PROPOSITIONS
reconnais que les hauteurs intermédiaires paraissent favoriser son invasion et sa marche rapide ; que l'altitude d'environ i,600 mètres, sous les tropiques, donne déjà à l'atmosphère cette propriété funeste, comme le prouvent les cas nombreux de cette maladie qui s'observent à Guadalaxara.
10° Les étrangers qui suivent les règles d'hygiène et qui établissent sur les plus grandes hauteurs de l'Anahuac leur résidence fixe, sont généralement préservés de la phthisie tuberculeuse.
il0 Les congestions sont chose commune sur les hauteurs du plateau.
12° Le foie se congestionne fort souvent au delà de 2,000 mètres.
13° Ces congestions du foie peuvent durer longtemps sans produire des désordres graves; mais souvent ils déterminent des inflammations qui ont pour conséquence la formation d'abcès fort graves.
14° Au delà de 2,000 mètres, les pays de marais ne produisent pas d'impaludation au même degré que les niveaux plus inférieurs. Ce n'est pas dire qu'il n'y a pas de fièvres intermittentes, mais qu'il y en a beaucoup moins et que l'empoisonnement ne prend pas les proportions qu'il affecte souvent au niveau de la mer.
\ 5° Il y a de puissantes raisons pour croire que, à cette hauteur, le refroidissement des surfaces par leur rayonnement vers les espaces planétaires empêche la fermentation paludéenne et la formation des miasmes.
Les autres questions sont secondaires, et il ne me paraît pas nécessaire d'y apporter l'attention du lecteur.
Conclusions générales et pratiques.
Reportons maintenant nos regards sur les différentes parties de ce travail, et résumons en peu de mots les conséquences qui en découlent le plus naturellement.
Pays merveilleusement propre à étudier l'influence des niveaux sur la vie, le Mexique nous présente tour à tour l'homme aux prises avec les chaleurs torrides, environné souvent des émanations terrestres ou maritimes les plus malfaisantes, et ce même homme, non loin des neiges éternelles, cherchant, dans un air pur mais raréfié, la vie qui végète mal à l'aise au milieu d'un élément trop imparfait. De sorte que, séparés par quelques lieues seulement, la température la plus élevée des tropiques y donne la main au froid extrême, et les ondulations d'un niveau capricieux font changer à chaque pas l'aspect de la végétation et des hommes.
Ici, les élans impétueux quoique passagers des tempéraments du niveau des mers; là, l'apathie physique et l'abattement moral des altitudes. Les réactions inflammatoires vives et puissantes, d'une part, sous l'influence d'un oxygène comprimé ; la défaillance, d'un autre côté, sous l'action affaiblie d'une atmosphère dont la force s'est amoindrie dans les
proportions de sa densité; et, comme terme moyen entre ces phénomènes opposés, le jeu franc des organes et la vie s'épanouissant à l'aise dans toute sa vigueur au milieu de l'atmosphère humide de la tierra templada.
A mesure que la respiration s'affaisse sur les altitudes, l'innervation se trouble, le sang mal aéré séjourne outre mesure en tous lieux. Les tissus trop vasculaires en restent engorgés, et la congestion s'en empare. C'est ainsi que le foie est troublé dans ses fonctions, et que l'engorgement veineux du centre cérébro-spinal est la source de malheurs si souvent observés.
En môme temps, au milieu de cet affaiblissement général par l'absence de stimulant atmosphérique, la barrière reste ouverte à toutes les causes capables de produire dans l'organisme un état adynarnique ou putride. Le typhus s'insinue sans obstacle et travaille sans résistance.
De sorte que, sous l'influence de l'air raréfié de l'altitude, la pathologie se dépeint dans un premier tableau dont l'anoxyémie forme le fond. Là se groupent les névroses de tout genre, les névralgies, les congestions, les fièvres adynamiques et putrides.
C'est encore sur cette impuissance de l'organisme à réagir sur les causes de mort que vient se placer la pneumonie, dont les effets funestes et trop souvent mortels attestent la défaillance des forces sous l'influence d'une oxygénation qui ne répond pas à nos besoins.
Ainsi donc, l'abattement physiologique que l'idée d'une hématose imparfaite fait naturellement prévoir et dont l'expérience indique irrévocablement l'existence sur les altitudes, domine la maladie comme la santé et imprime à la pathologie un cachet d'originalité digne du plus vif intérêt.
D'autre part, cette hématose affaiblie, coïncidant avec une diminution de la tuberculisation pulmonaire, ouvre une voie nouvelle aux considérations propres à jeter les bases d'une étude originale sur cette maladie redoutée.
Et, sans jamais s'écarter ni de la réalité des faits, ni de la sévérité d'une observation riche en déductions utiles, l'esprit se porte tour à tour des altitudes au niveau des mers, et découvre un intérêt vraiment saisissant dans ces nuances diverses de la santé et de la maladie qui suivent les caprices d'une géographie exceptionnelle.
Et, s'arrêtan avec prédilection sur les lieux élevés, qui sont le but principal de cette étude, l'observation y découvre partout une défaillance dans la vie en rapport avec l'appauvrissement de l'atmosphère. Il faut donc à l'homme, n'en doutons pas, les circonstances convenables de pression atmosphérique pour que les phénomènes de la vie puissent s'exercer régulièrement d'après les lois posées par la nature, et se développer dans les termes de force et de durée que la Providence a réglés dans sa sagesse.
Est-ce à dire que l'homme ne puisse pas absolument prospérer sur les altitudes de l'Amérique tro-
picale?Ce n'est pas notre pensée. Un grand écrivain nous a dit que l'homme est l'habitant du monde. Quelque séduisante qu'elle soit, cette proposition n'a que les apparences de la réalité; elle cessera d'égarer notre esprit quand nous y aurons ajouté le complément dicté par la triste expérience : — L'homme est l'habitant du monde, à la condition d'en être l'esclave. Cédant, en effet, partout aux influences qui l'entourent, sa faible nature mollit et s'affaisse sous l'action des agents contre lesquels l'habitude ne l'a pas aguerri. Les hasards de sa naissance lui prescrivent une latitude, et il ne saurait impunément se soustraire à l'arrêt qui l'y tient attaché. Quelques constitutions privilégiées permettent, il est vrai, d'éluder cette loi; mais, en général, l'homme instruit par l'expérience ne cherche à s'y soustraire qu'en demandant à l'hygiène les secours protecteurs qui doivent garantir son existence.
Ainsi doit-il faire sur l'Anahuac. D'après ce que nous avons dit dans nos études physiologiques, le blanc ne s'est point encore acclimaté sur les hauteurs au delà de 2,000 mètres. L'étude des mauvaises influences qui l'y entourent et l'expérience de leurs effets l'aideront à préparer les armes protectrices contre les attaques incessantes qui menacent sa santé et sa vie.
Couvrir le corps contre l'évaporation et le refroidissement; faciliter la respiration par le mouvement et la vapeur d'eau ; approprier l'alimentation aux besoins locaux : tels sont les principaux sujets de mé-
ditation qui devront lui fournir des conseils utiles. Par eux, les inconvénients du séjour des altitudes seront modifiés, non détruits. Cet insuccès de nos efforts est, d'ailleurs, commun à toutes les contrées du globe.
Dans cette lutte qui existe partout entre le monde organisé et les agents inorganiques, l'hygiène est le bouclier protecteur sous lequel l'organisme s'abrite. Cet antagonisme entre deux natures rivales laisse, pour quelques jours, la victoire en suspens; les différentes phases de la lutte constituent la maladie et la santé ; mais enfin, après tant d'angoisses, la mort vient toujours sonner l'heure du triomphe des éléments extérieurs. C'est à retarder cet événement suprême que doivent tendre tous nos efforts, sur l'Anahuac comme dans tous les pays de la terre.
Malheureusement, l'homme a peu fait dans ces localités pour combattre les influences qui conspirent contre sa vie. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer ma pensée sur les soins dont il doit s'entourer. Il est vrai qu'il a beaucoup à redouter, en général, de l'atmosphère qui l'alimente; mais il est vrai aussi que des tempéraments privilégiés se trouvent à l'aise, soulagés même d'une hématose exagérée au milieu d'un air dont la raréfaction est un mal grave pour l'hygiène de la généralité des hommes d'Europe. Il est important encore de considérer que, s'il y a justice à reconnaître l'influence fâcheuse des localités trop élevées pour nourrir le germe de tous les maux qu'un affaiblissement physique peut entraîner, il n'est
pas moins raisonnable de faire observer que l'abaissement du chiffre des sujets atteints de tuberculisation pulmonaire donne aux hauteurs du plateau un très-grand avantage sur les localités placées à des niveaux inférieurs. Somme toute, la vie y est certainement languissante pour les races européennes; elle y est tourmentée par bien des souffrances, mais elle est exempte d'autres maux dont l'absence établit peut-être une compensation.
Il faut d'ailleurs ramener ce que j'ai dit de l'acclimatement de la race blanche sur les plateaux à la signification réelle de nos jugements. Ne pas être acclimaté veut dire, dans notre esprit, que les Européens créoles de l'Anahuac ne sont pas aujourd'hui dans l'état de vigueur que l'on remarque parmi les peuples dont ils sont descendus. Si l'on veut les considérer en eux-mêmes, abstraction faite des qualités physiques de leurs ascendants de l'ancien monde, les types qui tendent à se former sur les grandes hauteurs du plateau nous présentent des hommes habitués aux influences qui les entourent. Leur manière d'être forme un état nouveau qui ressort des circonstances locales et du genre de résistance que les forces individuelles ont établi contre les agents climatériques nuisibles. C'est un acclimatement, si l'on veut, mais un acclimatement dans lequel la lutte a fait éprouver des pertes regrettables aux hommes qui l'ont soutenue.
C'est, du reste, le propre des hauteurs de l'Anahuac de n'agir que lentement sur les sujets venus de
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l'ancien monde. Les premiers jours, les premières années mêmes se passent sans trouble appréciable. Bien plus, l'influence est d'abord heureuse sur les étrangers, parce que, pour plusieurs d'entre eux, les maux habituels qu'entraîne l'hématose parfaite des Européens se trouvent combattus par la raréfaction atmosphérique des niveaux supérieurs. Les grands éloges qu'on fait d'habitude de ces localités en les abordant sont d'autant plus naturels, que le bel état de santé de quelques compatriotes ménagés par le climat, le souvenir des dangers courus à la côte, l'aspect d'un ciel admirable, contribuent à produire les illusions les plus flatteuses. Il faut à la poésie des premiers moments le temps de se refroidir pour que les regards judicieusement portés autour de soi découvrent, sinon dans le malaise des natifs d'Europe, du moins dans la décadence physique des descendants, la réalité de l'influence d'un séjour à d'autres égards digne d'envie.
L'originalité qui résulte de l'influence de l'altitude pour les souffrances les plus habituelles, et pour l'état physiologique ordinaire des habitants du plateau, a sa raison principale dans une respiration généralement imparfaite. Les soins à donner à l'exercice de cette fonction se placent donc naturellement en tête des moyens qu'on doit demander à l'hygiène pour le soutien d'une santé dont les principaux périls ont leur source dans la raréfaction de l'air.
On se demande alors si cette imperfection de l'atmosphère n'est pas spontanément compensée sur
CONCLUSIONS GÉISÉRALES ET PRATIQUAS. k 3 5
l'Anahuac par une respiration plus ample et plus accélérée. La réponse à cette question n'est pas aussi simple qu'on le pense. Nous nous proposons d'en étudier les éléments et d'en poser nettement les termes de manière à dissiper toute équivoque.
On connaît déjà notre tendance à rechercher, dans les phénomènes physiologiques rendus évidents chez l'homme qui s'élève rapidement à une grande hauteur, l'indice de ce qui doit se remarquer d'une manière permanente parmi l'ensemble des habitants des localités très-élevées. Aussi nous permettra-t-on de porter notre attention sur les récits des voyageurs qui ont éprouvé les phénomènes étranges que la raréfaction de l'air produit sur les très-hautes montagnes. Nous y voyons dominer les signes d'un affaiblissement général extrême à côté d'une respiration des plus pénibles, à laquelle des efforts incessants donnent la plus grande ampleur. Soit qu'on considère les symptômes éprouvés au haut du mont Blanc par de Saussure, Sherwill, Alkins, Pidwell, mademoiselle d'Angeville, Martins, Bravais; soit qu'on suive les récits des ascensions sur les Andes de Dacosta, Bouguer, de Humboldt, Boussingault ; soit qu'on lise les impressions sur l'Hymalaya de Moorcroft, du capitaine Webb, du lieutenant Gérard, de Faser, etc., on est frappé de ce fait que. au delà de 4,000 mètres, aucun d'eux ne pouvait supporter plus de quarante pas de marche sans s'arrêter. Quelle que fût l'ampleur ou la rapidité de la respiration, les forces restaient abattues assez pour rendre non-seu-
lement la marche, mais la station debout impossible. Quoiqu'on fasse, en effet, sur ces localités élevées où Ton se trouve passagèrement, on a des angoisses, des vertiges, des lypothymies. Or pourquoi aurait-on tout cela si l'accélération des mouvements respiratoires pouvait suppléer à la raréfaction de l'air?
En respirant plus vite et plus amplement, tout malaise devrait cesser. Mais si, malgré la respiration la plus ample et la plus rapide, vous avez encore des angoisses, des vertiges, de la résolution musculaire, convenez que cet air qui forme un courant très-considérable dans l'intérieur de vos poumons ne se dissout dans votre sang que dans des proportions insuffisantes. Avouez que, pour un voyageur non habitué à respirer ces atmosphères, la gymnastique la plus active du thorax est impuissante à compenser la diminution de densité que la pression extérieure amoindrie impose aux gaz du sang, ainsi que nous l'avions déjà démontré dans ce livre (pages 83 et 92).
Malgré cette impuissance, qui ne nous paraît pas douteuse, il est certain qu'un surcroît d'activité des mouvements de la poitrine ne saurait avoir lieu sans donner un résultat incontestable, puisque cette activité s'accompagne en toutes circonstances d'une augmentation de l'acide carbonique expiré. Il en résulte donc que, malgré son insuffisance, l'accélération de la respiration est un bien sur les altitudes. Nous devons maintenant examiner si cette fonction y possède réellement une tendance naturelle à ces mouvements d'une ampleur et d'une célérité exception-
nelles. On croit généralement qu'il en est ainsi, quoique de Saussure, dans son récit de l'ascension qu'il fit au mont Blanc, nous ait légué ce passage remarquable, bien digne de nos méditations : ((Arrivé «sur la cime, quand il fallut me mettre à disposer « mes instruments et à les observer, je me trouvai à « chaque instant obligé d'interrompre mon travail «pour ne m'occuper que du soin de respirer... ((Toute observation faite dans cet air rare fatigue, « parce que, sans y penser, on retient son souffle, et, «comme il faut suppléer à la rareté de l'air par la «fréquence des inspirations, cette suspension me «causait un malaise sensible. »
Ces remarquables paroles de de Saussure sont l'expression d'une vérité dont il est aisé de démontrer l'évidence. L'air raréfié des montagnes très-élevées produit, en effet, d'une manière générale cette tendance au ralentissement des mouvements respiratoires sur l'homme en repos. Pour bien nous en rendre compte, du reste, rappelons-nous d'abord que l'artérialisation du sang ne consiste pas moins dans le rejet de l'acide carbonique que dans l'absorption de l'oxygène. Or sur les grandes élévations la diminution du poids de l'air rend très-facile le dégagement du gaz carboné, amené d'ailleurs au poumon par le sang veineux avec une rapidité qu'indique assez l'accélération du cours de ce liquide. D'autre part, le sang très-peu chargé d'oxygène ralentit partout les combustions habituelles, ce qui a pour conséquence un amoindrissement dans la formation de l'acide car-
bonique. Il en résulte donc que, d'une part, la diminution dans la production de ce gaz, et, d'un autre côté, son rejet plus facile, rendent peu nécessaire une activité exagérée dans les mouvements de la poitrine.
11 n'y aurait donc pas à se préoccuper bien sérieusement de l'accomplissement parfait de cetle fonction, si les muscles inspirateurs conservaient le libre exercice de leurs forces. Mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi. L'affaiblissement général du système musculaire agit indubitablement sur la poitrine, dont les mouvements habituels tendent par cela même au repos toutes les fois que la volonté distraite ne les aide pas de son concours. Le fait nous paraîtra irrécusable, si nous oublions un moment l'agitation qui s'empare de la poitrine sous l'influence de la marche, pour examiner la fonction respiratoire au milieu du vertige, du vomissement ou du coma, phénomènes si souvent observés dans le mal de montagnes. La respiration, alors, nous apparaîtra suspireuse, lente, pleine d'angoisses, telle qu'elle est après une saignée chez un sujet menacé de syncope. On dirait l'activité volontaire s'efforçant de survivre à la défaillance des mouvements instinctifs.
En dehors même des symptômes du mal de montagnes, cette lutte de la volonté vigilante contre la tendance naturelle de la poitrine au ralentissement de sa fonction est évidente chez des sujets harassés de fatigue qui, succombant au sommeil, n'osent cependant pas s'y livrer. Ils se sentent menacés d'un dan-
CONCLUSIONS GENERALES ET PKA1IQIES. 4 39
ger dont ils ignorent la nature et qui est tout entier dans cette tendance au repos de la fonction. Ce singulier phénomène m'a été révélé par quelques voyageurs qui ont passé une nuit entière dans le cratère du Popocatepetl et notamment par M. La verrière, professeur distingué d'agriculture, et très-judicieux observateur de la nature au Mexique.
Tous les voyageurs parlent, du reste, non-seulement d'une accélération de la respiration, mais de difficulté de respirer sur les très-hautes montagnes. Or, au niveau de la mer, un coureur, un lutteur, qui accélèrent leur respiration au degré le plus élevé d'ampliation de la poitrine, éprouvent- ils une difficulté, une angoisse? Évidemment non. Ces phénomènes, chez les voyageurs dont nous parlons, sont donc le résultat d'un obstacle qu'ils trouvent en euxmêmes. Les muscles de leur poitrine, devenus faibles comme tout le système musculaire en général, tombent dans un état de paresse qui n'est vaincue qu'à force de volonté. Si l'accélération de la respiration est alors chez eux l'expression d'un besoin impérieux, la difficulté à le satisfaire est le signe d'un obstacle qui est autant dans l'individu que dans la raréfaction elle-même de l'atmosphère.
Il est, d'ailleurs, très-facile de s'assurer d'une manière artificielle si la raréfaction de l'air est une cause essentielle d'accélération de la respiration pour l'homme en repos. Nous avons fait usage, dans ce but, d'un grand appareil pneumatique. Un vide partiel d'un tiers d'atmosphère nous a permis d'obser-
ver des sujets de tout âge, de tout sexe ; des curieux, des indifférents. Chez personne la respiration ne s'est montrée anxieuse ou accélérée; chez plusieurs elle s'est ralentie; chez quelques-uns il est survenu des bâillements avec une diminution très-marquée des mouvements de la poitrine.
On a de la peine à soumettre son esprit à l'exactitude de ces révélations, parce que nos idées s'obstinent à se concentrer sur les phénomènes qui s'observent chez les sujets en mouvement au haut des montagnes élevées. Il est certain, en effet, qu'alors, l'anhélation est extrême; la poitrine s'agite, le cœur bondit avec force; le voyageur, en proie à une angoisse extrême, ne peut faire plus de vingt pas sans être menacé de suffoquer. La cause en est facile à comprendre. Effectivement, dans la nature, rien ne peut se produire gratuitement. Une force agissante suppose une perte. La physiologie moderne a prouvé que, conformément à cette loi, toute contraction musculaire consomme du carbone et produit de l'acide carbonique. Le voyageur qui se trouve situé à une grande élévation ne peut donc se mouvoir sans vicier son sang, déjà fort pauvre d'oxygène, d'une quantité d'acide carbonique en rapport avec l'importance de ses mouvements. Pour peu que ce gaz s'y accumule, l'oxygène démesurément neutralisé laissera la vie sans stimulant. L'instinct de la conservation éveillé fera appel, alors, à l'activité volontaire pour pouvoir respirer avec effort, et demandera le repos pour donner à l'acide carbonique accumulé le temps de
s'écouler au dehors pendant que le travail qui le produisait restera suspendu.
Cette explication est si conforme à la réalité, que quelques minutes de position horizontale suffisent pour donner au voyageur délassé la conviction du retour complet de ses forces.
Il serait ainsi démontré par les faits aussi bien que par le raisonnement que, sur les très-hautes montagnes, et pour des voyageurs qui n'en ont pas l'habitude, la respiration a deux tendances qui paraissent contradictoires : tendance à un ralentissement exagéré par le repos, à une accélération outrée par le mouvement.
Or, j'ai toujours pensé et j'ai déjà dit, dans ce livre (page 94), que les phénomènes physiologiques ou morbides que l'on observe à un degré très-tranché sur les sujets qui s'élèvent rapidement aux sommets des montagnes sont très-apparents, quoique extrêmement amoindris, dans l'ensemble des hommes qui ont fixé leur séjour au delà de 2,000 mètres. Le mal de montagnes lui-môme, avec ses symptômes les plus caractéristiques (vertiges, vomissements, lypothymies, résolution des muscles), si fréquemment observé au Pérou sous le nom de mareo, se voit également à Mexico et je l'ai décrit dans ce travail sous le nom d'anoxyémie vertigineuse.
J'ai voulu savoir si le ralentissement involontaire de la respiration signalé par de Saussure apparaît aussi sur les habitants de l'Anahuac, et, après mûr examen, je n'ai pas hésité à dire qu'il y figure comme
phénomène constant. J'ai souvent cherché à surprendre la respiration sur le fait, sur des personnes qui ne savaient pas être l'objet de cette observation et qui se trouvaient en état de repos parfait. Presque toujours je constatais une diminution dans le nombre d'ampliations de la poitrine. Quelquefois même, on oublie de respirer, et l'on est obligé de remplacer le temps perdu en faisant des inspirations profondes.
On interpréterait fort injustement ma pensée, si l'on supposait qu'en signalant cette tendance de la respiration sur les lieux élevés au delà de 2,000 mètres, j'ai pu l'étendre à l'homme qui fait appel à son activité volontaire pour respirer. L'accélération, quelquefois extrême des mouvements respiratoires sous Tinfluence de l'agitation du corps est chose tellement vulgaire sur les grandes altitudes, qu'il ne peut venir à personne la pensée de faire la moindre allusion à une croyance contraire. Mais, en dehors de celte propriété bien connue, et en présence de l'apathie physique et de l'immobilité trop constante d'un bien grand nombre d'habitants de l'Anahuac, il était bien naturel de se demander ce que devenait la respiration en dehors de tout travail musculaire. Pour arriver à dissiper mes doutes à cet égard, je me gardai bien de prendre pour base de mes recherches des sujets qui en fussent avertis. Un appel fait au bon vouloir dans ce genre d'expériences met la fonction respiratoire sous la dépendance de l'activité volontaire, qui lui donne nécessairement une ampleur qu'on ne saurait confondre avec celle du repos et de l'inatten-
tion. Ce n'est, d'ailleurs, pas sur des sujets ainsi prévenus qu'on pourrait jamais observer les pauses involontaires que j'ai souvent surprises sur moi-même, et sur d'autres personnes qui ne se doutaient pas de l'examen dont elles étaient l'objet.
Je donne, du reste, au résultat de celte investigation inusitée une importance très-grande, en ce sens qu'il dévoile sur les habitants des hauts plateaux cette tendance involontaire à retenir leur souffle, ainsi que de Saussure l'avait observé sur lui-môme au haut du mont Blanc.
Cette circonstance doit d'autant plus être signalée, qu'elle apparaît dans des localités où le mouvement donne avec la plus grande facilité à la respiration la tendance contraire. S'il est donc vrai que dans tous les pays l'exercice au milieu d'un air pur est un des meilleurs éléments d'hématose, avec combien plus de raison ne doit-il pas être conseillé parmi les sujets qui font l'objet de cette étude.
Malheureusement les créoles de l'Anahuac ne font presque rien pour combattre les agents funestes qui les entourent. Leur paresse respiratoire triple ses inconvénients naturels par l'immobilité ou par la lenteur des mouvements. Pris en masse, on dirait tout un peuple personnifié dans ce voyageur qui, après avoir gravi les pics les plus élevés, succombe à la léthargie que ces voyages ont coutume de produire. Il faudrait là comme une impulsion vigoureuse venant d'une grande catastrophe contre laquelle l'intérêt viendrait a réagir, ou une grande prospérité qui rendrait le
bien-être individuel d'autant plus accessible, que le mouvement et l'agitation seraient plus grands dans celui qui le cherche. Il s'agirait d'augmenter les nécessités de la vie avec les moyens toujours renaissants de les satisfaire.
A côté de ce stratagème agissant sur la masse, la raison devrait toujours être écoutée par les individus. Or cette raison ne manquerait pas de leur dire que le repos les tue, en engourdissant de plus en plus leur respiration qui s'arrête et leurs muscles qui s'atrophient. L'exercice est la chose la plus essentielle dans l'hygiène de ce climat; non l'exercice exagéré dans sa violence, mais prolongé et renouvelé soigneusement chaque jour.
On aurait tort de croire, cependant, que ce conseil soit aussi simple à donner que dans tout autre pays. Sur les hauteurs tropicales de l'Anahuac, l'ombre salutaire du crépuscule et de l'aurore ne dure qu'un moment, et les ardeurs solaires présentent au poumon un air qui fatigue sans grand profit pour l'hématose. Il faut donc tenir compte de ces circonstances pour en faire la base de prescriptions, dont l'exécution, du reste, ne pourra jamais s'effectuer dans les termes favorables de nos climats d'Europe.
La gymnastique est un moyen qui peut souvent y suppléer. Mais elle serait sur les grandes altitudes une arme meurtrière si elle n'était sagement conduite ; car son exagération pourrait produire des résultats regrettables en accélérant trop longtemps et trop vivement la circulation.
Du reste on ne saurait nier que sur les hauteurs dépassant 2,000 mètres la nature tend d'elle-même à développer le champ de la respiration en augmentant la capacité de la poitrine. Ce résultat paraît s'être réalisé sur la race indienne, dont les meilleurs types présentent un développement de thorax qui n'est pas en rapport avec leurs membres grêles et leur taille peu- élevée. Mais, comme nous Pavons déjà dit, cette ampleur, dont l'utilité est incontestable et qui adapte mieux l'individu aux circonstances atmosphériques dont il est entouré, tout en rendant l'habitant des altitudes plus propre à alimenter les efforts musculaires, ne saurait détruire les inconvénients de la diminution habituelle de densité de l'oxygène du sang. La race indienne de l'Anahuac, comme nous l'avons déjà dit, n'a ni la résistance ni l'énergie des Indiens de niveaux plus inférieurs. Que deviendrait le Mexique si la race cuivrée des provinces centrales avait les qualités physiques et l'humeur inquiète des Mayos du Yucatan ?
Il n'en est pas moins vrai que cette race des hauteurs résiste mieux que les blancs au climat des altitudes. Elle y est d'une nécessité absolue pour les travaux agricoles, et l'on ne saurait trop étudier la résistance au travail dont elle est susceptible, pour assurer à l'avenir le secours de bras vigoureux dont l'absence serait une ruine pour cette contrée. Quoi qu'il en soit, les qualités physiques qui résultent chez l'Indien d'une ampleur plus grande du thorax disent assez les soins que l'on doit prendre de perfec-
44 i MALADIES DES ALTITUDES.
lionner l'hématose chez les blancs par le mouvement, l'agitation modérée.
L'air humide serait un moyen plus puissant encore que l'exercice pour arriver à ce résultat sur les hauteurs del'Anahuac. Par malheur, le déboisement dont ses belles plaines ont été l'objet y favorise la sécheresse, que la légéi été de l'air tend à produire par elle-même. Une sage administration devrait veiller au soin de ménager dans les villes des plantations nombreuses de beaux arbres. Ce ne serait pas seulement un embellissement enviable, mais encore le meilleur élément de santé pour les habitants.
Cette question du déboisement inopportun des plaines du plateau porte notre attention sur la grande végétation des niveaux inférieurs. Nous sommes bien loin d'étendre à ces localités notre conseil de plantations de grands arbres dans les villes. Quelles que soient les idées qu'on ait pu se former à cet égard en étudiant l'hygiène publique dans les climats tempérés de l'Europe, il faut arriver à la conviction que la grande végétation, envahissant les rues et les places, rendrait inhabitables les villes des pays tropicaux situées près du niveau des mers. Nous livrons cette pensée à ceux qui, dans l'espoir àe rendre plus salubre la ville importante de Yera-Cruz, formeraient le projet de lui ménager de frais ombrages.
Nous avions eu la pensée de ne pas terminer cette étude sans nous livrer a des considérations relatives
CONCLUSIONS GÉNÉRALES El PRATIQUES. 4 47
au traitement des affections chroniques par le changement des niveaux pour l'habitation des malades. Malheureusement, le cadre de notre travail s'agrandissant ainsi au delà des proportions auxquelles il est destiné, nous avons dû omettre, bien à regret, cette partie de nos études sur la barométrie médicale.
Mais nous ne saurions terminer cet écrit sans porter l'attention du lecteur sur l'influence des ondulations du sol pour donner aux voyages un pouvoir thérapeutique qui serait vainement cherché dans les pays de plaines. L'hygiène du mouvement sur les montagnes renferme les données les plus rationnelles pour arriver au soulagement de la plupart des maladies chroniques. On en voit chaque jour la preuve dans ce pays surprenant qui a été le sujet de notre livre, pays digne, à tous égards, de nos méditations pour les occasions qu'il nous offre d'étudier une atmosphère qui tue ou qui guérit selon les niveaux où elle estrespirée.