RAPPORTS DES MIASMES PALUDÉENS, ETC
négatif ne nous convaincrait pas absolument de l'inexactitude de nos idées, à cause des difficultés d'exécution de ce genre d'expérience; mais leur confirmation expérimentale remplirait une lacune physiologique d'un grand intérêt, et pourrait ouvrir une voie nouvelle aux recherches thérapeutiques sur les empoisonnements palustres et typhoïdes.
Dès à présent notre théorie se prête à l'explication de beaucoup de phénomènes morbides. La fièvre intermittente y reçoit une interprétation facile. Sous l'influence des gaz paludéens, en effet, l'activité de la rate augmente; mais remarquez que ce surcroît d'activité, intermittent comme la production du miasme lui-même, aura lieu surtout pendant la nuit. Favorisée par une respiration plus parfaite sous l'influence de la condensation de l'atmosphère par la fraîcheur nocturne, la combustion splénique suffira d'abord à débarrasser l'organisme de ce produit délétère. Mais la quantité dépassant son action, un surcroît de travail physiologique engorgera la rate, et le miasme s'accumulera dans le sang.
L'oxygène alors, abandonnant partout ses combustions normales, s'attaque à cet agent morbide pour le détruire. Un premier effet de cette soustraction de l'oxygène à ses combustibles naturels, c'est la sensalion d'un froid intense qui se généralise à tout le corps. Mais bientôt la chaleur produite par la destruction des effluves paludéennes allume partout une fièvre intense. La circulation s'accélère, la soif est vive, et après un temps variable l'organisme se
débarrasse du calorique en excès par une transpiration abondante qui rétablit l'équilibre. Et comme dans cette lutte le travail morbide ne s'est exercé que sur le gaz, au lieu qu'il s'en prend aux organes dans la plupart des maladies communes, l'accès étant passé, la santé paraît rétablie.
Les trois stades de la fièvre se trouvent donc expliquées d'une manière rationnelle.
Son intermittence aura sa raison d'être dans les impressions de même ordre que l'organisme reçoit de la respiration périodique des efiluves.
Ce même surcroît d'action que les pays marécageux demandent à la rate, en exigeant la destruction d'une grande quantité de l'oxygène inspiré, nous explique l'état anémique des habitants et leur faiblesse extrême. Les principaux efforts de la vie se concentrent pour eux dans l'abdomen qui s'accroît. Mais cette concentration anliphysiologique porte une atteinte sérieuse aux sources intimes de la vie, qui s'épuise avant l'âge fixé par la nature pour le terme humain de l'existence. Les générations se succèdent rapidement, sans jamais s'acclimater, au milieu des émanations marécageuses.
§ 7. Applications des données qui précèdent à toute la zone chaude du Mexique.
Ce que nous venons de dire du Yucatan et de Tabasco, sur les climats des terres, chaudes considérées comme cause de maladie, est applicable d'une manière générale au Mexique tout entier. Les localités
de cette zone sont d'autant plus insalubres, que leur sol est plus humide. Mais il serait inexact de croire que le dégagement des miasmes paludéens fût impossible sur des terrains habituellement secs. L'humidité excessive de l'atmosphère, concentrée pendant la nuit en rosée abondante, est une cause fréquente de décomposition végétale qui produit sur la santé les mêmes résultats que les marais, quoique avec une intensité moindre. L'habitude qu'on a, d'ailleurs, d'arroser les champs de canne vers les parties moyenne et supérieure de la tierra templada est une cause de maladies qui appartiennent au môme ordre. On aurait, du reste, tort de croire que l'éloignement des côtes, vers les premiers degrés d'élévation, soit une condition favorable à la santé. Dans les districts de Izucar, de Amilpas, de Cuernavaca ; dans les États de Guerrero, de Mechoacan, de Oajaca, de Vera-Cruz et de Tamaulipas, il y a des localités intérieures, d'une hauteur de 300 à 500 mètres, environnées de montagnes peu élevées qui y empêchent l'accès des vents. La température s'y élève considérablement; les dyssenteries et les maladies du foie y déciment la race européenne et n'y laissent vivre les natifs que dans des conditions déplorables. La côte est préférable à ces fournaises malfaisantes.
Quant aux côtes elles-mêmes dont nous nous sommes entretenu à propos des Étals du Yucatan et de Tabasco, si on les considère d'une manière plus générale et abstraction faite du vomilo, dont
nous traiterons à part, nous reconnaîtrons qu'elles doivent toutes être confondues dans lesconsidérations d'humidité et de sécheresse du sol, dont nous avons fait la base de notre étude. Mais les directions des vents leur impriment des caractères qui distinguent les côtes du Pacifique du littoral du Golfe. Celui-ci est généralement sain dans les localités maritimes dont le sol est sec. Les vents venant régulièrement de la mer, aux heures où les émanations du sol pourraient être nuisibles, ces produits dangereux sont entraînés hors des populations.
Sur le Pacifique, au contraire, les vents salubres du nord-ouest régnent pendant le jour seulement. La brise vient de terre dès les premières heures de la nuit et entraîne sur les ports les produits paludéens élaborés dans l'obscurité. Aussi ces localités sont-elles insalubres au premier chef, et, tandis que les ports du Golfe ne sont inhospitaliers que pour les étrangers nouveau-venus, Acapulco, Manzanillo et SanBlas,sontinhabitables pour les natifs eux-mêmes. Dans une immense étendue, cette côte est, du reste, comparable à l'état de Tabasco quant à l'hygrométrie de l'air et à l'irrégularité des cours d'eau. Depuis Mazatlan jusqu'à plus au sud que San-Blas, le ileuve de Santiago, le San-Pédro et d'autres cours d'eau moins importants, débordent dans la saison des pluies, et transforment les savanes en immenses lacs où les canots naviguent librement de juillet à la fin d'octobre. Tous ces lieux sont immondes de marécages jusqu'à deux mois après la saison pluvieuse
et restent affreusement secs le reste de l'année. Nous ne terminerons pas ce court exposé des climats des terres chaudes sans rappeler au lecteur un passage appelé à devenir célèbre, et qui appartient aux deux océans. On devine que nous voulons parler de l'isthme de Téhuantépec. Il ne nous appartient pas d'en donner une description minutieuse, mais il nous importe de dire que les localités qui s'y rattachent appartiennent au sol humide et marécageux vers le golfe, au sol chaud et sec vers le Pacifique. La première partie est difficilement colonisable telle qu'elle est aujourd'hui. Mais les déboisements peuvent beaucoup changer cette situation. D'ailleurs le sol s'élève promptement assez pour faire varier les conditions de l'air d'une manière satisfaisante. Le souvenir d'une tentative devenue tristement célèbre ne doit rien faire préjuger contre l'avenir prospère de cette intéressante partie du Mexique. Les colons de cette époque regrettable furent victimes de la plus cruelle imprévoyance dont les instigateurs avaien commis la faute. Venir à ces parages humides et boisés serait chose toujours dangereuse, dans les conditions d'ailleurs les plus favorables de la part des émigrants. Mais y venir pour s'y trouver sans abri et dans cet état d'esprit que les déceptions font naître promptement, c'est courir à la mort d'une manière d'autant plus sûre, qu'une agglomération d'hommes, dans des circonstances si déplorables, donne toujours la gravité du génie épidémique h toutes les maladies dont elle est l'occasion.
La partie méridionale de cet isthme est sèche, et offre par conséquent des conditions analogues à celles dont nous avons fait l'étude à propos du Yucatan.
Si nous voulons, maintenant, résumer ce premier chapitre relatif à la pathologie de la tierra caliente, nous verrons que la hase des maladies, qui est la température, s'y trouve modifiée par l'altitude et par l'humidité ou la sécheresse du sol. Sur les terrains secs du niveau de la mer, le type inflammatoire s'observe fort souvent dans les maladies, et la phthisie pulmonaire, fréquente sur ces localités, y suit une marche ordinairementaiguë. Surlesterrainshumides, au contraire, le type inflammatoire est absorbé par l'empoisonnement paludéen, et la tuberculisation du poumon est chose des plus rares. Ici, les affections abdominales affectent un caractère de gravité qui prend son importance tout entière dans l'intoxication des effluves, et la vie s'y éteint, après une longue altération de l'hématose, par suite de phénomènes morbides divers, souvent sans lésion anatomique, mais toujours dans une hydrémie profonde.
La pathologie, du reste, de même que la vie suit sur cette zone chaude les ondulations du sol. Profondément caractérisée à la base des Andes, elle perd insensiblement son originalité à mesure que le poids de l'atmosphère change les conditions de
rhéniatose et de la température. Vers les derniers échelons de cette division naturelle, c'est-à-dire dans les environs de 1000 ou 1200 mètres d'altitude, la pathologie des pays chauds ne se manifeste plus qu'au milieu des travaux champêtres aux jours les plus chauds de l'année. Mais à des niveaux plus inférieurs, l'éloignernent des" plages et l'encaissement dans les montagnes produisent des conditions nuisibles qui se traduisent par l'invasion d'hépatites et de dyssenteries du plus mauvais caractère. Somme toute, donc, n'étaient les influences pernicieuses qui sur les rivages du golfe causent les malheurs de la fièvre jaune ; n'étaient aussi certains ports du Pacifique qui doivent à des conditions locales l'insalubrité qui les rend redoutables, les côtes, celles de l'est surtout, seraient moins nuisibles à l'homme que la plupart des hauteurs modérés qui s'éloignent de la mer.
Les intentions de ce livre doivent se limiter à ces indications sommaires sur les maladies de la zone chaude du Mexique, sauf à faire mieux ressortir leur originalité, par la comparaison, lorsque nous nous occuperons de la pathologie des niveaux supérieurs. Mais, avant de nous éloigner des bords du golfe, donnons notre attention à la maladie cruelle qui les rend si redoutables pour tous ceux qui n'en sont pas originaires.
§ 8. Fièvre Jaune.
A. Les localités à fièvre jaune sont d'autant plus funestes aux étrangers, qu'elles sont plus salubres pour les natifs.
Au milieu des circonstances hygiéniques dont le chapitre qui précède vient de donner l'aperçu, un mal cruel décime les voyageurs qui sont nés en dehors de l'influence des côtes du golfe du Mexique; c'est la fièvre jaune, le vomito prieto des Espagnols. Chose singulière et difficile à comprendre ! cette maladie, qui emprunte à ces localités un degré de puissance si justement redoutée ne paraît pas avoir sévi sur les premiers Européens qui foulèrent les plages du nouveau monde. Ces côtes aujourd'hui meurtrières épargnèrent leurs coups, pendant plus d'un siècle et demi, aux nombreux émigrants que la soif de l'or et la fortune acquise attiraient et renvoyaient tour à tour. C'est vers le milieu du dixseptième siècle que l'histoire des malheurs de l'humanité place les premières victimes du vomito. C'est alors aussi que les efforts incessants pour assurer le bien-être aux colons des Antilles et du continent commençaient à chercher les moyens de garantir la santé par des mesures hygiéniques. Ce n'est donc pas un sujet ordinaire d'étonnement de voir ce terrible fléau de l'émigration s'implanter sur le progrès déjà sensible des villes du littoral, et grandir en proportion des mesures sanitaires qui étaient prises pour augmenter la salubrité. Et cela est ainsi, n'en doutons pas. Repélons-le surtout à ceux qui nous pro-
mellent que la ville de Vera-Cruz sera des plus salubres lorsque l'on aura desséché les marais qui croupissent au sud de son enceinte. Nous ne partageons pas cet espoir, et, si nous voulions en croire ce que l'observation nous a mille fois répété, nous avancerions cette proposition qui paraîtra paradoxale et qui ne nous en semble pas moins être une réalité : « Les localités où règne la fièvre jaune sévissent d'autant plus sur les nouveaux venus, que l'on a fait plus d'efforts pour y garantir par l'hygiène la santé des natifs.)) Que voit-on, en effet, autour du golfe du Mexique? Il est d'abord évident que les émigrants, aux premières années de leurs établissements américains, campaient sur des rivages la plupart recouverts d'une végétation puissante. Le déboisement ne s'en faisait qu'à mesure de leurs besoins, et, si l'on excepte la ville de Campêche dont les forêts étaient susceptibles de donner par des coupes un profit immédiat, les grands végétaux n'étaient arrachés du sol qu'à mesure qu'ils y devenaient gênants pour l'établissement des colons. 11 en résulta que, pour longtemps, des localités aujourd'hui déboisées restèrent, à l'ombre de forêts épaisses, empoisonnées parles émanations que la végétation puissante répand toujours autour d'elle dans les pays torrides. Malgré ce grave obstacle à l'établissement salubre des hommes, les Espagnols qui, pendant plus d'un siècle, suivirent dans le nouveau monde les pas des premiers aventuriers, ne paraissent pas avoir péri victimes du vomissement noir. Ce n'est qu'après avoir donné, par le déboisement et par
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la culture des terres dont ils étaient entourés, des éléments nouveaux à leur bien-être et des garanties au soutien de leur santé, que la fièvre jaune apparaît et se multiplie au loin sur les localités nouvellement assainies.
C'est ainsi que l'on voit, dans l'île de Cuba, le fléau progresser avec la colonisation à mesure que les bourgs devenus des villes chassaient loin des habitations les émanations délétères des forêts incultes. Je n'ignore pas qu'une objection se présente naturellement à l'esprit : c'est que, s'il est vrai qu'en effet, la fièvre jaune se soit développée conjointement avec les circonstances qui viennent d'être indiquées, ce n'est pas à cause d'elles, mais parce que ces défrichements dénotaient une augmentation croissante des populations nouvelles, aliment nécessaire à la maladie dont nous parlons. Or cette considération se détruit par l'observation attentive des faits. La ville cubaine de Puerto-Principe est située, il est vrai, au centre de l'île, mais à peu de distance nord et sud de ses côtes. Elle est aujourd'hui le siège permanent du vomito. Il est incontestable, cependant, que cette ville en avait été préservée jusqu'à nos jours. Un médecin recommandable fut menacé d'être lapidé par la population pour avoir dit, en 1841, qu'une compagnie italienne d'opéra arrivée récemment venait d'être atteinte de la fièvre jaune.
Puerto-Principe était cependant, alors, une ville de 25 ou 30 mille habitants. Pendant un nombre considérable d'années elle a été le siège de la Real audien-
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cia, haute cour de justice. Un régiment d'Espagnols y établissait ses quartiers. Une nuée d'avocats et de plaideurs y venait directement d'Europe. Pourquoi cette immunité si prolongée? Pourquoi l'envahissement contemporain?Quoiqu'ilnesoitpas facile de répondre à ces questions d'une manière péremptoire, n'est-il pas permis d'observer que la ville de Puerto-Principe, environnée de toutes parts d'une végétation puissante et de terrains humides, s'endormit longtemps dans l'oubli des richesses qu'elle pouvait demander au sol, et que, dans les trente ou quarante dernières années seulement, les soins de spéculations champêtres ont beaucoup soustrait autour d'elle de l'élément paludéen? Ce n'est pas certainement un avertissement sans importance que de signaler la coïncidence de l'installation définitive du vomito, pour les nouveaux venus, avec une diminution sensible, chez les créoles de cette ville, des fièvres intermittentes et des engorgements abdominaux. Car indubitablement Puerto-Principe est plus salubre pour les natifs depuis qu'elle est moins hospitalière aux premiers pas des Européens. Cette singularité se reproduit dans l'État de Tabasco, au sud du golfe mexicain. La ville de San- Juan-Baulista est placée sur le fleuve Grijalva. Son éloignement de la côte n'est pas tel qu'elle n'en puisse pas recevoir l'influence. Croirait-on cependant qu'elle soit préservée du vomito? C'est à ce point que des troupes infestées dans le Yucatan et à Carmen ont pu s'installer dans Tabasco impunément pour les habitants et avec des garanties de
la cessation du vomito pour elles-mêmes ; bien plus, San-Juan-Bautista est, peut-on dire , le port de l'État; elle est le siège de la douane maritime. Les navires qui peuvent passer la barre de l'embouchure remontent le fleuve, et les équipages étrangers se maintiennent longtemps exposés aux émanations du lieu. Ils n'y acquièrent pas la fièvre jaune. Et cependant le pays est tellement malsain, que la race blanche ne s'y soutient que par les fluctuations de l'immigration.
Voyons maintenant ce qui se passe dans l'État limitrophe du Yucatan. Nous y voyons deux villes, Campôche et Mérida, propres, admirablement aérées, et celle-ci tellement déboisée, qu'on a de la peine à obtenir un arbre fruitier dans les jardins qui l'entourent. La grande végétation en est fort éloignée. Les affections paludéennes ne s'y observent que bien rarement. La santé des natifs y est des plus satisfaisantes : en un mot, il n'est pas possible de voir plus de conditions réunies pour croire à la salubrité la plus parfaite. Eh bien ! dans ces deux villes la fièvre jaune est susceptible de devenir affreusement meurtrière, lorsqu'une réunion suffisante d'étrangers vient fournir l'aliment à une épidémie, et l'on voit fréquemment à Mérida des nouveaux venus isolés devenir victimes de cette affection.
Quant à la ville de Vera-Gruz, siège plus redoutable du vomito, on se plaît à la dépeindre sous les plus noires couleurs, et l'on n'épargne aucun outrage à l'insouciance administrative au point de vue de
l'hygiène publique. En général, c'est une injustice. La municipalité de la ville fait, d'ordinaire, des efforts louables pour la propreté urbaine. Le défaut d'eau douce limite beaucoup trop ses moyens, il faut en convenir; mais il faut avouer aussi que les plaintes et les récriminations sont singulièrement exagérées. On est, d'ailleurs, dans l'habitude de considérer cette ville comme étant une localité marécageuse; cela n'est guère plus exact que la croyance précédente. Yera-Cruz est bâtie sur le rocher et entourée d'un sable aride et brûlant. Il est vrai qu'au sud de ses murs des marais menacent la santé de ses habitants; mais on ne doit pas ignorer que les émanations des marécages n'agissent pas fortement à distance, comme nous Favons déjà prouvé à propos de la ville de Campêche ; et d'ailleurs, les vents protègent le plus souvent Vera-Cruz contre les effluves qui sont situées près de ses portes méridionales. Nous ne croyons donc pas que le dessèchement de ces marais pût avoir une grande influence sur la santé des natifs; et, quant aux étrangers nouveau débarqués, nous ne doutons pas qu'ils n'eussent à y déplorer de plus grands malheurs que ceux qui les déciment aujourd'hui.
Il ne faut pas trop se récrier contre ce que l'on sera tenté d'appeler un paradoxe; ce n'est pas nous qui inventons les vérités concernant l'influence des constitutions médicales; tout le monde admet que certaines conditions locales établissent une originalité pathologique qui fait prédominer certaines affections
tandis que d'autres sont éliminées. Lorsque nous sommes forcés de convenir que les pays franchement marécageux absorbent la pathologie entière dans l'élément paludéen unique, pourquoi nous refuser à admettre cette propriété quand il s'agit du vomito? Dans un pays chaud qu'on assainit par le dessèchement de ses marais, il a été constaté que la phthisie pulmonaire fait plus de ravages à mesure que les fièvres intermittentes disparaissent. Pourquoi ce fait avéré deviendrait-il imp ssible ou absurde à propos de fièvre jaune?
Nous croyons donc à l'antagonisme des deux principes, miasme palustre et miasme amaril. C'est dire que nous les regardons comme fort différents dans leur nature. S'il est clair, en effet, que le premier soit essentiellement terrestre, il nous paraît tout aussi probable que le second prend sa source dans un foyer maritime. Cette croyance est d'ailleurs générale, et la vérité qu'elle représente est fort peu ontestée. Il serait, en effet, peu naturel de croire qu'une maladie qui ne prend sa source que dans des ports de mer n'eût rien à voir avec l'influence directe d'un élément marin. Il est incontestable, cependant, que le voisinage de la terre est indispensable pour engendrer la fièvre jaune; car je ne sache pas que des navires en soient infestés dans l'intérieur du golfe duMexique, avant d'avoir relâché dans quelquesuns de ses ports. Ces deux circonstances autorisent à croire, et rendent même cette croyance obligée, que le miasme amaril est un produit morbigène de cer-
taines plages d'Amérique, pour longtemps limitées au golfe du Mexique.
Si l'on veut bien remarquer maintenant qu'une chaleur fort ardente est nécessaire au développement de ce principe morbide, et que la température ne saurait jamais l'engendrer en pleine mer, on est conduit à là croyance que les éléments marins dont la décomposition produit la fièvre jaune sont laissés sur la plage par le retrait des eaux, et transformés d'une manière nuisible par le soleil qui les atteint avant leur immersion nouvelle. Il en résulterait qu'à l'inverse des effluves des marais, ces miasmes seraient un produit diurne, et nous prions nos lecteurs de ne pas perdre de vue cette circonstance dont nous ferons bientôt l'application à l'hygiène de ces localités.
B. Confusion habituelle de la fièvre jaune avec des maladies d'autre nature.
Je n'ai nullement, du reste, l'intention de traiter ce sujet dans toute l'étendue que son importance demande. Mes observations ne m'ont pas mis à même de jeter un jour bien nouveau sur ce typhus tropical dont la vraie nature et l'étiologie réelle sont si obscures ; mais dans toute question non encore jugée, qui intéresse à un haut point l'humanité, la pensée la plus insignifiante en apparence et jetée comme au hasard peut arriver à germer dans l'esprit d'autrui, et contribuer un jour à donner des fruits que personne n'attendait d'abord d'elle; d'autant que dans ces
dernières années, cette maladie qui, jusqu'à présent, n'avait franchi qu'à de rares intervalles les limites de son origine, a semblé prendre les allures d'une émancipation redoutable. Ainsi fit autrefois le choléra, dont les oscillations asiatiquesfurentles précurseurs d'une invasion générale, si cruelle pour l'humanité. Dieu veuille écarter du monde la réalisation de cette prévision funeste ! car la fièvre jaune est une maladie dont les effets meurtriers peuvent enlever un tiers des malades quand elle règne épidémiquement.
Les cas simplement endémiques sont loin d'atteindre ce résultat; mais ils se prêtent difficilement à l'établissement rigoureux d'une statistique mortuaire; car je n'oserais affirmer que tous les malades qui guérissentaient réellement été atteints duvomito. Et, par ces mots, je mets tout de suite en évidence ma pensée sur la confusion possible de cette maladie avec d'autres affections qui simulent ses débuts à s'y méprendre. Ce n'est du reste pas, comme on le pense bien, un vain esprit de discussion qui m'établit sur ce terrain de diagnostic, mais bien le vrai désir d'en tirer des leçons utiles.
En 1842, peu de temps après mon arrivée au Yueatan, deux malades m'appelèrent le même jour. L'un, né à Gampêche, n'en était jamais sorti; l'autre, espagnol de naissance, était de passage dans cette ville où il résidait depuis deux mois. Ils avaient l'un et l'autre envi, on vingt-six ans, et se présentaient à moi tous les deux avec des constitutions à peu près identiques. L'Espagnol, que je vis le premier, avait
été pris, dès la veille au soir, d'une céphalalgie violente avec douleur dans les lombes et les membres abdominaux. Aujourd'hui la fièvre est forte, la douleur frontale intense, la soif vive, la peau sèche, la courbature des lombes et des membres comme la veille. L'épigastre est sensible à la pression ; la langue est large, limoneuse et sans qu'il y ait nausée, l'estomac n'est pas éloigné de ce symptôme... Mon malade est un étranger nouvellement arrivé dans ces parages. — Il n'y a pas de doute : c'est la fièvre jaune.
Ma prescription terminée, je passe chez mon second malade, natif et habitant de la localité. Transportez ici tout ce que je viens de dire du premier, pour m'éviter la peine inutile de vous le répéter. Il ne serait pas possible de vous présenter une identité plus parfaite. C'était à s'y méprendre absolument. L'Espagnol a la fièvre jaune, c'est indubitable, me disais-je ; mais celui-ci?... celui-ci, qira-l-il donc?
J'eus, du reste, la même inspiration quant aux moyens à prescrire, et je remis au lendemain le soin de constater les différences. Or, ce soin fut peine perdue, et pendant cinq jours que dura la maladie des deux côtés, les mêmes symptômes, suivis des mêmes prescriptions, fournirent un aspect qui les confondait absolument l'un avec l'autre. Ce furent deux cas saisissants pour mes débuts dans la pratique tropicale. Ils restèrent gravés dans ma mémoire et ne tardèrent pas à s'y inscrire plus profondément par l'accès de fièvre d'acclimatation dont je fus atteint, peu de temps après, avec les mêmes symptômes et
le même résultat heureux dans le môme nombre de jours. Depuis lors, des cas analogues ont souvent passé devant mes yeux pour me donner la conviction qu'un grand nombre de maladies qui, dans la pratique médicale des bords du Golfe, s'inscrivent sous le nom de fièvre jaune, ne méritent pas ce titre.
Je puis rapporter, à cet égard, un fait très-édifiant.
Un jeune homme d'environ vingt ans fit avec moi le voyage de France à Vera-Cruz en 1842. Je ne me rappelle pas son nom. Il suffira de dire qu'il allait, en association avec M. M. Genêt, faire au Mexique le commerce de colportage. Ce jeune homme perdit l'appétit dans les derniers jours de notre traversée. La nuit qui précéda notre arrivée au port, il éprouva de l'insomnie, du malaise et il débarqua avec un commencement de céphalalgie. Ce mal de tête augmenta dans la journée; il y eut fièvre vive et, le lendemain, un praticien distingué diagnostiqua un cas de fièvre jaune. La maladie fut traitée pour telle et guérit dans un septénaire. Veuillez remarquer que cette affection a pris naissance à bord du navire et que, pendant cinquante-cinq jours que dura notre traversée, nous ne nous étions jamais rapprochés de terre jusqu'à notre arrivée à Vera-Cruz.
Ce cas curieux est une leçon ; il me serait facile de grossir ce travail par le récit de plusieurs observations analogues.
En effet, un individu tombe malade à Vera-Cruz. 11 est né en Europe ou sur les plateaux du Mexique ; et vite d'acclamer qu'il a la fièvre jaune. Cependant sa
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maladie est légère, un rétablissement prompt a lieu par une convalescence des plus vulgaires. Je ne dis pas qu'il en soit toujours ainsi; mais ces cas bénins en dehors des époquesd'épidémie tranchée sont assez fréquents pour former la grande majorité. C'est au point que la connaissance de cette immense quantité de vomilos heureux commence à inspirer confiance sur le plateau, et à faire croire, pour les uns, à la bénignité croissante de la maladie, pour d'autres, à l'efficacité progressive des moyens employés pour la combattre. Ces deux convictions sont également erronées. La vérité est que le vomito est ce qu'il a toujours été : maladie terrible, mais capricieuse, vous donnant, cette année, une épidémie qui ménage ses victimes en compensation de la mortalité effrayante d'une année précédente ou d'une autre qui suivra. La vérité est encore qu'un grand nombre de cas heureux de fièvre jaune ne méritent pas ce tilre, comme nous l'avons déjà dit. Expliquons-nous.
Il est évident, pour tous ceux qui ont exercé sur les côtes du Golfe, que la plus grande partie des cas légers de vomito ressemblent, à s'y méprendre, à des fièvres qui attaquent les créoles dans les pays où le vomito est endémique. Pour donner alors des noms différents à l'ensemble des signes présentés par des individus d'origine distincte, on est forcé de porter son attention sur la nationalité des malades. C'est par cette mesure artificielle qu'on sort d'embarras en diagnostiquant une fièvre gastrique si l'individu est créole, un vomito prieto s'il est étranger ou s'il des-
cend des hauteurs de la Cordillère. Cependant vous voyez également des deux parts : céphalalgie plus ou moins intense; courbatures souvent très-vives dans la région lombaire et dans les membres; face animée, yeux injectés; langue le plus souvent limoneuse, grosse, humide, mais aussi quelquefois peu chargée, un peu sèche, rouge sur les bords et à la pointe ; le plus souvent soif vive, rarement des vomissements, mais fréquemment des nausées; douleur spontanée ou facile à provoquer sur l'épigastre. Étrangers et créoles présentent les mêmes signes.
En présence de l'étranger récemment arrivé dans ces parages, aucun médecin ne balance à donner le diagnostic de la fièvre jaune, et, si la convalescence arrive au bout de quatre ou six jours sans qu'il se soit présenté d'autres signes, sans qu'il s'en présente de nouveaux pendant que le malade se rétablit, ni ictère, ni hémorrhagie des muqueuses, ni faiblesse générale longtemps persistante, on se contentera de vous dire que le cas a été léger. Léger, soit! Mais à quel signe pathognomonique pourra-t-on le distinguer des fièvres qu'on observe souvent chez les créoles des mêmes localités?
L'ictère, qui a servi à dénommer la fièvre jaune, ne colore nullement la peau des étrangers atteints de ces maladies bénignes. Quant au vomissement marc de café, vraiment caractéristique du typhus ictérode> il n'est que le précurseur de la mort, et ne se peut voir, par conséquent, dans les cas légers qui guérissent. A quel signe non équivoque sera-t-ildonc pos-
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sible d'éviter la confusion entre ces fièvres qui attaquent souvent les créoles ou les étrangers acclimatés, et ces vomitos heureux d'une durée fort limitée et d'une marche qui offre la plus grande analogie avec une autre affection dont tout le monde peut être atteint? D'autant que la confusion augmente encore en présence de cas hardiment qualifiés de vomito, et dont la durée ne dépasse pas trois jours ou même quarante-huit heures, la santé se rétablissant immédiatement sans le moindre accident.
De telle sorte que, s'il n'y avait pas, pour les qualifier ainsi de fièvre jaune, d'autres raisons que la vue des symptômes de la maladie, ces cas légers ne donneraient à personne la pensée de les prendre pour cette affection si justement redoutée. Pour les classer de la sorte^ je pense que la routine s'est guidée sur une considération qui ne ressort pas de l'essence même de la maladie, mais qui s'y rattache intimement par ses résultats : c'est que les étrangers qui ont le bonheur d'être atteints de ces attaques faibles et de courte durée sont évidemment inoculés, acclimatés au germe amaril; car ils traversent ensuite, sans accident, les époques les plus calamiteuses. De là cette conclusion : la maladie légère dont ces étrangers ont été atteints était bien la fièvre jaune.
On croit avoir d'autant mieux raison dans cette croyance, que l'on s'y affermit par la conviction d'avoir affaire à une fièvre jaune ébauchée. Il se peut, en effet, qu'il en soit ainsi quelquefois, aux époques de fortes épidémies. Ce seraient alors des faits ana~
logues à ceux que des maladies plus vulgaires nous ont bien souvent permis de constater.
Ainsi, pendant les épidémies graves de fièvres éruptives, nous ne nous refusons pas à reconnaître une scarlatine sans éruption dans une fièvre légère accompagnée de mal de gorge. Mais nous serions mal venu à donner un pareil diagnostic à propos d'un malade qui présenterait ce symptôme isolément sous une constitution pathologique sans caractère. Un mal de gorge avec fièvre serait alors simplement une pharyngite fébrile, et rien de plus.
Mais les esprits s'obstinent à porter des jugements moins raisonnables quand il s'agit de fièvre jaune. Qu'un port du golfe du Mexique se trouve dénué d'étrangers non acclimatés; qu'une constitution pathologique fort commune y fasse régner des cas nombreux de fièvre gastrique sur les habitants... rien n'est plus vulgaire et plus simple pour la pratique d'un médecin expérimenté. Vienne, sur ces entrefaites, un étranger qui n'avait pas encore abordé sur cette plage ; que, succombant à l'influence générale, il présente les symptômes observés sur les autres malades; qu'il soit très-légèrement atteint, et qu'il se rétablisse plus promptement que ses voisins. Pourquoi vous obstinez -vous à dire que cet étranger a été atteint d'un vomito ébauché? qu'est-ce qui vous le dit? qu'est-ce qui vous l'assure?
Vous l'affirmez ainsi parce que l'expérience vous a déjà appris que ce malade est définitivement acclimaté au germe amaril, et qu'il est à jamais préservé
de la maladie aussi bien que s'il avait essuyé un vomito des plus graves.