‹ Le MexiqueChapitre 5 sur 21 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

SOMMAIRE

Saint-Louis de Potosi. — Sainte-Anne de Tampico. — États de Mexico et de las Tamaullpas y leurs rivalités. — Le Mexique; aperçu historique ah ovo usque ad mala. — Différentes théories sur la création du monde. ■ — Le Nouveau-Monde a-t-il été créé séparément du vieux? — Le déluge a-t-il embrassé les contrées transatlantiques ? • — Traditions indiennes sur la création et le déluge. — Langues originaires qui distinguent encore les différentes nations aniérîcaines. — Jusqu'où remonte l'histoire de ces peuples avant la Conquête. — Premier état de société des Péruviens. — Origine des 3Iexicains. — Leur situation au moment de la Conquête. — - Doctrine d'un Jésuite sur la Conquête. — Le vice-roi Iturigaray. — Yanégas. — Hidalgo. — Pourquoi tant de prêtres à la tête de l'insurrection ? — Causes qui ont retardé le succès des Indépendans, — Guerrero et ^ ittoria. — Iturbide. ■ — Le colonel Stavoli. — Le Paniico, et l'histoire de ses parages. • — Départ de Tampico, et le chemin enchanteur qui conduit à Altamira. — Altamira; son origine, sa prospérité et sa décadence. — Un Français et une Française à Altamira ; aventures. — Routes et auberges du Mexique.'— Les mosqullos^ les taons, les fourmis, les scorpions, les vipères et les tarentules. — Superstition gastronomique du pays. — Ce que c'est qu'un ranclio et une hacienda. — Agriculture. — L'Hacienda de Bellavlsta. — Le Rancho du Coccojo. — Montagne pyramidale, l'une des plus grandes merveilles du monde; est-elle l'ouvrage de l'iiomme ou

de la nature? — Les Géans. — Traditions indiennes. — Les crocodiles. — Grande famille des lézards; une salamandre extraordinaire. — Horcasltas ; son marché, son origine. — Histoire de l'expédition de Mina dans le Mexique ; ses exploits , ses fautes, sa mission secrète. — Cortès et Mina; Parallèle. — Esprit naturel des Mexicains. — Ce qui leur manque le plus. — Le Rio frio. — Passage des terres maritimes aux hautes terres du Mexique. — Premier escalier, premier étage de la montée ; paradis terrestre, contrastes, phénomènes étonnans. — Second escalier et second étage ; Santa-Barbara, son origine mythologique, ses antiquités, ses croyances religieuses, ses jésuites, son curé. — Troisième escalier, ou les Gallos; endroit ravissant que ni la plume ni le pinceau ne sauraient rendre. — Quatrième escalier; l'amphithéâtre ou la yallé de Tula. — Coïncidence singulière avec une prophétie de Sénèque. — Histoire trèscurieuse de cette ville; son patron, ses habitans, son curé. — Un Espagnol, l'alcade et l'auteur. — La musique et un musicien extraordinaire. — Le curé et la Sobrina. — Les Mexicains et leurs costumes. — La vallée de la l^oxteca ; ses nopals (cactus) , son yacotuscal {yucca arborescens.) — Cinquième escalier; l'hacienda de Buena-Vlsta. — Pourquoi l'on ne trouve ni foin, ni paille, ni pain, dans presque tout le Mexique ? — Sixième escalier ; le rancho du Quelltan. — Le Rincon; un des sièges de l'aristocratie des Créoles — Septième escalier; la vallée et l'hacienda de PéotUlo. — Victoire étonnante de Mina. — Changement surprenant de son itinéraire. — But politique. — Nouvelle preuve du but principal et caché de son expédition. — L'hacienda del Pozzo et les Carmélites; leurs richesses, leur mode d'administration, leur empire. — L'auteur et les voleurs. — Son arrivée à Saint-Louis de Potosi.

Saint-Louis de Potosi , 26 juin 1824.

Vous devez me croire, sinon à l'âge d'or, du moins dans le pays de l'or. Le nom Potosi est synonyme de ce métal, don de la nature, si fatal aux uns, si précieux aux autres. Suspendez toutefois vos conjectin^es ; l'âge d'or n'est point au milieu d'un peuple conquis et civilisé par les Espagnols , encore composé d'Espagnols en partie , ou issus du même sang. Je vous raconterai plus loin les événemens qui n'ont laissé à ces contrées que le nom de Pays d'or; et ce nom lui-même, vous savu^ez pourquoi, originaire des régions du Capricorne, il a été emporté dans celle du Cancer. Pour le moment, retournons à Tampico, et, de là, reprenons jusqu'ici notre chemin.

Je devais partir le 29 mai, ainsi que vous le disait ma précédente lettre; mais les muletiers avec qui j'avais combiné cette promenade , n'étaient pas même dispos le 5o. J'allai les attendre à Sainte-Anne de Tampico., village situé sur la rive gauche du Panuco , sur une colline qui domine une grande extension de son cours, et principalement cette partie que l'on appelle le port de Tampico.

Sa situation semblerait devoir lui donner la préférence pour un entrepôt de commerce sur le Tampico dcPueblo-Nuevo, qui est à deux milles de la rivière, dont le site est plus malsain et moins agréable,

et vers lequel de petits bateaux seuls peuvent remonter ; mais la route de Mexico vient y aboutir. Le Gouvernement impérial, le Gouvernement central y avaient déjà placé la douane principale; maintenant il appartient à l'Etat vieux et puissant de Mexico ; Saint-Anna^ au contraire, est du ressort de Las TamauUpas, État entièrement nouveau, bien faible encore dans ses ressources politiques, physiques cl morales. Les autorités de Las Tamaulipas commencent à réclamer, mais elles réclameront en vain: un État qui a pour capitale la capitale de la Confédération aura long -temps vm grand avantage sur les nouvelles capitales des différens États. De là, je crois, la sage mesure des États-Unis de l'Amérique du iNord, qui ont fixé la capitale de l'empire dans la ville neutrale de Washington, comme étant également la propriété de tous les États confédérés.

En attendant les muletiers, gagnons le temps qu'ils voudraient nous faire perdre. Je vous ai parlé superficiellement des trois Tampico : rentrons un peu plus avant dans le passé ; remontons, s'il le faut, jusqu'à la création du monde pour savoir à quel monde appartiennent les régions que nous allons

parcourir. Vous vous épouvantez, Comtesse Le

fil de votre discernement empêchera que vous ne vous égariez dans ce labyrinthe : je serai court d'ailleurs, et je vous autorise à rire des absurdités où tombera ma philosophie. Vous savez que je n'écris

(48) que pour jouir de la douce illusion de converser avec vous, sans prétendre à l'infaillibilité de nos faiseurs de critiques et de systèmes ; et si je ne devais vous promener dans des contrées lointaines que pour vous y entretenir de fredaines et de commérage, il vaudrait mieux ne pas vous distraire de vos cliarmans loisirs , et vous laisser entièrement à la société dont vous faites les délices.

On ne saurait révoquer en doute que nous sommes redevables de grands bienfaits, pour notre existence physique et morale, aux recherches et aux doctrines des savans sacrés et profanes. !Mais qui douterait aussi que les absurdités des uns et les subtilités des autres ont jeté beaucouj) d'obscurité sur les vérités les plus claires, et dérangé souvent l'entendement commun? D'abord, on a voulu parler de chaos ^ d'air opaque, d'ét/ier, etc., et de leur étymologie; et chaque mot enfanta une dispute. Faut-il s'en étonner? Toute cette terminologie n'est-elle pas un vocabulaire de synonymes aérien? Et comment établir sur des riens les bases d'une argumentation logique ou d'un système solide? Ce chaos, qvii n'était que chimérique ou allégorique, est devenu réel par les contradictions mêmes des philosophes et des théologiens ; ce sont eux qui le creusent pour s'y perdre : à des ombres, ils donnent des corps, et des corps ils font des ombres. En discourant ainsi sur le chaos, sans le connaître, ils ressemblent assez aux Scliakers, qui, tout en existant, et trës-coîifortableîimit, disent

( '19 ) que la seconde apparition de Jésus-Christ s'est accomplie, et dans une femme encore ! dans Jeanne Lee! En conséquence, c'est depuis cinquante ans que le monde des Shakers devrait être fini.

Après les disputes sur le chaos, viennent celles sur la création du monde. Pareillement oiseuses, elles ne sont pas moins singulières et contradictoires. Les uns n'admettent point ce mot création ; une chose qui a toujours existé ne peut pas , disent-ils, être créée. D'autres tirent le monde des atomes directs ou indirects, du vide, delà matière subtile, etc.; Orpîiée le fait sortir de l'œuf du hasard; l'auteur sacré de la Genèse l'a peinte, cette création, sous de tels traits , que des savans profanes ont cru , pour l'honneur de la Divinité et du sens commun , combattre presque tout entier le premier chapitre de son livre divin. Et vraiment, qu'il y eut de l'eau avant le soleil, du soleil et de l'eau avant la terre, des bêtes avant les hommes, cela paraît un peu singulier. On ne conçoit pas trop bien comment on a extrait le monde du chaos ou du rien, et le firmament des eaux ; comment ces eaux ont pu demeurer partagées , moitié au-dessus , moitié au-dessous du même firmament. Dans toutes ces disputes , on a beaucovip dit sans rien prouver ; on a détruit sans rien construire ; on a combattu sans qu'on ail su quel a été le vainqueur. Pour moi, je ne vois dans tout ce qui existe qu'un grand fiât du Créaleur. Sans pousser ma présomption au-delà de

{ 50 ) reiiteiidement de la créature, je me permettrai tout au plus de répéter avec l'Ecclésiaste : Quod fuit est, et quod er'it fait.

Ce qvii est certain, c'est l'existence de deux mondes, le Vieux et le Nouveau. J'arrive ainsi à la grande qviestion à laquelle je me proposais devons conduire : Ces deux mondes ont-ils été créés d'un seul fiat^ ou par deux fiat séparés? Il est assez cvmeux de connaître les argumens ou même les faits qui parlent en faveur de la seconde hypothèse.

Je ne vous arrêterai pas sur ce que les Espagnols disaient lors de la Conquête : « Que le ciel de l'Amérique offrait des étoiles différentes de celles du ciel de l'Espagne. » Ce n'était peut-être que l'effet, ou de leur ignorance en astronomie , ou du désir de répandre le merveilleux sur leur expédition. Les moines aussi s'étonnaient de n'y avoir pas vu une éclipse surprenante , qui, pour plusieurs heures , couvrit l'Espagne de ténèbres; c'est que, ne croyant pas aux Antipodes, parce que saint François et saint Dominique n'y avaient pas cru, ils ignoraient qvie, lorsqvi'en Espagne la lune ou d'autres planètes s'interposent entre le soleil et la terre , il est nuit au Mexique.

On est plus frappé de rencontrer dans le Nouveau-Monde des bêtes qu'on chercherait vainement dans le Yieux ; de même, avant la Découverte, nous en possédions un grand nombre inconnues des Américains. Il n'est pas jusqu'aux hommes qui n'offrent

les marques de dissemblance les plus saillantes, (^est lelFet du climat, a-t-on dit. Erreur: en Amérique, vous trouvez tous les climats comme toutes les latitudes ; en Amérique cependant tous les peuples Aborigènes n'ont pas moins la même couleur et presque les mêmes traits. Au reste, est-il bien certain que ce monde fut connu de l'auteur de la Genèse , qu'il l'ait compris dans sa création ? Les prophètes l'ont passé sous silence : rien n'annonce dans leurs discours qu'ils l'aient imaginé, même avec ce génie qui perçait les obscurités du passé et de l'avenir. Il y a plus, Comtesse : ne nous enseignet-on pas que nous descendons d'Adam et d'Eve ; on nous fait même payer bien cher cette origine. Les Aborigènes de l'Amérique se donnent une toute autre naissance. A les en croire, ils sont issus du vénérable/^^^«s Mixcuatlet de ssicompa^ne I lancueitl; au lieu de deux enfans, comme nos premiers pères, ils en eurent six, qui allèrent former les six différentes nations ou langues qui existaient, et qui, en quelque sorte, existent encore en Amérique : les Chlriguanas ou Brasiliens, les Iscacingas ou Chiloiens, les Tampas ou Péruviens, dans l'Amérique du Sud; et dans celle du Nord, les Chiclmecas au Mexique, les Algonquins dans le haut Mississipi et les Clieroquees dans le bas Mississipi.

Comtesse, je vous le répète , vous pouvez rire de mes dissertations philosophiques ; j'en ris moi-même; car, plus notre présomption prétend pénétrer les

mystères et les œuvres du Créateur , plus j'y vois l'audace et l'ignorance de la créature. Il faut pourtant que je me débarrasse , le mieux possible , de l'engagement que j'ai pris de vous montrer ab ovo usque ad mald ce nouveau monde.

Je n'essaierai point de démêler lequel des deux, si Dieu les a faits séparément , a été créé le premier. Que d'autres se plaisent à juger du Créateur, comme des artistes , toujours plus corrects dans leur second ouvrage; qu'ils en concluent que le monde américain , moins parfait que le nôtre , a été l'ébauche de la première création, je laisse de côté ces vaines conjectures sur la priorité de deux chefsd'œuvre du grand Architecte , bien qu'il fût assez curieux que notre vieux monde devînt plus nouveau que le nouveau monde. Je veux dire un;; mot d'une question plus intéressante et moins difficile à résoudre.

Nos savans profanes ont beaucoup combattu le déluge de nos savans sacrés : ce fléau a-t-il affligé le monde transatlantique? Vous vous rappellerez, Comtesse , ce que je vous disais , à cet égard, dans une de mes lettres sur « la Découverte des sources du Mississlpi , » etc. : quelques chefs sauvages me répétèrent avec un air d'assurance , que « lorsqu'un déluge désola des mondes , le leur fut épargné , et que, pendant qu'une mauvaise race périssait, eux voyaient renaître tous les jours le Grand Esprit (le soleil) du sein des ondes qui la submergeaient. ^> Les

( 53 ) Mexicains exprimaient à peu près la même opinion. Si Ton réfléchit que Dieu n a donné à Noé que trois fils pour repeupler l'Asie, l'Afrique et l'Europe, n'y aperçoit-on point un indice manifeste, que vraiment l'Amérique n'a point été comprise dans les délibérations de sa colère céleste? autrement, il lui en aurait donné quatre. Ne peut-on pas ajoviter que les Amériques ont une multitude d'animaux de toute espèce , qui n'étaient point dans l'arche de INoé? Ces animaux sont donc le produit du premier ouvrage. Le Nouveau-Monde a donc, sous ce rapport , une origine plus reculée que le nôtre. Yoilà pourquoi les peuples de ces contrées se croient en même temps plus anciens, et, selon leur expression , plus légitimes.

Les Espagnols, pendant et après la Conquête, ne pensaient qu'à assouvir leur avarice et leurs passions : négligeant ou détruisant la plupart des moni^mens qui auraient facilité au philosophe et à l'archéologiste l'investigation des plus antiques vestiges, on peut dire que ces Vandales ont massacré et les peuples américains et leur histoire. Les traditions indiennes n'ont fourni que des conjectures ou des fables. On ignore sous quelle forme de gouvernement se sont établies et maintenues les six nations , formées par les six enfans d'Iztac Mixcuatl, qu'on appelait, à ce qu'il semble, Xel/iua, Tenuc/i, Ulmecati, Xicolancatl, Mixtecatl et Otomitl. Ce qui paraît certain , c'est que l'Amérique doit avoir eu

aussi sa tour de Babel : coaiiiieiit expliquerez-vous, sans cette merveille , que six frères contemporains, fils du même père et de la même mère, aient pu instituer six nations , ayant chacune une langue différente ?

La seule de ces nations , sur laquelle des notions moins vagues sont venues jusqu'à nous , est celle des Chicimecas. Si l'on en conjecture par elle, tous les peuples anciens des Amériques menaient une vie indépendante et sauvage , n'ayant de chefs que pour la chasse ou la guerre , et tirant leurs moyens d'existence des forêts et des rivières.

Le Médiéve de ces peuples , et particulièrement du Pérou et du Mexique, est moins couvert de ténèbres : quelques quipos dans le premier, quelques hiéroglyphes dans le second , échappèrent au vandalisme des Espagnols ; un peu de lumière en a rejailli sur l'histoire. Les recherches des historiens ou des chronicistes espagnols remontent à trois cents ans environ avant la Conquête par les quipos du Pérou, et à huit cents ans par les hiéroglyphes du Mexique.

Les Péruviens , d'abord réunis en société par Monco-Capac, se façonnèrent, sous le gouvernement paternel de ce sage législateur , au travail , à l'agriculture et aux arts. Sa femme Ochello était l'institutrice des Indiennes , comme Caya l'avait été des Romaines , et Berthe des Françaises. Une administration patriarchale procurait la paix et l'abondance : on vivait heureux , en se partageant les

( 55 ) fruits de la terre dans la proportion des besoins. Mais l'ambition de régner divisa en factions les successeurs du premier Incas. La guerre civile éclata entre les prétendans Atabalipa et Huascar. Ce fut cet événement qui seconda l'étonnante entreprise de Pizarro.

Les Mexicains, ou, pour mieux dire, des peuples , émigrés du Nord , vinrent s'établir au Sud dans ces contrées, dites alors de YAnualiac. Les Ghicimecas, peuples de la même race, en furent chassés par eux, qui s'y réfugièrent répandus en divers endroits, désignés maintenant sous le nom àe Vallée de Mexico, Leurs chefs devinrent des rois; la souveraineté ne leur était dans le principe confiée qu'en temps de guerre; elle se perpétua en temps de paix, ce qui s'opère toujours là où le général est le chef du Gouvernement.

Ces peuples , appelés Mexicains , du nom de leur conducteur Mexi, quoique les plus pauvres et les plus abjects, parvinrent à subjuguer leurs voisins: le dépit et la vengeance , excités par le mépris qu'on leur témoignait , armaient leur courage. Après ce succès, leurs neuf rois, quoique électifs, étendirent partout leur domination. Les TIascaliens et les Michoucans étaient les seuls qui résistaient encore contre le pouvoir de Moktezuma, lorsque les Espagnols arrivèrent au Mexique. Un tel état de discorde ne contribua pas peu à la Conquête.

Vous ne connaissez que trop, Comtesse, l'histoir»'.

( 56) de cette Conquête. Elle est malheureusement la seule histoire certaine de ces peuples Aborigènes. La répéter, ce ne serait que réveiller dans votre âme généreuse des souvenirs déchirans ; et il faudrait tovicher à des Pontifes et à des Rois , à des ministres du sanctuaire et de la tyrannie , dont les crimes couvrent de honte l'Europe et la Civilisation.

Une politique sanguinaire et Fempire de la superstition succédèrent au pillage et au massacre de ces valllans Conquistadores. Ceux qu'on ne fit pas périr, comme des bêtes de somme, sous des poids énormes ou d'insup portables fatigues, on les asservit au double joug de prêtres profanes et de ministres despotes , qui n'étaient là que comme le Mammon de Milton, oubliant le ciel , et ne fixant ses yeux que sur les porceaux d'or de la terre. S'il arrivait que las Audiencias insu^rgeaient contre les moines, les évêques et les vice-rois , ce n'était que pour mieux partager la proie : on voulait augmenter le nombre des contrats lucratifs du Consejo de las Ind'ias et du premier ministre avec de nouveaux intrigans, ou ménager à d'autres favoris les moyens de regorger à leur tour de riches dépouilles. C'est pour assouvir cette cupidité, c'est pour avoir une part des fruits de la dilapidation, qu'on menaçait parfois d'enquérir contre les abus de pouvoir de celui qu'on avait remplacé. Tout était vol, licence et corruption.

C'est sous les auspices de cette politique infernale qu'un Jésuite se montrait, ou, pour mieux dire,

( 5- ) insultait aux hommes et à Dieu , avec son livre : De procurandâ Indorum sainte ; et que le zélé chanoine de Salamanca , le docteur Sepulvcda , prouvait que : Liceat bello Indos prosequl^ auferendo ab

els D03JINIA POSSESSIONESQUE ET BON A TEMPORÂLIA; ET

occiDENDo Eos , s'i resisteutiam opposucrlnt ; ut , sic spollatl et std)Jectl,facUiàs per prœdicatores suadeatuk Eïs FiDEs; et ce fut à Rome, Comtesse, qu'on permit ce que défendait Charles-Quint , comme une honte de la Jurisprudence , de la Religion et de l'Humanité , l'impression de ce beau livre ! Et le Mexique fut inondé de ses maximes 1 Ce peu de mots suffit , je crois, pour vous fixer sur l'histoire générale des dominateurs et des sujets de ce pays , depuis la Conquête jusqu'à la vice-royauté d'Iturigaray. On a voulu distinguer l'administration de Revillagigedo ; mais le moins co upable ne laisse pas d'être criminel. Verres était un saint, en comparaison de ces représentans de la royauté espagnole. Et qu'on imagine encore l'oppression et la misère pesant sur des peuples qui n'ont pas même la liberté de laisser échapper un soupir , et de trouver au moins dans la plainte un faible soulagement ; des Harpocrates se rencontrant partout, qui, de leur doigt sur la bouche imposent le silence ; la mer et les vents ^ ne s'opposant pas moins que la violence et l'intrigue à ce qu'une feuille parlante arrive au pied du trône par delà d'immenses espaces et à travers une épaisse phalange d'oppresseurs et

{ 58 ) de parasites. Mais y fut-elle arrivée , à quoi bon? Ce trône ne changeait-il pas de dynastie que pour changer de despotes ou d'imbéciles ? Exceptez Charles III ; mais quels fils et quels neveux, o ciell n'a-t-il pas légués à l'Espagne et à l'Italie ? Enfin , Comtesse, de cent-soixante vice-rois qu'eut l'Amérique , fin seul ne fut pas Espagnol ; encore avait-il été élevé à la cour d'Espagne , et bu à longs traits à cette source de corruption et de despotisme.

Passons outre , et poursuivons notre aperçu historique.

Les affaires de Baïonne jetaient dans le plus grand embarras le vice-roi Iturigaray. Des ordres contradictoires lui étaient envoyés par IMurat, parle Conseil des Indes et par Ferdinand. Déjà les Mexicains, ou, si l'on aime mieux , les Indiens et les Créoles, pressentaient la fin de la domination espagnole svir des peuples éloignés de Madrid à plus de six mille milles.

Le vîce-roi, Iturigaray, homme habile et circonspect, proposa de réunir une junte, composée de députés de toutes les provinces et des principaux magistrats. Il s'agissait de prévenir l'anarchie par la création d'un gouvernement provisoire. Les ]\ïexicains applaudirent à la sagesse de cette mesure, et crurent y reconnaître les bonnes intentions du vice - roi ; mais l'ambition d'accaparer seuls le pouvoir poussa les Espagnols à l'insurrection. Ils redoutaient de voir les Créoles appelés aux emplois de l'Elat. Assistés

{ 59 ) des moines et des prêtres, les satellites accoutumes de la tyrannie , ils arrêtèrent le vice - roi et l'envoyèrent prisonnier en Espagne.

Que de vexations ! que de réactions les plus acerbes n'assaillirent pas , à la suite de cet acte , les Mexicains , qui avaient embrassé la cause du viceroi 1 Ce fut Yanegas qui lui succéda; son caractère n'était fait que pour ajouter de la poudre à la flamme.

Le souvenir de Toppression soufferte depuis la Conquête , les nouvelles injustices , déterminèrent un nouveau soulèvement.

A la tête des insurgés figurait Hidalgo, le curé des Dolores (village au-dessus de Guanaxviato ) , Créole de quelque talent, idolâtré par les Indiens, et enthousiaste pour la cause de l'indépendance. Il se mit en campagne avec une armée sans discipline et non équipée. La multitude et le fanatisme lui valurent plusieurs triomphes sur les Espagnols ouïes royalistes; mais battu une fois, défait une seconde par Calleja, Espagnol non moins cruel qu'intrépide, trahi enfin par un Bustamente (nom d'hommes de toutes les couleurs, assez fertile au Mexique), il fut livré et passé par les armes.

La cause de l'indépendance n'expira point avec ce prêtre héros et tant d'autres combattans tombés glorieusement sur le champ de bataille ou dans les pièges de la trahison : deux autres prêtres la ranimèrent , Morelos et Matamoros ; mais , faits prison-

( 6o ) niers en bataille rangée , on les immola aussi à la majesté offensée des Espagnols. Je dis à leur majesté offensée ; car pour quel roi , pour quel gouvernement se battaient-ils? on ne le savait pas. C'est daiis cette ignorance que Vanegas , Calleja , Armigo , INavarète, et tous leurs complices, avides de sang mexicain, présidaient au carnage. Et quel pouvait être cependant la faute de ce peuple insurgé? Ferdinand n'avait-il pas manifesté à Iturigaray le désir de voir le Mexiqvie indépendant de l'Europe, pour s'y réfugier et régner sur l'Amérique? Yoilà le grand secret qui a placé tant de prêtres à la tête de l'insurrection.

D'autres légions s'organisèrent ; tout le monde se disputait le commandement : on comptait plus de généraux et de colonels que de soldats. Quel chef n'avait pas sa garde prétorienne, ses flatteurs, ses bouffons, sa faction? Quel chef ne voulait pas former des Juntes et faire des constitutions à sa fantaisie? De là un licenciado Bustamente, homme turbulent et atrabilaire, sème partout le désordre ; un Rosainz contrecarre avec acharnement toutes les dispositions d'un Rayon ; un Yillagran, toujours séditieux , abandonne ses compagnons à la merci de l'ennemi pour se débarrasser ainsi de ses antagonistes ; un Verdusco se bat contre un Salarzano ; partout sont levées des contributions, et nulle part n'est rendu compte de leur emploi; tout le monde est receveur et caissier, et jamais on ne découvre

ni caisse ni recette ; un Téran brûle d'associer son nom à de grands noms historiques : il chasse à son tour une assemblée nationale, comme un Cromvvel et un Napoléon; un prêtre Torrès insurge contre l'ombre errante d'une autre Junte, résiste au colonel Arago , chargé par elle du commandement des troupes de l'indépendance ; la jalousie la plus basse d'un Huerta achève, en 1819, de paralyser la cause de la liberté mexicaine.

On se croyait patriote , on n'était qu'anarchiste ; le libéralisme n'était qu'un masque de l'ambition. On imaginait combattre les Espagnols; et l'on servait merveilleusement les desseins hostiles de leurs agens, qui s'évertuaient à répandre en tous lieux la discorde. Cette division fit renaître toutes les têtes de l'hydre, et ajouta à la puissance de l'or et de la croix de l'ennemi pour rendre plus terrible cette lutte de dix années.

Après tant de réactions sanglantes, dont l'histoire ne trouve d'exemples que dans les fastes de la Conquête, le pavillon du despotisme flotta de nouveau dans tout l'empire , sous le vice-roi Apodaca , qui remplaça le cruel Calleja. Harcelée de toutes parts et fugitive, l'Indépendance alla enfiu se cacher dans les repaires les plus dérobés des montagnes de l'Est et de l'Ouest. C'est là qu'elle fut suivie de Vittoriaet de Guerrero , ses plus fidèles compagnons , et les seuls vrais patriotes, je crois, dont la haute renommée honore à la fois la cause qu'ils ont embrassée et

( 6'. ) les contrées qu'ils ont teintes de leur sang. Seuls , o}3posant un noble dédain à une amnistie, dont les conditions étaient stipulées par la tyrannie, et que tant d autres indépendans avaient convertie en instrument de trahison , on les vit attendre avec une héroïque constance le moment de renouveler leurs efforts généreux, et de réparer les fautes d'un peuple sans expérience , nourri des vices et des passions de ses oppresseurs.

Ce moment arriva, et c'est l'ambition qui le ménagea. Nouvelle application de cette grande sentence : « La liberté survit tôt ou tard à la tyrannie. »

La révolution de 18^1 avait éclaté en Espagne. L'absolutisme du bien-aimé Ferdinand n'était plus subi en silence. Les prêtres du Mexique prenaient, en conséquence, une attitude hostile contre les Cortès. Iturbide, pendant toutes les guerres, avait été le satellite des Espagnols le plus acharné et le plus cruel. C'est à lui qu'est remis le soin de préparer à Ferdinand, dans la Nouvelle-Espagne^ un refuge et un point d'appui contre les troubles de la Yieille. 11 se fait d'abord modeste, et même rétif: on dirait qu'une si grande mission l'effraie. L'instant d'exécuter ses projets n'est pas encore sonné. En temporisant, il flatte les royalistes, caresse les troupes, conclut des arrangemens avec les indépendans. Les indépendans, les troupes, et les royalistes, sont joués par le plan d'Iguala : Iturbide se fait em-

pereur du Mexique, en atteudaiil que Ferdinand en devienne roi.

Un tel dénoûment ne pouvait s'opérer sur la scène politique sans remettre les armes aux mains des libéraux. Yittoria et Guerrero, qui ne les avaient jamais déposées, partent de leurs montagnes, comme les Titans de la terre, menaçans et formidables par leur invincible fermeté. Les prêtres et les Espagnols se trouvent interceptés par deux feux, également dirigés sur le pouvoir absolu de l'Eglise et des Bourbons. A quel parti s'appuieront-ils? Au parti de la tyrannie, selon leur coutume. Mais les indépendans, mettant à profit ce choc des factions, confondent, dans vm même triomphe, Iturbide, les Bourbons et les Jésuites.

A l'empire succède une République Centrale. En vain les royalistes et les prêtres essaient de lever la tête à Puebla, à Cuernavaca, et ailleurs : Guerrero accourt et comprime ce premier mouvement , causé par l'imprudence qvii avait laissé à des Espagnols des emplois supérieurs de l'armée. L'affaire de Stavoli, dont je vous entretenais dans ma précédente lettre, suivit de près. Dans le triumvirat qui constituait le pouvoir exécutif, il y avait aussi unOctavius, qui masquait ses desseins sous des prétextes de modération et de générosité, familiers à tous les ambitieux, et protégeait secrètement la faction espagnole. 11 en était fait de Stavoli, que la politique du loup de la fable sacrifiait à cette faction, si Yitto-

lia et Guerrero n'avaient, par une énergique opposition, assuré son salut. 11 est dans mes principes de condamner les démarches de ceux qui se mêlent des révolutions d'un pays qui n'est pas le leur, et insurgent contre le gouvernement d'une famille dont ils ne sont pas membres : Stavoli faisait mal ; mais le temps approche où l'on jugera que l'insurrection contre l'influence colossale des employés espagnols n'était pas la moins prudente ni la plus digne de châtiment.

Tout récemment, les Fédéralistes ont gagné leur procès contre les Centralistes, Octavius, ses chers Espagnols, et les Créoles, qui ont sucé leurs principes libéraux à la cour, ou aux Cortès de la péninsule, appartenaient à ce dernier j)arti, comme favorisant une forme de gouvernement, qui, par la centralisation du pouvoir entre les mains d'un petit nombre, ainsi qu'on le remarque dans la Colombie, reconduit plus aisément au despotisme. Il est probable qu'incessamment on verra s'organiser, sans obstacle, une Grande-Union^ comme celle des États-Unis du Nord.

La nomination du président, déléguée , pour le moment *, aux suffrages des législateurs de chaque État, est l'affaire du jour. La sagesse demande qu'ils concertent leur choix sur Yittoria ou Guerrero. Premier patriote du Mexique, bon soldat, intrépide dans

* Elle a élé ensuite déléguée au peuple par la Constitution.

la mêlée , réservé avant et après le combat, Giierrero ne vendra jamais son épée ni son opinion pour desservir sa patrie. Vittoria, soldat non moins distingué, patriote sincère , joint aux dons naturels de iesprit des connaissances utiles, fruit de son éducation dans le collège de Saint- Idelphonse à Mexico ; s'il manquait, ce serait faiblesse plutôt qu'ambition. Des hommes d'un tel caractère ne sont pas faciles à rencontrer dans une nation qui se régénère au milieu d'Espagnols et de Jésuites encore puissans , et de tant d'autres débris d'anarchie, que peuvent relever des ambitions déçues, la superstition et l'ignorance.

Yoilà, Comtesse 5 l'horizon politique que nos promenades déroulent à nos regards inquiets. Que de ténèbres et de barbarie n'a-t-il pas fallu franchir pour fonder une République? Une observation trouve ici sa place : cette République, entre les mains des prêtres, a été, dès sa naissance, toujours à l'agonie; de même, entre les mains des médecins, étaient constamment malades, et périrent enfin, nos Républiques Cisalpine et Romaine de 1799. Que les médecins et les prêtres se mêlent donc uniquement de leur ministère , et qu'ils laissent le soin de gouverner à ceux qui mesurent leur sagesse sur des maximes puisées dans les droits de l'homme, dans les circonstances des temps et des lieux, et non sur d'inflexibles systèmes, sur l'infaillibilité et le droit divin.

( dG)

De grandes intrigues, des conspirations affligeront encore les ^lexicains, tant que le sang Espagnol ne deviendra pas Créole, tant qu'ils ne seront pas à portée d'apprécier la dignité d'une nation, ses droits, les bienfaits des trois pouvoirs, et l'opposition salutaire qui en découle.

Mais le tocsin contre la tyrannie européenne a sonné dans les deux Amériques ; la Révolution, comme le tremblement de terre et l'électricité, ébranlera en même temps les cœurs les plus abrutis et les repaires les plvis cachés ; un peuple, réveillé d'une léthargie honteuse et qui sent son oppression, n'est plus si disposé à plier de nouveau sous le joug de lois et de despotes de manufacture exotique. Que deviendront entre eux les Américains libres? Je l'ignore. Mais je doute que l'Europe se les approprie une seconde fois. Espérons aussi que le ciel et la nature se montreront favorables aux malheureux nègres, et mettront fin â cet affreux esclavage, prolongé par des Gouvernemens mêmes qui se flattent d'être libres et libéraux.

Les muletiers sont arrivés, et me pressent de partir : il est temps; mais ils cherchent deux mules égarées à la pâture. En attendant, un mot sur ces rivages, avant de les saluer d'un dernier adieu.

Si l'on en croit une chronique des Franciscains, les embouchures du Panuco et ses parages auraient été découverts, avant l'arrivée de Cortès , par un autre aventurier Espagnol. Ces terres étaient habi-

( 6- ] tées ou parcourues par les Huastecas, peuples barbares, qui ne sont tombés au pouvoir des rois de Mexico qu'après la Conquête. Les Espagnols les ont érigées en Custodlas, ou fractions, dépendantes du Provincial des Franciscains de la province du Saint-Evangile, c'est-à-dire, de Mexico; ce mode d'administration s'est continué jusqu'à l'approche des dernières révolutions. — On a trouvé les mules; partons.

Le chemin de Saint-Anne de Tampico à Altamira est frayé à travers des forêts, des prairies, des marais, des collines, d'où l'on se voit marcher, redoublé par la réflexion des eaux limpides de petits lacs, dont on longe les bords. La taciturnité du cygne, du penguin, du flauiingue, contraste avec le bruit criard des corbeaux, des pies et des perroquets, interrompu par le chant mélodieux des merles jaunes, rouges et noirs, des chardonnerets dorés, des cardinaux, et par le bourdonnement du colibri, qui voltige autour de vous. La pensée se met en harmonie avec cette intéressante perspective. Ma solitude n'était troublée que par l'aspect grotesque de mes muletiers. Leur silence me laissait tout entier à de douces rêveries. Je franchis, sans effort, une distance de quinze milles, et j'arrivai à Altamira. Arrêtons-nous-y, Comtesse , et mettons à profit cette nouvelle halte : les muletiers y attendent les marchandises qui arrivent par eau.

Altamira est un joli village, bien bâti, sur îe

penchant d'une colline. On y remarque , pour la première fois, une église un peu décente. On l'appelle la ville d'Altamira, du nom d'un Espagnol, devenu sur ces parages propriétaire ou usurpateur d'un territoire immense. Gouverneur de la province, dite province du nouveau Saint-André, en deçà du Panuco, il y ouvrit le premier un débouché au commerce. Une de ses haciendas en était l'entrepôt : le nom d'Altamira fut donné plus tard à cet endroit. Il n'a plus que les agrémens de sa situation, qui répond à son nom. Pueblo-Nucvo lui a enlevé son influence et ses avantages. On y voit seulement débarquer, au pied de la colline, les marchandises qui, de cePueblo, se répandent dans l'intérieur de ces contrées, au moyen des mulets.

Deux rencontres ont rempli le vide et banni l'ennui qu'vin voyageur ne saurait autrement éviter à Altamira. Un Français s'y reposait, chassé de Blexico , comme un marchand de vent. On ne croit pas facilement que des fous viennent d'Europe dans ces pays difficiles et lointains pour le seul plaisir de courir le monde et de dépenser de l'argent. On y est le plus souvent attiré par le commerce , ou en qualité d'un de ces hommes que le Jésuitisme dépêche dans les Amériqvies sous le nom d'agens commerciaux. Le quidam^ qui avait une pareille mission, me prit pour un collègue. J'aime à me divertir avec de tels hommes. Je reçois sa visite empressée; il se répand jusqu'à me demander de lui faire voir mes notes , me flat-

( «9 ) taiitbieiiqu'à son tour il m'exhibera les siennes. Pour toute réponse, je lui envoyai un petit ouvrage, que j'avais fait imprimer aux Etats-Unis. Ce fut assez, je ne le revis plus.

La France était à Altamira; j'y trouvai aussi une certaine madame P... : elle avait été ou femme ou soi-disante femme d'un colonel que nous avons connu en Italie. Ses aventures , ses intrigues ont fait quelque bruit pendant le règne de Napoléon, qu'elle tutoyait. Elle déserta, me dit-elle, les Bourbons. Elle fit une niche à certain personnage dans les Etats-Unis. Elle vint une première fois dans le Mexique , en qualité de marchande : y avait-elle une autre mission coviverte de ce prétexte? Je l'ignore , mais elle possédait des marchandises. Elle eut du succès dans les provinces intérieures. De nouveaux achats furent faits à la Nouvelle-Orléans. La voilà de retour dans ces contrées avec un associé qu'elle vient de chasser : je l'ai rencontré à Santa-Anna deTampico , jurant contre elle avec des termes si outrageans , que mon pa lad inisine pour le beau sexe en a été hautement scandalisé. Les douaniers de Pueblo Nuevo lui ont saisi en contrebande toute sa marchandise; elle a réclamé près du Gouvernement de jVIexico. En attendant à Altamira le résultat de sa demande , elle m'a fait l'honneur de me confier ses chagrins et sa situation; elil qu'y puis -je faire? pauvre pèlerin, sans expérience, tout neuf dans ce nouveau monde l L'occasion était belle de rom})re

(70) noblement une lance contre une aventure ; mais assez bon paladin , je suis très-mauvais Don Quichotte. — Les muletiers m'importunent depuis le matin pour partir ; nous reprenons le 4 juin à midi notre promenade.

Je vous ai fait voyager long-temps l'année passée dans les pays sauvages duMississipi; il est inutile donc que je vous parle encore de moscjultos , de fourmis rouges , blanches et noires, avec ailes et sans ailes; de pous de bois et de maison ; de mouches et de taons 5 ainsi que de mes appartemens à la belle étoile ; ici , il n'y a de plus que quelque scorpion assez majuscule , quelque vipère et quelque tarentule.

Je vous dirai une fois pour toutes que les auberges, qu'on appelle ici masons ^ ne sont ni des auberges ni des maisons ; fîgurez-vous des cachots, où l'air et la lumière ne pénètrent que par l'ouverture d'entrée , que nous appellerons porte si vous voulez; les parois de la muraille sont le seul chandelier où l'on puisse coller la chandelle; il n'y a d'autre lit que deux ou trois mauvaises planches pleines d'insectes. Souvent on n'y trouve rien , ce qui n'est pas tovi jours pire ; veut-on ne pas coucher sur la dure , il faut porter son matelas , même dans les maisons 2)articulières les plus respectables du pays. Pour moi , j'avais encore mes peaux du Mississipi. — Maichons , Comtesse , et trêve de minuties.

On voyage pendant dix ou douze milles sur un pays agréablement ondulé , entre et sur des collines qu'on appelle de mirador , nom qui répond parfaitement à levir riant aspect. Nous avons fait halle à quinze milles sur le bord d'un marais appelé Rlo-Muerto^ et qui, de ses eaux noires et puantes , mériterait mieux le nom de Rio Léthé, Le sol y est aride, le climat brûlant. Comment s'y désaltérer? En puisant au marais : il n'y a pas d'autre eau à boire. Notre camp est bientôt établi; on décharge les mulets , on entasse les paquets ; contre ce rempart je dresse mon grabat, formé de mes peaux, ma selle me servant d'oreiller. Le muletier marmiton allume le feu pour faire las tortillas^ aliment quotidien, décrit cent fois et connu de tous ceux qui ont voyagé au Mexique. Avec mon fusil je cherche mon souper dans le bois , et j'en rajDporte trois lapins ^ deux lièvres et trois perroquets qui , lorsqu'ils sont jeunes , ont la plus délicieuse saveur.

Une particularité vraiment curieuse me rappela ce sauvage de la Hivière-Sanglante, qui refusait d'écorcher un loup parce que ce loup était son manitoiL Les muletiers, que je régalai de mon friand souper , renoncèrent aux lièvres. Les Mexicains n'en mangent pas et n'aiment pas même à y toucher.

Vous riez. Comtesse, de me voir ainsi dans l'innocente société de ces muletiers. Cette caste , sans contredit, est le meilleur peuple du Mexique.

Durant la nuit , les mulets s'étaient égarés dans le bois : on a coutume de les laisser à toute heure librement paître ; ils n'ont pas d'autre écurie sur les routes du Mexique. Après douze milles de marche, et beaucoup de temps perdu à trouver nos mulets, nous nous arrêtâmes , le 5 juin , au Ranclio del Cocojo, dépendance de V hacienda de Buona-Fista. J'aurai mainte occasion de vous parler de ces haciendas^ qui sont les granges du pays; il est bon que , dès l'abord , vous en ayez une idée générale.

Représentez-vous de petites régions érigées en propriétés foncières, embrassant parfois jusqu'à quarante et cinquante lieues de périmètre ; chaque hacienda a un rayon de terre plus ou moins étendu, et consacré à tout usage , administré par le propriétaire ou ses agens ; des gens à gage le cultivent. On afferme les terres éloignées du centre de l'administration; les fermiers, qu'on appelle 'isRanclieros. ont sous leur dépendance des Parler os (de petits cultivateurs sous-traitans). Chacun a son bétail, on le subdivise en gros bétail [ganado mayor) , comme bœufs , vaches, chevaux ; et en petit bétail [ganado minor) , comme chèvres, brebis, etc. Éparses sur une vaste étendue de terrain , les bêtes , souvent , s'entremêlent et se confondent ; on les distingue aisément par les marques que chaque propriétaire a imprimées sur sa chose.

Chaque hacienda a ses gardes- champêtres à cheval ; ce sont , je crois , les plus adroits cavaliers

( 73 ) du monde. Leur figure, qui n'a rien de gracieux, est la plus grotesque et la plus extraordinaire; leur buste est souvent nu , sinon vme tunique de peau leur tombe jusqu'à la ceinture ; la covileur basanée de ce vêtement se marie à celle de leur teint. Des culottes de peau et de la même couleur descendent jnsqvi'aux genoux; des peaux, d'une forme et avec des hyéroglyplies bizarres, tournant le long des jambes, arrêtées par des jarretières, couvrant ou joignant des cothurnes à la tartare , les garantissent contre les ronces et les morsures des mouches et des reptiles. Revêtent-ils leur costume d'apparat, s'habillent-ils en dimanche (ce qui est fort rare), ils ont à peu près la même tournure que tous les Créoles à cheval, dont vous aurez vu les portraits dans d'autres ouvrages déjà publiés sur le Mexique.

L'hacienda de Bella-Vista appartient à un Espagnol nommé Quinteros. Dans la dernière révolution, il l'avait convertie en forteresse; vme troupe d'assassins , enrégimentés à sa solde pour la défense de la Royauté^ en était la garnison, quand elle ne courait pas piller, brûler, massacrer les heureux voisins qui sentaient Y indépendance.

La maison du Ranclio del Cocojo n'est qu'une hutte, formée de bambous ; leurs interstices en sont les seules ouvertures , si l'on excepte la porte , par où entrent l'air et la lumière ; on m'en offrit un petit coin où j'étendis mes peaux. La nuit , les insomnies des deux sexes me réveillèrent : on ne se

gêne pas dans ces pays ; la pudeur et la décence n'en sont pas les idoles ; hymen y marche son train en compagnie non moins que dans l'isolement. Celte musique , jointe aux puces et à d'autres insectes qui vous dévorent, me fit préférer le bivouac à la belle étoile; avec les mosquitos, je suis fraternisé; d'ailleurs , ils sont moins insolens en plein air que dans ces cages.

A quelques milles d'Altamira une pyramide majestueuse vient frapper vos regards étonnés. En partant du Ranclio del Cocojo , vovis l'apercevez par le côté le plus imposant. A la différence des grandes perspectives , qui effacent de près l'illusion qu'elles offrent de loin , plus vous approchez de cette masse prodigieuse , plus vous sentez grandir votre surprise et votre admiration : l'œil et l'imagination font perdre ici son procès à l'optique.

Cette montagne s'élève isolée , au milieu d'un pays plat , monotone et aride ; le sommet s'en perd dans les nues , et son immense grandeur se cache derrière le voile lointain de l'horizon ; vous êtes d'autant plus frappé de sa colossale structure , que vous ne distinguez même pas dans l'horizon le plus clair ces hautes Cordillières, qui, à cinquante ou soixante milles de la mer, forment ce qu'on appelle les hautes terres du Mexique , où recommence un monde si nouveau, même dans un nouveau monde. Avez-vous vu en Piémont ce qu'on appelle laRoccade Cavorio, que les gens badins disent être la production

( 75 ) d'un pet que le Mont - Fiso y digéra en passant ? Elle donne vine petite idée de cette structure extraordinaire que j'ai sous les yeux.

Il n'est presque pas de nations dans le vieux monde , dont les ancêtres n'aient eu leurs géans. Si les modernes y renoncent , c'est qu'occupés par des choses , souvent trop réelles , ils n'ont pas besoin de recourir aux fables pour employer leur temps et remplir le vide de leur imagination. Le Aouveau-Monde aussi compte ses géans : on en a forgé dans le Brésil , le Chili , etc. ; on a dit et écrit que , dans le Pérou , ils commirent le même péché et reçurent le même châtiment que les habitans de Sodome et Gomorrhe. L'amour du merveilleux a fait croire aux Mexicains qu'ils habitaient précisément les régions où est celte montagne. Tous redire toutes les belles choses qu'on a racontées serait trop long. Rappelons seulement que les Espagnols eux-mêmes , et des savans, ont prétendu en offrir de grandes preuves par de grands os qu'on a trouvés enfouis , sans réfléchir peut-être à l'assimilation que l'anatomie comparée a décidément manifestée entre une foule d'os de brutes et d'os du corps humain.

J'en conviendrai cependant, Comtesse, l'aspect de cette montagne , coupée en pyramide parfaite , m'a fort tenté de me ranger du côté des créateurs de géans : vraiment, on y voit plus la main de l'homme que celle de la nature. Si l'existence de

( 76) (:es grands êtres n'était pas une chimère, vous ne vous étonneriez pas que ce fût leur ouvrage : l'Atlas tout seul ne portait-il pas un monde? Pourquoi les géans du. Mexique n'auraient-ils pas planté une montagne en forme de pyramide, quoique mille fois plus grande peut-être que la plus grande des pyramides d'Egypte ? On en conclurait , que les peuples de l'antiquité de ce monde surpassaient beaucoup ceux de l'antiquité du nôtre.

L'incident qui m'arrête me jette dans un plus sérieux embarras sur l'origine de cette structure. Il s'élève une question géologique , qui me mettrait aux prises avec les philosophes et les naturalistes. La base du colosse est de forme primitive : or, l'homme a été fait après la terre ; elle n'est donc pas de la main de l'homme , si l'on en croit l'auleur de la Genèse , et que les deux mondes n'aient pas été faits séparément. Mais , hors les fondemens qui appartiennent à la nature , tout le reste , que je n'ai pas eu le temps de bien examiner, ne pourrait-il pas être le produit de l'art? Quoiqu'il en soit. Comtesse , c'est un phénomène , croyez-moi , qui mérite d'occuper la première place parmi les plus grandes merveilles du monde.

Remontant plus haut, vous me demanderez peut-être quel eût été le but de cette vaste entreprise^ s'il était vrai qu'elle fût l'ouvrage de l'homme. Yous déciderez la question comme il vous plaira : ue serait-ce point la tour de Babel du monde trans-

( 77 ) atlantique , si ce monde n'a point été fait en môme temps que le nôtre? Pour moi, sans essayer de pénétrer tant de mystères , je lui ai consacré tout mon hommage d'étonnement et de vénération en bivouaquant à ses pieds , au milieu de vipères et de tarentules, qui y régnent beaucoup plus nombreuses, je crois, qu'autrefois les géans. A la vérité, ces bonnes gens d' animaux, coxnine disait Carlin, ont riionnêteté de vous laisser dormir en paix pendant la nuit, se cachant avec le soleil; et, en fût-il autrement , avoir peur sous le coup de la nécessité ne saurait être que d'une âme pusillanime. Fatigué , plein de poussière , et brûlant de chaleur extra, intiis et in cute , j'allai le soir vers un étang pour prendre un bain. L'étang était à un mille du camp; au pied de la montagne , pas un ruisseau , pas une source. Ayant trouvé des crocodiles, je ne jugeai pas nécessaire de me baigner en compagnie de cette sorte de Naïades. Vous n'en êtes pas attaqué sur terre ; mais rarement ils vous épargnent dans l'eau , et une fois que votre jambe est recommandée à leur terrible et immense râtelier, il faut, ou se laisser entraîner , ou leur faire remise de la pièce, si l'on est assez fort pour résister.

Le 7 , je partis seul , sans attendre que les muletiers fussent dispos. Eéunir les mulets et les charger, sont deux opérations fort longues; et, d'ailleurs, il est des momens et des lieux où l'imagination aime à se repaître sans interruption dans la solitude.

Le chemin longe la partie septentrionale de la grande pyramide. Revêtue par ce côté d'arbres et d'arbustes, sa majesté grandit avec la magnificence de la végétation qui la pare. A cinq ou six milles, je m'arrêtai pour lui offrir un dernier hommage d'admiration , à ses pieds , vers la partie occidentale. Je sympathise assez avec les Anciens , qui montraient tant de dévotion povir tout ce qui est extraordinaire dans la nature : les grands fleuves, une grande forêt, une grande montagne, avaient leurs temples et leurs offrandes.

La famille des lézards (les sauriens) , est si variée dans ces endroits, qu'il n'est pas, je crois, jusqu'au cabinet du Jardin des Plantes , à Paris , qui ne pût y faire recrue d'espèces nouvelles. Un d'eux, surtout, me frappa, si toutefois on peut l'appeler un lézard. C'est un animal qui en a la queue , les jambes et les yeux ; mais le corps ressemble à peu près à celui du crapaud, aplati , couvert d'une cuirasse tuberculée de matière cornée , qui lui défend le dos et le ventre comme celle de la tortue , sans que pourtant ce soit une carapace. L'épine dorsale , surmontée de diverses crêtes (cristata) , est parsemée de taches jaunes et noires. La bouche tient du lézard et du crapaud. La tête est surmontée de deux petites cornes pointues, de matière également solide : dans le pays , on la considère très-venimeuse ; on n'a pas dû cependant me rapporter des faits qui le prouvent. Quoi qu'il en soit,

( 79 ) l'aspect de cet animal foit, sur le spectateur, une impression irrésistible , inexplicable , de frayeur et de dégoût. Si je ne sais comment le qualifier, mon ignorance a son excuse : les naturalistes eux-mêmes ne semblent-ils pas incertains si le lézard appartient aux insectes, ou aux reptiles, ou aux quadrupèdes? c'est peut-être une salamandre d'une nouvelle espèce. J'en ai enfilé une avec la pointe de mon épée , je l'ai empaillée de mon mieux, et je la conserve *. Que cet incident a réveillé vivement en moi un regret tant de fois répété dans le cours de mes promenades! Que le ciel n'a-t-il joint à l'admiration dont il m'a doué, pour tout ce qui est grand et beau dans l'homme et la brute , plus de savoir pour mieux apprécier , et particulièrement plus de connaissances en histoire naturelle! S'il m'était donné de renaître, comme aux métempsycosistes, je réglerais autrement mon éducation ; je voudrais même, comme Emile, apprendre un métier : c'est du moins une ressource infaillible dans toutes les situations de la vie , et une éducation toute classique nous laisse souvent mourir de faim.

J'arrivai avant midi à Horcasltas , qui était notre étape du 8. C'est un -^elïlpaeblo (village) , avec une grande place; ce qui, remarquons-le en passant, est commun à toutes les villes et à tous les villages du

* Mon domestique l'ayant trouvé un jour pleine de fourmis, la Jeta.

Mexique. Le dimanche , tous les Hacienderos , Rancher os , etc. , des contrées voisines s'y réunissent en grand marché , échangent leur argent , leurs manufactures 5 leurs denrées : c'est le rendez-vous hebdomadaire pour les affaires temporelles et spirituelles , pour les amans et les marchands , pour les plaisirs et pour la messe ; tout le monde échange, dépense, ramasse; le prêtre seul ramasse et ne dépense rien, pas même pour réparer une mauvaise église couverte de chaume qui tombe en ruines de tout côté.

Horcasltas est le premier village qu'on rencontre depuis Altamira. Fondé en 1 749? par D. Joseph-Escandon , pour devenir un centre d'affaires de tous les environs , il l'appela Horcasitas , en honneur du nom de baptême du comte Revillagigedo , alors vice-roi du Mexique. Une jolie petite rivière arrose sa partie méridionale , et l'on peut s'y baigner sans craindre les crocodiles.

Ce fut près de ce village que commencèrent les exploits militaires ou les aventures guerilleras du jeune Mina dans le Mexique. Yous aurez sans doute entendu parler de l'expédition transatlantique de cet Espagnol contre les Espagnols ; maintenant, je foule le même sol qu'il a foulé ; j'ai vu les scènes principales de ses actions dans ces contrées ; laisserai-je derrière moi, en silence, et le héros et ses aventures? non : elles tiennent à l'histoire dont je vous ai déjà tracé une esquisse, et forment un

( 8i ) des événemens importans de la révolution du Mexique.

Les premiers fondemens de l'histoire sont souvent les passions et les préjugés, plutôt que le récit fidèle de ce qui s'est passé, et de ce qui ne blesse pas la raison : de là, les Egyptiens , ou Phéniciens , ont rempli plus de trente mille ans de prodiges et de chronologies absurdes ; le merveilleux le plus ridicule règne dans l'histoire ancienne des Grecs ; et les Romains , tout sérieux qu'ils étaient , n'ont pas moins enveloppé de ténèbres leurs premiers siècles. Il ne serait donc pas étonnant , qu'y ayant pris fait et cause , ou soumis à diverses autres influences , ceux qui ont parlé de l'expédition de Mina , aient , au lieu d'une histoire fidèle , fait entendre le langage de leurs passions ou de leurs intérêts. Du reste, quand peu de monde a parlé, et que personne n'élève plus la voix , la fable peut grossir, et la vérité se perdre. Il est donc bon que chaque témoin dise ce qu'il a vu ; le lecteur en a plus de moyens d'enquête. C'est le lieu de répéter la juste sentence , Plus vident oculi quàm oculus.

L'histoire, où les opinions sont le principal héros de la pièce , comporte le plus difficilement une impartialité parfaite. Où trouver un narrateur qui n'y rencontre pas la sienne, aujourd'hui surtout, que tout le monde joue quelque rôle, si petit qu'il soit, sur la scène du grand théâtre politique? Je ne vous réponds donc pas de l'entière exactitude de mes

( 82 ) récits, ni d'une impartialité au-dessus de la faiblesse humaine ; mais, certes , je ne vous dirai pas que Romulus ait été fds de Mars; que Tarquin l'Ancien ait coupé une pierre avec un rasoir ; qu'une vestale ait tiré un vaisseau avec sa ceinture , et encore moins que les Espagnols , qui ont toujours été les plus grands tyrans de la terre , soient faits pour porter aux autres cette liberté que, par des préjugés qui survivront aux générations existantes , par leur ambition innée , leur orgueil indomptable et révoltant , ils seront pour long-temps incapables de se donner à eux-mêmes. Mais mon histoire aura certainement un avantage sur les autres : c'est qu'elle ne sera pas longue.

Vous vous rappelez que Xavier Mina a été un des premiers insurgens de l'Espagne contre Napoléon. Il y en avait qui l'appelaient le lier os de la Navarre , d'auti^es le brigand, suivant l'ancien proverbe : Dœmones nob'is^ numina sancta tlbl , saint pour les uns, démon pour les autres. Il demeura prisonnieràVincennes jusqu'à la Restauration. Ferdinand ne lui fut pas trop reconnaissant , non plus qu'à son oncle Espoz, des victimes françaises qu'ils lui avaient immolées. Mina insurgea donc aussi contre son bien-aimé Ferdinand. L'affaire de Pampluna, mal combinée, et plus mal exécutée encore, échoua. Obligé de se réfugier en Angleterre , il trouva dans le cabinet de Saint- James plus de gratitude que chez Ferdinand : on lui assigna une belle pension.

( 83 ) Mais, liéros et aventurier , il lui fallait un champ de bataille et des aventures. L'imagination des Anglais bâtissait alors des châteaux dans la Nouvelle-Espagne : ses mines faisaient grand bruit en Europe depuis trois siècles ; c'était un bon morceau de convoitise. Les Anglais, en possession de l'empire absolu de la mer, devaient avoir celui de For, pour que tout leur fît révérence.

Mina voyait en eux de grands moyens, et eux dans Mina un grand instrument : on s'accorda pour une expédition en faveur de Y Indépendance du Mexique. D'abord , les rassurances réciproques entre les parties furent assez chaudes ; elles se refroidirent peu à peu ; la fin dégénéra en hostilité : le champion de V Indépendance s'était aussi laissé tâter le pouls par des Américains des États-Unis de Washington.

Cependant il partit avec un bâtiment Anglais, fourni, je crois, et armé par des Anglais, en compagnie d'Américains, d'Anglais et d'autres Européens. Le premier plan était d'éviter les Etats-Unis , et d'aller débarquer directement sur les côtes du Mexique. On y renonça, pour recruter à Baltimore d'autres auxiliaires et d'autres moyens de faire triompher Y Indépendance Mexicaine. Il paraît qu'à Baltimore, Mina céda entièrement à l'influence des Américains , et que, pour le moment, les Anglais le désertèrent. N'en a-t-on pas la preuve dans l'appui offert par le Consul Britannique au ministre d'Espagne, pour faire arrêter l'armement par le Gouver-

iiement de Washington ; ce que le Gouvernement refusa? Un nouvel argument fait voir que \ Indépendance n'était tout au plus qu'un moyen d'arriver à un autre but : le Président répondit au Chevalier Onis, que c'était une entreprise et une affaire commerciale qu'aucune loi du pays ne défendait ; telle fut aussi , dit - on , la réponse que le cabinet de Saint-James donna à d'autres importuns en Europe. Il y a une autre preuve, ou conjecture, que l'amour de VIndépendance n'était pas le seul ressort de cette expédition : c'est que les Anglais reprirent à la Nouvelle-Orléans le bâtiment qu'à Londres ils avaient fourni à Mina, se souciant apparemment fort peu de trouver un champion de la liberté où ils n'avaient cherché qu'un agent de leurs affaires. Tout concourt donc à prouver que l'amour de l'Indépendance n'était pas le seul mobile de cette expédition. Le projet, conçu par les Américains, et repoussé par Mina , de prendre Pensacola avant d'aller au Mexique , ne sent pas non plus VIndépendance.

Je ne rappellerai ici les malheurs , les vicissitudes , les maladies qui affligèrent l'expédition , dans les mers et sur les parages des Indes-Occidentales et du golfe du ]\Iexique, que pour louer la contenance et le courage que Mina déploya , en persistant immuablement dans ses projets. Il est vrai que, selon mon principe , une fois lancé , il faut aller; et c'est ce qui me fit pousser jusqu'aux sources du Mississipi, malgré tant d'obstacles à franchir et tant

( 85 ) de [)dvïh à conjurer. Allons le rejoindre à son débarquement sur les parages du Mexique, aux embouchures de la rivière Saint- Ander, environ cent cinquante milles au Nord de celles du Panuco,

Mina débarque sa petite armée , le 1 5 avril 1817, sans le moindre obstacle. La Garza, commandant la garnison royale de S oto-la-Marina , à soixante milles environ de l'embouchure du Saint-Ander, est un de ces caméléons qui changent de couleur, même sans qu'on le regarde : toujours prêt à suivre celui qui lui semble aller mieux son train, il observait sans se déranger. Mais Arredondo, commandant de la province à Monte-Rey, le presse de se mouvoir; la Garza se meut^ en reculant, et laisse libres à Mina et les parages où il débarquait, et Sotola -Marina, quartier -général de la division royaliste , commandée par la Garza. Que ^lina n'a-t-il saisi ce moment d'impressions si variées , faites par son apparition soudaine sur Fâme et les opinions de tous les habitans, libéraux, royalistes et neutres ! Peut-être , à la faveur du prestige que de telles impressions font naître , et avant que la réflexion vînt les bannir , Mina et sa petite bande bien résolue eussent réussi à frapper un coup mortel contre la tyrannie, et pu servir en même temps ses commettais.

Quand les affaires sont m vies par différens ressorts, où l'intérêt domine, la résolution manque, ou n'est pas bien décidée. On calcule, on hésite au moment

( 86) d agir et de braver. Mina commença par une faute, et, suivant moi, par une grande et fatale faute.

En élevant un fort à l'endroit où il débarquait, il perdit un temps précieux , et en livra la garnison à vme ruine certaine. Le brave colonel Perry, et cinquante de ses meilleurs soldats , irrités de l'obstination et de la présomption de ^lina, non moins outrageantes qu'extravagantes, l'abandonnèrent, et allèrent mourir sous les fatigues et les coups ennemis, traversant ces terres inhospitalières pour gagner jMatagorda, dans l'espoir de s'y embarquer et de revoir ainsi leur patrie (les États-Unis). Le seul Perry échappa au fer homicide des Royalistes en se donnant la mort d'un coup de pistolet , baissant ainsi la toile de cette grande tragédie , et faisant répéter dans les États-Unis ce qu'on avait fait dire d'un de ces tragiciens qui tuent tout le monde :

Se aspettate clie aican ntiove vi porti, Aspettat^ln invano, son tutti morti.

Mina affaiblit tellement sa bande , que ce fut un prodige de le voir néanmoins pénétrer dans les terres intérieures. Il rappelait l'histoire de Cortès; peut-être voulait-il l'imiter ; ce serait encore une faiblesse de son esprit : les grandes facultés dvi génie de son modèle, et le petit cercle du sien, les circonstances de la Conquête , et celles de son expédition , manifestaient à une sagacité commune la différence des deux situations.

Mina était bon et franc , plein de courage ; mais il y joignait, je crois, plus de présomption que de talcns : ce n'avait été qu'un chef de GuerrUlas, Cortt s était un scélérat , un hypocrite ; mais élevé dans ses idées , maître de sa circonspection et de son audace, l'adresse et la conciliation étaient à ses ordres; il avait l'expérience des affaires politiques et militaires les plus scabreuses. Après tout, ce n'étaient plus ces mêmes peuples qui rêvaient que (iOrtès était leur !r(7/;//<:m qui les avait désertés^ qu ensuite il leur avait promis de retourner après bien des années , et du côté d'où précisément Cortès venait, du côté de l'Est,

Enfin, le ^4 niai 1817, Mina sortit de son fort avec sa troupe , composée de trois cents hommes de toutes armes et de toutes nations : on y comptait aussi des Suisses , quoique ces soldats se vendent plus souvent à la tyrannie qu'à la liberté. 11 en laissa une centaine dans ce boulevard romanesque , dont l'homme le plus illuminé ne saurait jamais deviner le but. Ces malhevireux ne tardèrent pas , après une résistance la plus héroïque et digne de rencontrer un ennemi plus généreux , à devenir les victimes de la cruelle inhumanité des Espagnols : ils périrent presque tous , ou massacrés , ou dans les cachots de S.-JeandeUlloa et de Ceuta. C'est ainsi qu'il sacrifia inutilement, et sans combattre, plus décent cinquante officiers, soldats et amis; un mois et demi de temps précieux, et, par-dessus tout, l'enthousiasme

( 88) que son arrivée avait réveillé dans ces peuples , et qu après une telle conduite il est si peu facile de ranimer.

Il traversa prodigieusement plus de six cents milles de chemin difficile , se battant souvent contre un ennemi toujours supérieur en forces , et alla finir son expédition et sa carrière mortelle dans le Baxio , province de l'intérieur du Mexique. Nous le rencontrerons plus d'vme fois de notre souvenir en passant sur la scène de ses divers exploits. — Maintenant, retournons à Hoixasitas.

Il étaitarrivéjusqu'àHorcasitas, sans aucun échec, même sans attaque. On ne sut plus des nouvelles de la Garza. Arredondo, immobile, semblait ou n'avoir plus sa cervelle, ou le mépriser, ou le craindre. Cependant , à quelques milles d'Horcasitas , Mina apprend qu'un corps de cavalerie, fort de quatre cents hommes, prenait position vers le Pueblo del Valle del Maïs. ^lina s'avance et le met complètement en déroute. Le Valle del Maïs est ainsi appelé de la fertilité du pays, le plus riche peut-être de tout le Mexique oriental ; le mot signifie : la vallée de l'abondance. Ce village est le plvis considérable de la vallée du Panuco. — Laissons aller Mina, accompagné de nos vœux rétroactifs, jusqu'à nouvelle entrevvie, dans les lieux où il a passé : rentrons encore une fois à Horcasitas.

J'y trouvai un Créole très-aimable, très-instruit, une des mille preuves parlantes que ces peuples ,

( 89) bien dirigés, offriraient des hommes de qualité, peut-être plus que tout autre pays , à parité de circonstances et de moyens. Vous seriez étonnée, Comtesse, du talent et de l'esprit naturel qui partout se révèlent ici dans le plus court entretien. Mes muletiers raisonnaient mieux dans l'ignorance que beaucoup de nos pédagogues, avec toutes leurs sentences et leur latin. Ne connaissant de l'espagnol que ce que j'avais pu apprendre depuis le peu de temps que j'étais au Mexique, je tâchais de m'aider de mon latin. Don Baron le comprenait à merveille , et me répondait dans la même langue , sans difficulté, et parfois avec élégance. Il est initié même aux grandes affaires du monde. On admirerait en lui de nobles sentimens de liberté , s'il n'était pas non plus un de ces hommes, comme on en voit tant au Mexique et ailleurs, qui se flattent d'être seuls vrais patriotes, inspirés peut-être par l'ambition de s'élever sur la dégradation des autres. De là l'isolement des patriotes uniques; chacun se fait une République à part ; on manque de force et d'union , parce qu'on manque d'accord, d'estime et de confiance réciproque ; de là encore , l'audace du plus misérable ennemi des institutions nouvelles , qui ne cesse d'espérer le retour du despotisme. Hélas î... les Léonidas aux Thermopyles, les Fabius sous Veyum n'étaient que des hommes comme nous. Que des sentimens d'union patriotique ne raniment-ils nos àmesl et ces héros auront parmi nous des imita-

( 90 ) leurs. Aujourd'hui encore , voyez les Anglais ; ils ne sont qu'une poignée d'hommes, à côté de tant de millions qui peuplent l'Europe ; néanmoins , leur caractère, formé à vme école et à des principes d'union, le patriotisme et la nationalité qui les distinguent , les rendent , en quelque sorte , les arbitres et de l'Europe et du monde entier ; et des bases si solides promettent un long avenir à leur puissance. Remarquons-le en passant : la force physique (et Napoléon le sait) , surtout lorsqu'elle est partagée, ne vaut rien pour mspirer l'énergie et le courage; c'est la force morale réunie qui tiiomphe de tont; c'est de cette force , que les anciens disaient rr's imita fortior. Que tout le monde veuille commander et personne obéir, c'est de l'anarchie et non de la liberté ; et tel est le désastreux obstacle, qui, dans ces contrées, a entravé, jusqu'à cette heure, le triomphe de l'Indépendance. Il m'a paru qu'une légère notion de l'esprit du pays éclairerait agi^éablement vos premiers pas , et faciliterait vos réflexions, à mesure que nous avancerons.

Nous sommes arrivés le 9 au Rio-Frio. Cette journée, à peu près de vingt-cinq milles, est toute à travers un pays sauvage et inégal, de coteaux pierreux, un chemin raboteux, où les mulets hésitaient à fixer le pied. Le Rio-Frio fut pour nous une bonne fortune : nous avions fait la traversée sans trouver d'eau, et avec une chaleur brûlante. En

(91 ) arrivant, nous reproduisîmes au naturel le peuple Hébreu à la fontaine de la verge de Moïse ; verge dont la fabrique n'aurait dû jamais se perdre. Ma mule en I)ut tant qu'elle en creva ; d'autres en furent mal , les muletiers ne pouvant les empêcher de s'élancer sur la rivière avant le temps calculé pour les précautions d'usage. Je fus presque tenté de regretter un beau cheval que Don Baron voulait absolument me donner; mais j'ai pour principe d'éviter toute obligation, si des circonstances les plus impérieuses ne m'y soumettent, et de ne passer jamais au-delà de Yaurea mediocrltas d'Horace : de cette élévation , si l'on tombe , on ne tombe pas de haut, et l'on voit le sublime sans s'y perdre. J'en achetai un tel quel pour douze piastres ; il arriva ici comme le cheval du Gonella. H est maintenant à la pâture dans ces environs , pour revêtir un peu ses côtes , ressemeler ses soques , et raccommoder sa peau.

La saison de la pluie avait tardé cette année plus qu'à l'ordinaire; elle commença le lo juin. Remontant la rive droite du Rio-Frio, nous traversions de petites rivières qui viennent y aboutir, ayant de l'eau sur nos côtés, sous les pieds et sur les épaules. Le 9, nous souffrions pour la disette, le 10 pour l'abondance : voilà le monde. Vous dire les charmes de ce passage , les vallons , les bosquets enchanteurs, serait chose peu facile : les grosses gouttes menaçaient de m'aveugler, si je

f 9^ ) m'avisais de mouvoir les yeux à mon gré. Tout est resté dans mon imagination ; et la vôtre , si vive et si fertile, n'a pas besoin du faible secours de la mienne.

A six milles de l'étape de Rio-Frio , on arrive au premier escalier (si je puis m'exprimer ainsi) des différens étages, qui, s'élevant par degrés, conduisent sur les grands plateaux, sur les hautes terres du Mexique, que les Anglais appellent si jvistement Table Land. C'est vme configuration terrestre que la nature , je crois , a ménagée seulement au Mexique: à chaque escalier que vous montez, toute la nature se montre sous un nouvel aspect. La végétation, jusque-là pâle et languissante, se ranime, par degré, de beauté et de vigueur. Les arbres et les arbustes , jusque-là encombrés de ronces et d'épines, épineux eux-mêmes , déparés , dépouillés , offrent maintenant une écorce polie, des branches majestueuses , revêtues de feuilles d'une couleur foncée et d'une largeur ombrageante. Jusque-là tout était brûlant et brûlé , ici tout est frais et rafraîchissant. Les insectes et les reptiles diminuent, les bêtes fauves et les oiseaux augmentent. On voit le chevreuil s'arrêter et vovis regarder sans crainte, la tourterelle voltiger autour de vous d'un air folâtre, et de beaux poissons succéder aux crocodiles. On croit rêver, tant le passage est soudain et le contraste saillant. Le climat change sensiblement, quoique sous la même latitude , presque sous la même mi-

( 93 ) niite. Peu à peu la zone torride disparaît sous la zone torride; on na presque plus d'été et point d'hiver; les deux derniers chaînons de l'un et de l'autre se joignent, et forment d'un parfait accord un printemps éternel. Ver erat œternum , dit Ovide dans ses Métamorphoses , en parlant de Vannée ancienne ; il lui semblerait, à l'aspect de ces lieux, qu'elle s'y est renouvelée, ou qu'elle n'a pas cessé encore: c'est un paradis terrestre en dépit du serpent; on est tenté d'imaginer qu'il n'y a pas eu d'Eve dans ce monde, ou qu'elle n'a pas péché, comme dans le nôtre, tant ce séjour offre l'image des délices primitives.

Les disputes des controversistes , qui , ou définissent ou défigurent tout , nous ont représenté notre paradis terrestre de tant de manières qu'il est difficile de le bien concevoir et d'en tirer de justes comparaisons ; on ignore même où il était, puisque tout le monde le réclame. Celui-ci a été bâti par le grand Architecte sur un mode nouveau et le plus extraordinaire : ces escaliers sont autant de remparts dont il a voulu le fortifier , et ces étages , des plateformes ajoutées aux remparts, pour mieux empêcher l'invasion de l'ennemi de l'humanité. On croirait, qu'avant la Conquête, le serpent n'y était jamais entré.

Mais Dieu, en fulminant contre ces peuples cette terrible expiation (la Conquête), n'a pas touché apparemment à l'état physique de l'endroit. Dans

(94) sa miséricorde il y a conservé le même climat, les mêmes productions spontanées de la terre. Peutêtre a-t-il vovilu laisser à ces malheureux un dernier abri contre les misères horribles suscitées par la cruauté des conquérans. Aidez de votre imagination, Comtesse, le faible tableau que j'ai voulu dérouler à vos yeux, avant de pénétrer plus loin cet étonnant pays ; qvi'elle vous serve de guide , à mesure que nous monterons les escaliers et les étages qui y conduisent. Yous pourrez aussi juger par-là, qu'avec ces boulevards presque inexpugnables , les Mexicains de nos jours laisseront voir une bien vile abjection s'ils permettent que les Européens viennent empiéter sur leurs droits et leur indépendance.

Le premier escalier (et c'en est un vraiment) s'appelle la Sicrretta (petite montagne) de las Cuciaras (des cuillers), et l'étage, d'environ cinq milles de longueur, est la plaine de las Cuclaras et del Ciamal, hacienda des Carmélites de Saint-Louis- Potosi. Du haut de la Sierretta, l'œil se promène délicieusement sur une extension immense du Rio- Frlo, qui descend des montagnes de las Animas au Nord, et va se jeter au Sud dans le R'w-Verde, lequel perçant à travers cl valle del Maïs, conflue avec les eaux du Panuco.

Nous fîmes halte à l'hacienda del Ciamal, au bout du premier étage et au pied du second escalier, la sierra (montagne) de Santa-Barhara. Celui-ci, je le montai le 1 1 , et tout seul , car c'est encore un

(95 ) de ces endroits où les effets moraux de la solitude ajoutent beaucoup aux effets physiques des tableaux de la nature. C'est le décrire assez, parlant à une âme aussi délicatement sensible que la vôtre.

Le sommet de ce second escalier n'est pas toutà-fait au niveau de l'étage auquel il conduit; il faut descendre quelques degrés pour l'atteindre, et l'on se trouve dans la plaine de Santa-Barbara , village qui la domine au centre. Cette charmante vallée est d'une grande étendue du Nord au Sud, et a environ huit milles de large de l'Est à l'Ouest. Le lit d'un torrent sans eau, qui descend du Nord, y serpentant agréablement, ajoute au charme de la scène, et de petits coteaux isolés, dont la nature l'a voulu entrecouper çà et là, y ménagent de ravissantes perspectives. Les villages de cette partie du Mexique ne sont pas magnifiques ; mais formés de maisons, de maisonnettes, de chaumières dispersées et entremêlées de prés, de jardins et d'arbres, de loin ils prêtent beaucoup à la beauté du paysage; l'âme se repaît avec sympathie sur cette apparence patriarcale ; l'avidité de l'œil, qui n'aime pas les entraves, n'est point arrêtée par ces hautes murailles, par ces rues étroites et noires qui le gênent et le dégoûtent ailleurs. Les habitans, s'ils ôtent un peu à l'illusion du tableau, offrent du moins, par leurs traits, leurs manières et leurs costumes originaux , une nouveauté tout-à-fait singulière.

On raconte que quand les N a huât laças émigrèrent

( 96) du Nord, de YAztlan^ et vinrent s'établir, sous différens chefs, au Sud, dans ces régions appelées maintenant le Mexique, le pays de Santa-Barbara était habité par les Chichimecas, peuples sauvages et géans; les savans, ovi faiseurs de contes du pays, prétendent que ces coteaux ou buttes dispersés dans la vallée sont l'ouvrage de leurs mains. Après la Conquête, il demeura long-temps en possession des Naturels , et on croit que les Jésviites fvirent les premiers Européens qui s'y établirent, je ne saurais préciser l'époque. Il est certain que cette Compagnie , lorsqu'elle fut foudroyée par tous les potentats de l'Europe et par la bulle de Clément XI Y, étendait sa domination sur tovite la vallée et au delà, du haut du trône qu'elle avait fondé dans une grande abbaye bâtie à deux milles (Est) du village de Santa-Barbara.

Rappelons ici une observation qui, ailleurs, ne m'a pas moins souvent été suggérée. Toutes les corporations religieuses, riches, ambitieuses et puissantes, quoique en voulant dominer et en dominant sur les peuples, se sont mises à l'écart pour se dérober, comme le grand Lama, à l'œil scrutateur ou indiscret de ce que leurs coryphées appellent le vulgaire. Cette abbaye est presque entièrement détruite; on s'est servi de ses matériaux, je crois, pour bâtir les maisons assez jolies et l'église assez décente qui parent la place de Santa-Barbara ; mais les restes disent encore sa magnificence. Les terres

( 97 ) qui leur appartenaient sont ])assé(*s en partie? entre l(^s mains des liabitans, et une partie est encore gérée par l'administrateur des domaines nationaux. Ils ne feront pas mal de vendre tous ces l)iens à un prix quelconque, pour créer, comme la ïlévolution'l'a fait en France, une nation de petits proj>riétaires, et conséquemment un peuple aisé et industrieux.

On prétend aussi que cette abbaye a été bâtie sur les ruines d'un ancien temple de ces peuples aborigènes. Pour peu qu'on veuille rabattre du merveilleux dont les Espagnols s'étudièrent à parer leur conquête, on s'assurera que les Mexicains avaient élevé de grands temples à leurs divinités, et qu'ils tombèrent sous le vandalisme et la faux de la superstition et de l'intolérance européennes. De julus, on y a trouvé une tête sculptée en pierre, apparemment celle de quelque divinité ; ce qu'elle représente autorise même à croire que c'était la têJe de leur divinité principale.

Les traditions les plus reculées du peuple liébreu peignent Adam avec un double corps , mâle et femelle. Osiris et Isis en Egypte, comme Apollon et Diane, Jupiter et Junon en Grèce, le soleil et la lune parmi les Guèbres, étaient adorés sous l'emblème d'une tête à double face. Janus^ à qui d'abord on en donna quatre })our le figurer comme le dominateur des quatre points cardinaux, et par conséquent du monde, et que la satire réduisit à ï. I. 7

( 98 ) deux, n'était en substance que le simulacre de la génération. Platon, dans ^o\\ Banquet^ suppose aussi que ses dieux créent l'homme avec les deux sexes réunis ; les peuples de l'Indostan les adorent encore dans leur ÏVicfmou; la botanique elle-même n'a-telle pas des plantes androgynes et hermaphre dites? et des molusques n'offrent- ils pas les deux sexes ensemble ?

La tête qu'on a trouvée à Sauta-Barbara représente deux faces, mâle et femelle : voilà une coïncidence singulière de divinité et de culte entre les nations du Nouveau-i\Ionde et celles du Vieux. C'est l'administrateur des domaines nationaux qui la possède : peut-être ne me l'eût-il pas refusée, mais son poids énorme, l'éloignement de la mer et l'incertitude de son sort, confié à des gens qui se moquent de tout ce qui n'est pas spéculation, m'y firent renoncer. Au reste, pauvre promeneur, sans autres ressources que ma petite bourse , sans autre encouragement que mon avidité de voir et de m'instruire, il faut que j'enchaîne mes désirs et mes goûts au char de la Nécessité et de la Sagesse.

Pour en finir avec la divinité et le temple indiens , je vous dirai que les substructions sur lesquelles est bâtie la muraille du jardin de l'abbaye, d'une structure toute différente , semblent avoir appartenu à quelque ancien édifice indien ; elles ti^acent un reste de parallélogramme, ce qui ressemblerait à la forme des anciens temples mexicains. Autre

( 99 ) conjecture encore ; elle ne paraîtra qu'ingénieuse, mais un peu de réflexion la montrera raisonnable. L'orgueil des Espagnols, sinon la religion, ne leur aurait jamais permis de bâtir leurs temples sur les ruines de ceux des Indiens, pour que la sainteté des uns ne fût point en quelque sorte en contact avec l'impiété des autres. S'ils ont donc passé la charrue ( noble instrument qu'on a souvent profané en le faisant servir de bourreau) sur ce parallélogramme, s'ils y ont formé un jardin, c'est un argument de plus pour croire qu'il y avait vraiment un temple indien.

Sant a-Barbara, de même que tout le ^lexique, présente un contraste singulier entre l'ignorance, l'abrutissement que les Espagnols y ont répandus, comme auxiliaires de leur despotisme, et l'esprit naturel de ces peuples, l'ardeur qu'ils témoignent de sortir à la lumière; ardeur qui s'échappe de leur âme comme la vapeur qui se force un chemin à tra- ers les entraves qu'on lui oppose. J'y ai trouvé des Créoles d'une âme élevée et d'un esprit le plus judicieux. Ils voient maintenant, ce qu'autrefois ils n'auraient pas même osé imaginer , ils voient que le curé ( venu de loin comme les satrapes qu'on envoie cacher ailleurs leurs crimes) vit avec une femme qui n'est pas une sobrina , et ils reconnaissent qu'ayant eu l'impudence de l'appeler sa sœur, il ajoute ainsi l'horreur de l'inceste au scandale du concubinage. Une fille est le

( ic>o ) fruit de cette belle union — Partons, Comtesse.

Allons tout droit au pied du troisième escalier, La plaine et les petits vallons formés par des rangées de petits coteaux , qui le séparent de Santa- Barbara, mériteraient noire attention; mais, dans une promenade, on ne peut pas s'arrêter sur tous les objets qui nous frappent et nous attirent. Laissons l'accessoire pour le principal.

Cet escalier s'appelle la Sierra de la Laeca. Les marches n'en sont pas commodes ; souvent on grimpe ; on est parfois si resserré entre des coupes de montagnes, qu'il semble impossible de s'en dégager. On y est à jamais caché aux rayons du soleil, et parfois presque à la lumière : les contrastes n'en sont qvie plus saillans, la scène plus variée et plus gi^otesque. Le dernier degré de l'escalier, haut de quatre ou cinq cents pieds, mène dans un vallon étroit, surmonté au INord et au Sud de deux montagnes élevées en pyramides, revêtues de la plus riche végétation; et, après vous avoir offert, pendant deux milles, les sites les plus pittoresques, les l)lus touchans , vous ménage la douce surprise d'ouvrir devant vous , comme par enchantement . le plus bel amphithéâtre que j'aie jamais vu, supérieur même à ceux que j'ai montrés à votre admiration près des sources du Mississipi. J'y arrivai le 1 2 avant midi , et tout seul , comme vous pouvez bien l'imaginer; j'y demeurai jusqu'au lendemain. Que n'ai-je pu y passer tous les jours de mon exis-

( -oi ) tencc ! Jamais endroit n'a eu tant d'attraits sur ma sympathie.

Imaginez Mais il vous est impossible de l'imaginer^ et à moi de le peindre ! Cependant, imaginez, Comtesse, une grande prairie, émaillée et brillante de fleurs les plus belles et les plus variées, embaumant le ciel et la terre de leur parfum, au milieu de laquelle s'élève une butte, portant sur son sommet quelques chaumières, qui semblent placées là par la nature, comme un épisode d'un contraste avec la grandeur de ce tableau. Imaginez un riche ruisseau, qui embrasse et réfléchit dans ses eaux cristallines cette butte et ces chaumières. Imaginez cette réunion d'objets touchans, environnée de tous côtés de hautes montagnes, richement parées d'arbres de toute futaie, de tout feuillage, de tout aspect, sombre et riant, et de tous les verts qu'on trouve dans le prisme et qu'on n'y trouve pas; de ce beau vert, dont l'œil ne peut se rassasier quand on voyage dans le mois de juin en Angleterre. Imaginez cette scène brillant du plumage, retentissant du chant d'oiseaux de tout ramage, montrant répandus çà et là dans son sein, la génisse et le taureau, la brebis et le mouton, le lièvre et le daim ; offrant à l'âme affligée le repos de la solitude la plus ravissante , une paix parfaite à l'homme sans remords, tous les charmes et les agrémens de la vie champêtre à celui qui, fatigué des bruyans fracas, du conflit des passions, d'un monde corrompu ,

soupire de calmer, dans une retraite salutaire, les agitations qui tourmentent son physique et son moral. Jugez, Comtesse, quel effet doit produire Faspect d'un tel endroit, quels souvenirs il réveille, quelles impressions il laisse dans le cœur comme dans la mémoire. Je voudrais vous dire tout ce que je sentais, mais une foule d'idées qui se montrent à la fois, trébuchent dans l'impatience de les exprimer ; elles m'embarrassent, et je finis par les perdre. Devinez-les.

Le ruisseau m'invitait, et je le suivis. Un bruit sourd, lointain, romantique, frappe mes oreilles; je le suis encore. lime conduit d'abord à Tembouchure d'un autre ruisseau qui vient y confondre ses eaux. Plus loin, à un endroit où il est reçu luimême par un troisième, qui lui dispute la primauté, le bruit semble approcher^ augmente et se redouble, répété par l'écho de trois ou quatre valions qui s'y rencontrent ; il dirige mes pas dans une vallée tortueuse, où le pied humain n'a peut-être jamais pénétré. Une panthère, petite comme elles le sont toutes en Amérique, voudrait m'intimider, mais elle fuit avant que j'aie le temps de la coucher en joue. Rien ne m'arrête, ni ronces ni précipices ; j'arrive à un quatrième confluent, et là, finalement, ces eaux réunies, se poussant de leur poids énorme, se précipitent de rocher en rocher dans un abîme profond, retentissant du bruit de la chute et des grandes masses que les ondes entraînent avec elles.

Je m'assis sur un promontoire qui fait cercle presque vis-à-vis cette cataracte. Il me serait impossible de vous dire ce que j'y voyais et j'y pensais, quoique je le voie et le pense encore.

Le soleil, depuis long-temps dérobé à mes yeux derrière ces montagnes, paraissait prêt à venir vous réveiller dans le Vieux-Monde. Il était donc temps d aller se coucher dans le Nouveau. Je fis mes adjeux éternels à ces eaux, à la cascade, à ces vallons, aux ronces, aux rochers, à ces précipices, à la panthère, et je retournai à mon camp. Du lait, des œufs, des truites dorées, du fromage et de las tortillas fournirent un repas délicieux à mon appétit, et mes peaux reçurent mon corps, mon âme et ma fatigue dans un sommeil profond. Je rêvai les patriarches, les Tityre et les Mélibée, et cjaeUjae autre chose encore, dont l'image et les vertus vivent , dorment et se réveillent constamment avec moi.

Mais cet endroit, dont vous m'avez tant parlé, presque à satiété, comment s'appelle-t-il? Votre impatience est juste, Comtesse : il s'appelle los Gallos (les Coqs). Le nom est si peu en harmonie avec la chose qu'il n'est pas étonnant que je l'aie laissé sur les derrières. Ce n'est pas ici que se vérifie l'ancien adage, Conveniunt rébus nomina sœpè suis.

Los Gallos n'est qu'une rampe de cet escalier, le plvis grand de tous ceux qui portent sur le sommet de ces Cordillières ; et la seconde rampe est encore plus haute que la première. Il faut donc la monter

et laisser los Gallos. Jamais endroit, un seul excepté^ n'a laissé sur moi de plus fortes impressions ; jamais je ne me suis senti retenu dans un séjour de la nature par une si puissante sympathie : ajoutez,

Comtesse, une jeune et charmante bergère et

toute son aimable famille, qui me disaient : Quedese

usted con nosotros volva usted..., (*) Bonnes gensl

aimable créature ! adieu pour toujours ; je ne vous verrai plus, mais je ne vous oublierai jamais.

La seconde rampe s'appelle la Sierra de los Gallos. On est aussi sublime ici, si je puis m'exprimer de la sorte, qu'on était grotesque sur la première: à chaque pas, on contemple de loin, sans les regretter, ces régions arides, laissées derrière. On voit des montagnes, que le lointain aplatit au niveau des plaines ; d'autres dont le sommet touche horizontalement à mes pieds ; quelques-unes enfin encore torregglantl (**) au-dessus de ma tête; et nos charmans Gallos, sur qui je tournai souvent un œil rétrograde , semblaient ensevelis dans un puits. Je leur répétai mille fois mes adieux

Le dernier degré de l'escalier conduit dans une gorge, bordée pareillement de hautes montagnes, au milieu de laquelle se trouve le Ranclio de los Acarmles, dans un site le plus romantique. Le chemin monte insensiblement pendant trois milles environ, toujours dans la gorge entre les sommets de ces

* Restez avec nous.... retournez parmi nous.

**■ Expression italienne, qu'on ne peut traduire dans aucune langue.

( io5 ) iiioiitagnes , jusqu'au point où, s ouvrant par un plan incliné, elle vous descend dans la plaine ou vallée de Tida, qui est le troisième et un grand étage.

Après un passage de deux jours si enchanteur, la vallée de Tula perd beaucoup. C'est un pays qui se montre aride, pelé et d'un aspect monotone; vous n'êtes frappé que du spectacle imposant d'un grand amphithéâtre avec une arène peut-être de plus de cent milles de tour , et dont les cunei sont encore de hautes montagnes. L'étendue qui se déroule à vos yeux est telle que, quoique peut-être à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on se croirait dans les plaines de la Lombardie.

Cet amphithéâtre diffère de ceux de l'antiquité en cela seul que, le pays étant très-sec, il n'a pas d'Euripus, et que ses portes triomphales, £lu lieu d'être au Nord et au Sud , se trouvent à l'Est et à rOuest. Tula en occupe presque le milieu.

En m'approchant de cette ville (c'en est une, si on la compare aux pueblos que nous avons vus jusqu'ici), je me rappelai ces vers par lesquels Sénèque a si bien prophétisé la découverte du Noviveau- Monde, et qui peut-être ont aussi aidé Colombo dans les conjectures et les calculs de cette mémorable entreprise. Le flatteur et le martyr de Néron s'explique de la manière suivante :

Venient annis sœcula seris , Qidbus Oceanas vincula reruni

( io6 )

Laxet , et ingens pateat tellus , Tlielysque novos deiegat orbes.

Nec sit terris uLlima Tuule.

Cette prophétie et cette Thule de Sénèque est une combinaison singulière, qui ne laisse de frapper celui qui s'approche de TiUa ; mais vraiment la singularité n est que dans le rapprochement des mots; car la Thule du philosophe romain était une île, que les Anciens croyaient être la fin du monde, du côte de l'Océan Atlantique ou Septentrional , même d'après Virgile : t'ibi serviat uUima Thule ; île dont les modernes n'ont pas encore su fixer la situation ; voulant, quelques-uns, que ce fût Foula, l'Irlande, le Groenland , etc. ; d'autres , que ce fût Madère , les Canaries, les Açores, etc. De plus, notre Tula est entièrement moderne , comme nous allons le voir ; en conséquence, tout désir d'y découvrir une surprenante trouvaille, dont je régalerais volontiers nos antiquaires, ne rencontre pas la moins plausible conjecture.

La conquête des Espagnols demeura plusieurs années bornée à ce qu'on appelait alors l'empire du Mexique ou de Moctezuma. Les Aborigènes de ces régions que nous traversons maintenant, et ceux du Mie/ioucan, de las Zacatecas, du Xallsco j, etc. , prolongeaient leur résistance, peu disposés à se soumettre à la force des armes, la violence ne persuadant pas plus le sauvage que l'homme civilisé. Les Espagnols, eii trop pcîil nombre pour s'éten-

( 10- ) drc, craignaient de [îcrdre ce qu'ils avaient conquis, en poussant plus avant leurs conquêtes. A des Aborigènes déjà soumis, on confia donc le soin de tâter et d'attirer leurs frères. Les moines et quelque négociateur habile ont fait le reste. C'est par ces expédiens que les Espagnols donnèrent à leurs conquêtes une extension progressive jusqu'au-delà des régions qu'on appela ensuite le Nouveau-Mexique.

Une autre Tiila, ancienne, au Nord, et à cinquante milles environ de Mexico, qui existe encore, était la ville la plus antique de l'Empire Mexicain, et les Tultecas, les plus industrieux et les plus civilisés de tous les Indiens conquis. Avec une troupe de ces peuples, formée en colonie, quelques Espagnols, aidés de quelques moines, parvinrent à soumettre les habitans du pays de notre Ttila moderne. C'est comme colonie de l'ancienne qu'elle en prit le nom ; deux tiers de l'Etat de las Tamaiillpas s'appellent encore la Colonla. Mais la Tula bâtie d'abord par la première colonie des Tviltecas , n'était pas où se trouve aujourd'hui celle dont je vous parle. L'histoire de cette transplantation est assez plaisante pour que je vous la raconte.

Un certain Conde Escandonls , Gouverneur de la Colonie, se plaignait parfois de ses gouvernés, qu'il jugeait un peu mutins, ou du moins qui n'étaient pas esclaves perdus de ses volontés. La ville était à cinq ou six milles à l'Est du lieu de sa situation actuelle, dans une plaine ouverte, qui n'offrait pas

( '08 ) une position sûre. M. le Gouverneur voulait dicter sans résistance ses lois tyranniques ; il avisa donc de bâtir et venir habiter un château, dont on voit encore les ruines sur une hauteur qui domine la ville nouvelle.

Mais il ne lui suffisait pas d'avoir le contrôle sur les habitans de la ville principale de la Colonie ; il voulait aussi les avoir sous les yeux. Comment les contraindre à ce sacrifice? Les moines savent toujours trouver des auxiliaires dans le ciel, quand ils en manquent sur la terre : on recourut à saint Antoine, qui se chargea entièrement de l'afFaire. Ce Saint était le Saint favori de ces Indiens, le protecteur, sinon de leurs bourses , qvie les moines saccageaient en son nom, au moins de leur âme, pour quandb veniet die s illa.

Saint Antoine déserte, et se réfugie dans le château du Gouverneur. Une grande députation lui est envoyée dans les formes ; elle est présidée par celui des révérends Pères que Ton considère le plus intime avec le Saint. Il se prosterne devant lui , le prie de retourner; on lui offre même quelques douceurs; et dans la nuit suivante (les Saints ne voyagent qu'avec les ténèbres ) , il retourne. Quelques jours s'étaient écoulés; le Saint déserte encore, mais sans espoir de retour : il ne se laisse pas même toucher par les douceurs , offertes de noviveau on plus grande abondance, et que cependant il ne cesse jamais d'accepter. 11 était donc clair que V endroit

( 1^9 ) avait été profane par quelque grand péché ; son intention manifeste était de le fuir pour jamais. Il fit savoir à ses protégés qu'ils devaient faire pénitence, et qu'il serait aise de voir rénnis près de sa nouvelle résidence ceux qui se seraient purgés ab omni maeulcl. Tout le monde se purgea, abandonna la vieille et profane Tula, et forma la nouvelle, consacrée par leur saint Protecteur. Yous croirez que je vous raconte là une fable : non. Comtesse; il n'y a pas un mot qui ne soit scrupuleusement puisé aux sources de la vérité ; au contraire , j'ai tu une grande partie de cette duperie religieuse , pour être moins long, et parce que j'aime à cacher des épisodes qui font honte à la Religion, déshonorent ses ministres, dégradent la créature humaine. Telle est l'origine de la Nouvelle Tu la , petite ville avec de belles maisons, un couvent avec deux moines , et saint Antoine^ et des liabitans, apparemment aisés et hospitaliers. Les faubourgs sont habités par des hidiens de sang aborigène, qu'ils sont encore fiers de conserver pur.

Tula était la patrie de mes bons muletiers, et le i4, la fête de la désertion de saint Antoine'^ nous nous y arrêtâmes deux jours. J'ai donc le loisir de vous reproduire un petit dialogue que j'eus avec un aimable Espagnol.

J'étais dans un magasin sur la place , en compagnie du frère de mon principal muletier, Créole assez riche et courtois. Pour satisfaire sanségoïsme ma

( no) curiosité promeneuse , j'échangeais avec des Créoles mes informations exotiques pour des indigènes, quand un Espagnol m'interrompt et me demande : « Qui êtes -vous, monsieur? — Un de vos trèshumbles serviteurs, et je continue ma conversation. — Avez-vous votre passeport ? — Ce n'est ni l'endroit, ni à vous, je crois, de me le demander; et vous, monsieur, qui êtes-vous? — Je suis un membre du Congrès de l'Etat. — Ah ! je vous conseille d'aller à votre poste, de proposer et faire accepter les lois que vous jugerez utiles; mais d'en laisser l'exécution à qui de droit. — Dans les circonstances, reprit-il vivement , où se trouve le pays , on ne devrait point laisser entrer d'étrangers. — Cela se peut ; mais on ferait mieux encore , je crois , de chasser tous ceux qui depuis si long-temps pèsent sur les droits , les libertés , l'indépendance de ces peuples, et qui méconnaissent, de la manière la plus honteuse et la plus choquante , l'hospitalité due aux hommes de bien et à l'étranger. Je lui tournai le dos et le plantai là ; mon Espagnol s'en alla, officieusement , chez l'alcade ; mais celui-ci ne vint m'en parler que pour blâmer l'insolence de mon inquisiteur et applaudir à mes réponses. Je veux maintenant vous faire rire un peu.

Je respecte le culte de tout peuple, et notamment les cultes chrétiens ; partout je vais à l'Eglise. Le soir de la veille de la fête de saint Antoine , je me présente dans le chœur de l'Eglise de Tula et chante

avec les autres bons croyans les psaumes et les antiennes de circonstance. On nie lit Flionneur de nie dire que je chantais fort bien. Ce compliment, nouveau pour moi, à qui l'on a toujours répété, comme vous ne l'ignorez pas , que je chante fort mal , promena ma modestie sur toute ma figure. Gela n'empêcha pas qu'on me priât de chanter le lendemain à la grand' messe. J'eus beau leur dire que je n'entendais rien au chant. Vent perdu! j'étais Italien ; je cliantais à merveille ! Il n'y eut pas moyen de les persuader. — Je vous vois, Comtesse, vous riez de ce nouvel Orphée! et sachez, pour votre confusion , que j'ai fait fureur. Heureusement, tout ce qui est pathétique ou jérémiade favorise assez mon expression sentimentale , sinon mes organes mélodieux. On me traita avec toutes les convenances tlièâtrales : on me donna le morceau d'étiquette, comme primo nomo de la troupe , le verset: Mortmis est et sepultus est du Credo, et je fus un Yelluti.... Oh! non! un David, Il est vrai que la musique infernale qui m'accompagnait me favorisait beaucoup de son contraste.

Un mot du curé ! c'est aussi un révérend père de Saint-François; il a dans le couvent la plus jolie sobrina du monde , avec un charmant petit enfant. Je demandai à l'enfant , en le caressant , où était son papa. Il regarda tendrement le révérend, qui, plus tendrement encore , accepta d'un doux sourire le compliment de l'aimable créature. La sobrina a

sa mère avec elle ; la mère devrait donc être la sœur ou la belle - sœur du révérend , ce qu'en espagnol on appelle hennana, et le révérend l'appelait se?iO' ra Dolores : donc , sans qu'il soit besoin d'un long ergotage , il est évident que la sobrina n'est pas sa nièce. Je n'ai jamais vu un tripotage plus scandaleux que chez les ministres du sanctuaire de ce pays ; levu^ impudence est aussi éhontée que leurs passions effrénées.

Il est temps que nous laissions Tula; mais, un mot encore. Les femmes de Tula sont très-aimables; elles ont de beaux yeux et une vivacité bien audessus de cette morne beauté qu'on rencontre ailleurs. Leur toilette de dimanche est un mélange singulier de diverses modes; les unes, que le commerce de Tampico importe de l'extérieur; les autres que les Espagnols y ont conservées , comme un fasliionable; ajoutez celles créées, modifiées, déformées par la bizarrerie du pays. Leur déshabillé est trèsdangereux ; elles sont simplement en chemise , par toute la partie supérieure du corps, n'ayant qu'une jupe légère serrée aux flancs : autant y gagne une femme fraîche , autant y perdent celles qui ne le sont pas. En Europe , je suis toujours pour le déshabillé , tel qu'il y est usité; ici, j'aimerais un peu plus d' habillé, même pour certaines illusions , quc^ les faiseuses elles-mêmes de Paris ne sauraient ménager sous la seule chemise.

Je partis le matin du 1 5 , disant à Tula et à ses

( "5 j habitaiis un adieu inspiré par des impressions bien plus favorables que celles nées de mes conjectures ou de ce qu'on m'avait appris sur ces pays et ces peuples. La sagesse défend de juger trop à la hâte ; ne prenez donc pas pour décidé ce que je vous en ai dit : ce n'est que le fruit d'observations que mes lentes promenades me permettent de faire avec plus de loisir. Du reste , tant que nos jugemens ne sont pas injurieux , on peut les émettre avec moins de scrupule.

La vallée supérieure de Tula, située à l'Ouest, est plus pelée encore , plus pâle et plus aride. On voit partout le triste nopal ( cactus ) , de toutes les espèces , l'hirsute cardon sauvage et le yacolascal ^ dont les branches, plutôt ermites quàm frondosœ, sont plus jaunes que vertes ; c'est la yucca arborescens , je crois , des botanistes.

Au bout , à l'ouest de cette vallée , appelée Woxteca, on traverse des gorges , entre de petites montagnes, qu'on peut considérer comme un petit escalier (le cinquième) , aboutissant à la petite vallée de la Fega. J'y laissai les muletiers , et fis halte à Buena Vista , hacienda maintenant domaniale et naguères au pouvoir des Jésuites ; c'est une Reine qui règne sur des régions.

Ayant laissé mes peaux avec les muletiers , je couchai sur une table nue , avec ma selle pour oreiller , et ma chabraque pour couverture. Yous me demanderez, peut-être, pourquoi pas sur la

paille ? dans toute cette extension de pays, entre Tampico et Saint- Louis -Potosi , on ne trouve ni paille ni foin ; tout bétail , passant ou stationnaire . va chercher toute l'année sa subsistance à la pâture: on ne sait donc pas même ce que c'est que faire du foin. Les terres du Bas-Mexique sont trop chaudes pour le froment et autres céréales , et le Haut-Mexique trop sec , précisément dans la saison où ces plantes ont besoin d'étendre leurs racines et de prendre vigueur, dans l'hiver, où il ne pleut jamais au Mexique. Voilà pourquoi l'on manque également de paille. Mais, me demanderez-vous encore , y a-ton du pain? Tous les Mexicains, en général, mangent constamment des tortillas de maïs ; dans quelques endroits cependant, même sur notre passage, on trouve du pain, toujours rare et fort cher. Il est défendu de faire venir du blé de l'extérieur , et le mode de cultvu e , dont nous aurons peut-être occasion de nous entretenir dans la promenade suivante , s'oppose à ce que , dans l'intérieur , on en cueille en abondance.

Si leMayorDomo de cette hacienda est toujours, comme je l'ai trouvé , rude , malhonnête et brute , je conseille aux voyageurs de ne point s'y arrêter. Il n'est pas Espagnol, mais l'agent d'Espagnols. On lui a pevit-être donné la consigne : il l'exécute à merveille ; ses maîtres n'ont qu'à s'en féliciter. Ma plainte lui serait d'une haute recommandation.

Au Rancho du Quelitan est le sixième escalier.

plus haut que le dernier, et beaucoup plus bas que les premiers ; il mène à l'étage , ou dans la vallée (lu Rmcon. J'y arrivai le 16, et j'attendis les muletiers jusqu'au 17. Je couchai donc encore sur la dure , sans mes peaux.

Le Rincon est une aggrégation de maisons ou de huttes , éparses çà et là sur des collines et dans la plaine , offrant un aspect assez pittoresque , quoique le pays soit peu boisé , et souvent entrecoupé de rochers. C'est un endroit classique dans l'histoire de X aristocratie créole du pays. Plusieurs familles , issues des premiers conquérans , exaspérées par la morgue et les privilèges des Espagnols, qui se succédaient sans cesse et s'appelaient ios Blancos , insultant ainsi les castes américaines . demandèrent à se retirer dans différens districts , pour y former une espèce de colonie ou de société à part et sans mélange. Ces districts sont, en partie, considérés encore comme le berceau du satig pur créole de la noblesse créole. On y tenait beaucoup ; les mariages ne se faisaient qu'entre personnes dont les parchemins étaient duement reconnus légitimes, La famille de mon muletier vient aussi du Rincon, et il s'appelle Rincon lui-même.

Si je dois jviger des qualités de cette caste par les siennes , certes elle mérite l'estime et le respect ; il est difficile de trouver un homme qui ait des sentimens plus généreux et une plus noble fierté que mon muletier.

A six milles du Rincon, le chemin que nous avons laissé à Horcasitas , allant dans le Valle del Maiz, aboutit de nouveau au chemin de Saint-Louis: c'est là que Mina vint déboucher. Nous allons rejoindre sous peu une autre scène de ses exploits.

Nous sommes au septième escalier , le passage de Saint-Nisidio, qvii met sur un autre grand étage, la plaine del Peotillo. C'est un vaste et magnifique amphithéâtre, plus petit, mais beaucoup plus riant que celui de Tula: tout ce que vous voyez dans cette enceinte si spacieuse, plaines, vallons, vallées, montagnes, tout appartient aux Carmes de Saint-Louis, comme la vallée du Ciamal, etc., etc.

L'hacienda del Peotlllo embrasse l'administration d'une partie de ces régions, converties par les Révérends Pères en propriété territoriale ; ils viennent souvent y exercer leur juridiction et leurs volontés divines et humaines.

C'est à cette hacienda, que Mina dans la matinée du i5 juin 1817, reçvit la nouvelle que l'ennemi s'avançait avec des forces supérieures. Mina luimême prit les devans ; par de fausses attaques , il attiral'ennemi où il voulait; une partie de sa troupe, cachée derrière les haies qui séparent les champs cultivés de la campagne ouverte, surprit, et, par une fusillade bien soutenue, mit en désordre les Espagnols. Secourus par une forte réserve, ceux-ci reprennent l'offensive ; il s'agit de vaincre ou mourir ; les Espagnols ne donnent point de quar-

tier. Mina encourage sa troupe ; tous se précipitent en désespérés sur l'ennemi, qui recule, jette les armes , et se met presque volontairement dans une déroute complète. Les Espagnols comptaient six à sept cents hommes d'infanterie, et trois à quatre cents de cavalerie; Mina n'avait peut-être pas quatre cents hommes , dont partie était demeurée oisive à l'hacienda, sous le commandement d'un colonel Espagnol,endépit d'un majorallemand, qui voulait, au moment le plus opportun, les conduire au combat. Le Major Domo de l'hacienda, qui est aussi Espagnol, ne me racontait point cet exploit deson concitoyen le colonel sans sourire , comme un homme qui connaît le fin mot de t affaire.

Mina , vainqueur , n'était pas en mesure de poursuivre les vaincus ; ceux-ci pouvaient se rallier et retourner à l'assaut. Il fallut donc partir sans retard.

Saint-Louis-Potosi renfermait déjà des patriotes décidés. L'arrivée de Mina , précédée par la renommée de ses victoires , en aurait déterminé beaucoup d'autres , et jeté les royalistes dans l'épouvante. De plus , des bandes d'indépendans rôdaient près de Saint-Louis; par ce chemin, leur jonction eût été facile et prochaine; le pays et les peuples, qui n'étaient pas Espagnols, se seraient portés pour les libéraux, d'autant plus que Mina se conduisait avec une modération qui rassurait tous les partis , en bannissant les craintes de réaction. ^lais Mina

( "8 ) n'avait pas créé cette expédition , comme il avait formé ses guérillas dans la Navarre ; elle appartenait à d'autres. Le mot d'Indépendance^ j'ose le répéter, n était qu'un moyen. Mina, commandant, avait quelque chose qui le commandait lui-même. Ajoutez qu'il comptait dans sa bande beaucoup d'Américains des États-Unis du Nord: Américains, patriotes et indépendanspour eux-mêmes, mais qui se moquent de tous les patriotes , de tous les indépendans du monde , à peu près comme leurs frères consanguins d'Europe. Au reste, sied-il bien à des étrangers de venir nous parler chez nous de liberté, et de lui promettre aide? la liberté n est point une marchandise îm/76>rf^^/é'; si elle n'est pas de fabrique du pays, ce n'est qu'une sirène trompeuse, qui vient nous agacer pour ses fins, et nous laisse précipiter dans l'abyme qu'elle a souvent ouvert ellemême. Qu'on lise l'histoire de tous les temps , et , sans tourner tant de feuilles, qu'on jette un coup d'œil sur ce qui se passe aux Indes : on verra quelle est la liberté qu'apporte l'étranger le plus libéral^ le plus philanthrope^ le plus généreux. L'histoire, toute saignante, de l'Italie et de l'Espagne, n'est pas non plus une mauvaise leçon pour détromper des illusions d'une liberté importée. Mais laissons ces digressions importunes et de triste mémoire , et retournons à notre sujet.

L avarice , quand elle s'approche de son idole, ne voit plus qu'elle, va tout droit à elle; rien ne peut l'ar-

( '=9 ) racher au charme de cet aimant magique. L'expédition ne put résister à prendre le chemin qui con- (hiit au Nord, vers les mines de Zacatecas, au heu de cehii que toutes les probabilités faisaient, à l'Ouest, aboutir plus directement à V Indépendance. Ce n'est pas que je croie que le désir du pillage les y attirât ; mais ils voulaient s'y préparer un empire pour des spéculations futures , in tempore liabili , avant que des gainées , plus puissantes que les leurs , vinssent leur opposer une concurrence dangereuse. Laissonsles aller leur chemin , et reprenons notre promenade : revenons à ces régions sérapkiques.

Pour vous donner une idée de l'observance du vœu de pauvreté de ces Révérends Carmes, voici un petit aperçu des haciendas qu'ils possèdent. Il est impossible qvie je vous dise l'étendue de l'hacienda du Peotillo ; ils l'ignorent eux-mêmes : c'est un monde ; vous saurez seulement qu'outre les terres qu'ils en louent aux i?rtnc/îfr^s,Pc/r^6'rf?5, etc., ils en cultivent eux-mêmes, par administration économique, pour cent paires de bœufs de labourage, qui, notez-le bien , sont , quand ils ont été mis en action , relevés à midi par un nombre égal. Elle est riche en bétail dominical , de cinq mille grossesbêtes à cornes, d'autant de chevaux , et de plus de vingt mille brebis, chèvres, etc. Outre le Peotillo et le Ciamal, le couvent de Saint-Louis possède onze autres haciendas , dont la principale , quartier général de l'administration, est celle del Pozzo. Elle est à quinze

{ 12Û ) milles environ de l'hacienda de Peotillo. C'était un objet de curiosité pour vni promeneur ; je pris mes arrangemens avec mes muletiers pour les rejoindre le jour après, et je m'y rendis le 18. On ne sort pas de leurs terres pendant tout ce passage ; on peut y voyager pour des semaines.

L'hacienda del Pozzo est une grande réunion de huttes, ayant au centre un couvent fortifié de toutes parts. Le très-Révérend administrateur-général y réside avec un autre Père assistant , ses employés , ses domestiques; avec son harem ^ dont la Mère Abbesse, belle femme, d'un aspect majestueux et imposant , fait pompe d'un grand empire sur tous ces eunuques , lesquels semblent se pro&terner à ses pieds, et la salameker plus qu'ils ne le font avec le Grand-Sultan, Elle jDorte les culottes ; et le Révérend, les jupes. C'est vm nouvel Hercule qvii file.

Je fus conduit devant lui par l'eunuque de service. A l'aspect imprévu d'un Européen, arrivé jusque-là seul et sans façon, le très-Révérend demeura confus , embarrassé , interdit , hébété. Il est vrai , qu'avec ma figure, peinte par le soleil de toutes les zones, pendant deux ou trois ans de promenades, presque toujours sans autre abri ni parasol que les nuages , il aurait pu me prendre pour un Congo ; mais il me saisit, sans hésiter, pour un Européen. Je le vis tenté de me croire d'abord un de ces amigos^ qui viennent de loin leur rapporter las buenas nmvas; je mis en avant ma franchise, et le détrom-

pai, n'aittiant pas, en pareille conjoncture, à abuser de l'imprudence, ni à pousser la comédie au-delà de ma dignité, fût-ce même pour amuser ou égayer un peu mon humeur, qui en a besoin assez souvent. 11 prit alors un ton badin et plus dégagé , quoique contraint ; car il est bien loin d'être un sot. Pour le soutenir, je le secondai de mon mieux ; je lui parlai, en latin, de Rome, du pape, des cardinaux, etc. , tant qu'il en voulut; il se montrait assez honnête, quoique toujours gêné et bovitonné. Je vis qu'il ne lui plaisait pas d'entrer en conversation sur les affaires d'administrationruraledupays, d'agriculture, et encore moins de l'intérieur du couvent. Je ne lui en parlai pas, parrespect, etpour disposer plus librement, sans obligation, de mes sentimens et de mon jugement. Il manqua ici d'adresse, ou du moins il n'a pas su qu'il en pouvait user : il avait affaire à un homme dont la moindre condescendance émousse la plume , qu'un accueil tant soit peu généreux force au silence, même sur ce que la discrétion autorise à divulguer. N'est-il pas naturel , n'est-il pas raisonnable que les étrangers soient un peu inquisiteurs? pourquoi ne pas les satisfaire, au moins dans de justes bornes? va-t-on si loin, seulement pour pouvoir dire: j'y fus; dans un pays, surtovit , où tout apparaît sous des formes et des traits extraordinaires ; où et le physique et le moral excitent irrésistiblement à des informations si propres à devenir l'objet d'une instruction utile pour la so-

ciété du Vieux et du Nouveau Monde? je tâchai donc de m'aider de moi-même.

Je vous lai déjà dit, toutes les hacieudas appartenantes aux carmélites de| Saint-Louis relèvent de celle del Pozzo, et vont verser leurs revenus dans la caisse du très-révérend administrateur-général.

Tous les ouvriers à gage sont payés en argent et en denrées; mais comme la portion de denrées n'est jamais suffisante pour nourrir leurs femmes et enfans , souvent produits en abondance par Finconsidération animale, le May or Domo leur fournit un supplément à un prix odieusement exagéré par l'avarice et l'arbitraire; ainsi s'écoule une moitié du salaire. Ils sont obligés d'acheter, au magasin de leur respective hacienda, tout ce qui leur est nécessaire pour chaussure et habillement ; et voilà que l'autre moitié dvi salaire se trouve absorbée avant l'échéance du terme de paiement : de façon que tout l'argent des salaires ne circule que dans les livres de l'administration , sans sortir jamais de la caisse des Révérends Pères. On dirait qu'ils ont appris la tactique de la Compagnie réunie de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest, dont je vous ai donné quelque idée dans ma lettre au delà des sources du Mississipi.

Tous ces articles de chaussure et d'habillement sont fabriqués à l'hacienda gênera lissim A del Pozzo, d'où on les distribue à toutes celles qui lui obéissent ; de cette manière , ils vendent au prix de ma-

nufacture européenne, de misérables guenilles, qui n ont presque pas de valeur.

Mais vous allez croire , Comtesse, que ces Révérends Pères sont bien nombreux; que, favorisés si généreusement par la Providence , ils ont fondé des établissemens de charité , des institutions utiles d'enseignement, d'éducation, etc. : vous vous trompez. Comtesse; leur nombre n'est que de dix, en tout; ils n'enseignent pas même \abc; aucun hospice ne reçoit d'eux une obole ; leur porte est également fermée aux besoins publics et particuliers ; on les croit assez généreux, seulement envers les particulières. Que font -ils donc, ces Crésus, de leurs richesses? La réponse n'est pas facile ; cependant, je vous dirai ce que des clairvoyans prétendent en savoir. Je vous vends la chose comme je l'ai achetée, au même prix, c'est-à-dire, sans obligation de la croire.

Il est incontestable , d'abord , que le très - Révérend Père Administrateur del Pozzo ne relève point du très -Révérend Prieur de Saint- Louis, mais du Révérendissime Père Provincial , résidant à Mexico, généralissime de tous les Carmélites de la Nouvelle- Espagne ; cela posé , allons voir , s'il est possible , où vont finir toutes ces rentes considérables.

Le très-Révérend Administrateur paie , je crois , 8,000 piastres annuelles à ses confrères de Saint- Louis, et les laisse aussi jouir du revenu des terres, maisons, etc., qui entourent le Couvent, et

du jardin immense qui en fait partie, suffisant pour fournir seul à l'existence d'une famille honorable. Combien se donne-t-il à soi-même pour l'administration del Pozzo , etc.? Vous sentez, Comtesse, que lui seul peut le savoir ; souvent même il l'ignore ; car, au milieu des délices de Cytlière , que de calculs échappent, que de petites parties on ne registre pas, parce qu'elles noient l'avarice et la mémoire dans les plaisirs et la tendresse. Le reste , il est obligé de le verser dans la Caisse généralissime du Révérendissime Père Provincial. Mais, que fait ce dernier des sommes inconcevables qu'il i^eçoit de toutes les administrations Provinciales du i\Iexique? On dit qu'ils les envoie graisser les ressorts du Jésuitisme en Europe. Et où les envoie-t-il en Europe? Je ne sais , Comtesse; et si je le savais, je ne pourrais pas vous le dire. Peut-être êtes- vous curieuse de connaître aussi de quel pays sont ces Révérends Pères? A Saint-Louis, ils sont tous Espagnols ; on m'a dit qu'ils le sont également dans tous les couvens du Mexique ; et vraiment de tels morceaux ne sont pas faits pour toutes sortes de mâchoires. Mais, pourquoi sont-ils tous Espagnols, comme tout le haut Clergé, toute la haute hiérarchie de tous les ordres religieux, etc.? C'est que difficilement on eût] pu former une milice prétorienne avec des Créoles.

Le Révérend Père Administrateur ne me fit voir que l'église, et le jardin , riche de tous les légumes,

( '25 ) de tous les fruits des deux mondes. L'église abonde en sculptures de bois doré; l'argenterie y est à profusion. Elle offre des tableaux d'un pinceau classique en peinture et en finesse : l'artiste a habillé en Carmélites tous ses héros : les Saints, les Saintes, les Anges, la Vierge, Jésus-Christ, jusqu'au Père Eternel. Voilà bien ce qvi'on appelle savoir flatter, donner un grand crédit à l'Ordre religieux , et gagner de l'argent. Vous sentez que tout cela vient d'Espagne. L'artiste, en ce qu'il a pu y glisser de son génie , se fait remarquer par la hardiesse de sa composition , par un dessin supérieur , par un esprit délié dans la distribution de la scène, des héros et des épisodes.

Les sujets de tous les tableaux tendent à faire connaître le haut rang, le profond respect que toutes les hiérarchies célestes accordent , sans hésitation et jalousie, à l'Ordre des Carmélites ; on place même au-dessus de Dieu , le prophète Elias, prétendu leur fondateur, habillé pareillement en Carmélite, mais d'une manière distinguée. Cela me rappelle ce qu'on fait à Naples avec leur saint Janvier; à Padoue, avec leur saint Antoine; et ailleurs, avec d'autres qui ne sont ni saints, ni hommes. Qui ne cherche pas à faire valoir sa boutique? tant pis pour les badauds qui s'y laissent attraper de leur croyance et de leur bourse ; je ne vous arrêterai , Comtesse, que sur le sujet d'un seul de ces tableaux ; vraiment il est singulier.

( >26 ) Le héros de la pièce est un homme qui est mort et ne l'est pas : concevez le prodige 1 II faut , pour cela, un bien habile pinceau. Cet homme a, sur sa droite , saint Pierre , qui lui tourne le dos , en s'en allant , d'une attitude dédaigneuse , comme s'il refusait de l'écouter ; tenant les clefs du Paradis à la main, d'un air effarouché, irrité, comme s'il était tenté de les lui donner sur le nez. Sur sa gauche , on voit le Diable qui recule et s'en éloigne avec rage , le regardant d'un œil de dépit , comme un homme, ou un Diable, qui a manqué sa prise. Le Prophète Elias et la Saintc-Yierge, tovis les deux en Carmélites, assis sur des nuages dans les Cieux, contemplent cette farce avec un maintien que le seul artiste du tableau saurait expliquer. Vous sentez. Comtesse, qu'il m'était impossible de rien comprendre à cet assemblage étrange d'êtres humains , célestes et infernaux. Je priai le Révérend Père de m'en déchiffrer le mystère : ce qu'il fit, à peu près en ces termes :

«Yous voyez bien, !^Ionsieur, cet homme-là : il est » mort, et mort dans le péclié. Il demande à saint "Pierre l'entrée du Paradis, et le Saint la lui re- » fuse. D'un autre côté , il plairait au Diable de s'en » saisir , mais il ne le peut pas ; car, comme vous )) l'apercevez, cet homme est mort portant le scapu- » laire de JNotre-Dame-du-Carmel, qui a la vertu de » repousser tous les démons. » Ici , je me permis de l'interrompre , et fis observer que le Diable n'ayant

( '27 ) ])as le pouvoir, ni saint Pierre la volonté de s'en emparer, il aurait pu aller au Purgatoire, en attendant que son sort fût décidé dans les Cieux. « Ap- »paremment, me répondit-il, vous ne connaissez » pas VHistoire : sachez qu'il n'}^ a pas de Purgatoire » pour les Carmélites, non plus que pour ceux qui » portent le scapulaire de Notre-Dame-du-Carmel. » Et ici , il me raconta que le Pontife Alexandre IV, dans une céleste vision , fut prié par Jésus-Christ, à la requête de la Vierge , de délivrer du Purgatoire tous les Carmélites , et tous ceux qui portaient le scapulaire ; qu'Alexandre, pour mieux remplir cette suprême mission, et embrasser dans ses bienfaits le passé et le futur, déclara, dans une bulle, c/u'il n'y avait plus de Purgatoire pour les Elus de Notre- Dame-du-Carmel Ainsi en sortirent sur-le-champ

ceux qui s'y trouvaient déjà condamnés; et il fut fermé pour jamais à la postérité qui porterait le scapulaire. Il ajouta : «Vous voyez que Jésus-Christ «hii-même respecte dans le Ciel les privilèges des w Papes sur la terre, refusant de se mêler impérati- Bvement d'affaires de Purgatoire, sans demander » l'intervention de \ autorité , à qui il appartient d'en » connaître, comme celle qui a créé le Purgatoire. » — Fort bien. Révérend Père, mais ce pauvre homme, repris-je, qu'est- il devenu, à la fin? — (r Cet » homme, quoique mort, paraît vivant; de ses yeux, » tournés vers Notre-Dame-du-Carmel et notre « saint Fondateur Elias , il les prie d'obtenir de la

)) miséricorde de Dieu le pardon de ses péchés , ou )) la grâce de retourner pour un instant en vie , afin » de s'en purger aux pieds d'un confesseur. » Eh bien, Révérend Père !... «Oh! comme vous le voyez dans » le tableau , la chose en est restée là ; elle n'est pas » décidée. » Ainsi, Comtesse, il ne me sera pas donné non plus de vous en dire davantage ; mais espérons pour cette pauvre créature. Son existence ferait époque et élèverait de grandes disputes théologiques et philosophiques , comme un incident nouveau dans les fastes des émigrations ^ transmigrations et refusions des âmes.

Sur cette narration du Révérend Père, je ne me permettrai aucune observation ; tout ce qui est surlunaire n'est aucunement de ma compétence ; tout au plus pourrai - je dire que cette bulle d'Alexandre IV a peut-être fourni le prétexte aux Protestans de détruire aussi le Purgatoire pour euxmêmes; mais venons à l'histoire sublunaire, que tout le monde a le droit d'examiner.

J'osai demander au Révérend Père s'il était vrai qu'Almericus , patriarche d'Antioche, fondateur de leur ordre religieux , en 1121, leur eût prescrit les vœux et l'observance de pauvreté , de jeûner, de prier, etc. ; que le iiape Alexandre III, et ensuite Albert , patriarche de Jérusalem , aient confirmé et renforcé cette prescription; que finalement Grégoire IX leur ait défendu, en termes exprès, de posséder, et même de jouir d\mc rente quelconque ^ leur

( >29 ) eiijoigijant d'aUer quêter (comme ils font encore en Europe) de porte en porte , afin de pourvoir ainsi à leur subsistance. Il me répondit qu'il ne saurait m 'assurer de l'exactitude de cette histoire ; qu'en tous cas, cela devait s'entendre pour le Yieux-Monde et non pour le Nouveau, donné au roi d'Espagne par Alexandre YI , et livré à la discrétion du roi. Faut -il s'étonner. Comtesse, que les Espagnols aient fait de ce malheureux pays une scène de massacre, de pillage , d'usurpation et de despotisme î Laissons l'hacienda del Pozzo ; il en est temps. Je ne suis pas moins fatigué d'y rester, que le Révérend Père d'avoir un hôte importun, qui demande beaiicoup sans échanger las Buenas Nuevas.

Je partis dans la matinée du 19, avec un Ranchero qui avait son Piancho sur mon chemin , et qui me servit de guide pour dix milles environ. Là , il m'invita à passer avec lui le reste de la journée et la nuit ; mais , pressé de rejoindre les muletiers avant leur entrée à Saint-Louis , je dus ne pas accéder à son offre. J'en reçus d'excellentes indications pour suivre mieux mon chemin, et nous nous quittâmes en bons amis , avec Pespoir de nous revoir à Saint-Louis , le centre de ses affaires.

Le pays qui sépare le Rancho de l'endroit où m'attendaient les muletiers, est tout sauvage et désert. On m'avait dit qu'on rencontrait dans les environs grand nombre de voleurs et même d'assassins ; le Ranchero m'en avait aussi lâché un mot. T. I. 9

( «30 ) Je tenais donc prêts mon fusil et mon épce. Tout ce qui se remuait de loin , dans les broussailles ou sur le chemin , grossissait à mes yeux ; je n'imaginais que voleurs et assassins. Deux ou trois fois des chevreuils et des lièvres m'avaient mis sur le qui vive et en ordre de bataille. Après une heure ou deux de route , je vois venir quatre hommes ; mon imagination, ainsi montée, me les représente comme des voleurs. Deux sont armés de macliettas (couteau de chasse, et l'arme ordinaire du pays ) : ce ne sont plus des voleurs, mais des assassins... Je m'arrête , les somme de passer à l'écart et de me laisser le chemin libre ; ils refusent , m'assurant qu'ils sont hommes de bien : autre sommation plus impérative ; autre refus et mêmes protestations. Je dégaine mon épée, la tenant de mes dents , et je les couche en joue de mon fusil , menaçant de tirer sur le premier qui avancerait. A ces argumens, nul ne résiste ; un se met à genoux, me demandant pardon du mal qu'il ne m'a pas fait , et qu'il n'a pas l'intention de me faire; et les trois autres, plus prudens, prennent le détour requis. Je n'y fus que pour la peur. J'ai su que c'étaient les meilleurs gens du monde : je les ai revus ici avanthier (à Saint-Louis). Ma méfiance ne leur a point déplu ; vraiment l'endroit n'est pas sûr; eux-mêmes voyageaient en compagnie par précaution. Je n'encourus non plus aucun blâme des autorités de Saint-Louis, et moins encore de mon digne don Lu-

( >5> ) cas llincon , que je rejoignis à la Laguna secca^ au moment cû, inquiet de mon retard , il voulait envoyer sur mes traces.

C'est le 20 que nous sommes arrivés à Saint- Louis , qui , après une traversée presque toute sauvage, se montre magnifique de loin et assez joli de près.

Il est temps de nous reposer de cette longue promenade ; mais tel est le plaisir de vous rappeler mon amitié , et de me bercer du doux espoir de jouir encore de la vôtre , qu'il me tarde de pousser avec vous plus loin mes pas : mon âme a besoin de mouvement. S'il vous plaît de me suivre, tenezvous toujours prête , et renforcez votre indulgence.

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