C. Préservation de la fièvre jaune par des maladies d'autre
nature.
J'ai jugé convenable de raisonner autrement. Au lieu de m'appuyer sur celte préservation heureuse pour conclure à l'existence du vomito, chez des personnes qui n'en avaient présenté que les signes confus, j'ai conclu à la préservation de la maladie par d'autres affections qui peuvent la suppléer. J'ai dit alors : Il est indispensable que l'Européen ou l'habitant des hauteurs de la Cordillère, pour s'acclimater aux bords du Golfe, soit atteint d'une fièvre d'acclimatation; mais j'ai ajouté qu'il n'était pas nécessaire que ce fût le vomito prieto. Par cette affirmation, j'ai évité la difficulté, l'impossibilité d'établir nettement la différence qui devrait exister entre les fièvres gastriques des créoles et ces cas légers de vomito, qui sont les plus nombreux en dehors des époques d'épidémie, et tellement les plus nombreux quand l'élément épidémique manque à ces localités, que j'ai pu dire avec la plus grande sincérité : « Pendant cinq années que je compte de pratique dans le Yucatan, dont les côtes ne cessent jamais d'être infestées par le germe amaril, j'ai observé bien des cas isolés de fièvres d'acclimatation. Je n'ai vu aucun cas de mort en dehors de l'épidémie que nous apporta l'armée du général de Santa- Anna, dans l'hiver de 1842 à 1843, et je ne sache pas qu'aucun de
ceux que j'ai soignés de fièvres légères d'acclimatation ait été mourir ailleurs d'un vomito grave, tout comme je suis sûr qu'aucun d'eux n'a récidivé dans le pays (1). »
Ceci ne veut pas dire que la mort ne s'observe jamais à Campêche parmi les personnes ainsi atteintes isolément. Mais cette terminaison ne s'étant jamais présentée pendant ma pratique laborieuse de cinq années, je me crois en droit d'affirmer que les malades que j'ai eus à soigner n'ont pas été atteints de la fièvre jaune. Si je n'avais pas cette conviction, j'hésiterais à parler de tant de guérisons à propos d'une maladie dont tout le monde connaît la gravité.
Je crois donc à la substitution du vomito par une affection moins grave, et je pense que cette substitution est la règle dans les pays à endémicité amarille constante, lorsque l'élément épidémique fait défaut. Si je ne suis pas dans le vrai, j'énonce une conviction qui repose sur des faits dignes de la plus grande attention et qui méritent un examen des plus sérieux. On ne saurait, en effet, considérer comme dénué d'intérêt que le Yucatan, d'où la rareté de la fréquentation par les étrangers exclut l'élément épidémique, offre très-souvent, presque toujours, sur des nouveaux venus isolés, l'exemple de ces fièvres essentielles de courte durée qui ressemblent, à s'y méprendre, aux fièvres gastriques des créoles et qui pré-
(1) Du Mexique au point de vue de son influence sur la vie de l'homme. Paris, 18CÏ, page 159.
servent du vomito sur toute la côte du golfe du Mexique. On ne doit pas voir avec moins de curiosité les fièvres légères qui attaquent les étrangers à la Véra-Cruz, en hiver, lorsque le germe de la fièvre jaune est impuissant à produire ses effets meurtriers. Au milieu de ces cas d'une bénignité exceptionnelle, tout à coup un dénoûment funeste vous avertit que le fléau peut, en tout temps, frapper une victime. Mais je ne me hâte pas, en présence de cet avertissement isolé, de dire que les autres fièvres plus bénignes sont des vomitos affaiblis. Prenant, au contraire, les signes et les résultats dominants pour type de l'affection régnante, j'éprouve bien plutôt la tentation de dire que le petit nombre de cas malheureux ne sont, au début, que des fièvres gastriques dont la marche se complique plus tard de l'élément amaril, de même que l'on observe, en tous lieux, l'élément typhoïde venant donner une gravité insolite à des maladies dont il est accidentellement la complication.
Il importait à mon sujet d'amener ainsi l'attention sur deux principes morbides combinant leur influence pour agir sur les étrangers qui viennent résider aux bords du golfe. Jl est, en effet aisé de comprendre ce qui se passe dans ces localités chez les Européens nouvellement débarqués. Aux prises avec des agents auxquels ils ne sont pas habitués, ils nous présentent à considérer deux résistances, Tune générale, s'exerçant sur l'ensemble de ces agents; l'autre spéciale, luttant contre la spécificité des causes du vomito
prieto. La première, arrivant à ses degrés morbides, engendre une maladie vulgaire, commune à tous les pays chauds : c'est l'embarras ou la fièvre gastrique; la seconde, plus exclusivement endémique, laisse voir des désordres qui empruntent leurs caractères propres à la nature de l'agent qui les a produits : c'est la fièvre jaune. Lors donc que le germe amaril, trop faible encore dans sa dose, n'a pu se manifester par ses effets spécifiques, il n'en est pas moins vrai que, sous les atteintes d'une fièvre gastrique simple, il est aux prises avec une réaction de l'organisme, qui confond son élimination dans l'ensemble des agents endémiques delà localité. Et, dès lors, s'il est vrai qu'une réaction morbide contre le germe amaril suffise pour préserver, à l'avenir, de son influence, comme cela arrive dans la fièvre jaune franche, celte préservation peut être réalisée par une affection dont le travail l'élimine par des efforts qui, pour être déguisés, n'en sont pas moins directs.
Cette interprétation reçoit un nouveau poids par le nombre d'étrangers qui paraissent avoir puisé l'immunité contre le vomito dans des accès de fièvres intermittentes dont ils ont été atteints à leur arrivée aux ports du Golfe. Assez d'exemples sont à ma connaissance pour que j'aie à cet égard, sinon une conviction sans réserve, du moins des présomptions de la plus grande fermeté. Je désire vivement que l'attention soit portée sur ce sujet auquel j'attribue une importance extrême. Pour encourager dans cette voie d'observation, je citerai un fait qu'on ne peut
connaître sans lui donner la plus grande valeur. On n'ignore pas que le vomito, dont l'invasion est arrêtée, non loin des côtes, par l'élévation de la Cordillère, où il est impuissant à dépasser six ou huit centsmètres d'altitude, peut, au contraire, s'étendre fort loin de son origine dans le sens horizontal. N'estil pas surprenant que cette affection s'ohserve fort rarement ou pas du tout dans l'intérieur de l'Etat de Tabasco? Ce pays limite le sud du golfe, entre les deux États de la Véra-Cruz et duYucatan. Il est plat et marécageux ; toute la pathologie s'y concentre dans le type paludéen, et il est à remarquer que les natifs de cette localité se trouvent tellement préservés de la fièvre jaune, par le seul fait d'être nés dans ce pays, qu'ils ne l'acquièrent jamais dans leurs voyages à la Véra-Cruz ou à la Havane. Le germe amaril y est donc constamment endémique. Pourquoi les étrangers en sont-ils si rarement victimes, sinon parce que Tabasco est le type des pays'paludéens, et la contrée du monde où l'on observe le plus d'affections dues à l'empoisonnement palustre?
Ceci ne veut pas dire absolument qu'il est dans la nature de la fièvre gastrique et des accès paludéens de préserver du vomito prielo. Pour que cette immunité puisse se réaliser de la sorte, il est indispensable que ces fièvres préservatrices soient contractées dans les localités où les effluves amarils sont actuellement respirées.
Ne traitons pas trop légèrement d'imaginaire celte théorie qui confond trois affections, et paraît les ren-
dre solidaires. On ne saurait nier que, dans le plus grand nombre de localités où règne constamment le germe amaril, l'influence des marais s'observe quelquefois ; et quant à cette action d'ensemble s'exerçant dans tous les pays chauds sur les étrangers nouvellement débarqués, il n'est personne qui puisse la mettre en question. Nous avons donc raison de considérer les étrangers à Vera-Cruz sous l'action de cette triple influence, et je vois, pour ma part, d'autant plus d'intérêt à le faire ainsi, que cette manière d'envisager ce sujet jette quelque lumière sur la confusion qui règne dans les descriptions que les observateurs nous ont transmises du vomito prieto. Appuyé sur ces données, je vois, en effet, sans étonnement que des praticiens distingués aient pu soutenir que la fièvre jaune n'est pas une entité morbide ; qu'elle ait été présentée par les uns comme une maladie paludéenne, par les autres comme une fièvre bilieuse, et que tout le monde lui reconnaisse des sympômes qui varient selon les individus et selon les an-, nées.
Quoi qu'il en soit, j'insiste sur la foi que m'inspire l'inoculation par tout accès fébrile résultant d'un empoisonnement qui agit sur le sang, chez des individus qui se trouvent dans l'occasion de prendre la fièvre jaune. En d'autres termes, je crois que tout effort de réaction que fait l'organisme pour éliminer un produit infectieux agit en même temps sur le miasme amaril, quoique son absorption n'ait pas encore produit ses effets délétères.
Ce que dit à cet égard M. Dutroulau (1) ne détruit nullement l'exactitude de nos assertions. « Au moment où éclata l'épidémie de la Martinique, en 1851, dit-il, toute la garnison avait quatre et cinq ans de colonies, et les militaires des différents corps qui la composaient, éprouvés presque tous par des endémies paludéennes et dyssentériques, fournissent autant de malades et de morts que les marins arrivés depuis quelques mois ou quelques jours seulement. »
Pour que les fièvres intermittentes et les fièvres gastriques puissent agir prophylactiquement contre la fièvre jaune, il est indispensable que ces maladies aient pris leur origine dans une localité qui est le siège permanent de l'endémieité amarille; ou du moins faut-il que ces affections, appelées à être préservatrices, coexistent avec un élément épidémique actuellement régnant dans un lieu qui ne le possède pas d'une manière continue.
Il est d'autant plus nécessaire qu'il en soit ainsi, que la préservation au moyen des maladies d'autre nature a lieu par l'action sur le miasme amaril luimême déjà absorbé. Or, dans un lieu où ce miasme n'existe pas, une fièvre gastrique et une fièvre paludéenne ne peuvent rien pour son élimination de l'économie. Et c'est le cas des lieux où M. Dutroulau a observé, car il nous dit :
« C'est toujours sous forme épidémique et à des
(1) Traité des maladies des Européens dans les pays chauds. Paris, 1861, page 3G8.
intervalles de plusieurs années qu'elle apparaît dans nos petites Antilles, où quelques cas sporadiques sont seulement observés pendant certaines années d'immunité. )> Tandis que plus loin il ajoute :
« Quant aux foyers endémiques du golfe du Mexique et des grandes Antilles, où la cause de la fièvre jaune est permanente, il n'est pas nécessaire qu'il y règne actuellement une épidémie pour que les navires qui y ont séjourné voient la maladie éclater parmi les équipages. »
L'expérience de M. Dutroulau ne détruit pas, par conséquent, nos idées, et elle ne saurait ébranler nos convictions.
J'en reviens donc à ma pensée : Grand nombre d'étrangers n'ont jamais la fièvre jaune proprement dite ; mais une fièvre d'acclimatation analogue à la fièvre gastrique. On est facilement convaincu de l'exactitude de cette pensée en portant sérieusement son attention sur ce qui se passe dans certains ports du golfe du Mexique.
Le Yucatan est un pays où le vomito est susceptible de devenir très-grave. Mais je ne crois qu'accidentellement à la gravité du vomito non épidémique. Or, dans le Yucatan, une épidémie ne saurait trouver d'aliment, puisqu'il n'y a presque jamais une réunion d'étrangers non acclimatés. Il en fut autrement à une époque déjà loin de nous, où Campêche, port
(1) Traité des maladies des européens. Page 362.
principal de Guatemala, était en même temps la ville désignée par la couronne pour l'embarquement de certains produits du royaume de la Nouvelle-Espagne. Les étrangers y venaient alors; les résidants des points éloignés de la côte y descendaient aussi. Les épidémies de vomito y régnaient en ce temps de la même manière qu'on les voit aujourd'hui à la Vera- Cruz. Mais maintenant, l'isolement de ce pays intéressant, malheureusement en décadence, ne permet plus d'y observer une agglomération d'étrangers non acclimatés. Aussi les fièvres isolées qui attaquent le petit nombre de sujets venus du dehors sont-elles généralement des plus bénignes, comme nous avons déjà eu occasion de le dire plus haut.
Vous importe-t-il donc de vivre à Véra-Cruz ou à la Havane ? allez prendre, au préalable, une fièvre d'acclimatation dans quelques ports secondaires d'où le défaut d'étrangers exclut l'aliment épidémique. Cette fièvre, selon toute probabilité, sera légère, et vous serez tout aussi bien préservé pour l'avenir que si vous aviez essuyé à la Havane même un vomito des plus graves.
C'est le moment de reporter notre attention sur les localités de l'île de Cuba qui ont été longtemps préservées de la fièvre jaune. A des époques déjà loin de nous, les praticiens, sans raisonner leur conduite, conseillaient à des nouveaux venus l'habitation dans les localités du centre de l'île pour les premiers temps de leur séjour. N'est-il pas vrai que plusieurs des sujets qui suivaient ce conseil revenaient plus
tard à la Havane et y séjournaient impunément après avoir 'été atteints dans l'intérieur des terres de quelques fièvres sans gravité ? N'esl-il pas vrai encore que, de nos jours, les habitants de Tabasco et d'autres lieux analogues, qui ne sont pas le siège du vomito, sont préservés de cette maladie quand ils se rendent aux ports où elle règne constamment? Ce ne sont pas là des faits qui permettent de refuser tout intérêt aux idées de prophylaxie dont nous venons de nous occuper.
Si l'on voulait s'obstiner à croire que toutes les lièvres légères d'acclimatation qui frappent les étrangers et les acclimatent au germe amaril sont des vomitos ébauchés, on serait du moins fort mal venu à vouloir appliquer cette interprétation aux accidents paludéens qui jouissent de ce privilège préservatif.
D. Précautions à prendre contre les atteintes de la fièvre jaune.
En dehors de cette prophylaxie exercée par la nature, on ne connaît aucun moyen qui puisse préserver les étrangers de ce baptême des ports du Golfe. Je ne crois pas qu'il soit possible d'échapper absolument aux atteintes d'une fièvre d'acclimatement, quand on réside dans les pays qui nourrissent le germe constant du vomito. Je n'approuve donc point ces conseils d'un empirisme blâmable qui consiste à faire prendre aux nouveaux arrivés des médicaments préservatifs. Mais je suis loin de proscrire la prudence et les soins qu'une saine hygiène a dictés.
Ils n'éviteront pas la maladie ; mais ils pourront la modérer et en atténuer les effets. Dans les contrées où cette affection est endémique, les naturels donnent aux étrangers le conseil d'éviter les ardeurs solaires. Ils ont raison mille fois. Quand les insolations fortes causent sous les tropiques une maladie fébrile aiguë, elles lui impriment un mauvais caractère où l'élément typhoïde manque rarement. La prudence veut donc qu'on les évite. Les voyageurs européens qui traversent les ports pour gagner le centre du pays, et ceux qui descendent du plateau pour s'embarquer à Vera-Cruz, demandent aux praticiens expérimentés la mesure des dangers qu'ils vont courir et les moyens de s'y soustraire. Il est certain que leur préoccupation n'est que trop justifiée par de nombreux malheurs. Quelle que soit la rapidité de leur passage, on ne saurait douter qu'ils n'y courent des risques plus ou moins sérieux selon les saisons.
Mais, comme je l'ai déjà dit ailleurs, dans des notes écrites sur ce sujet, on ne saurait aborderavec une confiance absolue ces côtes malfaisantes dans l'époque de l'année dont une routine blâmable proclame faussement l'innocuité épidémique. Il est, en effet, incontestable que celte maladie peut se développer en toute saison. A la vérité, le germe, dont l'influence funeste ne s'éteint jamais, ne se manifeste d'ordinaire pendant l'hiver, que par des cas isolés ; mais on ne saurait nier que certaines circonstances exceptionnelles ne puissent élever son activité jusqu'à constituer une épidémie redoutable pendant les mois les
JOIRDANET. 12
plus inoffensifs. Ce malheur prend plus facilement sa source dans une agglomération d'étrangers, dont une armée nouvellement débarquée présente le type le plus vulnérable. Pour elle, toutes les saisons sont également à redouter. C'est ainsi qu'en 1842, l'armée du général Santa-Anna fut cruellement éprouvée pendant les mois d'hiver. Cette armée, qui avait pour mission de marcher sur Campêche, se composait presque en entier d'hommes recrutés sur PAnahuac. Elle débarqua vers la fin de novembre à Champoton, village situé à 12 lieues à l'ouest de la ville qu'on allait assiéger. La marche eut lieu sans obstacles sérieux sur une plage magnifique, mais découverte et grillée par les ardeurs du soleil. La fièvre jaune se développa immédiatement, et, lorsque les troupes arrivèrent aux portes de Campêche, le 25 décembre, elles étaient déjà horriblement décimées. La maladie sévit dans les trois mois suivants avec une intensité dont ces parages n'avaient jamais offert l'exemple. Mais, chose digne de remarque, le caractère épidémique de la maladie cessa en avril, précisément à l'époque que les épidémies ont coutume de choisir pour débuter.
Je rapporte ces événements dont j'ai été personnellement témoin pour en tirer un enseignement utile.
Cette armée, en effet, entreprit sa marche sur une plage découverte, recevant tout le jour les rayons directs du soleil dont l'intensité se doublait par le reflet des vagues et du sable blanc de la plage. Or, il
FIEVKE JAUNE. 20 7
est de connaissance vulgaire que les ardeurs solaires sont funestes aux nouveaux débarqués. C'est ici le cas de rappeler que, dans les pays chauds, l'étiologie des maladies se sépare en deux camps bien tranchés par les influences si différentes des jours et des nuits, et il est très-certainement exact de dire que la fièvre jaune et les fièvres paludéennes nous fournissent les deux types qui empruntent leur origine à cesinfluences opposées : les rayons brûlants du soleil donnent au miasme amaril son action puissante, tandis que l'humidité et l'obcurité des nuits secondent les effets des émanations des marais.
Certes, entre ces deux dangers qu'il est impossible d'éluder absolument, le choix ne saurait être douteux ; et, quelque déplorables que puissent être pour des voyageurs les atteintes de maladies paludéennes, on ne saurait les mettre en parallèle avec les affreux malheurs dont l'invasion de la fièvre jaune pourrait être l'occasion. C'est dire que si, à d'autres égards, cela est praticable, il serait prudent de s'acheminer pendant la nuit, et de franchir avant le lever du jour la plus grande distance qu'il sera possible. En procédant de la sorte, on se prémunirait contre le vomito de deux manières : en évitant les rayons, du soleil qui en sont une cause si puissamment déterminante, et en opposant au germe amaril son antagoniste des marais dont l'influence deviendrait alors un bienfait. Les voyageurs qui descendent du plateau ne devraient pas agir autrement, et les administrateurs des moyens de transport rendraient un
éminent service en arrivant à Vera-Cruz au point du jour. Cette précaution est encore plus importante que pour les arrivants d'Europe ; car le changement subit de circonstances climatériques laisse les habitants du plateau moins aptes à réagir contre l'influence qui menace leur existence.
Je désire, cependant, que leur sollicitude ne les porte pas à exagérer le sens de mes paroles. Il est en réalité très-rare que le vomito choisisse des victimes parmi les voyageurs qui traversent Vera-Cruz pour s'embarquer, lors même qu'ils y font un séjour de deux à quatre jours.
Le danger est moindre encore, et l'on peut le considérer comme nul, si le voyage se fuit de novembre à la fin de mars.
Une autre question de prophylaxie intéresse à un haut degré les sujets qui s'approchent ou s'éloignent /du Golfe : c'est de savoir à quelle distance le danger disparaît ou commence. On peut leur assurer qu'ils sont en dehors des atteintes de la maladie lorsqu'ils se trouvent élevés d'environ 700 mètres sur le penchant de la Cordillère. Nous possédons, cependant, quelques exemples de voyageurs chez lesquels le vomito s'est déclaré à Puebla et même à Mexico. Mais, ces cas sont comptés, et ils appartiennent à des personnes qui en avaient pris le germe avec un commencement de développement sur les niveaux les plus inférieurs. Il est du reste à remarquer que ces malheurs sont fort déplorables; car les sujets atteints de fièvre jaune résistent moins bien à la maladie lorsqu'on les
FIÈVRE JALISE. 20 9
soustrait au climat qui en a été l'origine. Mais nous le répétons, on a rarement l'occasion d'observer ces atteintes de la fièvre jaune sur des voyageurs qui s'éloignent rapidement de son foyer.
jb\ Indications sommaires sur le traitement de la fièvre jaune.
Et maintenant que dire du traitement curalif de cette maladie? Inutile de passer en revue les moyens qu'on a préconisés avec la prétention de quelque vertu spécifique. Il est bien avéré qu'aucun médicament ne se présente avec des droits réels à notre approbation sur ce point. Nul n'attaque le mal dans sa nature, et telle prescription qui a paru, pour un temps, digne de louanges en présence de résultats heureux, a subi, Tannée suivante, riiumiliation des insuccès les plus déplorables. Que faire donc devant ces ruines d'une thérapeutique sans effets assurés?
Dès lors qu'aucun moyen, parmi tous ceux qu'on a prescrits jusqu'ici, n'a des droits à une application générale, le traitement de cette maladie doit s'inspirer des cas individuels, du génie propre à chaque épidémie. Les symptômes doivent être analysés avec soin, et les moyens thérapeutiques doivent s'attacher à combattre les signes les plus graves qui prédominent sur l'ensemble.
En outre de ces indications générales, il est permis de mieux formuler sa pensée sur le traitement dans les cas dont la marche régulière peut être décrite à l'avance.
Avant tout il importe, à la clarté de ce qui va sui-
vre, dédire notre opinion, en deux mois, sur la marche de l'affection.
Dans une première période, nous voyons un empoisonnement miasmatique aux prises avec une réaction plus ou moins violente de l'organisme : nous l'appelons septico-réactive.
Dans un degré plus avancé du mal, le sang décomposé se fluidifie, se mêle à la bile et s'épanche au dehors par les muqueuses ; c'est la période ictèrohémorrhagique.
Enfin le sang subit une altération plus profonde et entre dans cette phase qui prépare les matières du vomissement caractérique de la maladie. Nous appelons cette période priéto-gangrèneuse.
Mais qu'on n'exagère pas notre pensée. Nous n'avons pas voulu dire que le mal suit toujours ses phases avec une telle régularité, que cette division classique lui puisse être invariablement applicable. Bien souvent, dans sa marche rapide, tout se confond dans une catastrophe fatale qui n'a que peu d'heures de durée. Quoi qu'il en soit, après ce peu de mots qui n'ont besoin d'aucun développement pour faire saisir nos idées sur la nature de l'affection, exposons notre pensée sur son traitement.
J'ai dit qu'endehors des temps d'épidémie, la maladie était souvent bénigne, et qu'alors il était difficile de la distinguer d'une fièvre gastrique simple. Ai-je voulu prétendre qu'il fallait toujours traiter cette affection comme nous le ferions chez un natif, qui assurément n'est pas appelé à présenter la complica-
tion du typhus amaril? Telle n'est pas mon idée et j'expliquerai pourquoi.
Cette maladie traîne avec elle deux éléments : un empoisonnement et une réaction. Le premier agit sur le système de la veine porte, sur l'estomac et sur le foie, de manière à former des produits anormaux dont la présence est un mal grave; la réaction agit sur l'économie entière en y causant des désordres dont plusieurs sont inflammatoires. Mais le premier élément domine chez le natif ; le second chez l'Européen. Évacuer l'un; calmer, abattre l'autre : telle est toute la thérapeutique du premier degré du mal, et souvent elle est là tout entière.
C'est pour cela qu'un vomitif au début juge fréquemment la fièvre gastrique de l'indigène, tandis que tout n'est pas dit pour l'étranger. Pour lui comme pour le créole, évacuer les produits anormaux du tube digestif et, par là, dégorger le foie et la veine porte de superfétations nuisibles, c'est une indication du premier ordre; mais l'étranger reçoit mal les secousses des vomitifs, à moins que des vomissements porracés ou d'une humeur blanche, visqueuse, acide, n'en aient réclamé l'emploi. Sauf ce cas, les purgatifs conviennent mieux.
A Véra-Cruz et à la Havane, déjà depuis longtemps les médicastres ont eu l'idée d'administrer l'huile à manger à haute dose. Ils purgent par indigestion. La faculté s'est émue des succès inespérés de cette méthode, et des mains des vieilles négresses, l'huile est entré dans les hôpitaux. Mais par malheur le raisonne-
ment n'a rien ajouté à la grossière expérience, quant à l'emploi de ce moyen vulgaire. Ses bons effets irrécusables sont cependant susceptibles de recevoir une interprétation digne de la science.
L'expérience de ces derniers temps nous arévélé les effets de la bile et du suc pancréatique sur les corps gras. On en peut conclure l'action des huiles sur des sécrétions hépatiques de mauvais aloi. Il n'est pas douteux pour moi que la transformation morbide de la bile, dans le vomito prieto, ne développe un élément toxique capable d'être absorbé et d'agir fatalement sur le sang. Détruire cet élément, l'envelopper et l'expulser au dehors à mesure qu'il se produit, c'est empêcher son action délétère sur l'organisme. Je ne pense pas que l'huile ait une autre manière d'agir dans la fièvre jaune.
'Quoiqu'il en soit, le moyen est évidemment et expérimentalement bon dans ses résultats, et par cela même, recommandable. Mais il serait utile d'en régler remploi. L'huile commune est un purgatif infidèle; pourquoi donc l'administrer, dans ce but, à doses indigestes? mieux vaut, à mon avis, la donner à petite dose et souvent, pour en rendre l'effet constant sur l'estomac et sur l'intestin grêle. Quant à l'action purgative, elle sera plus fidèlement obtenue par un sel de magnésie administré journellement. Guidé par ces principes, je conseille une cuillerée d'huile d'amandes douces, avec un peu de jus de citron, toutes les trois ou quatre heures, et je donne une dose d'adulte de limonade citro-magnésienne tous les matins.
J'en assure les bons effets par des lavements huileux, administrés deux fois par jour.
Telle est ma manière de comprendre et de doser la méthode neutralisante et expulsive dans le traitement de la fièvre jaune. Elle m'inspire une grande confiance. Mais souvent, pour l'Européen, elle ne suffit pas.
J'ai dit que la réaction, vive chez lui, le distinguait du malade natif. Or, remarquez bien que dans toute affection où l'élément typhoïde peut arriver à dominer, l'inflammation du début est un mal d'autant plus sérieux, qu'elle fait courir les dangers d'une terminaison par gangrène des tissus et par décomposition du sang.
Aussi peut-il être utile de poursuivre l'inflammation localement partout où elle paraît faire élection de domicile, et même d'une manière générale lorsqu'une réaction trop vive nous semble l'indiquer. C'est en suivant cet ordre d'idées que nous voyons dans une céphalalgie intense, accompagnée d'un pouls fort, accéléré, vibrant, l'indication d'une saignée de bras. Et poursuivant la route frayée par cette première émission sanguine, nous appliquons volontiers, le lendemain ou le jour même, quelques sangsues à l'épigastre, si cette région, sans qu'il y ait eu vomissement, est notablement douloureuse à la pression. Ne croyez pas que nous restions satisfaits de ces deux premiers moyens dans les cas où nous remarquerions, après leur emploi, la force du pouls, la céphalalgie, la douleur épigastrique et quelque
matité signalant un engorgement hépatique. Nous ferions alors très-volontiers une émission sanguine à l'anus.
Et ne venez pas, après cela, nous accuser d'imprudence à l'aspect de tant de sang répandu dans une maladie où l'état adynamique secondaire peut, plus tard, nous en donner du regret. L'audace, en ce genre, d'un confrère respectable nous a laissé la mesure des craintes que cette pratique doit inspirer. M. le docteur Bélot, en mil huit cent trente... prétendit mettre en vogue à la Havane la méthode des émissions sanguines à forte dose, comme moyen souverain de dompter les cas graves de fièvre jaune. Or sa saignée se faisait au début, et, pour être digne de son approbation, elle devait arriver à produire la syncope, pour laquelle il indiquait la résolution des sphincters, l'émission involontaire des urines et des matières fécales. Les caprices annuels de la maladie donnèrent à cette pratique les chances d'une saison des plus bénignes, et les bons résultats de cette bénignité faisant ajouter foi aux bons effets de ces saignées à blanc, le sang coula à flots sous la main hardie de notre respectable confrère. Par malheur, le mal eut plus tard sa revanche terrible, et la lancette un peu honteuse s'humilia devant l'évidence des faits, qui lui criait résolument de s'arrêter.
Ce fut un grand déboire pour cet instrument. Mais qu'il se rassure; aucune accusation malveillante ne saurait l'atteindre, et pour ma part, après en avoir fait usage avec si peu de mesure, j'ai lieu de lui rendre
grâces de l'instruction que j'en ai retirée. Ce n'est pas, en effet, sans surprise que j'ai vu ces émissions sanguines énormes produire peu d'effet dans le sens de l'adynamie morbide de la fièvre jaune. J'avoue qu'elles ne sont pas un moyen de guérison, d'après mon observation personnelle, dans les cas où elles furent d'abord vantées; mais ces saignées ont démontré que l'adynamie du vomito n'a pas d'analogue dans les autres typhus connus. Déjà la maladie ellemême avait souvent pris soin de le prouver, dans des cas réguliers, par le soutien des forces au milieu d'hémorrhagies assez abondantes.
Saigner modérément dans les cas graves de vomito n'est donc pas une imprudence ; c'est surtout une sage mesure en dehors du temps d'épidémie, lorsqu'il est plus aisé de vaincre le mal dans sa période franchement aiguë. Mais hâtons-nous de dire que cela n'est pas toujours nécessaire, que même, le plus souvent, les évacuants suffisent, accompagnés d'huile d'olives et de boissons acidulées.
,Si, malgré ces moyens, la maladie change d'aspect et passe à sa période ictéro-hémorrhagique, alors l'empoisonnement, prenant franchement le dessus,, domine insensiblement la réaction qui s'éteint, et porte ses coups sur les éléments du sang pour le détruire. Soyez bien-attentif à ce passage. Vous en serez prévenu par une teinte ictérique qui débutera aux aines, aux aisselles, à la conjonctive; par un aspect moins vif des gencives ; par une plénitude du pouls qui contrasle avec son peu de résistance à la
pression. Prenez-y garde. Pendant un moment encore, l'huile d'olives peut être utile ; mais il faut vous hâter d'agir sur le sang lui-môme par les moyens que la thérapeutique ordinaire a mis entre vos mains. Le quinquina en est justement le roi. Le moyen d'emploi que je préfère, c'est la limonade tartrique avec un peu de sulfate de quinine : 10 centigrammes dans une bouteille, avec addition, dans quelques cas, de 0, 10 centigrammes de tartrate de fer. — Cette quantité à prendre dans 12 heures, si c'est possible. — Il convient, en outre, de tenir le ventre libre au moyen de laxatifs salins.
Du reste, cette période de la maladie ne se prête pas à une description qui permette d'en donner une idée fixe, à cause de l'extrême mobilité de ses symptômes, de sa marche et de sa durée. On ne saurait donc, sur des données aussi vagues, établir un traitement détaillé, avec des indications précises. Il suffira de dire que l'élément tonique doit y dominer, et que les purgatifs y trouvent toujours leur place. Dans une circonstance remarquable où la gravité des hémorrhagies et la teinte ictérique de mauvais aspect me laissèrent le souvenir du cas le plus sérieux que j'aie eu à soigner, le sulfate de magnésie donné le matin, et l'extrait de quinquina avec le fer administré dans la journée me donnèrent un résultat inespéré.
Lors donc que vous avez à traiter un malade à cette période de l'affection, quelles qu'aient été les préoccupations de votre esprit sur l'aspect inflamma-
toire des symptômes du début, laissez-vous maintenant dominer par l'idée que la maladie a changé de nature. Nulle autre affection, en effet, ne saurait vous autoriser, à ce point, à changer d'une manière si radicale et si subitement vos moyens d'action pour la combattre. Les lésions chirurgicales pourraient seules vous fournir une analogie réelle, d'autant plus saisissante, du reste, dans son exactitude, qu'elle frappe les yeux d'une manière matérielle. En effet, qu'un érysipèle flegmoneux attaque un membre ; en outre des débridements profonds que vous vous empressez de faire, vous agissez au dedans et au dehors par les moyens de la médication antiphlogistique la plus active; mais si la décomposition des tissus frappe vos regards attentifs, vos moyens, par un revirement absolu, conduisent votre thérapeutique à des chemins tout à fait opposés.
Ne repoussez pas cette comparaison. Elle est d'autant plus juste que, si vos soins n'ont point triomphé du mal dans l'inflammation de la peau, vous n'avez plus à être témoin que de la chute de ce tissu cellulaire gangrené; de même que, par une analogie frappante de vérité, la fièvre jaune présente aussi le spectacle de son élimination gangreneuse dans les vomissements caractéristiques qui terminent cetriste tableau. Mais là s'arrête l'analogie, et tandis qu'un membre partiellement gangrené se livre à un travail de réparation qui rétablit ses fonctions et ses formes, la nature impuissante à réparer un sang trop altéré laisse échapper la vie en présentant à l'œil du médecin
Joi : RI» A NET. i S
le vomito prieto , signe non équivoque de mort.
Résumons maintenant notre opinion. Quelque empire qu'ait pris sur notre esprit la pensée d'identité entre la fièvre gastrique et la plus grande partie des cas de fièvre jaune, il n'en est pas moins vrai qu'à propos de tout étranger atteint de cette maladie, nous sommes dominé par l'idée que la fièvre d'acclimatation peut se compliquer de l'élément amaril et typhoïde.
La base de notre traitement se trouve tout entière dans cette conviction. Aussi faisons-nous une grande différence, dans la pratique, entre les fièvres qui envahissent les nouveaux débarqués et celles qui attaquent les résidents acclimatés. L'aspect identique de la maladie chez l'un et l'autre ne nous aveugle pas sur la différence à craindre dans la marche ultérieure de l'affection. C'est pour cela que nous sommes trèsattentif à combattre les élans inflammatoires fréquents chez l'étranger, et que nous tenons scrupuleusement l'œil ouvert sur l'invasion possible de la période ictéro-hémorrhagique. Mais la crainte de cette complication ne nous fait rien hâter, rien hasarder sur nos malades. Nous gardons notre calme en présence des symptômes que nous voyons se dérouler à notre vue : libéral en moyens antiphlogistiques, si la réaction est vive et franche ; plein de confiance dans les évacuants, lorsque le cas nous paraît plus léger, et toujours fort soucieux de neutraliser par les huiles les sucs altérés du pancréas et du foie.
Nous redoutons le calomel dont la médecine an-
glaise fait un Irop grand usage. Bon moyen pour combattre des accidents inflammatoires en général, il n'y réussit qu'en produisant une fluidité sanguine qui serait un mal grave dans les vomitos dont la tendance à l'état ictéro-hémorrhagique excite si justement nos craintes. Les drastiques sont des perturbateurs de la réaction salutaire de l'organisme; ils la déplacent et la fixent sur l'intestin d'une manière nuisible aux progrès ultérieurs de l'affection. Le traitement du vomito demande la simplicité des moyens et la sagacité du médecin pour en varier l'usage, en rapport avec les symptômes que la maladie présente.