‹ Le Mexique et l'Amérique tropicaleChapitre 8 sur 66 · VOYAGE. IMPRESSIONS. (J · texte numérisé non relu

VOYAGE. IMPRESSIONS. (J

Charmant pays! Je me sentis heureux de l'avoir choisi pour mon séjour, et je compte parmi les plus beaux jours de ma vie mes cinq années qui s'y sont écoulées parmi des hommes affectueux qui aiment les étrangers et pratiquent avec grâce les devoirs de l'hospitalité.

Ces lieux qui ont été le théâtre de mes études sur l'influence des pays tropicaux du niveau des mers reparaîtront plus tard dans mon écrit. Aujourd'hui j'ai hâte d'entraîner avec moi le lecteur vers les prodigieuses élévations de la Cordillère.

Partis du port de Vera-Cruz, si nous prenons notre direction vers l'occident, comme pour arriver au Pacifique, nos pas seront arrêtés par la chaîne des Andes et nous perdrons partout le niveau des mers que nous ne retrouverons plus que sur les plages. Mais ces gigantesques éminences après s'être soûlelevées ensemble, d'une base commune, ont obéi à des impulsions diverses pour varier les niveaux à l'infini. Des temps d'arrêt forment des vallées innombrables, entourées ici de montagnes aux formes capricieuses et de monticules élégamment boisés, là de mamelons arides et de pics escarpés qui lancèrent en d'autres temps leurs feux volcaniques dont quelquesuns fument encore dans les airs.

C'est à cette prodigieuse multiplicité de caprices géologiques que le Mexique emprunte ses cultures variées, à des hauteurs qui varient elles-mêmes àl'infini depuis le niveau des mers jusqu'aux neiges éternelles.

La tête poétisée par les récits de ces merveilles naturelles, j'ai franchi pour la première fois la Cordillère au mois de novembre 1818.

§ 3. Voyage vers l'Ananuac et descriptions.

Nous partîmes de Vera-Cruz vers trois heures du matin. Le ciel était pur, l'air calme, la température suffocante. Nous traversâmes, sans rien en voir, les marais immondes qui croupissent près de la ville, respirant à pleins poumons les miasmes élaborés dans l'obscurité des nuits.

Heureusement pour nous, nos mules marchaient vite, elles nous enlevèrent en peu d'instants à cette influence morbide à laquelle le voyageur ne résisterait pas longtemps.

Des Européens peu favorisés de la fortune et que l'exiguïté de leurs ressources obligea marcher au pas des muletiers et des chariots de transport, sont trop souvent victimes de ces émanations malfaisantes.

Pour nous à qui le sort fournisssait des moyens plus salubres de voyager, nous étions, au soleil levant, bien loin d'une côte infestée, et nos regards, avides d'une nature si souvent rêvée, cherchaient à lire dans les paysages qufnous entouraient, nos progrès dans l'ascension vers le grand plateau.

Mais rien autour de nous ne répondait à nos rêves. Ici des rocs dentelés, perçant un sol noirâtre au milieu de quelques arbrisseaux épineux et secs ; là des mamelons arides; par-ci par-là de grands arbres

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clair-semés et veufs de leur feuillage étouffé sous les étreintes de lianes parasites; plus loin des furets épaisses, inexplorées ; et parloutun spectacle curieux : des branches éparses étalant au soleil des fleurs diverses aussi originales par leurs formes que brillantes par leur éclat; ce sont les capricieuses orchidées qui s'alimentent au suc d'une sève étrangère.

Au milieu de cette nature bizarre l'homme n'a presque rien produit aux abords du chemin. Par distances éloignées quelques cases misérables soutiennent sur des roseaux une toiture aux feuilles de palmier. Un hamac les traverse, berçant presque sans fin leurs paresseux habitants.

Et vous montez toujours, suffoqué par la poussière et brisé par le sol rocailleux du chemin.

Enfin, vous voyez quelques hommes, quelques champs cultivés à Puante Nacional et à Plan del Rio; mais quelle culture et quelles gens !

Montez encore. Aux approches du soir, le sol moins embrasé vous enivrera du parfum des fleurs; des oiseaux gazouilleront des chants nouveaux, plus doux que les cris perçants des toucans etlerauque babil des perroquets de la côte; levez la tête alors, et vous verrez autour de vous un feuillage touffu, compagnon de vos ébats d'enfoncé : le chêne prospère sur les terrains que vous parcourez.

Depuis lors la côte est oubliée. Quelques palmiers vous rappelleront encore le tropique, mais la végétation prend rapidement les allures européennes et quand vous arriverez à Jalapa, vous serez déjà préparé

aux visages frais et rosés que cette ville originale offrira à vos regards satisfaits.

Je connaissais beaucoup Jalapa avant de l'avoir vue. Les voyageurs qui Font visitée se plaisent à l'orner, dans leurs récits, des plus riantes images. La vérité ne s'en trouve pas offensée. C'est un bouquet de Heurs sur un lit de verdure. Toutes les saisons, tous les climats s'y sont donné rendez-vous et chacun d'eux, faisant choix de ses productions les plus belles, a concouru par ses dons aux splendeurs de ce site. La nature en a doublé le prix en les encadrant dans le paysage le plus accidenté qui se puisse voir au monde et dont le caprice de formes et d'allures échappe à toute description comme à toute analyse.

C'est vers ces premiers effets remarquables de l'élévation que nous reporterons plus lard nos regards aujourd'hui charmés, pour en tirer d'utiles enseignements. En ce moment notre plan nous presse, et dans cette première étude d'aspect des lieux et des choses, c'est à peine si nous avons le temps de saluer en passant cette ville coquette où les maisons en amphithéâtre semblent se grandir l'une après l'autre pour ne rien perdre du droit d'être admirées au passage. Soyons juste pourtant, au risque de paraître ingrat, el disons sans détour que les constructions n'ont rien d'attrayant pour l'œil ébloui déjà par la beauté des champs. L'architecture en est aride, les peintures sont sombres, les balcons peu gracieux. Jalapa a trop compté sur les fleurs pour captiver le touriste. Nous lui pardonnons, pour notre part; car nous savons

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qu'après avoir franchi le seuil de ces habitations sombres et sévères, on retrouve clans le sourire gracieux de l'hospitalité et des affections sincères les fleurs plus précieuses du cœur.

Au sortir de Jalapa l'ascension devient rapide. En quelques instantson perd de vue les derniers palmiers, les monstrueuses fougères, et par une brusquerie de transition à laquelle l'esprit n'était pas préparé, on passe tout à coup au tableau triste et sombre des paysages de pins. Un vent frais nous saisit, le froid nous gagne ; l'Anahuac est franchi (1).

Telle est la roule que l'habitude la plus commune signalait, il n'y a pas bien longtemps, au choix du voyageur qui s'avance vers le centre de ce vaste et intéressant pays. A toute époque, cependant, d'autres sympathies tournaient les pas des visiteurs ou des gens d'affaires vers la direction d'Orizaba. Malgré les souvenirs et les grands travaux qui mériteraient de fixer l'attention sur le chemin de Jalapa, l'avantage paraît être reconnu en faveur de la voie qui aboutit aux Cumbres de Acultzingo. Si la préférence pouvait être disputée pour les moyens ordinaires de transport, elle ne saurait l'être à propos de l'établissement d'une route ferrée pour laquelle les études topographiques imposent justement le cours du Rio Jamapa.

C'est d'ailleurs par cette voie que nos soldats ont

(i) Anahuac est le nom aztèque de la partie la plus centrale du plateau.

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gravi la Cordillère, et c'est assez pour que l'attention du monde lui soit acquise.

Du reste, l'aspect des paysages, si nous en exceptons le Chiquihuite, est égal des deux parts.

Des deux parts aussi, une végétation merveilleuse signale la température douce et l'humidité excessive de la hauteur intermédiaire. Les champs fertiles et verts d'Orizaha précèdent l'aridité des hauteurs d'Acullzingo, comme les houquets de Jalapa sont les précurseurs des sombres pins de Pérole.

Soit que vous parliez de cette dernière ville, soit que vous abandonniez Orizaba à quatre heures du matin, vous êtes en plain plateau de l'Anahuac, aux heures du soleil levant et vous voyez se dérouler devant vous une plaine immense, accidentée de rares mamelons, à bouche béante, environnés au loin de la lave que les siècles ont refroidie.

L'œil est borné de tous côtés par des montagnes d'une hauteur relative peu considérable; mais comptant déjà à leur base les 7,500 pieds sur lesquels vous roulez en route unie.

Le ciel est pur, l'air froid, le soleil radieux, l'horizon grandiose ; et malgré vous la tristesse vous gagne... C'est que vos regards roulant de toutes parts dans l'espace, lassés du spectacle un moment admiré des rocs noirs ou bleuâtres des monts de ce plateau, cherchent instinctivement la nature animée et révèlent son absence à votre curiosité stupéfaite.

C'est, en effet, triste à voir, surtout si vous voyagez

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dans les mois privés de pluie. Les champs sont arides, desséchés par une atmosphère sans vapeur. Leur aspect jaunâtre et l'éclat brillant du natron qui vient de distance en distance s'effleurir sur le sol, fatiguent vos regards amis d'une nature plus riante et plus fertile. En vain le cactus élève-l-il sur cette terre abandonnée les silhouettes bizarres et accentuées de ses genres divers; en vain étend-il dans les airs ses bras et ses raquettes nues. Il a sans doute l'attrait de la curiosité et vous souriez un instant à cette végétation que ne connut jamais votre enfance; mais le front se ride bientôt et la sévérité de ce tableau vous ramène à des pensées sombres.

La nature s'y anime rarement. Les animaux domestiques y broutent à contre-cœur un pâturage sans substance et l'homme qui l'habite, amaigri, hâlé, jaunâtre, a l'air de vivre mal à l'aise et peu réjoui au milieu de Pâpre nature dont il est environné.

Levez les yeux; abandonnez ce sol sans vie. Voyez le ciel ; voyez scintiller dans l'espace cet élher délié qu'un soleil radieux fait vibrer à vos regards éblouis. Quel éclat! on dirait mille soleils prodiguant au désert la splendeur merveilleuse d'une lumière sans ardeur.

Votre vue n'a plus de limites et les monts éloignés se groupent, se rapprochent, s'assemblent pour vous former un panorama sans distance appréciable : si vous venez par Pérote, TOrizaba à 30 lieues à votre gauche, le Popocatépcll encore plus loin devant

vous, ces deux pics majestueux éternellement couverts de leur manteau de neige, paraissent deux géants qui viennent à vos pieds vous présenter leurs hommages en saluant votre bienvenue.

Livrez-vous à ce ciel splendide, vous arriverez à Puebla enchanté, oubliant les cahotements d'une diligence incroyable, la poussière qui vous suffoque et les voleurs dont la route est parsemée.

En entrant à Puebla, revenez à la terre ; abandonnez vos contemplations éthérées ; vous verrez avec bonheur ces maisons bariolées de couleurs diverses, ces rues alignées au cordeau, la propreté partout. J'ai vécu deux ans dans cette ville à laquelle on a fait la réputation d'être peu hospitalière. Disons vite que c'est là une interprétation fausse de la réalité des sentiments. Les convictions religieuses exagérées ou mal assises y inspiraient autrefois aux habitants de la méfiance pour ceux qui viennent des pays étrangers. Mais aujourd'hui ces sentiments s'effacent, et quand les Européens sont estimables, on les aime et l'on pratique à leur égard l'hospitalité la plus affectueuse. J'en suis un vivant et reconnaissant exemple.

Ce que le climat de Puebla a d'influence sur la santé de l'homme, nous aurons à le dire dans une partie plus éloignée de notre œuvre. Aujourd'hui, nous traversons en voyageur cette ville intéressante. Nous nous y arrêterons assez cependant pour admirer son beau ciel, la fertilité des campagnes qui l'entourent, et surtout cette température si douce, si constamment agréable, qu'elle est le plus grand élément de

bien-être et de satisfaction pour ceux qui l'habitent. A 5 kilomètres de cette ville, au milieu d'une plaine fertile, les Aztèques avaient choisi le lieu de leurs contemplations religieuses. Cholula était leur ville sainte et l'on voit encore le tumulus au haut duquel s'élevait le plus grand temple de leurs divinités. Cette douce atmosphère a comme un parfum céleste, et les âges qui ont changé les races n'ont pas déraciné leurs aspirations divines. Puebla est encore aujourd'hui la ville du Mexique où les sentiments catholiques conservent le plus puissant empire sur le cœur des habitants.

Nous sortirons, quoique à regret, de cette capitale d'un des États les plus intéressants de ce vaste pays. Cette dernière journée de voyage nous amène à Mexico. Nos regards trouveront partout à se reposer sur une nature grandiose ou fertile. A nos côtés, les champs cultivés de la belle vallée de San- Martin-Tezmeluca; devant nous, les volcans renommés qui nous cachent la grande capitale ; tout autour, des mamelons à formes capricieuses ; sur nos têtes, un ciel incomparable; au terme du voyage enfin, la vallée de Mexico.

§ 4. Indications sommaires sur la géographie du Mexique.

Nous voilà donc sur ce plateau fameux, dans cette capitale, une des reines du monde de Colomb et l'objet de mes désirs de tant d'années; centre d'une vallée qui ne fut sans doute qu'un vaste cratère dont le

temps a soulevé le fend en y aceumulant insensiblement la terre végétale, parles dessèchements successifs des eaux que les montagnes y font affluer. Tout autour, les monts s'élevant graduellement, depuis les coteaux verdoyants jusqu'aux pics les plus arides et les plus escarpés, forment un vaste amphithéâtre circulaire d'où les âges applaudiront un jour, je l'espère, au spectacle de la prospérité que le progrès réserve sans doute à l'avenir de ce site grandiose. Remarquons, vers le sud-est, ce volcan renommé, le Popocatépetl, dont le front pur s'élève à 5,400 mètres au-dessus des deux océans. A ses côtés, l'Istaccihuatl, autre cime gigantesque dont la neige, couvrant des surfaces capricieuses, présentait aux anciens Azlèquesles formes d'une femme étendue (I). Plus loin, et toujours, des monts plus modestes, se contournant gracieusement pour former ce cirque majestueux et sévère qui enlace la vallée.

Aux pieds de ce soulèvement circulaire, les siècles n'ont pas pu sécher encore les lacs qui, sans doute, furent longtemps les dominateurs uniques du sol. Au nord, à huit lieues de Mexico, se trouve la lagune de Zumpango de une lieue et demie carrée de surface, s'élevant de 7 mètres au-dessus du niveau de la capitale. A un niveau inférieur de 5 mètres, le lac de San Gristobal occupe quatre lieues carrées de terrain et domine encore de 2 mètres et demi les rues de Mexico, dont il est distant de quatre lieues seulement.

(1) Istaccihuatl, en langue aztèque, signifie : femme blanche.

Au sud-est, Chalco avec le bras allongé de Xochimilco présente une étendue de six lieues et demie carrées. Enfin lelac deTezcuco, aux portes mêmes de la ville, forme une surface aqueuse qui n'est pas moindre de dix lieues. Son fond se trouve à environ 1 mètre audessous du niveau de la capitale, mais les crues périodiques de la saison des pluies lui font beaucoup dépasser, à sa surface, le niveau des rues de Mexico. En somme, une étendue de vingt-deux lieues carrées est occupée par les eaux qui menacent à chaque instant la ville, dont elles dépassent l'élévation au-dessus des mers.

Il a donc fallu des travaux d'une haute importance pour préserver de l'inondation la belle capitale de l'Anahuac, d'autant plus que les lacs du nord, pouvant déverser l'excédant de leurs eaux vers ceux qui leur sont inférieurs, augmentent sans cesse les dangers. Les Indiens, avant Cortès, s'en étaient gravement préoccupés, comme l'attestent les efforts qu'ils firent pour conjurer les malheurs dont ils étaient menacés. Depuis la conquête, tous les gouvernements ont montré leur sollicitude dans le même but.

Il n'entre point dans le plan de cet ouvrage de décrire les travaux d'art exécutés à différentes époques; mais je dois dire qu'ils ont principalement porté sur les soins à prendre pour déverser hors de la vallée, par le canal fameux de Huehuetoca, les principaux cours d'eau qui viendraient trop grossir les lagunes. Un canal inachevé, établissant la communication entre les lacs de Tezcuco, de San Gristobal et de Zura-

pango, aurait pour but de déverser le contenu de ces lagunes hors de la vallée vers la rivière de Tula, bras du Panuco qui se jette dans le golfe du Mexique.

Quoi qu'il en soit, les eaux dominent les abords de Mexico. Abstraction faite des dangers qui en résultent au point de vue d'une catastrophe possible, il importe à notre sujet de faire remarquer que l'inondation se voit partout, autour de la capitale, pendant plusieurs mois de Tannée, et qu'en toute saison, il suffît de creuser la terre à une profondeur de 80 centimètres pour trouver l'eau avec abondance dans toute la ville.

Cette eau est saumâtre et tient en dissolution une grande quantité de sels parmi lesquels dominent le sesquicarbonate de soude et le chlorure de sodium.

Ces sels forment un natron abondant semblable à celui qui s'effleurit sur le sol, non-seulement dans les environs de Mexico, mais encore sur de grandes étendues dans différentes localités de ce vaste pays.

Telle est cette vallée qui présente une surface de 240 lieues carrées et renferme 650,000 habitants. La capitale se trouve à 2,277 mètres au-dessus de la mer voisine.

Si maintenant, de ce point central, nous dirigeons nos pas en rayonnant vers toutes les directions, nous retrouverons à l'est l'État de Puebla, au sud-ouest Guerrero, Méchoacan à l'ouest, Queretaro au nord, et tout autour de la vallée l'État de Mexico. Ce dernier, riche en productions multiples, présente d'abord à notre admiration la belle vallée de Toluca, sa

capitale, placée à 2,688 mètres au-dessus du niveau des mers voisines, à la base d'un volcan d'un admirable aspect. Descendant ensuite vers ses vallées profondes, nous voyons successivement Cuautla, Cuernavaca, villes importantes par les cultures de cannes à sucre dont elles sont entourées. Remontant encore, nous rencontrons les richesses minérales de Pachua, de Real del Monte, etc., dont les produits dans les temps passés et les rendements grandioses d'aujourd'hui sont dignes de la réputation que le monde a faite à cette partie du globe, que les Espagnols ont rendue célèbre.

En sorte que, présentant des hauteurs diverses, habitées depuis 3,000 jusqu'à plus de 8,000 pieds, cet État, qui compte 3,014 lieues carrées et 1,012,500 habitants, nous présentera les influences diverses de ses altitudes variées sur la vie des hommes qui l'habitent.

L'État de Puebla nous fournit les mêmes éléments mixtes d'observations, avec 1,733 lieues carrées et 655,600 habitants. Au nord de Mexico, l'État de Queretaro plus uniformément élevé au-dessus du niveau des mers, jusqu'à se rapprocher partout de la hauteur de la vallée de Mexico ; plus au nord et vers l'ouest, Guannjuato, et Zacatecas et Durango ; nous ' écartant à l'est de ces provinces, l'État de San Luis Potosi et celui d'Aguas Calientes, tous fort élevés sur ce plateau merveilleux de l'Anahuac et contenant ensemble une population de 2.000,000 d'âmes sur 17.333 lieues carrées.

(( On ne saurait se faire une idée précise, dit le baron de Humboldt, delà richesse territoriale d'un État sans connaître la charpente des montagnes, la hauteur à laquelle s'élèvent les grands plateaux de l'intérieur, et la température qui est propre à ces régions clans lesquelles les climats se succèdent comme par étages les uns au-dessus des autres (1). »

De même que ces connaissances sur les altitudes d'un pays sont nécessaires pour bien comprendre les questions économiques qui s'y rattachent, elles sont indispensables aussi pour avoir une juste idée de la santé et de la maladie en rapport avec les iniluences climatériques. Comme la végétation, la vie animale y suit les caprices des niveaux, et les souffrances humaines, soustraites aux influences vulgaires des latitudes, demandent une étude spéciale qui emprunte son originalité aux oscillations du baromètre bien plus qu'à la distance de l'équateur.

Aussi est-il du plus haut intérêt pour le médecin de calculer avec soin les hauteurs des lieux. Au Mexique, les divisions administratives et les parallèles de la ligne équinoxiale sont d'une importance minime, au point de vue de la pathologie et de l'hygiène. Nous en étudierons plus loin les raisons ; mais, dès à présent, établissons trois zones horizontales en imitant les habitudes et l'expérience populaires du Mexique, qui les ont déjà signalées à notre attention sous la triple dénomination de « terres chaudes, terres tempérées et terres froides ».

[\j Essai sur le royaume de la Nouvelle Espagne, page 249.

La première correspond à la distance qui s'étend ' du niveau des mers à la hauteur de 1 ,000 mètres.

La seconde renferme les mille mètres qui suivent.

La troisième comprend les pays qui dépassent deux kilomètres de hauteur.

Ajoutez deux kilomètres encore, et vous arriverez à la région des neiges éternelles.

S'il n'était vrai de dire que toutes les connaissances sur un pays se lient et se prêtent la main, nous avouerions volontiers que cette division en zones horizontales suffirait à notre élude. Mais ces inégalités de niveaux faisant varier les ressources et les besoins de l'homme, il est nécessaire d'en appliquer la connaissance aux différentes parties que les divisions administratives signalent à notre attention par des limites conventionnelles. Or, presque tous les États du centre de ce pays sont remarquables par les oscillations de leur sol, et l'étude qui concerne les trois zones horizontales s'applique presque à chacun d'eux ; comme aussi il n'est presque pas d'États, sur les côtes, qui ne s'étendent assez sur le versant de laCordillère pour soustraire une partie de leurs productions aux influences de la latitude, au moyen de l'élévation.

Les États de Fucbla, de Mexico, de Queretaro, de San-Luis, d'Aguas Calientes, de Zacatecas et de Durango se partagent le domaine du plateau central. A le considérer dans son ensemble,, abstraction faite des dénominations conventionnelles de l'administration politique, celle élévation remarquable

forme un spectacle qui est unique sur le globe. Comme le fait justement remarquer le baron de Humboldt, en effet, si l'on veut mettre de côté Félévation inculte des cimes et ne donner son attention qu'aux plaines habitées par les hommes, les montagnes d'Europe ne nous offrent rien de pareil à l'Anahuac. Le sol de la Suisse, dans ses parties les plus renommées par leurs villes et leur culture, se trouve à 400 ou à 600 mètres d'élévation au-dessus des côtes de la Méditerranée.

Il en est de même de beaucoup d'autres plateaux européens auxquels on a l'habitude d'attribuer faussement une élévation considérable. Le sol de la Castille ne s'élève pas à 600 mètres. Le Cantal, le Puy-de-Dôme, le Mont-Dore forment un plateau que l'on considère parmi nous comme étant fort élevé. Il ne dépasse guère, cependant, la hauteur de 700 à 750 mètres. Qu'est-ce que tout cela en comparaison des 2,000 ou 2,500 mètres qui marquent l'altitude des localités intéressantes de l'Anahuac?

Une semblable hauteur est inhabitable en Europe la plus grande partie de l'année, et si les moines du Saint-Bernard s'y maintiennent d'une manière constante, on sait au prix de quels sacrifices et par quels efforts de charité et d'abnégation chrétienne ils y résident l'année entière.

L'Amérique tropicale, au nord ef surtout au sud de l'équateur, est habitée à des hauteurs encore plus considérables. Mais la configuration des Andes ne donne pas aux plateaux élevés l'uniformité de sur-

face et le prolongement extraordinaire dont l'Anahuac fournit l'exemple tout à fait exceptionnel. Dans l'Amérique septentrionale, les crêtes élevées conservent avec la plus grande régularité la direction de nord à sud, et si dans l'inégalité de leur développement elles laissent place à la formation de quelques vallées, celles-ci sont peu étendues, prennent une direction transversale et sont séparées entre elles par d'immense crêtes, à travers lesquelles les voies de communication sont très-difficiles à pratiquer.

En est-il ainsi du plateau central du Mexique?

Nous avons déjà dit que son élévation se soutient uniforme pendant 200 lieues, et que, dans son prolongement jusqu'à Sanla-Fé du Nouveau Mexique, il offre 300 lieues de plus à la curiosité des explorateurs, et en somme 500 lieues à l'exploitation de l'industrie de l'homme. Il y a même dans ce soulèvement grandiose une combinaison providentielle qui harmonise la latitude avec la hauteur, de manière à modérer celle-ci dès lors que la température s'abaisse d'elle-même par suite de la distance à l'équateur.

Le Mexique nous présente donc une plaine immense située à une altitude considérable. Dans sa plus grande élévation, elle se trouve dans la région intertropicale. Sa pente orientale qui la fait communiquer avec le golfe est, en général, uniforme, assez rapide et ne se prête à l'exploitation par les hommes que dans des étendues peu considé-

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a 6 INTRODUCTION.

rables. Il n'en est pas de môme du versant qui conduit à l'océan Pacifique. Ici, la pente est plus accidentée. Elle s'arrête en vallées fertiles, se relève en crêtes arides, baisse encore et s'étend en plaines richement exploitées, pour finir, enfin, après des ondulations nouvelles dans les plages du sud et du sud-ouest de cette région sans égale sur la terre. C'est dans ces conditions dernières que se trouvent . les États d'Oajaca, de Guerrero, de Méchoacan et de Jalisco.

Quant aux rapports de ce vaste pays avec l'équateur, sur 17 degrés delatitule qui le composent, 7 se trouvent au sud et 10 au nord du tropique. Mais, si nous en exceptons l'état tout entier de Chihuahua et la partie nord de Durango, de Nuevo Léon et de Cohahuila, les localités qui sont au dehors de la zone torride, s'en trouvent assez rapprochées, cependant, pour que nous n'hésitions pas à leur appliquer les attributs des régions tropicales.

Au nord-ouest de la nation, Sonora et une partie de Sinaloa doivent, à beaucoup d'égards, être exclus de noire cadre. Ces pays sont moins accidentés que les autres États. Plats et privés d'eaux dans de vastes étendues, ils se prêtent peu à servir de base aux enseignements que nous prétendons retirer de cette étude qui recherche surtout la variété des niveaux avec la combinaison d'une température équatoriale. Chihuahua, Cohahuila et Nuevo Léon ne sauraient être écartées de notre sujet qu'à la condition d'appeler sur leur sol privilégié et sur le voisinage

d'un cours d'eau remarquable l'attention de l'émigration européenne qui y trouvera partout de grandes garanties de salubrité et une climatologie rappelant àbeaucoup d'égards les parties méridionales de l'Europe. Nous ne pouvons d'ailleurs soustraire à notre attention les provinces septentrionales de la Nouvelle-Espagne sans témoigner noire étonnementde l'abandon dans lequel les descendants de la conquête les avaient toujours laissées. Chihuahua, le Nouveau Mexique, la haute Californie auraient assuré aux émigrants la salubrité du climat, la sécurité des ports, les richesses minérales, un sol presque européen; par quelétrange délire de la cupidité, les Espagnols préférèrent-ils à ces biens inestimables, un ciel de feu, des ports sans abri, une météorologie meurtrière et des masses indigènes à livrer à la torture? De nos jours, leurs descendants ont expié cette faute par la perte de ces contrées où la race blanche prospère aujourd'hui par le travail et l'industrie au milieu de l'abondance prodigieuse des richesses de tout génie que l'indifférence et l'incurie avaient abandonnées sans profit pendant près de quatre siècles.

Si nous portons maintenant notre attention sur les populations nombreuses vivant dans les contrées que nous venons de décrire, nous croyons pouvoir affirmer que, sur les 7,000,000 d'âmes que l'on compte dans cette région célèbre, environ 5,000,000 d'hommes setrouventsoustrails, par l'altitude, aux effets absolus des climats torrides. Sur ce nombre, il est vrai dédire que 4,000,000 au moins résident dans la zone froide.

Nous savons que ces affirmations n'ont pas une exactitude mathématique; mais, après un sérieux examen de la manière dont la population se trouve répartie dans le Mexique, nous sommes fondé à penser que nos appréciations ne s'écartent pas beaucoup de la vérité.

§ 5. Conclusions.

Revenons sur nos pas et voyons d'un eoup d'œil la contrée que nous venons de décrire.

S'étendant, du nord au sud, entre les 16 et 33 degrés de latitude nord, le Mexique est borné àl'est et à la partie la plus occidentale, par les 89 et 120 degrés de longitude du méridien de Paris. Dans celte étendue considérable, ce pays, le plus accidenté du monde, présente à l'observation les surfaces variées de ses niveaux inconstants : là des champs cultivés et des vallées fertiles ; ici des terrains arides et des rocs escarpés. Mais, en général, la main de l'homme, impuissante à maîtriser la nature des lieux, a laissé la végétation sauvage et les rochers stériles s'emparer d'un sol qui reste sans fruits. Les pas du voyageur, parcourant de vastes solitudes, se lassent de fouler des chemins pierreux où les efforts de la civilisation n'ont encore frayé que des voies imparfaites. Dans ce voyage fatigant, l'œil admire partout les splendeurs du ciel et la bizarrerie d'aspects de paysages souventgrandioses ; mais l'âme s'abandonne à la tristesse au milieu d'un pays inculte qui, comme

le désert, ne rappelle la vie et les soins de l'homme que par des oasis clair-semées et presque privées d'habitants.

Bien plus, lorsque nous arrivons aux lieux choisis depuis longtemps pour l'agglomération des hommes, les villages du transit nous révèlent par leurs ruines la décadence ou le malheur. Hélas ! ce pays, que ses richesses naturelles et sa position dans le globe appelaient à d'autres destinées, tombe ou s'affaisse sous les coups portés par le mauvais vouloir des hommes et par l'agitation du temps. Puisse le patriotisme calmer les esprits, unir les cœurs et former une nation digne d'elle-même, digne du christianisme dont elle invoque les principes et dont elle prétend suivre les lois!

Quoi qu'il en soit, le plateau ducenlredu Mexique, ses vallées et ses côtes considérables nous présentent une population importante disséminée sur de vastes étendues dont l'aspect grandiose et les richesses géologiques méritent d'exciter l'intérêt le plus vif. Là bouillonnent, comme parmi nous, les passions des hommes; là se heurtent aussi les prétentions delà politique et de la philosophie; l'industrie creuse les montagnes ; le génie civil a calculé les lignes que doit suivre un vaste chemin ferré ; la vapeur y mugit déjà aux abords de la capitale et sur les plages de Vera-Cruz.

Ce ne sera donc plus par une ascension aérostatique, ou sur des voyageurs intrépides qu'aucun séjour

ne venait éclairer, que nous ferons nos études sur les hommes soumis aux actions des régions élevées. La base nous en sera fournie par un peuple entier dont une partie se confond avec nous dans la souche latine, qui s'agite au milieu des progrès matériels et philosophiques de notre siècle, et qui passe sa vie entière entouré des circonstances météorologiques parmi lesquelles nous avons à nous rendre compte de son existence.

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