‹ Le MexiqueChapitre 6 sur 21 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

SOMMAIRE

Lettre qui arrive d'Europe, et souvenirs qu'elle réveille. — Accusation banale d'impiété; les miracles; le Père Savonarola; Saint Philippe-Néri et l'Inquisition; le Palladium et le Potosi de certains ministres du sanctuaire. — La ville de Saint-Louis-Potosi; son origine. — Le pays de Tantamankas. — Tlaxcatilla. — La province des Zacatecas ; ses mines. — La montagne de Saint-Pierre et ses mines. — Réflexions économiques , statistiques et politiques sur le Mexique et les Gouvernemens européens. — Tableau physique, moral et commercial de la ville de Saint-Louis.— Les Carmes, les Augustins, les Mercedaires et les Franciscains. — Le Congrès et ses membres. ^ — Les Mexicains; ce qu'ils étaient, ce qu'ils sont, ce qu'ils pourraient devenir. — Avantages d'un Gouvernement Fédéral. — Les sources du Panuco; découverte. — Désagrément ordinaire des voyages dans ce pays. — Montagne de las Scalieras, — Les hautes Cordillières de /a5 Tantaïuankas. — Les sources du Saint-Ander etdu Pvio-Grande; découverte. — L'haciendade las GalUnas. — Mina ; continuation de son expédition et de ses exploits ; bataille del Real des Piîws ; sa jonction avec les Patriotes. — L'hacienda de los Hojoelos. — Tentative d'assassinat. — Le marquis de Guadalupe; son caractère, sa conduite pendant les guerres de la Révolution; ses terres et ses richesses. — Les Mexicains , les Espagnols et le Roi Ferdinand : aperçus historiques et politiques. — Les Apoderados. — La culture du froment. — La ville cV J guas-Callientes ; son origine , sa beauté, ses jardins, sa situntion importante. — Les In-

dicns; saint Yago et sa Tête, — Extravagances et spéculations religieuses. — ^Le curé et l'auteur. — Une charmante et aimable famille. — Minéraux. — Conclusion de la lettre.

Aguas-Callientes , 16 juillet i8a4'

Vous m'aTez préparé bien intéressante mon arrivée dans cette ville. J'y ai trouvé votre lettre du 2 3 mai de Tannée passée. Elle m'a cherché à Philadelphie , à la Nouvelle-Orléans , à Tampico et à Saint-Louis ; et, fidèle à sa mission, comme propice à mes vœux, elle est venue m'attendre ici , me dépassant en chemin pour me ménager la plus douce, la plus agréable surprise. Je la remercie, cette lettre chérie ; elle me ramène sur les traces de cette amitié bienveillante , qui m'a tant aidé, dans le Vieux- Monde, à opposer une philosophie consolante contre toute sorte de malheurs , et me suit dans le INouveau pour me soulager des peines de l'absence. Ce que vous m'apprenez des efforts redoublés des méchans ne peut effacer le charme qu'elle apporte au fond de mon âme , si sensible à toutes les délices d'une noble correspondance et d'une gratitude sans bornes.

Je comprends , Comtesse , et ce que vous avez la bonté de me dire , et ce que vous voulez me faire l'amitié de me taire ; votre plume n'est pas moins éloquente en ce qu'elle explique qu'en ce qu'elle laisse à deviner. Je m'attendais à l'effet que mes

lettres, écrites de l'Italie, de la France, de TAilemagiie et de l'Angleterre , auraient produit sur la Superstition , la Méchanceté et le Despotisme. Je sais qu'on ne peut leur plaire qu'en rampant devant eux avec une servile soumission ; peut-être mes lettres des États-Unis, des pays sauvages, des sources du Mississipi , etc., les irriteront-elles plus encore; n'importe ; je dirais à mon tour : « Les malédictions des impies font la gloire du juste. »

Entendez tous les spéculateurs de religion : ils accusent d'impiété les détracteurs de ces hommes qui profanent, de la manière la plus révoltante, ce que Dieu et la société recommandent à nos respects, et jettent sur leurs passions le voile de l'imposture. Toucher aux abus , à la licence des ministres du sanctuaire, ce n'est pas cependant toucher aux dogmes du divin Législateur ; c'est l'imiter pour le vénérer davantage. Jésus-Christ , pour opérer la rédemption du monde , commença par s'élever contre les prêtres et les pontifes. C'est ainsi que les Juifs protestaient souvent contre les leurs, et Socrate contre les sophistes, pour maintenir le dogme dans sa pureté; la chrétienté en viendra là, je crois, si elle veut sauver l'Évangile de la ruine totale dont leur ambition effrénée le menace. Qu'on les laisse aller de ce pas, il faudra une autre rédemption céleste pour délivrer la terre des vices et des malheurs, où sans cesse ils conspirent à l'entraîner. Le père Savonarola , que le thaumaturge Philippe-]\éri mit

( .,-5 f au nombre des martyrs et des saints, disait que les mauvais prêtres sont la peste des bons gouvernemens et du genre humain, corrompant la religion, le cœur des rois, des ministres et des peuples. C'est tellement vrai que l'Inquisition le fit brûler. Au reste, moi, simple promeneur, je ne m'occupe d'eux qu'en homme qui passe et raconte ce qu'il voit. Jamais je ne vais les chercher que dans le sanctuaire, et seulement quand ma religion m'y appelle. Si leurs actions criantes tombent sous ma plume, c'est qu'ils les affichent devant moi ; partout je les rencontre avec la plus scandaleuse impudence.

Je n'entreprends point de dissertations sur le dogQie : j'aime ma religion pour ce que la raison naturelle m'y montre de bon et de sublime ; je m'attache peu aux controverses , toujours dangereuses , d'une vaine ou coupable métaphysique. Soyez sûre , Comtesse , qu'il n'y a pas un dogmatiste qui aime la religion sur laquelle il se plaît à dogmatiser, à moins qu'on n'aime ce qu'on perce de mille coups de poignard. Au reste, paresseux comme je suis , je ne peux que chérir un dogme qui me dispense de tout examen.

Comment ? on m'attaque aussi du côté des miracles ? mais je ne m'arrête jamais que sur ceux dont l'extravagance et le ridicule dégradent également la créature et le créateur ; il en faudra toujours à ces hommes qui trouvent dans les prestiges de l'ignorance et de la crédulité , le Palladium de

( '56) leur despotisme et le Polosl de leur avarice. Laissezles dire , Comtesse ; ne leur faites pas même l'honneur de me défendre ; abandonnez-les à leur conscience, qui, certes, ne les endort, ni ne les réveille agréablement , et condamnez - les comme saint Jean-Baptiste : Impiis nec c/uidemverbumdices.

Ne vous inquiétez pas pour moi ; ils pourront m'opprimer , mais jamais vaincre mon mépris ; en m'opprimant, lisseront tourmentés par le dépit de devoir m estimer : car, vous le savez, l'estime est un sentiment indépendant de la volonté ^ et qui nous fait triompher jusque dans le cœur de nos plus acharnés ennemis. Mais reprenons nos promenades. Comtesse. Allons d'abord dans la charmante petite ville de Saint-Louis-de-Potosi : nous ne l'avons vue qu'en entrant.

Savoir avant tovit où l'on est, ne pas ignorer les fondemens du terrain sur lequel on se promène, connaître ce qu'un pays était, tel est mon système pour apprécier mieux ce qu'il est.

Il paraît évident qu'au temps de la Conquête , ces régions n'étaient qu'un pays sauvage, un repaire de Chlc/ilmecas, peuples barbares qui y avaient des camps, plutôt que des villages, des huttes, plutôt que des maisons; de là, je répéterai que le haut bruit qui retentissait dans tout le monde sur ce vaste Empire mexicain^ était l'effet de l'exagération des Conquérans. Ces pays, avant la (Conquête, s'appelaient la^ TanlamiDikas.

Les Franciscains y pénétrèrent les premiers; et, sans que je m'en laisse imposer par leurs dires, on ne saurait révoquer en doute qu'à cet ordre religieux est dû le peu de civilisation qui s'est répandu dans la plus grande partie du Mexique. Toujours ils se sont montrés plus humains, moins avares que ces héros Castillans, qui ne suivaient leur piste que comme le monstre de la Sainte-Écriture : quœrens quem devoret.

A Saint-Louis, on colonisa des Taxcaltecas (les Tlascaliens) comme on avait colonisé des Tultecas à Tula ; un fiiubourg de la ville, appelé maintenant de Notre-Dame-de-C Assomption, a conservé longtemps le nom de sa première fondation, Tlaxcaliila.

Cette colonie, ou, pour mieux m'exprimer, cette mission des Franciscains, poussa plus loin son prosélitisme et sa domination. Toutes les régions soumises s'appelèrent d'abord la Custodia, puis, en grandissant, la province de Zaratecas, du nom d'une tribu d'Indiens qui vivaient dans les gorges de ces montagnes^ au pied desquelles est aujourd'hvii la ville désignée sous ce nom riche et célèbre.

Un endroit qui cachait dans son sein tant de trésors, tant de mines qui semblent encore inépuisables, devait assujettir à son empire toutes les contrées environnantes; et Tlaxcalilla, quoique de première découverte, et prtoi^ injure, ne devint qu'un diminutif, ainsi que son nom lui-même l'annonce.

Peu de temps après fut découverte, à quiuze lîîiîles à l'Est de Tlaxcalilla , une mine, dans une montagne qu'on appela, du jour de la découverte, la montagne de Saint-Pierre. T laxcalilla se promettait alors de reprendre son lustre et sa priorité ; mais l'inaviguration de la mine étant faite le jour de la Saint-Louis, ce nom empiéta sur le sien, qui fut confiné dans un faubourg; lequel faubourg, comme nous l'avons vu, l'échangea aussi pour celui de A otre-dame-de-l' Assomption.

La mine de la montagne de Saint-Pierre (autrefois de Tantamanka) , à mesure qu'on pénétrait dans ses entrailles, devenait de plus en plus riche, tellement qu'on commença à s'écrier qu'on avait découvert un autre Potosi, endroit alors connu dans l'Amérique du Sud, dont le nom et les richesses qu'il avait données à l'avarice, retentissaient déjà aux quatre points cardinaux du monde. Saint-Louis ne dédaigna pas de s accoupler avec le nom de Potosi, et se changea en vine des villes principales et des plus jolies de la Nouvelle-Espagne. Elle possède un hôtel d'échange*, une belle place, de belles fontai-

* Un hôtel d'échange était un établissement administratif où les mineurs allaient échanger leurs métaux en nature contre de la monnaie. Il faut observer que , dans les immenses régions du Mexique, il n'y avait d'autre hôtel-monnaie que celui de la Capitale (Mexico), d*où l'on tirait tout le numéraire pour les provinces. Le Gouvernement , par ce moyen, despotisait sur le prix de tous les métaux, qui ne sont précieux qu'autant qu'ils ont des signes ou un correspectif , qui les évaluent vis-à-vis les préjugés et les conventions sociales. Nous reviendrons sur cette matière, le «yslème monétaire ayant tout-à-fait changé depuis la Révolution.

( 1^9 ) nés, de belles rues, des superbes Églises, des couvens très-riches, des femmes très-jolies et des Moines qui les aiment beaucoup.

Pour vous présenter un aperçu des richesses qu(î l'Amérique a probablement versées dans le trésor de l'Espagne, sachez que la seule mine de la montagne de Saint -Pierre a donné, dit-on, plus d'un milliard de piastres fortes pendant le peu de temps qu'a duré ce qu'on appelle abundantla. Il y a longtemps qu'épuisée, ou écroulée, elle est presque improductive.

A côté de ces richesses , que seraient , si l'on en faisait un juste calcul, celles tant vantées de Crésus, celles que Justus Lipsitis exagérait emphatiquement, en parlant des Romains? On dit que les Mexicains offraient cinquante millions à Philippe II, pour qu'il changeât un seul article de loi , qui les dérangeait un peu dans leurs affaires. C'est à l'aspect de tant d'opulence qu'un poète Espagnol fit dire à l'Espagne, contre les puissances qvii la menaçaient, ce que dit à peu près Niobé contre les Dieux qui voulaient riiimiilier :

Major soy que ios Dagnos de Fortuna; Pues aunqae me qaite, macho mas me qaeda.

Quand ses Galeones arrivaient, ils lui apportaient plus d'argent , que tous les revenus publics d'une année n'en procuraient à la France. D'où vient donc que l'Espagne, depuis que les trésors du Nou-

( '/|0 ) veau-Monde ont commencé à couler dans ses caisses, a progressivement décliné de puissance en Europe , de plus en plus pauvre et mesquine? C'est un problème, dont la solution difficile n'est pas à ma portée ; qu'il me suffise de dire que les massacres des Maures et des Indiens pèsent encore, peut-être, sur cette nation malheureuse ; et que les richesses qui ne viennent pas de l'industrie énervent les peuples , aident le despotisme , corrompent les mœurs , passent sur tous les vices pour les grossir, et fuient, après avoir tout gâté, loin d'un peuple qui n'a pu que les rendre actives pour les étrangers , passives à ses propres intérêts , et honteuses à elles-mêmes.

En Angleterre , les richesses sont filles de l'industrie; quel spectacle diftérent I Elles s'y plaisent avec un peuple qui sait les faire valoir ; elles y resteront long-temps avec la liberté. On a dit que cette Alliance est incompatible, que la corruption vient les séparer. Oui, là où les peuples aiment plus l'or que leurs droits; où l'on préfère dormir la siesla., plutôt que de veiller au bien public. Mais, en Angleterre, les droits de citoyen ^ depuis le gouvernement de Cromwel, qu'on a trop méconnu, marchent toujours avant l'or et la siesta. En Angleterre, on change parfois de faction, pour affaiblir ou renforcer à propos les ressorts politiques ; mais on change difficilement de principe. L'aristocratie et les rangs séparent les individus, afin que chacun

se tienne respectivement dans sa ligne de démarcation ; mais jamais ils ne séparent la Nation, qui , toute, au moment où ses libertés chancellent , oùles lois sont méconnues, sait s élever d'un commun accord, ou contre le trône qui menacerait de les envahir, ou contre la licence qui menacerait de les souiller, ou d'en abuser. Les citations pédantesques de vieilles histoires n'ont plus , en pareil cas, aucun rapport avec la situation et les mœurs des peuples du monde de notre époque. Montesquieu lui-même n'oserait pas présager sur l'Angleterre , quand même il trouverait chez les Anglais plus d'élémens de décadence , que les Romains corrompus n'en possédaient depuis les beaux temps de leur République, Voltaire et Rousseau, qui ont voulu la juger d'après les exemples de l'antiquité , se sont aussi montrés de très-mauvais prophètes. En Angleterre , il ne faut pas s'arrêter aux détails : rien n'est plus trompeur que leur apparence ; il faut considérer tout l'ensemble , ensemble non moins solide que gigantesque ! Pour moi, je suis tenté de croire que, si peu qu'on laisse faire les Jésuites , il n'y aura bientôt plus d'Italiens , d'Espagnols , de Portugais , d'Allemands , de Français: ce ne sera qu'un troupeau d'esclaves Européens ; mais on comptera encore des Anglais. 11 est vrai que l'équilibre de l'Europe n'est pas moins nécessaire à l'Angleterre qu'à toutes les puissances continentales; les Anglais finiraient donc par succomber eux-mêmes sous le machiavélisme

infernal et le pouvoir formidable de cet Ordre angidcrinite. Mais nous nous laissons trop entraîner

par les digressions , et peut-être en pur verbiage

Continuons notre promenade.

Il n y a point de cathédrale à Saint-Louis : cette ville dépend du Diocèse du Michoacan. L'Évêque siège à Yaladolid , à plus de trois cents milles de Saint-Louis. Ces distances , en rendant ou impossible ou frustratoire la surveillance disciplinaire du Pasteur sur ses sufFragans, ajoutent à la licence du Clergé mexicain.

L'Eglise paroissiale de Saint-Pierre est belle et riche de ciselures dorées, comme le sont presque toutes les Eglises des villes du Mexique. Celle du Carme est un bijou ; son cœur, d'une ciselure rare : sa richesse n'en gâte pas l'élégance. Le couvent cache, sous une apparence modeste, tout le luxe des Sybarites ; mais il faut dire vrai , il y règne au moins une certaine décence; ce que vous chercheriez en vain chez les Augustins et les Mercedaires , où l'on voit des lupanaires , plutôt que des maisons religieuses. Ils possèdent de beaux tableaux peints , partie en Espagne , partie au Mexique , par des artistes qu'on fait venir exprès d'Espagne. Il paraît que celui qui a peint aux Carmélites ne savait pas mal apprécier et flatter ces Moines ; dans toutes ses peintures , il n'a fait qu'un couvent de Carmélites du Ciel et de la Terre : tout y est Carmélite, l'artiste lui-même. Il a eu l'adresse de ne point y représen-

ter de bêles, pour ne pas rompre ce beau idéal ^ ou ne sachant comment les habiller. Je crois que ce tailleur leur a fait payer bien cher ses habits : de retour en Espagne, il acheta une terre, qu'il rebaptisa, sous le nom de Notre-Dame-du-Carmel.

Leur jardin , d'environ deux milles de tour, abonde, comme je vous lai dit, en toutes sortes de productions potagères, fruitières, etc. , des deux Mondes. La vigne y forme des treilles dans les côtés, et de grands carrés au milieu : c'est la seule que j'aie vue depuis que je suis dans le Mexique. Il y a un grand vivier qui touche aux fenêtres de la cuisine : le poisson saute de l'eavi dans la poêle. C'est savoir se ménager des morceaux friands et commodes. Laissons le Carme et les Carmélites, et allons voir un instant les Franciscains et leur couvent.

Leur Eglise resplendit de magnificence, ainsi que deux autres, renfermées dans la même enceinte, et desservies aussi par eux : l'Eglise de la purississime Conception, et celle du Tiers-Ordre. Ils possèdent des tableaux d'un pinceau beaucoup plus classique que ceux du couvent des Carmélites, Dans la sacristie, pièce digne d'être vue, un tableau représente saint Pierre del Kantara, qui célèbre la grand'messe , assisté par saint François et par saint Antoine, le premier diacre et le second sousdiacre de service, lesquelsjie sont pas plus allés en Espagne que saint Pierre n'en est sorti; et tous les

trois même ont vécu à des époques différentes. Mais, peu importent les anachronismes et tout le reste; le tableau est superbe. On voit, dans cette Eglise , beaucoup du style d'Annibal Caracci , de celui de Pietro Perugino, de Correggio, de Sassoferrato, etc.

Notre religion , telle que les prêtres Tout déformée, en fournissant tant d'absurdités et d'idoles aux artistes , n'a pas peu contribué à pousser les beaux-arts au point de sublimité qu'ils ont atteint. Mais il est fâcheux que, pour donner aux beauxarts , Ton ait ôté à la morale , à la religion et au bon sens. Le couvent de Saint-François est trèsvaste et magnifique.

Les Franciscains , je le répète , ont été les moines les plus utiles à la religion, telle qu'on croit la représenter, et à la civilisation, telle qu'on a jugé devoir la régler dans la Nouvelle -Espagne. Ils le sont encore, et à Saint-Louis, peut-être plus que dans tout le Mexique, à cause du père Provincial, qui y réside. Le premier , il donne l'exemple de ce que ne sont pas et devraient être les moines, si tant est qu'on ne puisse s'en passer. C'est un prélat très-respectable à tous égards. La modération et la vraie piété évangéliques se montrent du fond de son âme , comme sa franchise et sa politesse dans ses traits. Aussi incapable de dissimulation que libre de superstition , souvent il m'a naïvement avoué le mal à bannir de tous les Ordres religieux.

( '45 ) et le bien à y introduire. 11 voit qvie les abus ont pris telle racine, qu'il est difficile de les réformer. 11 ne peut encore évaluer les institutions libérales, pour des peuples surtovit qu'on s'était accoutumé à réputer non susceptibles d'un autre mode de direction que la verge de fer ; du moins , les respectet-il, même en qualifiant avec défaveur celles qui les dominaient avant la révolution. Instruit, il ne conspire pas , comme tant d'autres, contre l'instruction ; il l'encourage , l'aide lui-même par inie école publique et entièrement gratuite, qu'il a fondée dans le couvent. Il me priait souvent, avec une noble modestie , d'y assister et de lui soumettre toutes les observations que je jugerais utiles. Enfin, j'ai vu en lui l'homme à qui la loi divine ne défend pas d'obéir aux lois humaines. Je lui consacre volontiers ce témoignage de mon respect et de mon admiration; témoignage d'autant plus empressé, qu'il est rare, puisqu'il ne m'a pas paru, jusqu'à cette heure, rencontrer dans le Mexique un religieux Espagnol qui réunisse ces belles qualités. Passons dans la salle du Congrès, dans le palais du Gouvernement ; car Saint-Louis est la Capitale de l'Etat de ce nom.

De neuf membres qui y siégeaient, quatre étaient prêtres. Tant pis ! les prêtres doivent dire la messe, et ne se mêler que du spirituel. Tant qu'ils s'immisceront dans le temporel, la société souffrira des convulsions. Mais comment s'en passer, là où, parmi

( '46 ) les ténèbres dont on a toujours englobé ces peuples, les prêtres sont presque les seuls qui sachent quelque chose? Il vaut mieux, du reste, que les députés du peuple soient des prêtres Créoles que des Espagnols.

On a déjà établi partout, et l'on ne cesse d'y travailler , des écoles d'enseignement mutuel pour l'instruction élémentaire , et d'autres écoles pour les classes supérieures. Espérons que, dans quelques années, ces peuples n'auront plus besoin de cette sorte de législateurs mixtes , qui difficilement se décident à séparer ce qui est de César de ce qui est de Dieu^ le code national de leiu' bréviaire.

On se plaît à dire qu'on ne pourra jamais rien faire de bien de ces peu^^les. Erreur grave, Comtesse! avec moins d'instruction qu'on n'en a besoin en Europe, on parviendrait à les façonner sur le même type. Et pourquoi? c'est que, d'abord, isolés de tout voisin dangereux, ils n'ont, pour le moment , à apprendre que ce qui est essentiellement nécessaire pour établir et régler leur nationalité et leurs affaires intérieures ; c'est qu'en second lieu, ils se distinguent par un esprit naturel, que n'a, certes, aucune INation Européenne.

Les préjugés et les défauts qui ne tiennent qu'à l'erreur, sont faciles à détruire; mais ceux qui reposent sur nos vices, ne tombent ordinairement qu'avec nous-mêmes. Il est donc probable que la génération présente ne fera jamais de grands pro-

'i7 ) grès. Peut-être les générations fittiires, apprenant à se conduire par leurs propres lumières, acquises à l'école de la raison, du patriotisme et d'une saine philosophie, viendront déplorer un jour notre esclavage, et nous rendre les épithètes que nous ne cessons si inconsidérément de leur prodiguer.

Que la plupart de ces peuples continuent encore à faire le mal, faut-il s'en étonner? On ne leur a jamais appris à bien faire. Souvent le grand ou le beau , même chez les peuples les phis civilisés , change, à l'œil habile ou ignorant qui le regarde, selon l'idée qu'on en a reçue ou l'impression qu'il a faite sur notre âme. Comment voulez-vous que les nuances si délicates de qualités morales ou purement abstraites n'échappent pas aux regards d'Ilotes , dont le Despotisme a fait des machines , et qui ne voient que par les yeux de ceux qui les ont voulu asservir.

Un peu de temps encore, et que le Jésuitisme ne vienne plus conspirer contre leurs institutions nouvelles, et l'on verra que ces peuples, comme les États-Unis, n'auront plus besoin ni de l'instruction ni de l'industrie européennes.

Ils réunissent toutes les qualités de terre et tous les climats propices aux productions des deux mondes; la nature y a formé le dépôt général de tous les métaux et les plus précieux et les plus nécessaires; la Providence les a placés entre l'Europe et les Indes-Orientales, et les deux grandes mers

( >48 ) baignent leurs côtes à une immense étendue. De plus , la mer des Californies leur offre les perles , de même que les terres intérieures leur font hommage de For et de l'argent, abondamment recelés dans leur sein. Que de grands moyens de vivre indépendans , et de ne relever que de soi l

Le Congrès de chaque État est maintenant occupé à faire sa constitution particulière, tâchant, je crois, de l'adapter respectivement à sa situation géographique, politique, physique et morale. Le Congrès général, composé de députés de tous les États, et convoqué à Mexico, la capitale de la Confédération, forme la constitution commune à la grande famille. Pour vous donner une idée de la base du pacte social, qui serre dans un seul lien tant de faisceaux divers , je vous transmets cijoint * l'acte fondamental, constituant leur Confédération. De là découle la forme du Gouvernement général et celle du gouvernement particulier de chaque État. Yous trouverez dans cet acte tous les États qui composent la République du Mexique, et, dans le discours préliminaire du Gouvernement provisoire, l'esprit de cette grande transaction. Et voilà que des peuples élevés autrefois comme des brutes, encore réputés tels parle préjugé ou l'ignorance , s'érigent de concert en une nation qui peut devenir bientôt l'une des plus respectables du monde!

Mais , dit-on , un tel acte constitutif est trop 11-

* Le lecteur le trouvera à la fin du volume.

( '49) bcral, trop sublime, pour des peuples tout uouveaux! Comment donc ! que ne faut-il pas pour détruire le despotisme avec les anciens abus , profondément enracinés à l'ombre des ténèbres , de la superstition et de l'abrutissement; pour replacer l'homme au rang dont il est déchu, en lui restituant sa dignité et ses droits? En pareille occurrence, il est pire de recourir à de demi-mesvires, que de n'en pas prendre du tout. Ce ne peut-être que le conseil de sophistes ou d'ennemis de la civilisation et de la liberté , accoutumés à ne voir de bonnes lois que dans celles qui commandent l'obéissance à un maître despote. La meilleure forme de gouvernement, et la plus facile, est celle qui fait les hommes tels qu'ils doivent être vis-à-vis eux-mêmes et leurs semblables. Si l'on ne veut pas avoir de monarchies, quoi de plus homogène, de plus aisé, de plus solide , de plus propre à réussir dès l'abord, que la forme d'un gouvernement fédératif? Un égal droit éteint les jalousies; vme défense, une protection récijDroques joignent et arment, dans un instant, des millions de mains fraternelles; un intérêt commun donne l'éveil à toute la nation sur les dangers et la prospérité de la grande famille; les lumières de chaque État réfléchissent, comme les astres, les unes sur les autres , les éclairent mutuellement sur les intérêts particuliers et généraux. Quant à moi, je me complais dans de brillantes espérances pour ces peuples. Cette disposition, et le

peu de notions que nous avons recueillies sur leur compte , nous promèneront , parmi eux , avec plus de plaisir , de confiance et de sympathie. Poursuivons : je vous conduis à une découverte ; et notre marche est moins difficile que quand je vous conduisais à la découverte des sources du Mississipi.

A trois milles N. N. O. de Saint - Louis, une source très-abondante, formant un joli bassin qu'on a fermé de murs, coule à travers un aqueduc artificiel, et va rapporter ses eaux limpides et excellentes à toute la ville, jaillissant de belles fontaines qui lui ont été consacrées. Pour venir à ma conclusion, il vous faut, avant tout, un petit aperçu de la géographie physique du pays, aussi exact que mes faibles connaissances le permettent. Heureusement je n'ai qu'à indiquer, pour être compris de celle dont la sagacité exquise ne m'encourage pas peu à cette douce correspondance.

La plaine où est sise la ville de Saint-Louis , et qui l'environne dans une vaste étendue, n'est que de quelques degrés plus haute que celle de Peotillo. On peut aussi la considérer, néanmoins, comme un étage, qui serait le huitième et le dernier du côté de la mer Atlantique. A l'Ouest de Saint-Louis, à trois milles, s'élève une grande montagne, escalier qui conduit au plateau, ou à l'étage dominateur, d'où l'on commence à descendre vers la mer Pacifique. Les eaux de tous les étages parcourus jusqu'à cette heure, et, par conséquent, celh s mêmes de Saint-

( '5. ) Louis, coulent vers l'Est et se rendent toutes dans la mer Allantique. Quel est le récipient, ou, en d'autres termes , la rivière qui reçoit toutes ces eaux }>oin^ les distribuer à l'Atlantique? C'est le Panuco. Quelles sont les eaux les plus éloignées de l'emboucliiue (lu Panuco? Celles du bassin dont nous parlons. Quelle est donc la source principale du Panuco? La ville de Saint-Louis et ce bassin même, dont les eaux traversent la vallée de la Pila, se réunissent à d'autres qui descendent du Sud-Ouest, et vont former le Panvico. — Mais, me direz-vous, ces dernières eaux, à leur source, sont peut-être plus éloignées de l'embouchure du Panuco que celles du bassin. Impossible, Comtesse, et la raison en est claire. Les montagnes qui s'élèvent au-dessus de Saint-Louis, sont les plus enfoncées vers l'Ouest dans Fintérieur de ce grand plateau. A mesure qu'elles descendent du Nord au Sud, elles inclinent, ou pour mieux dire, elles saillissent beaucoup vers l'Est, et font pointe vers la direction du cours du Païuico. Les eaux de Saint-Louis sont absolument les plus éloignées de l'embouchure du Panuco.

Une autre objection est proposable : il peut y avoir des eaux plus éloignées derrière celles de Saint- Louis? Non : du moins l'issue n'en est pas visible, et l'impossibilité de leur existence est d'ailleurs facile à démontrer. Une grande montagne s'élève à l'Ouesl de notre source : elle forme la barrière mitoyenne imtreles eaux qui coulent dans la Pacifique, et celles

( i52 ) qui portent leur tribut à TAtlantique. Au Nord, de petites hauteurs la surmontent , séparant les eaux qui vont aboutir dans le Panuco, de celles qui ont cours dans la rivière de Saint-Ander, rivière qui, à son tour, je le répète, se décharge dans l'Atlantique, au Soto de la Marina. Voilà simplement mes idées, Comtesse ; je ne décide pas. Personne, que je sache, n'a encore parlé des sources du Panuco. A Saint- Louis même on n'en a pas la moindre trace : toutes mes observations, quoique faites en termes généraux et sans mention de leur but, ont été goûtées par les gens du pays les plus pratiques et les plus instruits. Si jamais je les publie, elles serviront au moins de guide à ceux qui, plus riches en talent, en loisir et moyens, pourront reconnaître ces endroits mieux qu'un pauvre pèlerin, solitaire et nullement protégé. Encore un mot sur Saint-Louis.

Sa situation commerciale est l'une des plus importantes du Mexique. C'est le giand entrepôt de Tampico pour les pays intérieurs. Saint-Louis distribue de son sein toutes les marchandises au Nord, pour les provinces de Zacatecas, Durango, Sonora, etc.; à l'Ouest, pour celles d'Aguas-Callientes, Guadalaxara, etc. ; au Sud et Sud-Ouest, en grande partie, pour celles de Léon, Guanaxuato et Michoucan. Tout y afflue : les boutiques, les magasins, la douane, regorgent de marchandises ; le prix en est si bas, qu'en passant par la filière de tant de commissions ou de commissionnaires, et subissant ainsi maintes

( '55) réductions, il semble ne devoir pas suffire à rembourser le prix de fabrique.

Le commerce est presque tout dans les mains des Américains des États-Unis. En général, quel que soit le prix des marchandises, ils ne perdent jamais ; le dommage n'est souffert que par leurs commettans et les Anglais, qui, plus d'une fois, ont inutilement attendu le retour de leur envoi. Que de commis, et j'en connais, ont fait fortune, quand leurs principaux en Europe ou dans les États-Unis faisaient banqueroute î

Maintenant, il faut partir de S. -Louis; et cen'estpas chose facile: voilà ce qui m'y a si long-temps arrêté.

On a toujours de bons convois , de Tampico à Saint-Louis : les muletiers qui les entreprennent sont généralement des gens sûrs ; et mon D. Luas en est, je crois, le phénix; mais il n'en est pas de même de Saint - Louis pour l'intérieur. Je me vis donc obligé de prendre pour compagnon, un domestique du pays, un Mozo, et, avec ses services, d'acheter deux autres chevaux; plus, un mulet pour mon petit bagage , et ma boutiqvie , ou pacotille. Ce mode de voyager a souvent du danger, et toujours du désagrément : car je ne sais pas de plus mauvaise race au monde que cette classe de domestiques. Il fallait passer par-là, cependant: je partis le 5 (juillet), assisté d'un luron, dont le choix fut fait par mes recommandataires, sans trop de circonspection, faute , peut-être, de trouver mieux.

Je pris le cheiiiiu à FOuost de Saint - Louis , et franchis cette montagne, la grande digue de séparation entre les eaux qui coulent vers l'Atlantique, et celles qui aboutissent à la Pacifique. Cette montagne est appelée Las Scalieras, nom parfaitement adapté. C'est le dernier escalier qui conduit sur la plus haute Cordillière de cette partie du Mexique. Du sommet, les deux mers ne sont cachées, à l'œil du spectateur, que par la ligne circulaire, qui pèse sur l'horizon dans le lointain le plus reculé. Cette montagne se divise en deux sections, se rejoignant à la tête d'un vallon, qui les sépare. Du haut de la première branche, il faut descendre pour remonter sur la seconde: le vallon est au milieu. Je vous fais cette observation, avec motif, comme vous le verrez plus loin.

Du point de vue le plus élevé, vous n'apercevez que précipices horribles, tourné du côté de l'Atlantique. Regardez -vous la Pacifique? la plaine la plus riante, entrecoupée de petits coteaux, vous offre le fond d'une scène magnifique, de magiques perspectives ; de façon que l'œil et l'imagination voient à la fois, et le pays le plus grotesque, le plus romantique de la Suisse, et les plaines variées du Piémont, là où elles sont hilerrompues par les collines des Langlie et du Monférat. De cette sommité se manifeste un spectacle plus intéressant encore : le premier pas, le point de départ, et des eaux qui descendent vers l'Alîantique, et de celles qui des-

( '55 ) cciideiit vers la Pacifique. Tout en nous promenant, Comtesse, nous allons faire peut-être deux autres découvertes, bien supérieures, en importance, à celles des sources du Panuco.

Ici, pareillement, je dirai ce que j'ai vu, ajoutant les conjectures que m'ont suggérées la configuration de l'endroit, et des informations analogues. Yous en croirez ce que vous vovidrez ; c'est sans prétention que je peuple, mais au moins on me saura bon gré, j'espère, d'avoir frayé à d'autres le chemin, et précisé l'endroit qu'ils ont à voir, pour enrichir la géographie, plus sûrement que je ne puis le faire, de deux points bien intéressans de la terre.

A la tête du vallon que nous venons de passer, et vers la cime de la branche supérieure de la Cordillière, une source de belle eau forme d'abord un rivulet, qui grossit en descendant, et devient une petite rivière dans le fond du vallon. Celle-ci serpente, entre les deux branches de Cordillières, dix à douze milles, et en sort, derrière ces petites hauteurs, qui, au Nord de Saint-Louis, séparent les eaux du Panuco de celles du Saint- Ander : ne serait-ce point la source, du moins Occidentale, du Saint-Ander lui-même?

Sur le point le plus culminant de la Cordillière, là où commence le grand plateau incliné vers la Pacifique, et sur la droite, un petit vallon s'enfonce entre deux coteaux. De son sein jaillit un ruisseau enflé et bruyant, qui fait les délices du voya-

( '-^6 ) geur, raccompagne sept ou huit milles jusque près de l'hacienda de Yepetate, où il lui fait ses adieux pour tourner sur la gauche , et baigner le pied d'un coteau isolé, planté par la nature comme l'ornement de ce grand spectacle. Descendant dans la vallée de San- Francisco, il va former la Laxa, qui passe près de Zelaya. La Laxa, s'unissant près de Salamanca à la Lerma, qui descend du Sud, renonce à son nom, et prend celui deSan-Yago, ou Rio - Grande^ rivière qvie nous rencontrerons peutêtre souvent, qui va se décharger à Saint-Blas, dans la mer Pacifique. Si les sources de la Lerma doivent être considérées comme les sources méridionales du Rio-Grande, ne croyez-vous pas. Comtesse, que mon charmant ruisseau puisse être la source Orientale de cette grande rivière? Je dis la source Orientale; car, assis à côté de son berceau, je suis directement à l'Est des embouchures du Rio- Grande; or, même d'après les anciens géographes, on doit réputer source d'une rivière, le point de départ des eaux les plus éloignées qui coulent du rvimb plus directement opposé à celui de son embouchure. — Je ne crée pas. Comtesse; je rappelle des notions reçues, et rends compte, en passant, des observations qui me frappent. Que d'autres, je le répète, qui ont plus de moyens de mieux faire, complètent ces aperçus.

Mais je vous vois. Comtesse; il vous plairait de savoir quel contraste a fait, dans mon âme, le sou-

( -57 ) venir d'autres sources mémorables, à l'aspect de celles que je viens de décrire.

Les sources du Mississipi présentent les tableaux d'une nature calme, régulière, simplement magnifique. L'imagination s'y arrêtait tranquille et rassurée : il semblait que , satisfaite de ce qu'elle avait vu, elle eût voulu s'y reléguera jamais. Aux sources que nous venons de voir , la scène est sublime , grandiose et variée; mais l'imagination , quoique saisie , émue , ne s'y arrêtait que pour renouveler ses ailes, et se transporter avec impatience à travers l'incertitude, comme pour aller vérifier plus loin ses conjectures. Ici , elle se trouvait comme au milieu de sa carrière , dans un monde connu ; là , elle croyait avoir rempli sa destinée , en découvrant un grand point de la terre, au fond de régions jusqu'alors cachées au monde civilisé. Là, j'étais extasié; ici, simplement étonné.

Faisons nos adieux éternels, je crois , à notre joli ruisseau, avec espoir de le revoir devenu la principale rivière du Mexique, et continuons notre chemin à l'Ouest, svu' ce grand plateau, qui, tout en nous rappelant les basses plaines du Piémont , s'élève peut-être à plus de neuf mille pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est le lieu de regretter encore que mon système de me promener sans projet, à l'aventure, sans aucune prédisposition de voyage, mais simplement pour me promener, ajoute à mon ignorance l'insouciance , la négligence

de me préparer au moins pour les opérations les plus faciles, comme les théories et les instrumens qui servent à mesurer les hauteurs ; je n'ai avec moi que ma petite boussole. Veuillez vous contenter du produit de l'œil, de souvenirs historiques, de mon petit entendement, de quelques réflexions et conjectures, conçues même en passant. Que ne puis-je davantage! Au moins, dans mon ignorance scientifique , ai -je la consolation de ne pas vous induire dans les erreurs où entrent si souvent les sciences et les savans.

Je laisserai dorénavant les dates journalières : la narration en est plus embarrassée et plus aride; cela seul trop d'ailleurs le tran-trau ordinaire d'un journal.

Après quinze milles environ de chemin sur ce plateau , toujours directement à l'Ouest , je m'arrêtai à l'hacienda de las Gailinas. Ne croyez pas que ce soit le pendant de los Gallos , située dans un fond, pour tirer avantage des eaux qui y coulent et forment une rigole , environnée d'un pays aride et pelé; le tableau en est moins attrayant, mais l'endroit intéresse dans l'histoire de la Révolution. C'est près de cette hacienda que ^iina se rencontra la première fois avec les patriotes; c'est dans l'hacienda qu'il prit avec eux un déjeuner de joie. Allons retrouver notre héros à l'hacienda de los Peotlllos. Ne vous effrayez pas, Comtesse : rien n'ennuie tant, je le sais, que de retourner sur ses pas,

( ^^9 ) mais nous aurons bientôt fait. Mon maître d'école, pour m'épargner la mortification de m'ouïr dire que j'étais un paresseux , se contentait de me répéter assez souvent , que j'étais ne SaUustlcn; car je vidais, en peu de lignes, un thème dont il aurait voulu faire une source de dissertations éternelles ; et il vous souvient que, quand j'étais faiseur de sentences, on m'accusait toujours de grande avarice en fait de considerando , et de venir trop vite à la logique de l'affaire , au ^^oint légal , et à la résolution délibérative. Maintenant, pressé de tant de manières, et impatient d'en finir sur un point, pour recommencer sur un autre, le laconisme doit, plus que jamais , s'assortir à mes goûts.

]\lina, le même jour qu'il laisse los PcotUlos , arrive d'une marche forcée au Pueblo Hldcondo. Le Curé le reçoit avec de grandes démonstrations de joie ; mais c'était un piège qu'il lui préparait. Mina lui reproche sa perfidie, lui pardonne, et s'en va. Il apprend que les Zacalecas étaient un os dur à ronger, que ce n'était pas encore du pain pour la dent des Indépendans ; il renonce au Nord , et , tournant à l'Ouest, marche sur l'hacienda de la TLspirito Santo^ transformée en forteresse royaliste par l'Espagnol qui en était le propriétaire , et qui décampa avec toute sa garnison, à l'approche de l'Expédition. Les femmes envoyèrent au vainqueur une députation de femmes : contre de tels parlementaires on ne résiste pas. Il fut plus aimable

que Coriolan , et ces femmes plus reconnaissantes que les Romains. La conduite du héros consolida ces sentimens sublimes et généreux, que le beau sexe Mexicain a constamment déployés pendant toute la Révolution.

Mina passe de là au Eeal des Pinos. On appelle Real tous les endroits où une réunion assez considérable de mines nécessite l'établissement d'un tribunal qui veille spécialement , et décide sur les droits publics et privés , nés de l'exploitation. Cette place était défendue par trois cents royalistes. Mina la somme en vain de se rendre ; elle est enlevée d'assaut, et le pillage, dont il l'avait menacée, est permis aux soldats ; mais il montra la plus grande humanité pour les vaincus. Un de ses soldats se permit de toucher aux vases sacrés de l'Eglise ; il le fit fusiller sur-le-champ, afin de mieux inspirer le respect qvi'il avait toujours recommandé pour la Religion, et de confondre ceux qui se plaisent à envelopper tous les libéraux dans une même accusation d'impiété. Chargée d'argent, de butin, de munitions et d'armes , trophées de ses exploits , l'Expédition marchait vers le Sud, à travers ces vastes plateaux , qui , là peut-être plus que partout ailleurs dans le Mexique , sont d'une étendue , d'une monotonie, d'une aridité et d'un caractère sans égal. C'est sur ces plateaux que son avant-garde se rencontra avec celle d'un corps de patriotes, qui d'abord faisaient feu sur cette troupe inconnue, ne s'étant

( i6, ) convaincus que plus tard que celaient des amis, et la troupe de Mina. L'événement a eu lieu près de l'hacienda de las GaUlnas; et c'est dans l'hacienda même que les deux divisions ont fêté cette heureuse réunion. Pour le moment, laissons à cet endroit Mina et ses vaillans aventuriers, sauf à les y reprendre en temps plus opportun.

Cette hacienda appartient à un Comte, ou Marquis del Jaral^ nom de l'hacienda qu'il habite, à vingt milles de celle-ci, au Sud-Est. Peut-être aurons-nous l'occasion de redire ailleurs un mot de cet homme; dès à présent, sachons qu'il est considéré le propriétaire le plus riche du Mexique. C'est un Créole , fils d'un Espagnol ; il acheta son titre avec un régiment de cavalerie, dont il fît présent au Roi, tout monté, armé et équipé. On dit que les terres qu'il possède, jointes à celles des Carmélites et d'vni certain Comte Gaîves , grand propriétaire dans las Zacatecas , Durango , etc. ( devenu aussi Comte à peu près delà même manière) , forment un monde plus vaste que toute l'Espagne.

En continuant notre chemin toujours à l'Ouest, la SietTa de Pinos offre sur la droite, au JNord, un joli tableau dans le lointain , où l'horizon, baissant derrière elle, la fait paraître entièrement isolée.

Après quinze milles , on arrive à l'hacienda de los Hojoelos , passant à travers l'empire des Opuntice , des Acantliiwn^ etc. ; à travers toutes les espèces de Cactus^ d'Agaves et de Carduus. Vous direz, Com-

lesse, que je fais de grands progrès en botanique. . . , à peu près comme les perroquets , en répétant des noms.

Cette hacienda appartient au Marquis Guadalupe Galliardo, autre des plus riches propriétaires, en biens fonds, du Mexique. Dans toutes ces haciendas , il y a quelque chambre destinée pour les voyageurs qui passent , et la tienda (la boutique de l'hacienda) vous vend ce qui doit fournir à votre repas. On y trouve des œufs, de la viande, souvent même des povdets.

Le cheval de mon domestique était horriblement blessé sur le dos; le père chapelain m'en offrit un , moyennant cent piastres de retour : au IMexique, c'est le prix pour quatre.

Ce moine était un Franciscain. Dans ce pays, où les distances sont immenses, je conçois qu'il est impossible d'observer la règle de saint François, en ce qu'elle ordonne à ses Néophites de marcher à pied ; mais , de Franciscain devenir grand Israélite, c'était un peu trop : peut-être voulait-il me traiter en pénitent. Nous n'en fîmes rien.

La nuit, nous descendîmes un petit escalier qui conduit à un autre plateau ou vallée. Mais les régions qui descendent ici vers la Pacifique, diffèrent bien, par leur configuration, de celles que nous montions du côté de l'Atlantique On marche sur une étendue immense de plateaux, entrecoupés de petites montées et descentes, qu'on ne saurait divi-

( -G^ ) ser en escaliers et en étages , aussi régulièrement que nous l'avons fait du côté opposé. Yous vous y j>romeneriez en long et en large, à des centaines de milles : vous seriez toujours, en quelque sorte , sur le sommet des plus hautes Cordillières.

La charge de ma mule allait mal ; je descendais souvent de cheval pour aider mon Mozo à la redresser. J étais fatigué , et il faisait chaud. Les arbres , pour la première fois , depuis la vallée de los Peotillos , offraient un ombrage délicieux ; je fis halte , et me reposai. Mon grand chapeavi de paille de Campêche, acheté à Tampico, me tombait sur les yeux; mais, à travers les avanies qu'il avait souffertes , mes yeux pouvaient faire la sentinelle. Je vis que mon Mozo^ d'un maintien agité, et rôdant de ses regards , méditait quelque chose. Déjà il m'avait donné des motife de me tenir sur mes gardes. Je le vis me guetter, comme pour s'assurer si je dormais , et il paraissait le croire. 11 sort son poignard, qu'il gardait dans sa botte droite, le met dans son sein. Je fais semblant de me réveiller ; je l'approche tranquillement, comme pour nous disposer à repartir ; je tire mon épée, feignant de courir après une vipère ; tout d'un coup je m'arrête devant lui, lui demande pourquoi il a placé son poignard dans son sein ; il me répond en hésitant , pâlit; je lui fais mettre bas son arme, m'en empare, et presse le départ. Seul gendarme, pour faire marcher un hardi scélérat, suspect (comme je l'ai su

( '64 ) plus tard ) d'avoir trempé sa main dans le sang d'étrangers, ma situation n'était pas belle, d'aiitant plus que la charge allait toujoiu^s mal, et nécessitait, à de courts intervalles , un contact dangereux. Heureusement nous fûmes rejoints par un négociant de celte ville [Aguas-Callientes) , revenant de Saint-Louis , où nous nous étions vus , et plus heureusement encore , assisté de deux mozos de confiance , qui pouvaient avoir soin de ma charge. Il me comprit , me fit la grâce de ralentir son pas , pour m'accompagner , et nous arrivâmes à Sienega de Matta , hacienda principale du ]\Iarquis Guadalupe, et sa résidence, lorsque de ]\iexico il vient passer quelques mois à la campagne.

A cette hacienda, mon m 020 fut reconnu pour un grand coquin, plusieurs fois emprisonné à Aguas- Callientes , et qui n'y pouvait retourner qu'au risque d'un nouvel écrou. Peut-être voulait- il faire son coup pour aller jouir de sa prîse dans quelque repaire de ce monde sans bornes , où les distances immenses , le défaut ou la difficulté des communications cachent un individu , comme une mouche se perd dans les espaces aériens aux yeux des mortels.

Je ne sais si sa scélératesse égale son audace et son impudence; mais il se moquait de tous ceux qui lui reprochaient sa conduite. Je m'abstins de tout reproche : je priai le Mayor Domo de lui payer, pour mon compte, les gages que je lui devais, et

( '65 ) lui fis dire de s'en aller au plus tôt , le prévenant bien que , sur quelque chemin suspect que je le rencontrasse encore , mon premier compliment serait de le saluer d'un coup de fusil. Il était persuadé, je crois , que je ne l'aurais pas manqué, car il m'avait fait l'honneur de me dire plusieurs fois que j'ajustais bien mon gibier.

L'hacienda de Sienega de Matta est une des plus considérables et des plus belles du Mexique ; elle est à l'administration du Marquis ce que l'hacienda del Pozzo est à l'administration des Carmélites : la gencralisslma. C'est un grand village dont les habitans sont tous des laboureurs dépendans de l'hacienda. Le palais du Marqviis est vaste et commode, rÉgilse richement décorée, et le curé un moine de bon sens, un Franciscain faisant ses aiTaires, mais avec modération et sans scandale : en lui , les passions et le fanatisme politique^^ et religieux cèdent souvent à la raison et aux doctrines de l'Évangile.

Cette hacienda est célèbre dans les fastes de la révolution ; toujours elle a su résister contre les attaques et les assauts des patriotes : à la fin on l'appela l'imprenable. La défense en était confiée au gens du Marquis.

Vous croirez, peut-être, que le Marquis est un ultra -royaliste, ou, pour m'expliquer sans équivoque, un satellite du Despotisme et de la Tyrannie, un tyran et despote lui-même. Non , Comtesse , il est connu pour un des meilleurs Créoles, pensant

( '6<5 ) bien et animé de sentimens généreux ; c'eût été vni partisan de la révolution , si les premiers insurgés n'eussent sonné d'abord le tocsin contre les personnes et les propriétés ; et si l'ignorance, l'anarchie, l'ambition et la discorde n'eussent ensviite participé aux opérations des patriotes. Et yraiment , quelle confiance autorisaient des personnes qui , poussées par leurs passions, tendaient sans relâche à intervertir leur compétence ou leurs rôles , et se refusaient à ce qu'ils auraient pu mieux faire? Je veux croire que Hidalgo, Morelos, Matamoros, Torres, etc. étaient généreusement inspirés; mais qu'avaient-ils fait toute leur vie? Ne s'étant jamais exercés qu'à dire la messe , devaient-ils prétendre à s'ériger subitement en généraux , même en générallissimes ? Leur influence sur l'esprit des Aborigènes ne les appelait-elle pas plus utilement à ménager les affaires administratives et politiques? De là, jalousie et désunion des uns, défiance et craiates des autres; de là, vme troupe de généraux sans soldats, une troupe de coriphées de nouveautés sans nouveau Gouvernement. Que ne déployait -on un peu plus d'habileté dès l'abord, et tous les Créoles de bien se seraient mêlés dans la lutte avec le plus vif enthousiasme? La Révolution n'avait pour but que de s'émanciper des Espagnols. Ils venaient abrutir et tyranniser le pays , bien que le Roi n'eût pas de meilleurs sujets que les Mexicains , dans tous ses Etats, cis et transatlantiques. Les Mexicains se rap-

( '67 ) pelaient avec reconnaissance que Charles V avait dit : que tous les créoles devaient être préférés aux Espagnols dans tous les emplois civils et ecclésiastiques du Mexique : que Charles III avait grandement amélioré leur condition, en mettant un frein au monopole des commerçans de Cadix, qui faisaient pire de leurs confrères transatlantiques , que n'avait fait des pauvres Indiens la bulle d'Alexandre VI. Ils savaient que souvent leurs Rois avaient été trompés par leurs ministres , et les ministres par les hydres qu'ils envoyaient dévorer les Amériques. Il ne s'agissait donc que de convertir en patrie un pays que le plus infâme système colonial avait rendu une scène horrible de despotisme , d'injustices et de cruautés ; de convertir en hommes des peuples jusqu'alors traités en brutes, pour en faire un patrimoine de la royauté , honorable , plus légitime et plus solide.

Quand les Français usurpèrent l'Espagne en 1 808, les Mexicains offraient à Ferdinand un asile dans leur pays ; quand les Cortès d'Espagne s'érigèrent contre Napoléon, les Mexicains demandèrent à faire cause commune contre l'usurpateur, en faveur de leur commun Roi, mais en peuples indépendans les uns des autres , quoique soumis à la même couronne , reconnaissant le même Ferdinand pour Souverain légitime des deux Empires. Pour vous donner une preuve de la sainteté de leurs principes, de leur loyauté , de leur fidélité envers leurs Rois,

( '68 ) et en même temps de la modération, de la justice de lem^s demandes, permettez que je vous soumette brièvement les conditions que la Yunta de Zutlepec proposa aux Cortès d'Espagne, et sous lesquelles les Mexicains auraient consenti à signer un armistice, pour suspendre les hostilités et traiter avec les prétendus Royalistes , dont les sentimens n'étaient qu'Espagnols , et nullement royalistes.

Ils demandaient : i'* Que la souveraineté résidât dans la masse de la Nation Mexicaine ; 2° Que l'Espagne et le Mexique fissent parties intégrantes de la même monarchie , soumises au même E.oi, mais respectivement égales , et libres de toute dépendance , de toute subordination. Ils observaient que le Mexique , dans son état encore pur de fidélité , avait plus de droit de convoquer les Cortès, d'y réunir des représentans de l'Espagne , déjà infestée d'infidélité , que l'Espagne n'en avait d'appeler à soi des députés pour représenter le Mexique; que, pendant l'absence du Roi, les habitans de la Péninsule n'étaient point autorisés à s'approprier le pouvoir souverain , encore moins à le représenter dans le Mexique ; que toute autorité entachée de cette origine était nulle ; que les Mexicains , comme toute autre Nation Américaine, en refusant soumission à un pouvoir illégitime et arbitraire , ne faisaient qu'user de leurs propres droits ; que cette conduite des Mexicains , loin d'être un crime de trahison , était un service qui méritait la gratitude du Roi, et

( '«9 ) une preuve de patriotisme que Sa Majesté, mise a sa place, eût approuvée ; que les événemens de la Péninsule et du Mexique , depuis le renversement du trône , donnaient aux Américains le droit de réclamer une garantie pour leur sûreté; garantie qui suppose nécessairement le droit de retenir et préserver cet Empire pour leur Souverain légitime, par eux-mêmes, et sans l'intervention d'aucune Nation Européenne.

Cela prouve, Comtesse, que les Mexicains se battaient pour eux et pour leur Koi, et que les Espagnols faisaient une guerre atroce aux principes les plus indubitables , aux droits les plus sacrés ; occupés seulement à servir leurs passions, l'égoïsme et l'avarice, et sans respect pour la justice, l'humanité et leur Roi. Et voilà la loyauté, les principes libéraux de ces Cortès dont on a tant vanté V/iérotsme et \e désintéressement , etc.! Ces sages observations, ces justes propositions des Mexicains furent dédaigneusement rejetées, méprisées par ceux qui se disaient les royalistes.

Le Marquis Guadalupe aimait donc son pays et son Roi, tout en détestant les Espagnols. Un des premiers il eût épousé une Révolution émanant d'une source si pure, si le désordre et l'anarchie n'avaient banni toute confiance. Le parti soi-disant royaliste lui offrait plus de sécurité ; il y vit la force et les avantages de l'îaiion et de la tactique , et une profonde comiaissaiice dans Fart d'intriguer: il s'y livra

( ko) et s'y tint par consistance de caractère plutôt que par inclination. Passons à d'autres notions.

Ne pouvant suffire à jeter un œil de vigilance sur les mondes immenses qu'ils possèdent , ou adonnés à ce que des Anglais ont voulu gratuitement appliquer aux Italiens , al dolce Far niente , les grands propriétaires , au ]\fexique , ont adopté le système de se livrer à un maître, à vm Appoderado (c'est un agent fondé de pouvoir). L'hacienda de Sienega de Matta est le quartier-général de YApoderado de toutes les propriétés du Marquis. J'entre dans ces détails pour vous faire suivre , sans l'interrompre , le fil de mes diverses observations. Je m'arrête volontiers sur les hommes que je rencontre bons , honnêtes et bien élevés ; qualités que me paraissent réunir les manières, les traits et la conversation de Don Eamon G ornes y Liana , l'Apoderado du Marquis. Je sens d'autant plus de plaisir à lui témoigner mon estime, que les Espagnols, jusqu'à présent , ne m'ont pas souvent offert l'occasion de satisfaire ce désir. C'est un Espagnol qui, à beaucoup d'instruction , joint de la modération et une certaine libéralité. C'est un fin Renard, je crois : mais, sans hypocrisie, il se montre assez pour faire juger de ce qu'il vaut. Croyez, Comtesse, qu'il mérite ces éloges, et qu'il ne m'en a pas plus imposé que le très-Révérend Père Provincial de Saint-Louis. Certes, lorsque de la foule des êtres corrompus qui infectent le genre humain, je peux faire sortir un

honnête homme , je me sens dans toutes les délices de mon cœur; mais un éloge intéressé ne coulera point de ma plume. Que je reçoive un bienfait d'hommes qui me semblent indignes d'être loués , leur seule récompense est mon silence. Au reste, Comtesse, ne jamais recevoir rien pour rien, est, vous le savez, mon système. Vous concevez, j'espère , que ma pacotille fait fort bien les honneurs de ma reconnaissance. Il était utile le conseil que me donnait le Père Antoine , d'en faire mon compagnon de voyage ; ses instructions se vérifient justes, même audelà des limites qu'il avait posées.

Je partis de Sienega de Matta, le , mais , non ;

j'oublie de vous dire que c'est là que, pour la première fois , depuis nos promenades dans le Mexique, j'ai vu des champs cultivés en froment. Un mot sur le mode de culture.

La sécheresse est ordinaire pendant l'hiver et presque tout le printemps. Il est impossible de cvdtiver le froment, si l'on n'a des moyens artificiels d'arroser la terre. Dans ces endroits, dont l'élévation rend l'atmosphère homogène à ce genre de culture, on réunit , lors de la saison des pluies, des écoulemens, ou des sources d'eau dans de grands bassins, ménagés au-dessus du niveau des terres. De là , se règle l'irrigation par des écluses , pratiquées autour du bassin ; on a soin de mesurer la quantité d'eau dans la proportion que l'expérience a démontrée nécessaire pour fertiliser le

( '7^ ) froment. On le sème , conune nous , en automne ; et, comme nous, on le moissonne en juin. Le bassin de Sienega de Matta , récemment construit sous la direction del senor Apoderndo , ferait honneur aux meilleurs hydrostates européens. La construction de la digue qui bouche transversalement la vallée n'est pas moins solide que difficile : le tovit ensemble est merveillevisement adapté.

Je partis le 1 1 , avec vm nouveau mozo. Ayant servi sous les ordres du Néron de la Nouvelle-Espagne , ce monstre de Calleja , il me racontait, pour premier début de sa conversation, le nombi^e, autant qu'il pouvait se le rappeler, des patriotes tombés sous le fer assassin de son bras et de ses comllitoiies. Je ne pus m'empêcher d'en frémir; il s'en aperçut, et se tut. Je me mis à marcher derrière lui, et nous voyageâmes en silence jusqu'à l'hacienda de Saint-Joseph de Buona-Vista , appartenant aussi au marquis. Je fus reçvi, avec la plus grande courtoisie, par don Emmanuel Calera, beau-frère del senor Apoderado. Cette hacienda est sise au milieu d'un grand plateau , qu'on appelle de YEdesma : elle domine un grand amphithéâtre d'environ cent milles de tour, siu^monté par les pointes pyramidales des Cordillières, dont les branches, divergeant et se rencontrant encore , embrassent des espaces intermédiaires, comme font les veines du corps humain.

Le sol de ces régions est un des plus fertiles du

Mexique. Le plateau est à peu près au même uiveau que la vallée de Sencga^ et, comme cette vallée, il appartient tout, le Ciel excepté, au ?vlarquis. Si les Carmélites , les Comtes de Galvès et de I J ara/ possèdent, par l'extension de leur terres, un monde aussi grand que toute l'Espagne, le marquis Guadalupe en possède un de l'étendue au moins de toute la Lombardie.

Aguas-Callientes est une charmante petite ville, la plus jolie, je crois, de la Nouvelle-Espagne, avec de belles rues , de belles places , de belles maisons , de belles Eglises, des habitans très-aisés et trèshonnêtes, et des femmes aimables, dont les yeux arracheraient le cœur, même (comme on l'a dit) du coffre-fort d'un avare. Elle ne doit envier aucune ville de l'Europe. Les jardins, les terres possèdent toutes les denrées, tous les fruits des deux mondes : c'est, en quelque sorte, le disque autour duquel ce climat céleste répand ses rayons et ses bienfaits. La vigne et les oliviers y croissent en dépit du Commerce de Cadix : les Espagnols les avaient proscrits des Amériques, comme une exploitation dont le produit pouvait nuire à leur monopole tyrannique. Ils préféraient faire de ces peuples des bêtes de somme, destinées à leur apporter aux ports de mer tous leurs métaux précieux , pour recevoir en échange ce qu'il leur plaisait de donner. Pour éviter la jalousie barbare et la hache destructive de leurs oppresseurs, ces bons habitans s'é-

( '74) taient bornés à cultiver ces plantes dans leurs jardins clos, comme dans une serre botanique. Maintenant , de larges carrés des unes , de longues allées des autres , rappellent ces lieux enchanteurs : les Jardins Hespérides , qu'on croit le berceau de ces belles et utiles productions de la nature. Raisins corinthiens , pêches et poires délicieuses , fraises alpines, roses d'un parfum de Paphos, tout ranimait en moi, par la plus vive émotion, le souvenir de ces séjours qui me furent si chers, et où m'invitait l'amitié la plus tendre : Ponte-Lescomo , et la Larmircela,

Cette ville tire son origine des mêmes faits historiques que celle de Saint-Louis ; sa situation facilite très-avantageusement son commerce avec les provinces intérieures. Les registres baptismaux sont , en général, les seuls documens qui initient un peu à l'antiquité des villes du Mexique après la Conquête; mais les registres ne vont pas loin, ovi sont interrompvis par la négligence du ministre du sanctuaire, plus occupé ici à faire de l'argent et à en jouir. Le Curé, homme instruit, m'a assuré qu'Aguas-Callientes a été bâtie par une colonie mixte, envoyée, en i565, par Jérôme Orosco, gouverneur de Guadalaxara. De grandes routes y viennent aboutir : celles qui , de la Sonora , de Durango , de Zacatecas , etc. , conduisent à la capitale de la Confédération, du Nord au Sud; elles s'y croisent avec la grande route de Saint-Loviis, et, consé-

( '7^ ) qucmment, de Tampico à Guadalaxara, de l'Est à l'Ouest : de la mer Atlantique à la mer Pacifique.

Si Saint-Loviis a quelque avantage sur Aguas- Callientes , comme entrepôt général de toutes les marchandises que Tampico destine pour l'intérieur, elle en a un plus étendu et plus solide sur Saint- Louis : la fertilité des charmans pays dont elle est le noyau. Temporellement, elle relève, je crois, de l'Etat de las Zacatecas; et, spirituellement, de l'Évéque de Guadalaxara. Elle est à cent cinquante milles environ de cette ville, à soixante de Saint- Louis, à cent vingt de las Zacatacas, et à trois cents de Mexico.

A deux milles de la ville , à la fin de son faubourg à l'Est, des sources d'eaux minérales offrent des bains de divers degrés de chaleur, jusqu'au 22^ de Kéaumur. Elles sont bonnes aussi, comme en Europe, pour toutes les maladies, à mesure que les médecins les recommandent ou que les malades se les prescrivent , ou qu'elles deviennent fasliionablcs. Pour moi, je les trouve excellentes contre la poussière de l'endroit et la chaleur du mois. Ici, elles ne tentent pas beaucoup encore ; en Europe, elles auraient déjà fait fortune.

Avant - hier, c'était la fête de San-Iago , ou du moins on la célébrait dans ces lieux. Vous savez, que saint Jacques de Compostella, selon les his^ toires espagnoles , est descendu du Ciel et a com-

battu, auxiliaire derinqiiisition, les pauvres Maures. J'ai vu même un tableau où l'on a poussé la profanation, la dégradation des Êtres ou Esprits célestes, jusqu'à armer les mains de ce Saint du (lambeau qui alluma tant de bûchers pour punir des peuples savans et industrieux d'avoir une foi^ et de voir par un œil, difFérens des nôtres. Vous concevrez aisément. Comtesse, que le héros de Compostella passa aussi en Amérique comme un des auxiliaires célestes des Espagnols. Il y déploya également sa valeur, et renouvela sur ces pauvres Indiens les mêmes exploits qui avaient détruit ou chassé les Maures d'Espagne.

Des événemens de la sorte se rappelaient chez les Ptomains par des cérémonies lamentables ; on nommait les jours anniversaires Dies tristes: on maudissait le souvenir du héros de cette commémoration funeste. Chez les Indiens, de bruyantes démonstrations de joie, une haute vénération célèbrent le héros de la fête; on tourne même en comédie la commémoration d'une sanglante tragédie.

Représentez- vous une troupe de ces bonnes gens, se masquant le corps comme la figure de la façon la plus grotesque. La toilette est ad libitum; chacun s'étudie à montrer tous les talens de la plus extravagante émulation. Ils font cercle sous ces belles parures ; un des leurs monte un beau cheval , harnaché et caparaçonné d'une manière aussi inexplicable qu<^ l'accoutrement du cavalier : c'est

saint Jacques, armé d'une longue épée. Les autres figurent les ^^'r^V/^w^s, humiliés et vaincus par saint Jacques. Ge noble cortège se promène dans toutes les rues. Pour imaginer leurs traits, leurs grimaces, etc. , qu'il vous souvienne des mimes de l'antiquité , de ceux qu'on a découverts peints et sculptés à Herculanum , vous n'en aurez encore qu'une faible esquisse. Le dernier acte de la farce se passe dans l'Église du patron de la fête ; le cheval excepté, vous les y trouverez tels que vous les voyez dans les rues. Là, le cavalier est élevé, pour le moment, par la qualité de saint, au-dessus de tous , même du prêtre qui célèbre la grand'messe. Le Cabiido (la municipalité) l'entoure, et lui réserve la place d'honneur. Le prêtre ou le moine qui prononce le panégyrique s'adresse à lui , comme à saint Jacques en personne; lui demande miséricorde pour ces aveugles d'hérétiques , jetant sur eux un regard de pitié et de mépris, comme si ceux dont on il parle lui apparaissaient réellement sous ces masques monstrueux. Le prédicateur rappelle, en finissant , et célèbre , avec le triomphe de la Religion , tous les massacres, qu'une histoire impie et sacrilège prête à ce bon apôtre , outrageant ainsi le Ciel et la Terre : voilà pour le matin.

Le soir , après un repas où le Pulque'et le Vinomeschal (deux liqueurs qu'on tire de l'Agave américaine ) ont présidé à leur intempérance , cette

T. I. lU

troupe bacchante se rend sur le parvis de l'Eglise. Là , ils représentent le grand combat entre les hérétiques , tombant tous sur le champ de bataille : seul, saint Jacques demeure vivant, glorieux et triomphateur. Le Ciel et la Terre retentissent alors d'un même cri : Viva S.-Yago el Matamoros (le massacreur des Maures ) 1

Votre imagination vous peindra mieux cette scène que mes expressions ne pourraient le faire; je me bornerai à vous dire qu'il y a matière pour tous les pinceaux. Tels ont dû être mes efforts pour tenir en frein l'envie impétueuse de rire, que j'en suis encore convulsif et malade.

Je demandai à M. le Curé, qui doit être un homme de grande autorité , sa place lui valant plvis de vingt mille piastres , pourquoi l'on permettait qu'une croyance religieuse eût une représentation si dégradante pour l'homme, si profane envers la Divinité? «Qu'importe, répondit -il, pourvu qu'ils croient , la manière qui les pousse à croire ? Il est des choses qui , dépouillées de certaines formes extérieures, perdent ou diminuent beaucoup de leur valeur intrinsèque ; et ces peuples , si on leur défendait maintenant ce que d'abord on leur a permis pour les mieux induire à croire , ne croiraient plus rien; car, ajouta-t-il, ils ne sont que des machines ^ des marionnettes. » — Qu'en dites -vous. Comtesse? s'il était vrai (ce qu'on a répété tant de

( '79 ) fois) que la Religion ne fût qu'une invention humaine , un ressort politique, je vanterais la sagesse (le ces observations ; je ferais chorus avec M. le ('lire. Alors, il ne faudrait plus s'étonner si hautement que tant d'erreurs se perpétuent ; et les Jésuites enfin me sauraient gré en quelque point , puisque je conviendrais avec eux que le monde n'est qu'un grand théâtre; qu'il est à celui qui sait mieux y faire mouvoir les machines qui l'animent^ et danser les marionnettes qui l'influencent.

M. le Curé me fit un petit reproche, quoique en termes très-honnétes , de ce que, disait-il, j'avais ri pendant le panégyrique. C'était absolument faux; mais, sans trop m'abaisser à des protestations, je me défendis à peu près à la mode de Piron, répliquant qu'il m'eût été impossible de rire, ayant toujours bâillé, et frémissant, lorsque je ne bâillais pas, d'entendre profaner l'Humanité et la Divinité. Il me fît comprendre que je n'avais pas tort; mais il ne me le dit pas.

Il est temps pour vous. Comtesse, de vous reposer, pour moi de reprendre mon Ronzinante ; mais, un mot encore : c'est peut-être ce qu'il y aura de mieux dans ma lettre, après ce que ma ^ énération vous y consacre : un mot de vive reconnaissance à l'aimable famille (demeurant dans cette ville) de M. Y Apoderado, C'est à sa femme que je l'offre, Créole aussi matronale dans son aspect que

( i8o ) noble dans ses manières ; à sa fille , la plus charmante créature que j'aie, jusqu'à cette heure, rencontrée dans ces pays, jolie comme un Ange, bonne comme une Griséide : le choix qu'elle a su faire d'un jeune Créole, entièrement digne de la posséder, fait honneur à son cœur et à sa sagesse. Elles ont voulu que je logeasse dans leur maison, et elles m'ont comblé de politesses. Je dois également à cette famille et à leurs amis une petite collection des plus riches produits des mines d'ancienne et moderne exploitation ; des mines de Zacatecas , et surtout de celle de Ramos , dont le Marquis Guadalupe a la co-propriété. Il y a des morceaux superbes d'/ridescens argentwn, rubescens^ etc.

Je voudrais m'écrier, comme Ovide : Lettre, va^ vole , etc. ... 1 Mais , hélas ! un secret pressentiment la retient î Elle prêtera de nouvelles armes à la méchanceté ! On y trouvera des blasphèmes, des mots obscurs; la calomnie insidieuse les relèvera, en fera, selon sa coutume, un commentaire hideux. On substituera des opinions à quelque réflexion subite et spontanée ; des passions , des fictions prendront la place de la franchise de l'histoire; on enveloppera Dieu et la Religion dans ce que j'impute aux seuls hommes qui en font un commerce révoltant ; on me reprochera de dogmatiser, là où je n'accuse qu'un culte profane et impie; et je vois une tourbe de critiques, d'AMis, qui me calomnient et m'égor-

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