VOYAGE MARITIME
commander noire navire. « Nous arriverons à Vera- Cruz avant l'époque de la fièvre jaune, » me dit-il un jour. En entendant pour la première fois ce mot de fièvre jaune qui ne devait plus cesser de résonner à mes oreilles pendant tout le voyage, je compris enfin que les habitants du port, uniquement préoccupés de l'idée des périls d'une mort lointaine, étaient peu soucieux des dangers que fait courir une mer courroucée.
En attendant le départ, je visitai quelques personnes au Havre. — Où allez-vous? me demandait-on partout. — Je vais à Yera-Cruz. — Ah ! Dieu ! c'est bien malsain ! vous n'avez pas peur de la fièvre jaune? — C'était le refrain de tout le monde.
Ce fut sous l'impression de ces craintes générales que nous partîmes du Havre le 15 février. Il se peut que, comme on nous l'assurait au port, ce fût là la bonne saison pour arriver à Yera-Cruz ; mais, à coup sûr, ce n'était pas la meilleure pour naviguer dans la Manche. Quinze jours de tempête et de vent debout, tel fut notre lot ! Au début de la seconde quinzaine de notre navigation, nous n'étions qu'à cent lieues du Havre. Depuis ce moment, du reste, le voyage fut heureux. On rit, on dansa, on fit gaiement le baptême du tropique ; mais, tous les jours au dessert, on parla fièvre jaune.
Enfin, le 10 avril, au point du jour, les passagers, prévenus par notre capitaine, étaient accourus sur le pont pour voir au loin devant nous, se confondant avec l'horizon, des ondulations mal définies qui se
dessinaient vaguement comme des nuages bruns couchés sur les flots. C'était la terre. Insensiblement ses formes devinrent précises et le doute ne fut plus permis. Nous arrivions au Mexique. Grâce à l'habileté de notre capitaine, le cap était sur Vera-Cruz, et celte ville nous apparut tQut à coup comme sortant des vagues. Je me hâte de l'avouer : l'aspect de ce port à réputation sinistre attriste l'âme du voyageur qui repose pour la première fois sa vue sur ses terrasses arides qu'aucune végétation ne vient couronner. Les maisons, vues de la mer, seraient cependant agréables à l'œil, si l'attention ne se portait en môme temps sur l'aridité des sables brûlants qui entourent la ville. On dirait qu'un souffle de mort a tout desséché sur cette plage ; malgré soi, on entend résonner au fond de son coeur les mots sinistres de fièvre jaune, si souvent répétés avant le départ et l'éternel sujet des conversations du bord.
Un canot s'avance vers notre navire ; c'est le pilote. Chacun de nous accourt vers les bastingages, cherchant à percer du regard la distance qui nous sépare, pour lire sur les traits de ce premier homme les traces du climat meurtrier qu'il habite.
Je l'avouerai sans détour : ses joues amaigries, son teint olivâtre, sa conjonctive jaunie n'étaient pas bien propres a détacher notre esprit de la réputation funeste qui, partout en Europe, présente Vera-Cruz comme un des ports les plus meurtriers du monde, et d'autant moins qu'un de nos passagers lui crie d'aussi loin qu'il peut s'en faire entendre : « Y a-t il
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beaucoup de fièvre jaune à Ycra-Cruz ! « C'est avec ces impressions qu'on arrive à terre; c'est sous l'empire de ces idées sinistres que l'on porte ses regards avec anxiété sur les hommes accourus en grand nombre sur le môle pour voir les nouveaux débarqués.
Ici la scène change. On voit bien, à la vérité, un teint, basané par le soleil tropical; mais l'œil est gai la joue ronde, le jarret tendu: les allures sont franches, bienveillantes, hospitalières. La joie, le bonheur respirent à l'aise sur des visages doux et souriants.
Aujourd'hui, vingt-deux ans après ces émotions qui se conservent fraîches dans mon âme comme si leur date était de quelques jours seulement, je vois en- * core ma surprise au souvenir de ce bien-être, de ce contentement, de celte hospitalité joviale et franche dont je fus le témoin en débarquant à Vera-Gruz. Ce fut un contraste saisissant avec les conversations sinistres qui m'assaillirent au Havre et qui ne tarirent pas pendant cinquante-cinq jours de traversée maritime.
Mes yeux cherchèrent vainement cet aspect de souffrance que je croyais trouver sur tous les visages. J'eus le bonheur d'y voir, au contraire, les preuves d'une santé parfaite. Et cependant, si vous sortez des murs d'enceinte, votre âme s'attriste à l'aspect d'un paysage aride ou malfaisant. D'un côté, des sables sans vie; d'autre part, des marais s'élendant au loin, recouverts par des arbres tropicaux, rabougris, ehétifs, comme empoisonnés par l'air qu'ils respirent et par l'eau croupissante dont ils sont abreuvés.
Mais les vents protègent la ville contre ces émanations délétères. Venant le plus souvent du nord-est ou du nord, ils entraînent loin des habitations les produits immondes des marécages.
De sorte que les naturels et les Européens acclimatés s'y trouvent à merveille, et la réputation d'insalubrité de Vera-Cruz doit se renfermer dans les limites de l'acclimatement par la fièvre jaune. Nous aurons plus loin à trailer ce sujet. En ce moment nous parlons en voyageur seulement de ce port redouté où je ne fis en 4842 qu'une visite de quinze jours.
Des circonstances fortuites me firent alors prendre la résolution de me fixer dans le Yucatan. Après quatre jours d'une traversée heureuse, nous arrivâmes à Campêche, dont l'aspect vraiment poétique ne s'effacera jamais de mes souvenirs.
C'est que cette ville, vue de la mer, ne nous offrit pas un spectacle ordinaire.
Les Ilots dorés par le soleil couchant, caressaient mollement les-remparts de granit qui forment son enceinte. Du sein de cette mer tranquille, des maisons basses et modestes naissent vers les faubourgs parmi les cocotiers et les fleurs. Le centre de la ville cache la monotonie de ses toits en terrasse sous le riant aspect de nombreux belvéders et des tours élevées de ses églises. Et puis le regard s'attache avec bonheur sur les gracieuses et pittoresques éminences qui, toujours vertes comme un printemps d'Europe, forment à la ville une riante couronne d'un éternel feuillage encadré dans l'azur du ciel.