‹ Le MexiqueChapitre 4 sur 21 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

SOMMAIRE

Départ de la Nouvelle-Orléans. — Un Rentukien ; accident tragi-comique. ■ — Les médecins du pays. — Les embouchures du Mississipi. — La plaie d'Egypte. — Les crapaudstaureaux. — Mauvaises nouvelles. — Le golfe du Mexique: phénomènes étonnans. — Incident historique de la Révolution Mexicaine. — Le bâtiment, l'équipage et les passagers.— Une hirondelle, sa mort, son tombeau, son épitaphe.

— Autre phénomène. — Le bâtiment échoue : prodige qui le remet à flot. — Genre de spéculations. — Les plages du Mexique. — Nouveaux Êtres ; nouvelle nature. ■ — L'embouchure du Panuco. — Le port de Tampico. — Les douaniers et les contrebandiers. — Le curé et la Sobrina. — Le Commandant de la place, et sa politique. — ^Mon passeport.

— Tampico ; son origine et ses habitans. — La fièvre jaune ; moyen curatif ; les médecins. — La fête et les miracles du crucifix du Paeblo Vlejo. — Augures de nouvelle découverte ; oiseaux étonnans. — Les curubus et les crocodiles. — Manière, inconnue en Europe, de déterminer l'âge du crocodile. — Nouvelles aventures et la mort du Rentukien.

Tampico, 28 mai 1824.

Me voilà, Comtesse, sur ces parages célèbres où le plus grand peuple de la prétendue Atlantide vit venir l'Avarice et l'Irréligion , masquées sous des formes divines, lui parler un langage d amitié et

de rédemption; où le fer et l'oppression se chargèrent ensuite d'ouvrir l'âme de ces peuples abori gènes aux consolations de l'Evangile et aux lumières de la civilisation ,

mano

Ovc spargea la croce , in empla

Di furie atroci micidial fiirore ;

E russo il suol facea di sang ne umano.

Je suis arrivé à ce point du Nouveau-Monde où l'histoire fixa, après celui delà Découverte, le plus grand événement qui ait jamais étonné la terre, la Conquête du Mexique. Mais, avant de pousser plus loin nos pas, il nous faut retourner là où je vous ai laissée dans ma dernière lettre * , aux embouchures du grand fleuve, ou, pour mieux dire, à la Nouvelle-Orléans. Ces contrées , les plus classiques des deux Amériques, méritent une attention non interrompue.

Je vous ai parlé du père Antoine, le patriarche de la Religion Catholique à la Nouvelle-Orléans. C'est jun homme sans fanatisme et très -populaire : toujours sensible à la confiance qu'on lui témoigne, il répondit à la mienne par des directions les plus utiles à mon projet de faire une promenade dans le Mexique. 11 me dit, entre autres, que les prêtres

C'est celle qui termine mon ouvrage de la Découverte des sources du misstssipi et de la Rivière sanglante j etc., ouvrage imprimé à la IN ou. vellc-Orléans en 1824» et à Londres en 1828, avec mon Pèlerinage en Europe et en Amérique, etc. {Voyez mes observations, à cet égard , dans la préface.)

( 3 ) et les moines étaient les maîtres du pays ; qu'il m'importait d'avoir leurs bonnes grâces , pour satisfaire mon ardeur de recueillir des informations et des curiosités ; que , pour obtenir ces dernières, il fallait échanger quelques articles de fantaisie européens 5 beaucoup préférés à l'argent. Je fis donc des emplettes de ce qu'il m'indiqua de plus convoité par les différentes classes de ces peuples; et me voilà passé des balances de Thémis à la bourse de Mercure; et, autre carrière, autres aventures.

La Nouvelle-Orléans , dont je vous ai entretenue dans une autre lettre , est une ville charmante , que je ne laissai pas sans quelque regret. Je m'embarquai le 28 avril sur une goélette, qui faisait voile pour Tampico, et nous serpâmes le même jour.

Je vous ai déjà montré le cours du Mississipi dans toute son étendue, de onze cents lieues; c'est-àdire, depuis ses sources jusqu'à ses embouchures. Je ne m'arrêterai donc que sur les incidens fortuits pendant la navigation , qui nous reconduit à l'entrée du golfe du Mexique.

Rien qui mérite votre attention jusqu'au-dessous de VInsglish tour; là, le bâtiment s'arrêta près d'une plantation, où l'attendait un Kentukien *, que ses créanciers auraient eu l'honnêteté de faire complimenter par un huissier , s'il eût eu l'imprudence de s'embarquer à la Nouvelle-Orléans. L'a-

* Les mœurs originales de ce peuple ont été décrites dans mon ouvrage sur (a Découverte des sources du Mississipi, etc.

bordage sur tous ces parages n'est pas facile. Mon Kentukien était plein de vin comme un tonneau , dont son obésité me représentait la figure. Il entre dans le canot avec peu d'aplomb^ perd l'équilibre, roule contre une bande de cette frêle embarcation, qui chavire ; et voilà notre homme plongé dans les profondeurs du grand fleuve. Je ne sache par quelle loi contraire aux lois ordinaires de l'élasticité du corps humain, qui résiste d'abord contre la pression de l'eau, souvent trois ou quatre fois, avant de céder à sa force submergeante, il ne reparut à la surface que quelques minutes après. Les deux matelots, qu'il entraîna avec lui , bons nageurs , le sauvèrent; mais le pauvre Kentukien ayant bu , pour la première fois de sa vie , plus d'eau que de ivli'isky , eut à souffrir un grand combat intestin de ces deux liquides : le premier , suffoquant le feu vital que le dernier y avait animé , allait triompher sans les secours ordinaires et exlraordlnalres que nous lui administrâmes. Un nègre, qui, au besoin , est le docteur de la plantation , voulait du sang. Je m'y opposai en vain : il avait, cette fois, tous les blancs de son côté. On me demanda les lancettes de ma pharmacie ambulante ; rappelant la sentence des jurisconsultes criminalistes, et qui ferlt^ et qui ad fericndum amscius arma prœbct, complices puniendi sunt , je refusais de les prêter, lorsque, voyant mon nègre prêt à lui déchirer la veine, l'autre sentence, loiire quod non auferrc potes, me décida à obtempérer; et

( 5 ) le sang coula heureusenieut. Ce nègre imt rappela les Romains , chez qui la chirurgie était la profession des esclaves.

Le lendemain ( i"' mai) nous reprîmes notre navigation. Le courant et le zéphir de la saison nous conduisirent le même jour aux embouchures du Mississipi , c'est-à-dire, à la Balise, où les pilotes , la douane et la Santé ont leur station; mais là nous fûmes arrêtés par les vents contraires.

Je vous ai déjà initiée à ce que ces embouchures ont géographiquement de merveilleux; il me reste à vous tracer le pénible tableau qu'elles offrent de la nature physique et de la vie humaine. Représentez-vous un séjour sauvage , une solitude mortelle , environnée d'un horizon stérile et monotone, où de tristes pensées, de sombres méditations, ne rencontrant qu'un vide désolant, rentrent sans cesse dans leur foyer , pour se reproduire plus tristes et plus sombres encore. L'humanité y est la proie de toutes sortes de misères , que l'avarice seule y peut faire endurer. C'est là que le Créateur a mis une des plus grandes distances entre lui et son ouvrage. Le frétillement des poissons, le bourdonnement des mosquitos, le sifflement des reptiles, le soufïïement des crocodiles, le coassement des grenouilles et des crapauds , voilà les seuls sons qui recréent vos sens. C'est plus que la plaie d'Egypte, décrite par les saintes Ecritures; car, outre Vomne genus muscarwn , etc., vous y trouvez la fièvre jaune, qui ré-

(6) pand ses ravages sur l'espèce humaine pendant neuf mois de l'année.

Les mosqviitos y sont si gros, qu'un de nos compagnons de voyage , apparemment aussi profond que moi en histoire naturelle , me demanda ,avec la plus grande ingénuité, si c'était là Y oiseau-mouche. Leur proboscide est si perçante , que les bottes même sont insuffisantes pour garantir de leur aiguillon. Les crapauds , par l'épouvantable force de leur organe, imitent absolument le mugissement d'un taureau irrité, à tel point, que je crus d'abord qu'un troupeau de ces animaux paissait dans ces marais. On m'a dit qu'ils avaient la figure non moins monstrueuse que la voix. J'ignore comment les naturalistes les appellent; le peu que j'ai lu de leurs observations sur la famille des grenouilles ( les Batraciens ) , me porte à croire qu'ils ne connaissent pas cette espèce. Bufo taurlnus serait , à mon sens , le nom qui leur conviendrait. Se cachant à la lumière^ comme tant d'autres animaux^ de jour il est impossible de les découvrir. La nuit, pour en saisir , je me suis promené inutilement, Feau jusqu'à la ceinture, dans cet océan de marécages. Des flambeaux qui, quelquefois, les éblouissent et les arrêtent, ne m'ont pas plus servi que tous les autres moyens que j'cii employés.

Le 3 mai, le pilote vint nous annoncer que le temps était favorable pour serper, et nous sortîmes par l'embouchure du Sud-Ouest. Une autre goélette

( 7 ) entrait. D'où venez-vous? lui demanda, selon l'usage, notre capitaine avec le porte-voix. — De Tampico. — Comment vont là -bas les affaires? — Trèsmal, et la fièvre jaune recommence avec force. — La nouvelle était à faire changer de promenade; mais vous connaissez déjà ma profession de foi sur la destinée des hommes : je suivis la mienne. Un Kentukien et un Tenessien nous désertèrent, ne voulant pas tracer les premiers pas de leur fortune aventurière sous les auspices de ce terrible fléau.

On ne peut sortir des embouchures du Mississipi, ni y rentrer, qu'à la faveur du vent : son cours est paralysé par la pression du niveau des eaux de la mer.

Dans le golfe du Mexiqvie , on ne voit presque pas le phénomène du flux et reflux, quoique ce golfe soit rempli par l'Atlantique, dont la marée, dans quelques parties des côtes des Etats-Unis de l'Est, s'élève jusqu'à la hauteur de vingt-cinq pieds, et repovisse le tribut des rivières jusqu'à deux ou trois cents milles dans les terres. Il est remarquable que, si la marée avait la même influence sur l'hydrostatique ou l'équilibre des eaux du Mississipi que sur celles du Saint-Laurent, de l'IIudson, de la Delaware, de la Cesapeak, etc., la réaction du flux se ferait sentir peut-être à quatre ou cinq cents milles au-dessus de ses embouchures, et changerait ainsi en des marées éternelles toutes ces terres qui s'étendent depuis Natchès jusqu'à la

(8) mer, celles surtout de ces pays plats qui forment la rive droite du fleuve. Les riches plantations qui fleurissent dans ces vastes contrées, les nombreux établissemens coloniaux, la Nouvelle-Orléans ellemême, ne doivent donc leur existence qu a ce grand phénomène de l'absence de la marée.

Chercherons-nous la cause de ce phénomène, qui se renouvelle dans la Méditerranée et sur d'autres plages? Ne la demandez pas, Comtesse, aux savans : ils sont tous divisés sur ce point comme sur tant d'autres. Newton s'oppose à Descartes, KantàBuffon, etc. ; de tout ce conflit n'a jailli aucune lumière. Bénissons donc en silence l'œuvre du suprême Architecte , et révérons aveuglément un nouveau mystère.

L'eau conserve sa saveur douce à quatre ou cinq milles des embouchures du fleuve; sa couleur flav a, comme celle du Tibre, quelquefois jusqu'à la distance de trente milles, se teint de nuances diverses, plus ou moins prononcées en proportion du calme ou de l'agitation de la mer. On dit que l'eau salée est beaucoup plus pesante que l'eau douce ; il faut donc que le volume d'eau de ce fleuve soit bien ])uissant, puisqu'il repousse si loin l'eau de la mer, dont le poids augmente même, comme l'attestent les savans, à mesure qu'on s'approche de la ligne. Nouveau phénomène : même question ; même réponse.

Nous navigâmes d'abord droit au Sud ; et le mo-

(9 ) tif qui nous fit prendre ce rhumb, offre une merveille de plus. Entre les tropiques, le vent souffle toujours du levant au couchant; il fallait donc passer notre tropique pour prendre le vent favorable 1 Que d'ouvrages na-t-on pas écrits pour expliquer la cause d'un si grand effet? Quoique le mouvement de la terre, en sens opposé au courant, motive la plus raisonnable conjecture, on est encore loin de la certitude. A mon avis, le psalmiste est celui qui s'est le mieux tiré d'affaire , quand il a dit : Spiritus, ubi vult, spirai , et nescls unde veniat ^ et qub vadat.

Convenons cependant que la nature a bien mieux révélé aux modernes qu'aux anciens la constante distribution de sa providence : d'infaillibles directions conduisent aujourd'hui le savant et le marin dans toutes les régions du monde; les saisons et les climats ne sont plus, comme autrefois, d'insurmontables obstacles.

Comtesse, vous vous étonnez de m'entendre parler de navigation, moi qui suis marin comme un habitant du Thibet; mais ne voulez -vous pas que je vous dise un mot de tout ce que je rencontre? Ce n'est pas d'ailleurs un cours de nautique que vous attendez de moi ; et je ne parle pas à des pédans.

J'arrive à un point qui agace fortement votre curiosité depuis notre départ de la Nouvelle - Orléans; je vais vous satisfaire. Je dois cependant, pour que vous voyiez, sous un jour plus clair, quel-

qiies-uns de mes compagnons de voyage, vous occuper, avant tout, d'un incident historique, qui vient d'ajouter aux fastes de la Révolution du Mexique.

Le général Échavarri, Espagnol, croyant servir la cause de Ferdinand, contriJ3ua beaucoup à la chute d'Iturbide. Les Indépendans se trouvant plus forts que les Bourbonnistes, ce J anus se vit trompé dans son attente, et une République succéda à l'empire tyranni que du Ae'r^sd'/^t^â^/^. Le Gouvernement avait eu l'imprudence de lui laisser le commandement d'une division de troupes, stationnées dans la province de Puebla. Il chercha, dans l'anarchie des événemens et l'indiscipline de la troupe, un nouvel appui à ses projets contre-révolutionnaires. Guerrero, le vrai patriote mexicain, marcha contre lui, en triompha, et le conduisit prisonnier à Mexico.

Un grand nombre d'autres Espagnols occupaient des emplois importans; forts d'argent et d'intrigues, ils se montraient menacans à la cause de la liberté. Les Créoles demandèrent que los Gaciupplnos fussent destitués de toutes fonctions publiques. Le Congrès s'y opposa, influencé par ces optimistes^ qui, plus dangereux que les neutres de la Grèce, inclinent toujours du côté où leur apparaît plus facile la voie de monter au pouvoir. Le général Lobato, commandant de la capitale, s'insurgea avec la garnison en faveur des Créoles; mais, appelé à la barre, il se soumit.

Le colonel Stavoli, fils de la Comtesse de ce nom, que vous devez avoir connue à Parma, résistait encore avec son régiment de dragons, lorsque, trahi par ses officiers, il fut arrêté, traduit devant un conseil militaire et condamné à mort. Le Congrès ne vit dans ce jeune officier, plein de feu et d'imprudence, qu'une victime de la séduction, et dans la sentence qui le condamnait, qu'une mesure hostile, inspirée par la crainte de son courage et de son enthousiasme : la peine capitale fut commuée en un bannissement perpétuel, et le colonel fut ainsi conservé à sa jeune épouse, respectable Créole, à la veille de devenir mère. Tout cela arriva dans le mois de janvier dernier.

Au mois de mars, Stavoli vint à la Nouvelle-Orléans avec d'autres compagnons d'infortune. Deux de ces officiers , ayant résolu de rentrer dans leur pays, voyageaient avec nous sous de faux passeports. Il y avait aussi deux Espagnols, qui semblaient à nos deux Créoles des explorateurs envoyés par Ferdinand au Mexique. Peut-être ne se décidèrent'ils à y retourner, quoique exilés, que pour prévenir ou déjouer leur mission. J'étais dans le secret; le maintien des uns et des autres, alternativement embarrassé et embarrassant, m'offrait quelques épisodes plaisans : je me distrayais un peu de la monotonie et des souffrances d'un voyage de mer sur un petit et chétif bâtiment, et de la moleste compagnie de mon gros Kentukien, qui

buvait comme uii trou, fumait toute la journée comme une clieminée, soufflait toute la nuit comme un taisson, et crachait partout, et aussi noir que la fontaine de Lachésis. Jamais je n'ai vu homme plus liomme que lui, dans l'intempérance et l'oubli de tous les devoirs sociaux.

Le vent soufflait doucement, la mer était tranquille : une bonne pèche avec nos hameçons nous fut du plus heureux à propos. Après trois ou quatre jours de notre départ de la Nouvelle-Orléans, il ne nous restait plus que de la viande salée. JNous possédions bien deux cages pleines de poules, mais on n'y touchait pas. J'en demandai la raison au capitaine : il les gardait, me répondit-il, comme un objet de commerce, pour les vendre à Tampico, où elles sont d'un haut prix, et compenser ainsi les coûts de l'exorbitante consommation que les passagers faisaient de ses liqueurs : ils se révoltaient, lorsque le capitaine essayait de leur en refuser au-delà d'une quantité raisonnable. La chambre et la compagnie ne présentaient pas un charmant aspect : ces liqueurs opéraient sur leurs estomacs comme la mer sur le mien.

Le 8 ('mai) nous eûmes une visite de bon augure. Déjà nous savions, par les indications du sextant, que nous n'étions pas loin de notre destination; le passage d'une hirondelle nous rassura davantage. Je la reconnus pour une de la même espèce, que j'avais vue dans les États-Unis; j'en inférai

( -3 ) qu'elle était allée passer l'hiver au Mexique, et qu'elle retournait à son séjour d'été. Elle se laissa prendre sans difficulté; j'en fis ma compagne chérie. Sa table était mieux servie que la mienne: nous avions déjà des mouches en abondance, et le capitaine ne les réservait pas, comme les poules, pour le marché de Tampico, où le ciel et la terre en sont éclipsés; mais la bonne créature mourut le troisième jour de son arrivée.

Je lui avais laissé un libre essor; elle folâtrait dans la chambre, les fenêtres et la porte ouvertes; elle voulut rester avec moi. Quelles méditations, Comtesse! et quels souvenirs!... J'honorai sa mort, je X embaumai de mon mieux, la mis dans une bouteille hermétiquement bouchée, pour la préserver des injures de l'air, et avec elle, j'y renfermai les vers suivans :

Dulcis avis, pavidis dàm nohls littora dicis , Incidit vltœ stagmina Clotiio tuœ.

Dignum sit tlhl fanas. Condoleamas , amicl ! Discite qaod nobis fata tremenda parant.

Gulfi Mexicani, nonis Mail 1824.

Lat. 25° gradu.

Les âmes fortes de votre coterie estimeront oiseux que je m'occupe de ces bagatelles; elles accuseront à' affectation ces accens lamentables. J'approuve leur jugement , tout en me félicitant que mes sentimens ne soient pas les leurs : un cœur désert ne

me fait point envie. Est-il donné, du reste, à tout le monde de vivre sans cesse à Rome et à Sparte? Renfermé entre quatre planches glissantes sur l'élément le plus monotone, où je ne peux pas même me lever sans frapper de ma tête le plafond, ni me tenir sur les jambes sans m'attacher aux parois ; où mon estomac n a d'entractes que pour se préparer à une nouvelle tragédie , je désire plus l'âme d'un Job et d'un Mélibée que celle d'un César et d'un Léonide. L'hirondelle, d'ailleurs, prête de si touchantes allusions aux âmes sensibles ! Seule créature innocente sur la terre, seul ami immaculatus de l'homme, elle ne lui fait jamais de mal; elle détruit les insectes qui le molestent, et, agitant l'atmosphère de son vol continuel, la purge des miasmes qui l'infectent; elle seule vient nous témoigner spontanément la confiance la plus noble, en plaçant sous nos toits ses plus précieux dépôts ; et cette confiance , que nous trahissons souvent d'une manière si barbare, elle nous la renouvelle pour mettre encore à l'épreuve notre hospitalité. Nous marchions lentement; la navigation était calme, et le ciel sans nuages. Le 12, nous crûmes apercevoir les coteaux qui longent ces parages mexicains : les requins , ces monstres les plus terribles de la mer , et qui cherchent toujours leur proie près des côtes, entouraient notre bâtiment. Ici se déploie un autre grand phénomène, qui appelle nos réflexions.

En s approchant de la côte, on rencontre un rapide courant, qui traverse noire chemin du Sud au Nord. 11 entre par les îles qu'on appelle du Vent, parce que de là souffle aussi ce vent Est dont je vous ai parlé; il fait le tour, côtoyant la terre, de toutes ces mers qui baignent la Golombia, les côtes orientales de la Guatimala , qu'on appelait autrefois les côtes d'Honduras, la presqu'île duJucatan, les côtes du Mexique , celles du Texas , de la Louisiane , et sort, pour retomber dans l'Atlantique, par le canal des Florides.

Quelle est la cause de ce courant extraordinaire? L'expliquer n'est pas chose facile. L'auteur de la Genèse a dit que Dieu créa le monde en six jours : on croirait vraiment qu'il ne l'a qu'ébauché.

Je conçois que, dans sa toute-puissance, il ait pu tirer la lumière des ténèbres. Encore les a-t-il bien séparées? Que d'éclipsés physiques et morales nous révèlent le contraire! Mais j'ignore ce que le Genésiste a entendu par ces paroles, séparer les eaux des eaux pour en tirer le firmament, Y était-il renfermé comme dans une boîte de cristal? Les philosophes, les théologiens, au lieu delà résoudre, embrouillent la question. La terre , ajoute-t-il , fut extraite de cette portion d'eau qui demeura située sous le firmament. Les controversistes n'ont pas encore décidé si c'est la terre qui contient l'eau, ou l'eau qui contient la terre. Joignez-y les tremblemens de terre, les volcans, des éruptions d'eau

( 16) succédant souvent à des éruptions de matières solides et combustibles, le flux et reflux, les agitations de la mer au milieu du plus grand calme de l'atmosphère ; les planètes se heurtant l'une contre l'autre; les comètes qui, de leur longue qvieue, font des mondes ce que la baleine fait avec la sienne des bateaux et des pécheurs qui la harcèlent ; tant de désordre annonce-t-il que le monde est achevé, que la terre et la mer reposent dans leur assiette et sur d'immobiles bases? Comtesse, que vous en semble de ces observations? Il serait peut-être plus simple d'expliquer le courant par la pression réciproque, plus forte en un lieu qu'en l'autre, de ces deux grands corps encore chancelans, la mer et la terre. Mais gardez-vous de voir en cela un système : à un humble promeneur comme moi, il n'est permis que de raisonner à l'aventvire sur ce qu'il rencontre çà et là ; de sa logique découle sans art une opinion qu'il n'a la prétention d'imposer à personne.

Si vous désiriez cependant sortir d'ambiguité en vous appuyant aux savans, ils vous apprendraient que ce courant, comme tant d'autres, est causé par la rotation de la terre sur son axe, Yous demanderez peut-être, pourquoi, s'il en est ainsi, tous les courans de la mer ne coulent pas également de l'Est à l'Ouest : pourquoi le courant de la mer Africaine, si impétueux et si célèbre sous le nom de Fernando Poo, coule en sens inverse? Je l'ignore : de tout ce qu'on a dit ne sort aucune lumière. A quoi

( '7 ) bon tenter de définir les hautes dispositions du grand moteur? Moïse est le premier qui s'en est expliqué d'une manière absolue. Dieu lui-même, diton, lui avait confié son secret; n'essayons donc pas de l'imiter. Le nuage qui couvrait toujours leuirencontre est peut-être une allégorie de plus pour nous convaincre que le monde, et tout ce qui s'y fait, n'est que mystère.

Le passage à travers ce courant , pour atteindre les côtes, est difficile, et parfois périlleux : il faut y entrer, à une distance bien calculée, au-dessus du port qu'on veut aborder. Mesurer la direction et l'influence du vent qui y domine, la force du torrent, le compas de la ligne diagonale qu'on doit suivre, est le fait d'un habile marin. Quant à notre capitaine, il laissa entraîner notre petite galère contre un petit banc de sable, trois milles audessus de l'embouchure du Panuco, où nous nous dirigions. C'était un effet naturel de son inexpérience : il passait de la pioche à la boussole, et, certes, toutes ces difficultés nautiques et géométriques excédaient bien la portée de ses combinaisons. C'était, Comtesse, un de ces Jankées, qui, comme je vous le disais dans ma lettre sur l'Ohio, désertent les régions orientales des États-Unis, passent les Aléganis, pour chercher un patrimoine dans les régions occidentales de ce vaste empire : une pioche, une hache, une corde et une bride sur le dos, sont toutes leurs richesses, à leur départ. Fixé d'abord

( ^8 ) à côté d'une forêt dans ces parages de l'Ohio, qui forment maintenant l'État de l'Illinois, il y avait créé une chaumière, défriché un petit champ, et vendu le tout à de nouveaux arrivés. Transporté sur la rive gauche duMississipi, dans l'État du Tennesee, devenu maître du terrain, en quelque lieu qu'il mît le pied, soit par droit de conquête., soit en vertu de la fameuse bulle d'Alexandre YI, il y avait également tracé des lignes de démarcation foncière, et aliéné aussi cette nouvelle propriété; mais, descendu au Sud, et mis dans un^Y^Xn^ grande lumière j^comme on dit à la iNouveîle-Orléans, il rencontra cette fois plus d'envahisseurs que de terres à envahir, plus de spéculateurs que de spéculations, et plus de fourbes que de dupes ; il se trouva lui-même nouveau dans ce vieux monde. Son baromètre baissa ; dans un an il perdit, au milieu de la civilisation, presque tout le gain que lui avaient amassé plusieurs années dans un état sauvage. Yoilà ce qui, des spéculations terrestres, le fit passer aux spéculations maritimes : devenu propriétaire de notre tartane, et, d'un pas accéléré, capitaine , c'est à nous qu'est échu le sort malheureux d'être les compagnons de son apprentissage dans sa nouvelle carrière. Mais ce n'est rien, Comtesse : pendant que je vous racontais l'histoire du capitaine pour nous distraire un peu de notre infortune, nous en sommes déjà délivrés.

i.e même courant nous a détachés de la situation où il nous avait cloués. Agitant sans cesse les sables

( '9) de ces parages, il en détruit les bancs avec la même facilité qu'il les forme, et, nouveau phénomène, son mouvement agit tantôt à la surface, tantôt au fond des eaux. Il est rare qu'un bâtiment, surtout lorsqu'il est aussi léger que le nôtre, se brise contre ces sables mouvans , si le vent n'ajoute puissamment à la violence du choc.

Les pilotes arrivèrent et prirent le gouvernement de notre navigation. Nous fûmes obligés de sortir encore du courant à l'Est, de remonter au Sud, et, le 14, nous passâmes la barre du Panuco. On appelle ainsi l'embouchure de ce fleuve, parce que le courant l'obstrue toujours des sables qu'il entraîne à sa suite; à tel point que les ports de toutes les côtes atlantiques du Mexique ne sont accessibles qu'à do petits bâtimens.

Que ne peut-on effacer de la mémoire les souvenirs que l'histoire retrace, ou reculer de trois siècles les événemens ! que ne peut-on endormir son imagination et cacher dans un rêve du passé l'évidence duprésenil à l'approche de ces parages, j'aurais partagé peut-être le même étonnement qui frappa les aventuriers de Gortès la première fois qu'ils abordèrent aux embouchures de l'Antigua, tant est semblable l'aspect que présentent encore les embouchures du Panuco civilisé!

Ces figures basanées des pilotes et des douaniers, couverts d'une seule chemise, flottante au gré de leurs mouvemens et des vents, d'une toile aussi

sauvage que leur figure, se pressant autour des bâtimens comme les anciens Indiens ; des oiseaux de tout plumage et de tout ramage, faisant retentir les airs d'une harmonie nouvelle ; ces nuées de perroquets de toutes sortes, offrant un contraste si remarquable entre le langage que la nature leur enseigne dans les bois et celui qu'ils viennent apprendre en Europe , à Vécole de la civilisation , image fidèle de nos muscadins, qui de la campagne viennent mâcher à la capitale des mots et une prononciation qui forment ensemble un baragouin fashionable ; ces pélicans et autres créatures aquatiques, étrangères à nos climats; ces cocotiers, ces palmiers ombrageant de leurs feuilles ombelliformes ; des arbres et des arbustes de mille espèces, d'une beauté et d'une végétation tout' exotiques ; ces plages désertes, où n'apparaissent que les empreintes encore intactes de la création du monde, tout ce spectacle. Comtesse, réveillerait dans l'âme du mortel qui ignorerait le passé, l'idée d'une nouvelle Découverte. L'illusion, toutefois, ne serait pas longue; trois ou quatre uniformes militaires, quoique déchirés, et autant de fusils et de baïonnettes, quoique rouilles, le ramèneraient bientôt sur les traces de l'Europe, sur le souvenir des fléaux et de la tyrannie qu'elle est venue y verser, conune du vase de Pandore. Un poste militaire garde, à la rive droite, l'entrée du fleuve, abrité sous un toit couvert de feuilles de palmier.

Ou reuioiite deux ou trois milles le fleuve, et l'on s'arrête à un endroit qu'on appelle maintenant le port de Tampico, où les eaux s'étendent majestueusement et offrent un ancrage sûr et profond. Des collines et des plaines , des prairies et des forêts , font succéder des tableaux variés , où l'œil , rencontrant des aspects à demi sauvages et à demi civilisés, cherche en vain à se reposer; l'oeil, comme l'âme, n'aime point le contraste de deux natures indéterminées.

C'était le soir du i4; un officier supérieur de la douane, faisant aussi les fonctions de commissaire de police, vient à bord, fait ses inspections financières et politiques , et nous laisse sous la surveillance rigoureuse d'une garde de douaniers. Ils relevaient , par mesure de contrôle , et pour rompre les connivences ^ ceux qui de la barre nous avaient accompagnés jusqu'au port. Défense était de débarquer et de toucher à la cargaison. L'un d'eux, stipulant juste récompense, me fît dire, la nuit, par un de nos deux Espagnols, que si j'avais quelque pacotille à soustraire à la douane, il se chargerait de me la faire parvenir à terre. Quitter la toge pour la pacotille , passe encore , Comtesse , le préjugé seul peut en gringotter, mais sauter de Théniis à Cacus , de la punition à la perpétration des crimes , et peut-être du fauteuil au poteau , c'est trop : je remerciai donc mon mentor espa-

fifnol de ses aimables conseils et le serviable officier de ses offres généreuses. Je désignai moi-même à l'inspecteur principal de la douane tout ce que je croyais sujet à paiement de droit. Je dois rappeler ici avec reconnaissance et admiration la manière sage et libérale dont il sut distinguer un simple promeneur^ qui n a d'autre commerce que l'échange de notions instructives. Cet inspecteur était un Créole, don Pablo Martinos ; il remplaçait un Espagnol chassé pour ses insupportables vexations contre tout homme qui n'était pas de son pays. Tout étranger, en effet, est encore considéré par les Espagnols comme venant empiéter sur les privilèges qu'ils exerçaient naguère avec un despotisme si tyrannique , et dont ils ne cessent d'espérer le retour.

Tous les livres qu'on y débarque sont sujets aux censures de Yindex : un pays élevé et nourri dans la superstition ne peut rompre d'un seul coup tous les fers qui l'enchaînent. Cette inspection est du ressort du curé ; il fallut donc me présenter devant son tribunal.

On m'indifjua un gros personnage qui se promenait sous un portique ou hangar, en pantalon qui avait été blanc , en manches de chemise , tout décoleté , la poitrine découverte , une barbe d't;zquisUion^ jasant avec des femmes , et fumant son cigare. J'eus honte de l'appeler révérend père , et

( ^5 ) je le saluai avec Tépithète de cavallero *. On me l'avait peint aussi dur et méchant que le douanier était noble et loyal. Je ne redoutais que l'ennui : je n'avais que des livres qu'il ne savait pas lire; mais un incident singulier vint me tirer de cette crainte, et jamais homme ne fut si tôt expédié par un Inquisiteur.

Pendant que mon domestique ouvrait ma malle , je perce des yeux une pièce dont la porte donnait sous le portique , et j'y reconnais une jolie Espagnole que j'avais vue à la Nouvelle-Orléans. Je laisse l'Inquisiteur et l'inquisition, et cours adresser mes respects à la belle étrangère. Une petite conversation en français s'engage entre nous. Mon Argus abandonne sur-le-champ mes livres pour tourner l'inspection sur son lo; il me dit, sans trop de politesse, que tout était parfaitement en règle, et que je pouvais m'en aller. Je baisai la main [more hesperio) de la nouvelle convertie, devenue la sobrina (la nièce) du curé.

Le curé était un moine de Saint-François, et de saint François d'Espagne , comme disent ces bons croyans de Créoles et d'Indiens. En qualité d'Italien, j'ai dû souvent réclamer contre cette usurpation historique et canonique.

* C'est le mode de salutation le plus simple usité dans le pays, comme le mot monsieur Gïi France. Ce que réplthète cavallero a de retentissant vient de l'emphase et de la morgue de la langue et du caractère espagnols.

Ce n'était pas tout, il fallait aller chez le Commandant de la place : il me fit un peu attendre. Son excellence ( on aj^pelait ainsi un colonel d'une république) faisait une pai'tie aux cartes; je crois qu'il en faisait une aussi à la bouteille; car il vint me parler entièrement impos sut. Bacchus et les désordres qui marchent à sa suite avaient deux fois causé sa destitution.

Mon passeport était le même qui m'avait fait sortir légalement de ma chaumière et des États Sanctissimes. Mon fidèle compagnon dans toutes mes promenades en Europe et en Amérique , il m'inspire une espèce de dévotion , comme un muséum de blasons, de tabellionats , de polices, etc. , de presque tous les grands Etats de l'Europe. En Amérique, je l'ai fait signer même par le Mississipi, à ses sources , et par divers chefs sauvages , à leur manière. Je le conserve comme une relique des plus curieuses et de la plus haute authenticité.

Mais S07Î excellence y avait aperçu l'armoirie du pape ; sans considérer le reste, sa profonde sagesse y trouva un grand argument de suspicion. Il me notifia qu'il ne me laisserait passer outre sans l'autorisation du Gouvernement de Mexico.

Sa décision n'était pas aimable ; je me retirai dans l'espoir qu'un lucide intervalle rendrait sa sagesse plus clairvoyante ; ce moment était si rare qu'en vain mes recommandataires, les plus respectables négocians de l'endroit, sollicitèrent en faveur

de l'évidence et de la justice : il avait, répondait-il. des instructions secrètes. Il en référa donc à l'autorité supérieure.

Pour obtenir le plus tôt possible ma délivrance de ce lit de Procuste, j'avisai une lettre à un ministre à qui j'avais été particulièrement recommandé- Vous croyez, Comtesse, que cette lettre va lever tous les obstacles ; pas du tout : elle n'a fait que les compliquer , les républicains n ayant pas ce ministre en odeur de sainteté.

D'ailleurs , mes deux Espagnols , venus sur le même bâtiment que moi, avaient été arrêtés. Aux questions inquisitoriales de la police sur leur compte j'avais dédaigné de répondre , ripostant hautement que je ne devais raison que de mes actions, à moins que celles des autres ne missent en péril le salut public, et que je voyage pour m'amuser et non pour servir de suppôt aux agens de police; ce qui donna plus d'éveil encore aux soupçons du Commandant. Après tout, je pris la chose dans l'ordre des événemens contingibles , épiant toujours l'occasion favorable de hâter mon départ.

Dans l'auberge où j'étais descendu , si l'on peut appeler ainsi les auberges de Tampico, un malheureux mourait de la fièvre jaune, à côté de ma chambre, sous le même hangar, où de simples divisions mitoyennes de gros bambous nous séparaient l'un de l'autre. La crainte, dit-on, est le principal aimant de cette maladie ; l'intempérance peut aussi

( .6 ) lui donner prise : mais avec un caractère assez décidé et un corps bien purgé par la mer , et qui s'abstient d'ailleurs de tout dérèglement de vie, je me rassurai entièrement.

Ciel 1 dans quel état affreux est réduit l'homme par cet épouvantable fléau! Que de volumes, que d'expériences pour en découvrir ou démontrer la cause! Gènes, Marseille, Barcelone, et tant d'autres pays d'Europe, ont fait d'inutiles recherches! Des effets pour des causes, des apparences pour l'évidence , des systèmes sur de faibles conjectures, voilà tout ce qu'on a inventé. Il est même prouvé que là où la fièvre jaune trouve plus de médecins, on compte plus de victimes *.

* Le lecteur me permettra d'intervertir ici l'ordre chronologique, pour lui rappeler la manière dont je fus moi-même à Saint-Domingue , presque deux ans après la date de cette lettre, atteint et guéri de la fièvre jaune : les circonstances et les moyens de cette cure peuvent ne pas être sans quelque intérêt pour la société.

Je chassais aux crocodiles , sur les bords de l'étang Ester , à quinze milles des Gonaïves. La fougue naturelle de mon caractère dans tout ce que j'entreprends, et l'ardeur qui m'animait dans cette chasse extraordinaire, m'exposèrent à l'imprudence de me tenir deux ou trois fois la tête découverte sous un soleil et sur des sables brùbns. Je sentis comme une torpeur ou pesanteur saisir soudain tout mon corps, naturellement léger et élastique ; des frissonnemens succéder à une chaleur cuisante qui semblait circuler dans mes intestins, ma tête s'étourdir, et ma salive s'épaissir. Je me doutai du malheur qui me menaçait, et je retournai en hâte à la hutte d'un nègre, où nous avions déjeuné. Je pris un fort vomitif, qui m'accompagne toujours : il opéra prodigieusement. Je retournai sur-le-champ aux Gonaïves; et, pour continuera tenir en échec l'ennemi, je montai à cheval , une once et demie de sel d'Epsom dans le ventre : le mouvement se prêta beaucoup à en aider les eflets.

( 27 ) Ce malheureux mourut le lendemain de mon arrivée, noyé dans son sang, c'est-à-dire dans celui qui sortait de sa bouche, et que lui ôtaient les médecins. C'était un Français. Le même sort frap-

Aiissîtôt arrivé, je pris un autre vomitif, qui fut pareillement suivi d'une bonne purge, et tout cela dans cinq heures de temps. Je m'imposai une diète rigoureuse; des diluans, des réfrigérans étaient ma seule boisson ; pour le reste, je laissai faire à la nature. Le mal, paralysé de la sorte dans SCS progrès , marchait lentement et sans forces; il ne trouva pas trop à faire prise sur cette malcria acra et irritans, qui devient son agent principal; ni sur cette quantité de bilis ystlca, qui, s'extravasant dans le sang par le poids de son volume, et opérant sur lui le même effet que la présure sur le lait, le coagule et l'arrête. Cette matière agglomérée enfle les Tases , les enflamme et les gangrène, met en convulsion toute la machine animale, se force un passage par la bouche, ôte la respiration, et neutralise ainsi toutes les puissances motrices de la vie.

Le deuxième jour, quelques taches alarmantes, jaunes et vcrdâtres, se répandaient sur mon corps. C'était le mal qui faisait son cours; cela n'altéra ni mon esprit ni mon régime. On ne voyait pas encore de ces taches noirâtres, avant-coureurs ordinaires de la mortalité de la maladie. J'étais plein de confiance dans la nature, dans ce que j'avais fait pour l'aider, et dans la Providence, qui veille toujours d'une manière si propice, et souvent étonnante, sur les pauvres pèlerins.

Le troisième jour, je sentis les premières atteintes de la convulsion et du délire. J'étais logé chez le négociant le plus respectable de la ville, un Ecossais distingué, de la plus noble hospitalité, d'un esprit digne de son âme , M. Reid; je me fis promettre que, pendant l'aberration de mes facultés mentales, il ne permettiait à aucun médecin, à aucune commère d'approcher de mon lit et des personnes destinées à m'assister, et qu'on ne changerait en rien le régime commencé. Il n'eut pas peu à faire pour uie tenir parole.

Vers le soir du quatrième jour, je me réveillai de ma léthargie qui avait été très-pénible, et aussi noire que la maladie; mais je sentais que je ne mourais pas. Je le fis dire au curé, qui, avec son insistance charitable, paraissait m'avoir déjà condamné. Je n'avais eu que quelques éructations légèrement teintes d'une couleur de brique.

( ^8 ) paît tous les jours des étrangers de toute nation , dans les maisons particulières comme dans les auberges. On n'y rencontre pas d'hôpital, tant l'endroit est encore d une création nouvelle et barbare. On n'v \ient le plus souvent qu'avec la résolution, ou

Le cinquième, la fièvre déclinait avec la convulsion ; la respira lion était moins anhélante, mes paupières moins chargées, la tète moins assoupie; je me permis d'ajouter deux doigts devin de Bordeaux à ma petite soupe ordinaire de pain, bien cuit dans l'eau avec un peu de beurre, et je le trouvai délicieux.

Le sixième jour, je me mis an quinquina pour arrêter les ravages de la gangrène dans les intestins, et pour corroborer la machine épuisée. Mon humeur badine, que deux jours avant on avait jugée une convulsion, un symptôme ordinaire de mort, reprit son élan, et faisait rire cordialement la digne maîtresse de la maison, qui, avec M. Reid, me prèlait l'assistance la plus généreuse.

Le septième, je voulus essayer mes forces; je me tins debout contre mon lit, et mon estomac ne se refusa pas à une petite aile de poulet.

Le huitième, je criai victoire. Bref, le seizième, je partis, et à cheval, pour le cap Haïti, qui est à soixante-treize milles des Gonaïves, à travers des montagnes escarpées.

Pendant la crise, les docteurs Sangrados n'ayant aucun accès près de moi, criaient de loin que j'étais un fou, et qu'il fallait du sang, sans relié chir que, le mauvais sang étant coagulé, c'est le bon seul qui sort, laissant ainsi la place sans défense. Les commères, ces bégueules , qui, parmi les gens de couleur plus qu'ailleurs, s'érigent en filles d'Esculane, dictaient aussi leurs ordonnances homicides : c'est ainsi que la fièvre jaune recrute des auxiliaires puissans, ou dans l'ignorance présomptueuse, ou dans les préjugés. Tous les elï'orts de la natuie, abandonnée par la sagesse, cèdenJ nécessairement à cette phalange hostile. Que le ciel bénisse M. Reid, madame et toute sa famille 1 Mon cœur se réserve de leur offrir un tribut plus digne de ma gratitude, si je viens à publier mes promenades daiis l'île de San-Domingo. Je me réserve aussi de rappeler, avec les mènaes scntimens, les bontés dont un autre respectable ÉcossaiS;, M. Blain, aie riunbla pendant mon séjour à Haïti.

de mourir, ou de faire de l'argent. Ma condition était pire que celle des autres : la mort ou des dépenses, je n'avais d'autre alternative.

La cohabitation des sains et des malades , dans cet endroit , offre de grands argumens pour les no}i contagionistes. Le seul danger, je crois, du contact des fiévreux, est l'impression morale, produite par l'aspect effroyable de la crise et de la fin de cette cruelle maladie.

Mais pourquoi tant vous parler de mon arrivée dans cette place, avant que vous sachiez ce que c'est et quelle est son origine. Je veux vous l'apprendre, puisque le Commandant temporiseur m'en laisse le loisir.

Il y a trois Tampico : Tampico de Saint-Anna ^ Tampico Pucblo-Vicjo^ et Tampico Pucblo-Nuevo, C'est le dernier que nous habitons maintenant : parlons-en d'abord.

Les révolutions récentes contre ce qu'on appelle la mhre Patrie ont relégué le peu de troupes espagnoles qui y reste encore , dans la forteresse de Saint-Jean de Ulloa, petite île située vis- à-vis et à deux cents pas de Yera-Crux. Cette ville est le jouet des mortiers et des canons de ces troupes; aucun bâtiment ne peut l'approcher sans leur permission et sans vm tribut. Réduit donc à chercher ailleurs refuge, le commerce a choisi les embouchures de deux fleuves, qui , à égale distance , et en ligne presque directe , communiquent plus commodément

( .'o ) avec la capitale : l'embouchure de l'Alvarado , à soixante milles au sud deYera-Crux, et celle du Paiiuco, à deux cent cinquante milles au nord, sont devenues les deux centres principaux des opérations commerciales du Mexique.

La rive droite du Panuco , où les bâtimens s'arrêtent, est un terrain plat, marécageux, sujet aux inondations du fleuve : on a donc établi le siège du commerce au pied d une colline sur les bords d'un lac, qui communique avec le Panuco par une issvie navigable pour de gros bateaux, située à deux milles du port, et où aboutit le chemin de la capitale. On a appelé la réunion de ces entrepôts commerciaux Pueblo-Nucvo de Tampico^ du nom du lac.

Les maisons ne sont , la plupart , que des huttes couvertes de chaume et formées de gros bambous , dont les insterstices sont bouchés par l'argile ou le limon. Avant la révolution, ce n'était qu'un repaire de contrebandiers et de pirates. La contrebande y règne encore , et s'y conservera long-temps.

Les habitans d'aujourd'hui forment une réunion étonnante d'Européens , qu'on peut appeler oiivie gênas musicorum. Mais tout en badinant sur ce proverbe, on y voit réellement une compagnie de musiciens. C'est une importation de Lombards , de Piémontais, de Bolognais, de Piomains, de Napolitains , etc. , qui , dans un théâtre , jouent et chantent en espagnol. On n'y voit pas moins les Quiscoles , les Gilh/as , les Sangrados , les Urta-

( 3. ) dos , etc. Rien n'est moins indigène et plus singulièrement assorti que la composition du personnel de ce théâtre. Le matériel en est plus simple et moins exotique : des bambous et des branches de palmier en forment l'enceinte grotesque ; le plafond du parterre représente le firmament , tel qu'il est sorti des mains du Créateur : Raphaël ou Apelle ne l'eussent pas mieux peint.

Je ne m'attendais pas , Comtesse, à trouver une troupe de mes compatriotes, non moiis intrépides qu'ailleurs . s'escrimant contre le sort dans un carrousel transatlantique. Ce sont de malheureux réfugiés , à qui le Gouvernement Ubéral du Mexique a refusé du service. Un Gouvernement plus qu'à moitié espagnol peut-il en agir autrement avec des braves qui se sont battus en Espagne et dans leur patrie pour la cause de la liberté? Gagner honorablement les moyens d'aller chercher ailleurs une terre plus hospitalière , c'est maintenant leur but; ils l'atteindront : à Tampico, je le répète, tout le monde meurt ou s'enrichit. La fièvre ne les a pas encore atteints : en leur ôtant la crainte delà mort, l'infortune les en préserverait-elle?

Allons voir une grande cérémonie qui se renouveli e annuellement (le 26 mai) kT^nn^ico du Puebio-Viejo. C'est un jour célèbre pour ce village : c'est la fête du Crucifix. Veuillez m'y suivre, Comtesse : le village n'est qu'à six milles. Nous ferons cette excursion

agréablement, à travers des collines, clés prairies, des bois et des bosquets.

J'arrivai à temps pour entendre le sermon. Le prédicateur était un moine de Saint-François. C'est la milice la plus puissante de ces contrées : on va loin, quand, au milieu d'un peuple brut et superstitieux, on a dans sa manche le paradis et l'enfer, comme Mahomet y tenait la lune. Il parla beaucoup de saint François , fort peu du Crucifix. Saint François était toujours le principal^ le Crucifix V accessoire : c'est savoir ménager du crédit à la livrée. Plus attentif à leur bourse qu'à leur conscience, il s'occupa beaucoup plus de ce que ces bonnes gens qui l'écoutent doivent donner^ que de ce qu'ils doivent faire. Avec de l'argent, on ferme les portes de tous les enfers , et l'on ouvre celles de tous les paradis. Tout en prêchant des hérésies, le révérend père criait terriblement contre les hérétiques. Il me pointait souvent de ses regards censeurs ; ce qui n'était ni charitable , ni rassurant, au milieu d'un peuple aussi barbare que superstitieux et fanatique. Je ripostais des miens , et de manière à le détourner parfois de la distinction dont il voulait bien m'honorer ; mais il retournait à la charge , quand une divinité sublunaire vint m'en délivrer. Et devinez, Comtesse !... c'était encore la belle, l'aimable Sobrina , qui m'avait déjà soustrait à \ inquisition du révérend père du Pucb/o

Nuevo. Entrée dans l'église, les yeux de mon explorateur allèrent se reposer , se clouer sur ses charmes : plus d'hérétiques , ni de Crucifix , ni de saint François 1 Dès lors, il ne parla que des beautés et de la bonté de la Vierge. Le peuple , qui se tourne toujours du côté du dernier qui arrive 5 ou se montre sous un état plus éblouissant , me perdit de vue, et je saisis l'opportunité de me retirer tranquillement , inobservato.

Le hasard combina une singulière rencontre : le révérend père dînait dans la maison où j'avais été invité moi-même. Je tournai la chose en badinage, pour en parler avec plus d'avantage; quelques observations assez signifiantes , et faites en latin , sur sa manière impropre de toiser et d'exposer un étranger , appelèrent ses excuses. — Je vous prenais, dit-il, pour un Anglais. — Mais, révérend père, trouviez-vous également des hérétiques dans les Anglais, quand, seuls, ils vous firent triompher de Napoléon , et qu'au verset salvum fac Regem, etc. , vous ajoutiez : et AngUam et Anglos? Il me répondit, qu'alors il n'était pas en Espagne, mais au Mexique.

Le matin, il avait prêché la croisade ; laprès-dîner, il devint thaumaturge ou faiseur de miracles. Revêtu des habits pontificaux, une barbe de bandito, un mouchoir sale sur la tête, il monte sur le grand autel, comme un charlatan sur des tréteaux, détache le Crucifix, l'élève, et annonce aux

croyans que le moment s'approche où le Crucifix va ouvrir les yeux comme toutes les années. Le moment arrive; trois ou quatre vieilles bégueules, la tète baissée contre terre, et les yeux fermés , crient , comme des possédées^ qu'elles voient le miracle ; et les autres spectateurs, les yeux ouverts, semblent se dire qu'ils ne voient rien. Le révérend père s'écrie alors (et je m'y attendais comme quatre) : Malheur, malheur aux non Elus

du Seigneur! Et la résistance du Crucifix à se

faire voir, il l'attribue aux temps pervers et jacoblnos, aux illuminados. Il n'avait pas tort ; quand les peuples commencent à ouvrir les yeux , il est raisonnable que de tels Crucifix les ferment.

L'histoire de ce Crucifix n'est pas moins curieuse. On dit, et tout le monde le croit, que les pirates barbaresques ayant fait une descente en Espagne, et pillé une ville, enlevèrent ce Crucifix avec d'autres objets de prix; qu'il s'échappa des mains des Infidèles, et qu'au lieu de retourner en Espagne, il préféra venir en Amérique , chez des peuples wo//- ?'^rtt/a^, beaucoup plus purs que les vieux.

On le vit un jour flotter sur les ondes. On accourut pour l'en tirer; mais c'étaient des blancs, et aucun moine ne les accompagnait : il refusa donc de se laisser prendre. Des Indiens étant survenus, un moine à leur tête, il se mit lui-même entre leurs mains, comme un agneau. Ces bonnes gens furent enchantées de le trouver basané comme eux ; aussi

disent-ils depuis, que s'il est vrai qu'à la création du monde l'homme ait été fait à l'image et similitude du Créateur, il s'ensuit, par argumentation toute logique et naturelle, que nous, peuples blancs^ sommes tous des bâtards, et que les peuples basanés sont les seuls descendans légitimes de la première et bonne génération. Eh ! que serait-ce donc, Comtesse , s'ils réfléchissaient qu'étaient noirs ou basanés notre JMadone de Loretto , la Madone des Madones , les images des Grecs schismatiques et latins , un grand nombre de Crucifix des deux mondes , la sponsa des saintes Ecritures, qui dit aussi : Nigra siim, sed forniosa. Mais trop de digressions; finissons l'histoire du Crucifix.

Du bord de la mer, il fut porté en procession au Pueblo, qui n'en est qu'à trois milles, situé sur une riante colline. Le moine qui en était le curé, un liombre sa?ito, le pria de multiplier ses miracles. Il en fait beaucoup encore, et enrichit tous les curés : le père Provincial, après un certain temps, a soin de le remplacer, pour admettre chacun de ses amis au partage des bienfaits de ces miracles, et en toucher plus souvent sa propre part.

11 est arrivé deux ou trois fois, je crois, que le Crucifix s'est montré ce que les Anglais appellent d'une manière si énergique, restless. 11 désertait, et ne se fixait nulle part; c'est qu'il voyait diminuer le zèle, la dévotion et les offrandes des fidèles. Mais le curé interposait ses bons offices; les fidèles payaient

■ ( 56 ) des messes, des triduo, des neiivaines, etc.; et il revenait toujours. La dernière fois , dit-on , il était vraiment décidé à quitter le pays, à repasser la mer : comment l'a t-on retenu? Le curé prouva le fait en montrant que le Crucifix avait encore les pieds couverts de sable. Sans un bon cheval qui lui permit de le rejoindre en diligence, le sort en était jeté : le Crucifix allait s'embarquer. Mais les époques, lesoîV, les comment, etc. ? le curé ne court pas après ces exactitudes minutieuses ; on doit croire tout, implicitement et aveuglément ; si vous hésitiez, le curé vous répéterait, comme il fut dit à saint Pierre : modicœ fidci I

Tout ce que je vous ai raconté, Comtesse, est notoire dans le Mexique ; je le tiens de personnes les plus dignes de foi. Les dévots de toutes les couleurs ont confirmé ce témoignage.

Il est une autre particularité sur ce Crucifix, non moins intéressante à connaître. Lorsqu'on le tira de la mer, on lui trouva un ruban bleu au cou. Saint Yago de Compostella et d'autres saints ont leurs chevaliers ; on crut que le Crucifix avait aussi son ordre chevaleresque. Le curé s'empressa donc de propager cet ordre : moyennant une certaine rétribution au Cimcifix, des personnes distinguées sont inscrites sur un registre , le livre d'or. C'est le jour de l'anniversaire que le curé en distribue les décorations aux récipiendaires , et est occupé à accepter , pour le Crucifix , le

( 5? ) droit d'admission et d'autres offrandes dévotes. La foule est si pressante , que , pour vaquer à ce soin, il est obligé, dans ce saint jour^ de déléguer les fonctions augustes de l'église à un auxiliaire , qui, comme lui, doit toujours être un franciscain. Le livre d'or n'a pas appauvri le curé , si j'en juge par le grand nombre de cordons bleus qui se remuaient de toutes parts : vous eussiez cru être à la cour des Tuileries. Recevez le dernier échantillon de cette fête; il est temps d'en finir.

J'étais allé vers le soir m'amuser aux jeux, aux sauts, aux grimaces d'une compagnie de charlatans, quand un Capa Magna du curé vint leur enjoindre de cesser : la danse des Indiens , à l'église , commençait, A cette nouvelle , je hâtai le retour à la suite du héraut.

Les Indiens faisaient déjà devant le Créateur beaucoup plus de grimaces et de contorsions que ces charlatans devant les créatures. Cette danse est un privilège restreint au sang aborigène ; il n'est donc pas vrai que, comme l'atteste l'histoire, les Espagnols soient les seuls privilégiés dans les colonies espagnoles. Comtesse, qu'on danse devant la Divinité, je ne m'en étonne pas, c'est ce que faisaient les Juifs et les Egyptiens, les Grecs et les Romains, les premiers chrétiens; c'est ce que font encore les Schakers et les sauvages. Je préfère ce mode d'adoration à ces chants de nos Castroni, la honte du genre humain, qui, de leur voix scanda-

( 38 ) leuse, profanent nos églises. Je me rappelle avoir lu, dans la bibliothèque de Notre-Dame deLorette, un livre intitulé IlMondo in ballo : un jésuite y prouve que tout est danse dans ce monde. L'allégorie vraiment trouve son explication dans la conduite de la Compagnie de ce saint homme. Ce qui m'étonne et m'indigne, c'est de voir l'insatiable avarice présider à toutes les cérémonies religieuses, et faire un mercimoine impudent de la foi et de la Divinité: ces pauvres Indiens sont obligés de rétribuer une petite monnaie à chaque danse renouvelée, comme on le fait aux bastringues du faubourg Saint- Antoine, à Paris, et à Porta Comasna, à Milan.

Après tant de miracles et de badauds, d'offrandes et d'escroqueries , vous croirez, Comtesse, y trouver au moins le temple de Jérusalem! C'est une étable indécente, immonde et puante. J'y ai vu la Religion et la Morale rougir et frémir.

A notre retour, mon guide et mon hôte, un Créole courtois, D. Pablo Azano, s'arrêta à une maison rustique. Là s'offrit un incident aussi triste que singulier.

En Amérique, et notamment entre les tropiques, se rencontrent beaucoup de ces oiseaux de proie appelés à la INouvelle-Orléans carlncraux , ici comangosy et compris, je crois, par les naturalistes, dans la nomenclature des carrions , buzards , curubus, etc. Ils appartiennent à la famille des vautours; bien plus laids et plus puans, mais toujours

( 39 ) Utiles à l'humanité, ils se tiennent près des endroits habités, et dévorent les immondices, les charognes, qui contribueraient à l'infection de l'air. Ici, et à la Nouvelle-Orléans, il est défendu de les tuer, comme l'Ibis en Egypte. C est de la sagesse qui répare les effets de la négligence.

En allant à la fête du Crucifix, et passant près de la maison rustique, nous en aperçûmes un grand nombre, perchés sur les arbres qui lui font ombrage. Mon hôte s'écria : mauvais présage! Il demanda comment allait la malade; on lui répondit : Mal, très-mal. — Je l'avais conçu , reprit-il; et nous continuâmes notre chemin. A notre retour , nous trouvâmes les larmes et la tristesse : la malade était morte. — Je lui demandai une explication sur la cause du mauvais présage. — IN'avez-vous pas vu ces oiseaux? ils sentaient le cadavre. —De tels augvires, chez les Romains, auraient supplanté tous les coqs et les corbeaux. Il est certain que ces animaux sentent la charogne aune distance immense ; l'étendue de leurs narines ajoute au poids des faits qui semblent le prouver à l'évidence. Mais j'ignorais qu'ils eussent le talent fatidique de nous juger charognes, avant que nous crussions l'être.

Autre petite histoire de ces oiseaux. — Je me promenais un jour , ou plutôt je me déchirais les habits et la peau au milieu des broussailles épaisses c|ui encombrent tous les bois de ces environs. J'étais près des bords dvi Panuco; j'ouïs vm soufïlement

violent , inconnu ; je soupçonnai quelque chose d extraordinaire, constant objet de mes promenades. J'approche lentement et en silence. C'était un crocodile se dégueulant, si je puis m'expliquer ainsi, contre quatre ou cinq de ces oiseaux, lesquels, perchés sur un arbre, semblaient se moquer de lui et de sa fureur. —Vous craignez d'approcher. Comtesse!... ne craignez rien : il est faux que les crocodiles attaquent l'homme sur terre ; ces cris plaintifs et trompeurs, que des naturalistes leur prêtent comme moyens insidieux d'attirer leur proie, ne sont pas moins fabuleux. Notre aspect seul les met en fuite.

On dit encore que les alligators ne sont pas des crocodiles; cest à peu près comme si nous prétendions en Europe que les hommes du Midi ne sont pas des hommes parce qvi'ils sont un peu plus bruns que ceux du Nord , et que quelque différence de museau, de dents , de queue, etc., puissent motiver une classification de nouvelles familles. Mais laissons ces questions , qui ne sont pas de ma compétence , et revenons à notice histoire.

C'est dans cette saison que les crocodiles mettent bas leurs œufs , ou pondent , si ce mot peut convenir à ce qui n'appartient pas à l'ornithologie. Tous savez peut-être qu'ils les déposent dans un trou pratiqué dans le sable , sur les bords de la rivière où ils mènent leur vie i.mphibie , et les recommandent au soleil poiu' les faire éclore. Les carrions épient

soigneusement l'endroit , ou les sentent de leurs narines magiques , et en font des repas délicieux.

C'est au moment d'un de ces attentats, que mon crocodile les surprit ; il leur opposait en vain sa résistance et ses menaces ; je fis mon profit de cette lutte, je m'emparai d'une douzaine de ces œufs que j'envoyai à la Nouvelle -Orléans, dépôt général de nies curiosités, avec la bouteille tumulaire de mon hirondelle, et d'autres objets recvieillis à Tampico*.

* En terminant mes observations sur le crocodile, je dois signaler une découverte. J'étais aux Gonaïves (Saint-Domingo); M. Reid et moi nous apprîmes qu'à quatre milles de là on avait tué un crocodile, qu'on pourrait appeler terrestre , tant on l'a trouvé à grande distance de l'eau (sept à huit milles environ).

L'énormité de cet animal nous étonna, La dureté de ses écailles nous portait à croire qu'il était vieux. — Il a soixante-treize ans, nous répondit un nègre. — Je m'informai par quelle donnée sûre on pouvait préciser son âge. Le nègre nous montra un sac ou une bourse qu'il avait trouvée dans les intestins de l'animal, et qui renfermait soixante-treize pierres, de forme sphérique ou ovale, toutes à contours arrondis, un peu plus grosses que le pois chiche. Ce rapprochement me donna l'idée de renouveler la même expérience sur d'autres crocodiles. J'ai constamment remarqué, en effet, qu'ils avaient plus ou moins de pierres, en proportion du plus ou moins d'apparence de longévité qu'ils présentaient à l'extérieur, et la chose est tellement certaine aux yeux des nègres, que d'abord ils se moquaient de mon pyrrhonisme. L'intestin qui contient ces pierres est près de la vessie. Elles font partie , ainsi que l'intestin même, du grand nombre de curiosités que j'ai envoyées en Italie, où elles m'attendent depuis long-temps. Ces animaux célèbrent ainsi leur anniversaire , en avalant une petite pierre.

Si je me suis permis de qualifier découverte ce résultat de mes investigations, c'est que les plus habiles professeurs d'histoire naturelle, que j'ai consultés à Paris, à Londres, etc., et notamment le célèbre M. Duméril, m'ont affirmé qu'on ignorait absolument la manière de fixer l'âge du crocodile.

Les carrions ne laissent jamais échapper la proie qu'ils rencontrent. Quand la faim les irrite, ils se jettent sur les plaies de quelque cheval blessé , abandonné libre à la pâture. Vainement les détourne-t-il de la tête , des pieds et de la queue , il se roule par terre, pousse des hennissemens épouvantables ; les carrions retournent à l'assaut ; et la bête devient cadavre. C'est le seul cas où ils portent préjudice à l'homme. Ils n'attaquent ni les poules, ni d'autres animaux domestiques; sans eux, jugez combien , dans certains endroits , il y aurait de crocodiles : on m'a dit qu'on a trouvé quelquefois plus de cent cinquante œufs dans une seule nichée. Le carrion ne montre pas toujours tant d'audace: j'ai vu un aigle en chasser seul dix ou douze de leur table ; mais ils fraternisent beavicoup avec les chiens, qui, sans difficulté , partagent leurs repas.

Bonnes nouvelles. Comtesse : un décret d'amnistie générale a rappelé le colonel Stavoli ; il vient de débarquer. C'est l'ami de notre Commandant de Tampico. Il l'a convaincu que je ne suis pas un Cardinal déguisé ; il commençait à revenir lui-même de cettegrossière méprise. Au reste, son aimableépouse, une charmante Créole, douée de tout le bon sens qui lui manque , a plaidé ma cause; la belle Sobrina a aussi glissé sur son âme quelque mot protecteur.

Je pars sans attendre les réponses de Mexico; je pars, comblé de politesses par ces Créoles et

( 45 ) ces étrangers. Quant aux Espagnols, pas un honnête, Comtesse , excepté la Sobrlna : que le ciel bénisse et conserve toujoin^s les femmes! Lorsque ces messieurs voient un étranger bien reçu, leur âme jalouse et atrabilaire en souffre. Je les plains , et plus encore la terre qui les possède.

Je me trouve en très-bonne santé, au milieu de morts et de mourans. Le gros colonel Kentukien a aussi émigré ; la fièvre jaune , d'accord avec la boisson, Fa tué dans deux jours ; il a fait une niche à tous ses créanciers. A la Nouvelle-Orléans , l'huissier le poursuivait pour des blUs; ici , le capitaine du bâtiment le serrait de près pour le prix de son passage. Requiem œternam à lui 1 bonheur et prospérité à vous, aux vôtres , aux miens et à nos amis !

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