMENT.
santé robuste dans tous les pays tempérés du niveau des mers, rendent, au contraire, plus courte et plus sujette aux maladies la vie des indigènes qui se livrent à l'agriculture de l'Anahuac. Je ne saurais présenter à cet égard une statistique basée sur des chiffres ; mais l'aspect des Indiens dont je parle, et la conviction des fermiers qui les emploient, sont des arguments qui n'admettent pas de réplique.
Il est d'ailleurs aisé d'établir un parallèle entre les indigènes de l'Anahuac et ceux qui passent leur existence sur des sierras intermédiaires et sur le sol sec du Yucatan. Nul doute que l'avantage ne soit en faveur de ces deux dernières localités.
En somme donc, l'air des montagnes respiré d'une manière constante à 2,000 mètres de hauteur est loin d'être favorable au développement des facultés physiques de l'homme.
§ 5. Acclimatement sur la zone intermédiaire.
Il n'en est pas de même d'une altitude modérée, comme nous l'avons déjà dit dans le chapitre précédent. Mais les montagnes situées dans les régions tropicales sont peu propres à nous en donner la preuve. Lorsque, en effet, les niveaux s'abaissent dans ces contrées généralement brûlantes, le froid, inséparable d'une grande élévation, faitpromptement place à la chaleur que ces latitudes ont coutume de produire. Il en résulte que, pour l'ordinaire, l'influence vulgaire des localités torrides commence