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CHAPITRE II

Maladies des altitudes.

Rien ne nous manque maintenant pour bien saisir l'étiologie des maladies des altitudes et le cachet d'originalité que ces climats y impriment à la pathologie. D'une part, nous avons pesé les principauxéléments que la météorologie exceptionnelle de ces localités curieuses fournit à cette intéressante étude. D'un autre côté, nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs l'homme encore sain, mais déjà troublé sous l'influence d'une atmosphère insuffisante. Plus loin, portant notre attention, au niveau des mers, sur les souffrances dont sont atteints les habitants des côtes, nous avons fait voir l'action essentielle de la latitude sur la santé de l'homme.

Actuellement, sans nous éloigner de Téqualeur, nous franchirons une distance de quelques lieues en nous élevant sur la Cordillère à la hauteur de 2,200 mètres. Nul doute que, si nous rencontrons une différence dans la physionomie des maladies, il ne faille attribuer à l'altitude uniquement un changement qui manquerait, sans cela, de tous les éléments d'explication rationnelle.

Aht. I. L'ani'lMie des altitudes.

§ 1. Originalité de l'anémie des altitudes.

Si l'on veul bien réfléchir à l'ensemble de la première partie de celte étude, on y verra dominer une vérilé digne d'attirer l'attention à un haut' degré; c'est que les habitants des grandes élévations, au delà de 2,000 mètres, sont généralement anémiques.

On peut aisément s'en convaincre en portant son attention sur le caractère et sur les souffrances les plus communes de l'habitant des plateaux élevés de l'Amérique tropicale. On remarque avec intérêt l'affaiblissement physique et moral par lequel il est dominé. 11 présente un aspect de timidité qui est comme une méfiance de lui-même par conviction de son impuissance. Il a le regard doux, les mouvements lents, le geste mesuré, la parole basse et traînante, la gravité qui vient de la langueur plus souvent que du travail de la pensée. Physiquement, on voit sur son visage ce qui pourrait le rendre expressif, ce que l'on appelle des traits accentués; mais la passion manque d'ordinaire à cette anatomie des formes. La fibre qui devrait l'animer par le mouvement reste perpétuellement distendue sous le calme de l'âme et l'uniformité du sentiment.

Un système nerveux imparfaitement stimulé préside à des fonctions qui s'exécutent sans énergie, souvent avec désordre, rarement d-ins ce juste équilibre

qui devrait régulariser les rapports entre les actes volontaires et la vie végétative. Les sensations s'émoussent ou s'exagèrent; le caractère s'aigrit ou s'affaisse; la pensée est un travail ; le jugement est trop souvent le résultat d'une appréciation injuste; lanulrilion s'altère partout, et les organes avertissent par la douleur ou par le désordre de leurs fonctions qu'ils marchent en dehors de leur destinée.

Ajoutons à ces traits caractéristiques une peau décolorée, des lèvres pâles ou violettes, et nous aurons dépeint en peu de mots l'habitant des grandes élévations.

Mais qui ne reconnaît à ce tableau les signes qui révèlent la chloro-anémie du niveau des mers?

Ce que nous dirons bientôt des souffrances les plus communes des habitants des grandes altitudes sera la confirmation de la pensée que l'anémie est le caractère dominant de leur pathologie, et que le peuple qu'on observe dans ces conditions forme réellement une nation d'anémiques.

Mais si Ton veut en demander la preuve individuelle au signe le plus vulgaire qui fait reconnaître la chlorose au niveau de la mer, l'auscultation des artères nous fait bien rarement rencontrerl es bruits caractéristiques de cette affection.

En d849, étant à Puebla, j'ai voulu m'assurer par l'examen analytique du sang si la proportion des globules s?y trouverait diminuée. Je fis une première recherche à propos d'un jeune homme de 25 ans que je savais souffrant de gastralgies et de vertiges. Il

tomba de cheval, et les suites de cette chute rendirent une saignée nécessaire. Ce fut sur le sang obtenu dans ces circonstances qu'eurent lieu mes essais analytiques. Ils me démontrèrent que les globules y figuraient pour 131/1000. Je renouvelai cette expérience sur quatre jeunes femmes qui furent saignées à l'occasion d'accidents. Leurpâleur, leurabattemen général, leur état nerveux les présentaient comme des personnes atteintes de chloro-anémie, quoique l'auscultation ne fît reconnaître aucun souffle artériel. Leur sang fournit les proportions normales de globules.

En présence de ces contradictions apparentes, je n'en persiste pas moins à prétendre que les habitants des altitudes au delà de 2,000 mètres, sont généralement anémiques. Qu'est-ce donc que leur anémie?

Pour résoudre la question qui précède, il est indispensable de s'engager dans des considérations qui nous fassent bien comprendre les rapports ordinaires de l'oxygène avec l'anémie considérée d'une manière générale.

Ce qui représente le vrai type de l'anémie, c'est l'état d'un sujet qui vient de subir une grande perte de sang. Mais des expériences nombreuses ont démontré que ce liquide est très-prompt à renouveler la partie de sérum dont il est accidentellement privé, tandis que les globules, altérés dans leur nombre, n'arrivent qu'avec une extrême lenteur aux propor-

lions qui sont habituelles chez l'homme sain. Or, cette diminution des globules, au milieu d'un sérum qui porte la masse du sang à la quantité normale, constitue l'anémie tout aussi bien que lorsque la totalité des parties constituantes du liquide nourricier est amoindrie par l'effet immédiat d'une hémorrhagie. Nous devons maintenant nous rappeler que certains états morbides ont le triste privilège de produire cet abaissement globulaire, sans le secours d'un écoulement sanguin, et que cette altération constitue une anémie d'autant plus à craindre dans ses suites, qu'elle ne trouve pas dans l'économie, comme après les hémorrhagies, une tendance naturelle à reconstituer les globules qui font accidentellement défaut. L'anémie, alors, est un état variable de l'organisme ou de ses fonctions, d'où résulte une hypoglobulie. Mais, indépendamment de l'altération organique ou fonctionnelle qui l'a produite , cette soustraction globulaire, une fois qu'elle existe, suffit à elle seule pour jeter l'économie dans des perturbations qui sont communes à toutes les anémies, quelles que soient, d'ailleurs, leur nature et leur origine. Cette communauté de désordres rattache donc toutes les affections de ce genre par un lien invariable dont il ne sera pas difficile de dévoiler la nature, si nous ne nous montrons pas indifférents à cette circonstance inséparable de toute soustraction de globules : c'est que ces corpuscules étant le support incontestable de l'oxygène dans l'acte de l'hématose, ce gaz essentiel à la vie doit nécessairement circuler

dans nos vaisseaux en quantité d'autant plus élevée que le nombre des globules est lui-même plus considérable. A quoi serviraient les expériences de M. Dumas, qui ont si bien établi le pouvoir condensateur des globules, si elles ne permettaient d'en tirer la conséquence que ce pouvoir s'exerce en raison de la quantité de matière qui en est investie?

Nous pouvons donc raisonnablement penser que l'un et l'autre des deux agents de notre existence, oxygène et globules, contribuent, à parts égales, au maintien et à la rénovation des forces de la vie. Mais il convient d'établir nettement la différence entre leurs modes d'action. L'analyse a démontré que les globules existent en plus forte proportion dans le sang veineux que dans le sang artériel (1). Cependant le sang des veines est impropre à soutenir l'existence. Cette seule considération suffit à démontrer que, quelle que soit d'ailleurs l'importance en elle-même de la matière dont ces corpuscules sont composés, leur principal rôle dans l'hématose est de servir de support au véritable agent qui nous fait vivre. Lors donc que leur proportion diminue dans le sang, il est sans doute exact de dire qu'il y a maladie à la suite de l'amoindrissementdes globules ; mais on détermi-

( I ) Nous lisons dans les Leçons de Physiologie de Milne-Edward» : « Il résulte des analyses les plus récentes, que les globules rouges « sont un peu plus nombreux dans le sang veineux que dans le « sang artériel. » |T. I, p. 306.) Nous voyons, d'après une analyse de MM. t'oggiale et Marchai, de Calvi, Comptes rendus de l'Académie des sciences (*848, t. XXVI, p. H3j, que la dillérence des globules est de prés de 1 pour IUO en faveur Ou sang veineux.

22 G MALADIES DFS ALTITUDES.

nerait la cause immédiate des symptômes de l'affection, d'une manière plus essentielle, si l'on attribuait son existence à la soustraction d'oxygène. Je vois d'autant plus d'intérêt à m'exprimer de la sorte, que si, dans le fait del'anémie, nous ramenons l'attention, comme il est naturel de le faire, sur la proportion diminuée de ce gaz en circulation, nous voyons plusieurs causes qui peuvent produire cette anomalie circulatoire, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer par une diminution globulaire. C'est là, précisément, comme nous allons le démontrer, le fait de l'anémie des altitudes.

Et nous nous sommes mal exprimé en disant que nous allons le démontrer. Il suffirait, en effet, de renvoyer le lecteur à ce que nous avons déjà prouvé dans un chapitre précédent (1), pour qu'il ne restât aucun doute sur l'intervention du poids de l'air comme régulateur de la densité de l'oxygène du sang. « Une ascension au delà de 3,000 mètres, disions-nous, équivaut à une dêsoxy gênât ion barométrique du sang, comme une saignée en est une désoxygénation globulaire. » Malgré la force des raisonnements qui nous ont conduit à cette importante conviction, nous ne regardons pas comme inutile de la corroborer par d'autres considérations et par d'autrespreuves.

Dès 1813, Legallois a fait des expériences sur des animaux autour desquels il fit descendre le baromètre à 45 centimètres environ. La consommation

(1) Chap. III, § vi et suiv.

d'oxygène diminua notablement à ee degré de dépression, puisque les résultats de einq essais ont été comme il suit :

Consommation d'oxygène en trois heures.

Avant l'expérience. 7,05 — 6,50 — 6,16 — 5,02 — 9,50.

Sous l'appareil, 6,43 — 5,97 — 6,56 - 4,56 — 6,90.

Nous avons fait nous-même vingt analyses d'air expiré entre 60 et 50 centimètres de pression barométrique, après 40 minutes de séjour dans cette atmosphère. En voici le résultat moyen :

Oxygène absorbé, 3,62 pour 100 en volume.

Acide carb. produit, 3,67 —

Les résultats de Legallois, ainsi que les nôtres, ont l'inconvénient de ne pas désigner d'une manière certaine la quantité de gaz oxygène dont le sang a été réellement privé. Ils disent, en effet, si l'on veut, que les combustions carbonées ont été amoindries, sans que la densité normale de l'oxygène ait été diminuée dans le sang.

Cependant les analyses qui se sont faites par nos soins, nous permettant de comparer la quantité d'acide carbonique produit avec celle de l'oxygène absorbé, font voir que le rapport entre les deux s'éloigne de ce qu'il est dans des conditions normales de pression. Mais ce rapport, qui représente, dans les circonstances ordinaires, un excédant d'environ 0,65 pour 100 d'oxygène absorbé sur l'acide carbonique produit, se lie en grande partie à la combustion des éléments plastiquesde l'organisme. Or il

y a des raisons de croire que cette combustion des produits albuminoïdes et des éléments plastiques est généralement bien moins en rapport avec la quantité des gaz échangés dans le poumon, qu'avec la densité à laquelle l'oxygène s'élève dans le sang.

Nous voyons, en effet, que les chlorotiques du niveau des mers chez lesquelles cette densité est nécessairement diminuée, présentent le môme phénomène respiratoire d'une différence moindre que dans l'état normal entre l'oxygène absorbé et l'acide carbonique produit. Voici, effectivement, le résultat moyen de quatre analyses faites par nous sur l'air expiré par une même chlorotique :

Acide carbonique, produit 4,61

Oxygène absorbé 4,65

Si nous comparons les chiffres relatifs à cette expérience avec ceux de l'analyse de l'air expiré sous des pressions amoindries, nous ne pouvons manquer d'en admirer l'analogie. Or, si chez les chlorotiques ces nombres sont la conséquence d'une diminution de densité dans l'oxygène du sang, par défaut de globules, ne sommes-nous pas autorisé à faire dépendre d'une même cause l'anomalie respiratoire que nous observons chez l'homme soumis à la raréfaction de l'air?

Une grande dépression permanente de l'atmosphère est donc une cause de raréfaction de l'oxygène qui circule dans le corps de l'homme.

Sous cette influence, l'activité de la respiration et de la circulation pourra établir un courant plus ra-

l'anémie DES ALTITUDES. $29

pide du sang et du gaz à travers les organes ; mais la densité de ce gaz étant diminuée, son action sur les tissus s'exercera constamment par une force amoindrie. Cette diminution dans la force peut-elle être aisément compensée par un courant plus accéléré ? il n'en serait certainement pas ainsi dans un travail de laboratoire, et puisque nous faisons intervenir les lois physiques dans l'interprétation des phénomènes de la vie, tenons compte de ces lois dans le fait qui nous occupe. Nous le devons d'autant mieux, que nous voyons à tout instant des substances devenir nuisibles, utiles ou indifférentes, selon le degré de dilution sous lequel elles sont appliquées. Je veux dire qu'un sang avec lequel l'oxygène circule sous une densité amoindrie, ne saurait présenter aux organes le degré de stimulation, ni donner aux fonctions la somme de force que la santé réclame. Il en est évidemment ainsi dans la chlorose. Pourquoi en serait-il autrement, lorsque la pression barométrique est diminuée? Qu'importe à l'organisme que l'oxygène lui fasse défaut, parce que les globules le lui refusent, ou parce que l'air ambiant le retient au dehors? Que la densité de l'oxygène du sang soit diminuée par l'absence de globules ou par dépression barométrique, son défaut doit donner les mômes résultats physiologiques.

A celui qui viendrait donc nous dire que l'imperfection de l'air des giandes altitudes pourrait être compensée par des mouvements respiratoires plus amples et plus accélérés, nous demanderions si les

230 MALADIFS DES ALTITUDRS.

clilorotiques éviteraient absolument les inconvénients de leur maladie par cette gymnastique du thorax ?

Nous ne voulons pas dire que dans la chlorose la respiration n'est pas, à certains égards, fort active. L'échange des gaz dans le poumon y est au contraire très-puissant, et se prouve aisément par le raisonnement, avant qu'on ait recours à l'expérimentation analytique. Les chlorotiques, en effet, ont en général une respiration fort accélérée, en rapport avec un surcroît d'activité dans le cours du sang. Le liquide nourricier, rapidement ramené au contact d'un air souvent renouvelé, est donc dans les meilleures conditions pour laisser échapper l'acide carbonique au dehors. Les expériences de Lehmann, de Vierordt, de Becker, ont prouvé en effet l'influence de l'activité des mouvements respiratoires et de la rapidité de la circulation, pour augmenter la production d'acide carbonique dans un temps donné. D'autre part, les observations et les analyses faites sur l'air expiré par les chlorotiques indiquent une augmentation dans la production de ce gaz. Il est donc évident que, chez ces malades, la combustion respiratoire est activée, phénomène qui est inséparable d'une absorption d'oxygène en rapport avec la quantité d'acide carbonique exhalé.

Ce n'est donc ni le courant rapide des gaz dans la circulation, ni la combustion carbonée, qui fait défaut aux chlorotiques ; ce qui leur manque, c'est la densité permanente de cette partie de l'oxygène qui,

toujours condensée par les globules chez les sujets bien portants, oscille de 13 à 10 pour 100 enlre le sang artériel et le sang veineux. Or, c'est au contact de cette quantité normale du gaz vivifiant, c'est à sa densité que les organes de l'homme sain doivent la stimulation qui les anime et les actions chimiques qui en assurent les évolutions nécessaires aux manifestations parfaites de la vie. C'est à la raréfaction de ce même gaz que les chlorotiques doivent leur faiblesse ; car l'absence des globules ne lui permet pas d'atteindre dans le liquide nourricier la densité qui ferait s#i force.

Quant aux doses d'oxygène introduites, chez ces malades, dans les voies pulmonaires à chaque inspiration, elles ne sont jamais suffisantes, et ne peuvent pas l'être, pour donner à ce gaz la densité normale dans un sang dont les éléments se refusent à cette condensation. L'oxygène ainsi absorbé s'emploie sans retard à porter sur les aliments respiratoires une action anormale qui produit des phénomènes irréguliers de chaleur, source inépuisable de désordres et de fatigues pour les malades.

11 en est de môme pour les habitants des grandes élévations. Les échanges et les courants des gaz s'exercent dans leur sang sur une base amoindrie . La proportion d'oxygène condensée au niveau des mers de manière à osciller entre 10 et 13 pour 100 du volume du liquide, se représente sur les grandes hauteurs par un chiffre d'autant plus inférieur que la pression atmosphérique est elle-même plus diminuée.

Nous pouvons donc poser les propositions suivantes :

1° Les globules et la pression barométrique sent les régulateurs de la densité de l'oxygène dans le sang.

2U tes troubles qui s'établissent dans l'une ou l'autre de ces deux forces doivent nécessairement affecter l'hématose.

3° L'oxygène étant l'agent vital par excellence, sa diminution par défaut de globules fait la faiblesse des anémiques ; sa diminution dans le sang par défaut de pression doit produire le même résultat.

4° C'est pour cela que les sujets qui respirent les atmosphères des grandes élévations, doivent avoir leur santé altérée au môme titre que les anémiques des niveaux inférieurs.

5° Vanoxyémie des altitudes a donc son analogue dans l'anémie hypoglobulaire du niveau de la mer.

Hàtons-nous de dire que ces propositions représentent une vérité générale dont les exceptions se lient aux phénomènes variés que les tempéraments permettent d'observer en fous lieux. Les analyses de MM. Andral et Gavarret nous enseignent, comme nous l'avons déjà fait observer, que le nombre de globules est moindre chez les lymphatiques que chez les individus qui se distinguent par leur pléthore; ces derniers se font remarquer par une activité vitale qui indique d'une manière irrécusable la grande

densité que l'oxygène a acquise dans le sang. Il est aisé de comprendre que ces sujets, transportés sur des élévations considérables, puiseront dans l'atmosphère, par affinité globulaire, de quoi suffire aux besoins d'excitation de l'organisme; mais les gens lymphatiques résistent difficilement à la soustraction d'oxygène que l'altitude leur impose, et ce sont eux qui, formant la majorité, rendent très-saillants, parmi les habitants des altitudes de l'Amérique tropicale, ces caractères d'une originalité incontestable, que nous avons analysés au début de ce travail.

Quant aux pléthoriques, nous les avons vus souvent, remarquables par le soutien de leurs forces, gravir les escarpements du Popocatepetl et puiser à 17,700 pieds des éléments complets de vie, tandis que leurs compagnons de voyage, moins bien constitués, succombaient au mal de montagnes.

Cela ne veut pas dire que ces sujets privilégiés, venus du vieux Continent sur les plateaux de l'Amérique, y conservent toute leur vigueur native. Nous nous en sommes expliqué dans une autre partie de ce travail en parlant de leur ordinaire décadence.

Chez beaucoup de sujets, cette influence des grandes hauteurs produit, à la longue, une altération des rapports entre le nombre de globules et la masse du sang; mais ce n'est pas l'ordinaire, et il est à remarquer que contrairement à ce qui s'observe en Europe, il est peut-être vrai d'avancer que l'homme/ offre plus que la femme des exemples de cette ané-

mie sous les formes dyspeptique, hypocondriaque ou vertigineuse.

C'est que la résidence sur les grandes élévations ne produit pas la chlorose chez les femmes plus souvent qu'on ne l'observe au niveau de la mer. Au milieu de cet affaiblissement général qui est la conséquence d'une solubilité amoindrie de l'oxygène dans le sang, en ne voit pas les troubles qui accompagnent la puberté des jeunes filles aussi fréquemment que dans les villes populeuses de l'Europe. Les femmes, presque toujours bien réglées, y sont généralement fécondes.

J'ai dit dans mon premier travail que les chlorotiques y sont fort communes ; mais je n'ai pas mis alors dans mon langage la précision qui existait dans ma pensée. S'il est vrai d'affirmer que les femmes souffrent d'anémie comme habitant des pays élevés, on peut d'ordinaire se convaincre que cette anémie n'est pas à confondre avec la chlorose. Nous ne pensons pas qu'il y ait un pays au monde où il soit administré plus de fer qu'à Mexico et ou ce médicament fasse aussi peu de bien.

Où puiser un argument qui ajoute plus de force à ceux que nous ont déjà fournis MM. Trousseau et Pidoux pour prouver qu'il faut à l'anémie des conditions spéciales avant d'être une chlorose et que ces conditions sont indépendantes des circonstances vulgaires qui peuvent agir sur les deux sexes, à tous les âges de la vie, pour altérer l'hématose? N'est-il pas bien digne d'attention que dans une nation d'anémi-

ques on observe proportionnellement moins de cas de chlorose franche qu'à Paris?

Les manifestations sensibles de Panoxyémie des altitudes sont loin d'être uniformes. Très-souvent cet état ne se dévoile que par des phénomènes pathologiques concomitants, analogues à ceux qui s'observent parmi les chloro-anémiques du niveau des mers.

Si l'on porte, en effet, ses regards sur les maladies qui se développent le plus communément sur les hauteurs au delà de 2,000 mètres, On sera frappé de l'analogie qui s'y fait remarquer avec les souffrances les plus habituelles qui accompagnent partout la chlorose vulgaire. Les maladies auxquelles l'habitant des altitudes est le plus communément sujet, empruntent effectivement à ce type les caractères dont eiles sont dominées. L'observation y découvre partout une défaillance dans la vie. Les réactions générales que les inflammations suscitent dans l'organisme ne sont pas susceptibles d'une longue durée sur les altitudes. Quelque chose paraît manquer à l'état physiologique du malade pour leur être un élément de prolongation. C'est pour ce motif que la résolution des inflammations doit être prompte pour être possible. Aussi, les affections chroniques appartenant à ce type sont-elles fort rares : une diarrhée n'est pas souvent une entérite; un catarrhe pulmonaire et un emphysème n'y sont presque jamais des bronchites chroniques; la gastrite est remplacée par la gastralgie, et les organes, en général, se congestionnent bien plus souvent qu'ils ne s'enflamment.

Nous prouvons plus loin toutes ces propositions.

N'est-il pas exact de dire, pour ne pas perdre de vue notre parallèle, que l'on observe des phénomènes identiques dans la chloro-anémie du niveau des mers? Poursuivons l'analogie.

Les névroses sont fort communes sur les altitudes. On y est inquiet, troublé, mal à l'aise. Quoique faible, on ne tient pas en place. On se sent agacé comme une Parisienne délicate qui a ses nerfs. C'est un véritable état d'éréthisme général. Combien de fois, en présence de ce tableau, nous sont revenues à la mémoire ces paroles de MM. Trousseau et Pidoux : « L'éréthisme, c'est la susceptibilité morbide que « contracte un organe, par suite de la privation ou de « l'insuffisance de ses stimulus physiologiques ou « naturels. C'est le signe le plus certain de la fai-

« blesse. Or le stimulant physiologique de tout

« l'organisme et du système circulatoire, du cœur en « particulier, c'est le sang (i). »

Les douleurs névralgiques, sur les grandes hauteurs, prennent tous les sièges, affectent toutes les formes. A chaque instant le médecin est assiégé par des malades qui s'en trouvent atteints. Combien, dans ma pratique, ne voyais-je pas de sujets se plaignant d'une souffrance continuelle d'une épaule à l'autre et descendant plus ou moins dans la région dorsale; douleur obtuse occupant la peau et les muscles qui reçoivent l'action des branches rachidiennes

(1) Traité de thérapeutique, p. 6i.

ANOXYÈMIE A FORME DYSPEPTIQUE. 2 3?

postérieures? Elles me rappellent ces paroles de M. Mordret : « Les douleurs dans le dos et sur la « poitrine sont très-communes chez les personnes a faibles et délicates, alors même que sans être préci cisément chloro-anémiques, elles offrent les symp- « tomes prodromiques de cette affection. »

A un degré plus marqué et par suite de circonstances souvent appréciables, l'anoxyémie des grandes hauteurs se présente à l'attention sous trois formes principales que nous avons déjà désignées plus haut par les dénominations de dyspeptique, vertigineuse et hypocondriaque.

§ 2. Anoxyémie à forme dyspeptique.

Si nous portons notre attention sur les névropathies mieux localisées, nous trouverons dans les désordres de l'estomac un sujet intéressant d'études.

Qui peut se flatter à Mexico et à Puebla d'avoir longtemps des digestions heureuses? c'est au contraire un malheur ordinaire que celui qui consiste dans une perversion plus ou moins déplorable de cette fonction. Les uns se plaignent de dégoût pour les aliments, les autres, mettant à prolit une disposition flatteuse qui leur fait désirer le repas, se voient ensuite plongés dans l'inaction pour plusieurs heures sous l'influence de digestions laborieuses et prolongées. Ceux-ci mangent et digèrent comme dansTélat de santé; mais une douleur sourde se fixant à l'épigastre abat leurs forces physiques et morales et détruit les bons effets d'une alimentation d'ailleurs

suffisante. Ceux-là vivent dans les tortures sous l'impression de douleurs aiguës prenant leur point de départ à l'estomac et s'irradiant ensuite pour troubler la fonction respiratoire. La gastralgie, en un mot, affecte toutes les formes connues ailleurs; sa ténacité et sa fréquence dépassent de beaucoup ce que l'on voit sous ce rapport au niveau de la mer. Les révulsifs, la morphine, le fer, la dominent un moment; mais les malheureux qui en sont atteints sont sujets à de fréquentes rechutes, et pour l'ordinaire, ils se voient dans la nécessité d'aller demander à un autre climat le terme de leurs souffrances.

Du reste, il est vraiment curieux de voir la rapidité avec laquelle disparaissent les gastralgies aussitôt que les malades se sont soustraits aux climats des altitudes.

Nous avons connu en France M. A. L. qui a longtemps vécu à Mexico. En 1849, après de longues souffrances d'une vivacité extrême à la région épigastrique, il en était arrivé à des troubles digestifs et à des phénomènes morbides qui jouaient, à s'y méprendre, une affection cancéreuse. D'habiles praticiens qui lui donnaient leurs soins s'y méprirent, en effet, et, à bout de ressources, lui conseillèrent de retourner en France. M. L. prit le chemin de sa patrie, laissant ses amis dans une tristesse extrême sur son sort.

Cependant, le premier jour du voyage le soulagea notablement, et chaque journée lui apporta son con-

ANOXYÉMIE A FORME DYSPEPTIQUE. 23 9

tingent d'amélioration, jusqu'à une guérison absolue qui ne se fit attendre que quelques jours. Aujourd'hui sa santé est parfaite et ne pèche que par un embonpoint exagéré.

M. F. E. natif de Mexico, a fait plusieurs voyages en France. Tl y a longtemps joui d'une excellente santé. Cependant, l'expérience lui avait appris qu'il ne pouvait rentrer à Mexico sans y être victime de la fatale influence du climat sur ses digestions. Des douleurs le prenaient plusieurs fois par jour à l'épigastre; ses forces baissaient rapidement ; son moral s'affaissait en proportion, et si les médicaments toniques et narcotiques le soulageaient un moment, il retombait aussitôt qu'on en abandonnait l'emploi.

Je dois faire un récit identique sur M. I. T. qui, s'étant trouvé très-bien portant en France, languit tristement aujourd'hui à Mexico, comme il y languissait avant d'être venu à Paris, sous la ténacité de douleurs épigastriques constantes.

Ces malades me viennent à la mémoire, parce qu'ils sont des mieux placés dans mon amitié ; mais à côté d'eux j'en pourrais inscrire par douzaines, qui exigeraient de ma plume un récit absolument semblable.

Et remarquez que pour demander à un autre climat le rétablissement de leur santé, il n'est nullement besoin qu'ils viennent en Europe. Il leur suffit de descendre l'Anahuac pour se sentir soulagés, tout comme ils sont presque sûrs d'une rechute s'ils retournent à Mexico.

240 Maladies des altitudes.

Est-ce bien là une affection qu'on puisse considérer comme endémique des altitudes? Nous croyons pouvoir l'affirmer. Gomme première raison qui sert de base à nos convictions, nous constatons l'absence à peu près absolue de cette maladie sur le littoral du golfe du Mexique, où les désordres fonctionnels du tube digestif font place aux affections d'un autre ordre, dues, tantôt aux empoisonnements miasmatiques, tantôt aux phlegmasies, et quelquefois aussi aux conséquences sympathiques d'altérations diverses de la rate et du foie.

Il n'est pas impossible, d'ailleurs, d'expliquer directement cette prédilection du climat de Mexico pour les névroses et les désordres fonctionnels de l'estomac. Un phénomène physiologique constant y domine la pathologie et nous permet d'en comprendre et d'en interpréter les nuances diverses. L'absorption de l'oxygène et sa densité dans le sang sont diminuées, les combustions vitales ne sauraient donc s'accomplir d'une manière absolument satisfaisante. De là séjour prolongé des aliments respiratoires dans le sang, et insensiblement refus de l'estomac, du duodénum, du foie et du pancréas d'élaborer les substances qui appartiennent à cet ordre. Dès lors aussi, troubles de l'innervation luttant contre cette anomalie et accidents névropathiques d'autant mieux explicables, que l'état nerveux général y prédispose et que les engorgements congestifs du foie par excès de circulation portale sont une nouvelle cause de trouble pour l'appareil digestif.

ANOXYÉMIE A FORME DYSPEÎ>TIQUK. 24 j

Ce ne sont pas là des raisons illusoires. Nous avons déjà dit, en effet, que les aliments respiratoires sont mal digérés à Mexico. Le beurre reste longtemps sur l'estomac et cause des vertiges; les étrangers ne peuvent digérer les sauces graisseuses de la cuisine nationale; les substances amylacées et les sucres pris en abondance rendent la bouche pâteuse, la langue saburrale et coupent l'appétit. L'alcool reste longtemps dans la circulation ; on n'en peut douter à la persistance des phénomènes, vulgairement connus, qui accompagnent les effets de son contact sur les organes de l'innervation ; et on en trouve une preuve de plus dans la répugnance qu'éprouvent les gens raisonnables à faire usage des liqueurs fortes et des vins spiritueux.

Nul doute, pour ces raisons, que les névroses du système digestif ne soient endémiques des altitudes. Nous trouvons donc là une nouvelle confirmation des croyances qui attribuent en tout pays ces affections à un affaiblissement général, et signalent à leur soulagement l'usage des toniques et d'une hygiène fortifiante.

Ces affections de l'estomac, longtemps de nature névropathique, prennent enfin quelquefois des caractères d'une gravité différente. Les perturbations que les désordres fonctionnels apportent à l'élaboration de l'aliment laissent aux intestins un complément de travail digestif qui leur est impossible. Les muqueuses s'affectent au contact de substances mal élaborées; et ceci nous explique les diarrhées sou-

JOURUANET. 1 4

vent très-rebelles qui se rencontrent sur l'Anahuac. Leur acuité dans certains cas exceptionnels supporte à merveille la dénomination d'enlérite franche; mais la pratique rencontre plus souvent des entérorrhées qui affectent une physionomie spéciale dénuée de réactions vives et plus remarquables par la défaillance de toutes les fonctions que par l'exagération vitale dont les états inflammatoires savent ailleurs les entourer. C'est alors que le pouls baisse au lieu de présenter une circulation plus active. La peau se refroidit et s'infiltre. Le sang devient séreux. Les forces s'épuisent et le malade meurt aux degrés extrêmes du marasme.

Que si vous ouvrez alors les cadavres, les désordres qui sont habituellement le résultat d'inflammations franches ne vous manqueront pas. Vous trouverez des ulcérations, des ramollissements; mais gardez-vous de laisser égarer votre esprit par ces désorganisations de tissus. Elles sont bien plus le résultat d'un engouement passif de la circulation que les produits d'un surcroît d'activité vitale due à un travail inflammatoire.

Cela est si vrai, que bien souvent des diarrhées opiniâtres de l'Anahuac, dont la durée aurait lieu d'inspirer le plus déplorable pronostic, guérissent en peu de jours aussitôt qu'on soustrait les malades à l'influence des altitudes. Ces résultats heureux prouvent incontestablement que les maladies dont nous parlons se soutiennent longtemps sous l'empire de désordres fonctionnels, avant que les tissus

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en reçoivent des atteintes graves et irréparables.

On en est d'autant pins surpris dans les climats où notre longue pratique a puisé les éléments de cet écrit, que les diarrhées du niveau de la mer ont une marche plus franche et plus rapide. Pendant que sur le plateau élevé de l'Anahuac vous remarquez chez vos malades une muqueuse buccale décolorée, un teint pâle et blafard, une peau flasque et froide, un pouls petit et lent; les côtes du Golfe en dehors des lieux marécageux, vous présentent un faciès souvent animé, une bouche ardente et rouge, une chaleur vive et mordicante sur toute la surface du corps, un pouls plein et accéléré. Ici la soif est vive et l'abdomen endolori ; là-bas les boissons sont repoussées et le ventre est le plus souvent insensible à la pression, lors même qu'il est le siège de douleurs spontanées qui sont fréquentes. A la côte, la marche des diarrhées chroniques est souvent entrecoupée d'accidents aigus, et il n'est pas rare que la mort y puise les éléments d'une terminaison inattendue. Sur les hauteurs, le malade, lentement consumé, s'achemine sans secousses à une fin non moins funeste, mais toujours éloignée.

Arrêtons-nous pour rappeler que ces mômes affections gastropathiques sont fréquemment Tapanage de la chloro-anémie; tellement qu'elles en forment, peut-on dire, un signe pathognomonique des plus ordinaires et que même pour certains médecins elles sont le point de départ de la chlorose. « Les premiers troubles fonctionnels ont pour théâ-

tre Yestomac et le cœur, » disent MM. Trousseau et Pidoux à propos de cette maladie (note page 64).

Les diarrhées atoniques s'observent aussi fréquemment dans la chlorose, alternant avec la constipation, et rendent plus frappant le parallèle que nous prétendons établir entre les anémies du niveau des mers et les caractères que présentent les souffrances les plus vulgaires des habitants des hauteurs.

§ 3. Anoxyémie à forme vertigineuse.

L'analogie dont nous venons de parler se présente d'une manière plus saisissante encore dans les vertiges et dans les phénomènes dont ils sont souvent accompagnés. Ce genre d'accident est d'une fréquence extrême à Mexico.

Jl n'est pas dénué d'intérêt de faire remarquer qu'on l'observe surtout aux époques de l'année où l'air plus raréfié par la chaleur et rendu moins respirable par sa grande sécheresse, compromet l'hématose d'une manière plus sérieuse qu'aux autres saisons de l'année. Tout le monde se ressent plus ou moins des conditions qui sont faites alors à l'atmosphère par les trois circonstances de l'altitude, de la température et de l'état hygrométrique. La lassitude est générale. Il y a de l'anhélation, de la dyspepsie, de l'embarras gastrique, des névralgies fréquentes. C'est alors aussi que le vertige devient plus obstiné. Ce n'est pas comme accident passager que je prétends en parler ici. Comme tel, il n'aurait d'autre

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originalité que sa fréquence et ne se distinguerait en rien de ce que nous le voyons être chaque jour au niveau de la mer. Mais il prend une tout autre importance lorsqu'on le considère sur des sujets chez lesquels il ne se présente plus comme un épiphénomène et qu'il acquiert les caractères d'une véritable entité morbide.

Aux mois d'avril et mai 1857, les vertiges ont été observés fort souvent. Beaucoup de personnes me disaient : « J'ai la tête étrange, comme vide ; je n'ose me hasarder dans la rue ; j'ai peur de tomber; il me semble que la terre tremble à chaque instant. »

En considérant avec attention leurs visages, j'y remarquais plus de pâleur que d'habitude; leur conjonctive était nette. 11 y avait parfois douleur à la tête ; mais cette douleur rarement fixe et persistante, consistait, d'habitude, en élancements passagers et plus souvent en une lourdeur incommode et un resserrement des tempes. Ces malades voyaient clair; mais des bluettes passaient devant leurs yeux. La pupille était parfaite, mobile, sans dilatation ni rétrécissement. Nous n'avons pas observé qu'il y eût nulle part d'affaiblissement musculaire ni d'altération de la sensibilité. Quelques fourmillements se sont fait sentir, mais sans siège fixe, apparaissant sur le tronc comme sur les membres, changeant de lieu et ne persistant nulle part.

Les digestions se faisaient bien; cependant l'appétit était un peu diminué et la langue généralement saburrale.

On ne peut vraiment voir aucun caractère de gravité dans de pareils phénomènes. On s'en préoccupe pourtant bien souvent non sans raison; car nous avons vu des cas de mort subite dans les temps où ces vertiges se généralisent; ce qui prouve que l'état atmosphérique qui les produit agit fatalement sur certains individus en provoquant des phénomènes d'autre nature. Ce mélange d'accidents graves et de troubles sans importance produit une confusion déplorable et un embarras pénible dans la pratique. Cet embarras augmente encore lorsque les vertiges, au lieu d'être passagers, comme ils sont d'habitude, se manifestent par des caractères que nous allons décrire par des exemples. Voici une observation qui présente assez fidèlement pour ses proportions et pour sa durée le type le plus commun de cette maladie à l'état aigu.

Madame N. N., femme dmcocher d'une riche maison, a trente-trois ans ; elle est grande, grosse jusqu'à l'obésité; du tempérament des gens obèses de Mexico, plus lymphatique que sanguin. Elle vit presque dans l'immobilité comme beaucoup de femmes de sa classe, dont les maris gagnent pour la subsistance du ménage. Elie est bien réglée; elle ne souffre pas habituellement de la tête et elle n'a pas eu jusqu'ici de vertiges. Le 10 mai au matin, voulant se lever à l'heure habituelle, elle s'aperçoit que tout tourne autour d'elle aussitôt qu'elle veut lever la tête qui est lourde, quoique sans douleur. Elle s'assoit; à l'instant des nausées surviennent.

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La position horizontale reprise immédiatement fait eesser vertiges et nausées. Nous sommes appelé le lendemain.

La malade est couchée; sa face a une expression naturelle; elle est un peu pâle; ses yeux ne sont pas injectés. Elle a dormi toute la nuit comme d'habitude, sans agitation, sans rêves. Elle a perdu l'appétit; la langue est jaunâtre; l'épigastre n'est pas douloureux; l'abdomen est souple; les selles ont eu lieu naturellement tous les jours; il n'y a pas eu ingestion d'aliments auxquels la malade ne soit pas habituée. Son pouls faible, facilement dépressible, bat soixante-cinq pulsations par minute. Sa peau ne présente rien de spécial, ni dans sa température, ni dans son état hygrométrique.

La malade dit qu'elle se sent bien, mais que tout semble tourner autour d'elle aussitôt qu'elle relève la tôle; elle a vomi la veille, en voulant persister à rester assise.

Elle n'est bien que couchée.

J'ordonne un gramme d'ipéca. Soixante centigrammes de calomel avec huit centigrammes d'extrait de belladone formeront six pilules à prendre une toutes les deux heures. On donnera vingt gouttes d'acétate d'ammoniaque toutes les deux heures aussi, dans les intervalles des pilules. De l'infusion de feuilles d'oranger, s'il y a soif — une soupe si la malade la désire, avec un petit verre de vin de Bordeaux— faire quelques efforts pour rester assise.

Lendemain, 12. La malade a été trois fois à la gar-

de-robe. La journée d'hier s'est passée comme la veille. Aujourd'hui la malade se sent mieux, quoique lesverliges et les nausées continuent toujours.

J'ordonne six pilules contenant chacune cinq centigrammes d'aloès, vingt-cinq milligrammes de valérianate de zinc et un centigramme d'extrait de belladone, à prendre toutes les deux heures. Môme boisson que la veille — des sinapismes aux jambes ou aux bras trois fois par jour.

Le matin du 13, j'apprends que la malade a bien dormi comme les nuits précédentes, mais qu'il lui est impossible de rester debout. Assise, les vertiges sont moins forts et les nausées déjà nulles. Les aliments sont désirés.

Je prescris les mêmes pilules que la veille et deux soupes suivies d'un peu de vin.

Ces mêmes pilules ont été administrées pendant trois jours encore et ont produit deux selles toutes les vingt-quatre heures. Les vertiges ont diminué progressivement.

La station debout a été possible le 15, et le 17 la malade était rétablie. Elle n'éprouvait plus d'évanouissements, mangeait et digérait à merveille.

Voilà un cas que nous appellerons type du genre. Au-dessus et au-dessous de lui, nous voyons souvent des degrés moindres et des accidents plus intenses et plus durables de la même affection. Dans tous, le vertige domine les autres symptômes; et après lui, un état saburral de l'estomac et les nausées qui l'accompagnent ajoutent un caractère sai-

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sissant à la maladie qui, sous ce rapport, simulerait assez bien une fièvre gastrique. Mais d'autres signes la distinguent de celte affection des climats chauds et empêchent toute confusion; ce sont l'absence de fièvre, les vertiges, le calme ordinaire de l'estomac dans la position horizontale. Cette môme succession de calme ou d'exagération des symptômes, selon que la malade est couchée ou debout, l'absence habituelle de céphalalgie, l'intégrité des forces musculaires, l'état des yeux, la pâleur de la face, sont autant de signes qui ne permettent pas de confondre le vertige que nous décrivons avec la congestion cérébrale. C'est bien une maladie sut generis. Voici encore le récit d'un cas de ce genre dans lequel les symptômes sont parvenus à un développement réellement inquiétant.

Madame J. L. appartient à la classe aisée et bien élevée de l'une des villes que leur situation à 1,200 mètres d'altitude met, à la fois, à l'abri des émanations de la côte et de l'influence d'un air trop raréfié. Elle a vingt-six ans. Sa santé a toujours été bonne. Ses carotides ne donnent pas, à l'auscultation, le moindre bruit de souffle. Son séjour à Mexico date de deux années. Indépendamment de l'action hygiénique locale, madame L. a eu de grands tourments d'esprit qui ont pu déterminer les accidents que nous allons décrire. On peut affirmer, cependant, que sa santé était parfaite, lorsque, par des journées chaudes et sèches, elle sentit insensiblement ses forces s'affaiblir. Elle était languissante,

triste; son appétit diminuait d'une manière sensible; elle dormait mal la nuit et se plaignait d'une agitation insolite.

Après huit jours, environ, de ces prodromes, elle est prise tout à coup d'un vertige qui lui cause une grande frayeur. Elle se couche sur un divan de son salon ; le calme de son esprit ne tarde pas à revenir. Elle reprend bientôt avec les personnes qui l'entourent la conversation un moment interrompue et se sent si bien qu'elle se place dans la position verticale après être restée un quart d'heure couchée. Mais à peine est-elle assise que sa figure pâlit; il lui semble que tout tourne autour d'elle; l'estomac se soulève, et un premier vomissement vient compliquer le vertige, quatre heures après l'ingestion d'un aliment léger dont la digestion était complète.

Elle se sentit alors assez affaiblie pour qu'elle désirât le repos du lit et que l'on me fît appeler auprès d'elle. Je la trouvai couchée. Sa figure était un peu pâlie, l'œil avait perdu quelque chose de sa vivacité habituelle; mais la malade se sent bien maintenant. Plus de vertige, plus d'envie de vomir, pas de céphalalgie, pas la moindre douleur à l'épigastre. La langue est humide, de la grosseur normale, très-légèrement recouverte d'un enduit jaune blanchâtre vers sa base. Le pouls esta soixante-dix pulsations par minute, petit, faible, dépressible. La chaleur de la peau est tout à fait naturelle.

Je la priai de s'asseoir, ce qu'elle fit en tremblant. Les vomissements et le vertige reparurent à l'instant.

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