QUATRIEME LETTRE
SOMMAI r.iî.
Cause de chaque mouvement machinal. — Premier plateau , et escalier pour descendre des hautes Cordillières de las Tantamankas à la mer Pacifique. — Second et troisième escaliers. • — LaV'dletta , petite ville. — Village de S. -Juandel-Rio. — \.'' Alcade et l'Auteur; aventure. — Un grand temple, ancien et moderne; son origine. — Une mine du Real de Quatorze; miracle. — ColoUlllan. — La Douane et les Douaniers. — Saint Michel; grande chasse au lièvre.
— Industrie et Commerce des Mexicains ; préjugés fâcheux répandus par le monopole et le despotisme Espagnols. — Les Jésuites, lors de leur expulsion de l'Europe; mouvement factieux des Mexicains. — Hidalgo et la Révolution.
— L*hacienda de los Palos. — Un aveugle et un cheval extraordinaires. — Arandas ; entrepôt militaire des Espagnols pendant la Révolution. — Negrette et Cruz, généraux Espagnols. — Aperçus géographiques. ■ — Chemin d' Arandas à Tolonllsco. — Totonilsco; sources de la rivière du même nom. — Réflexions économiques , politiques et commerciales.— La Barca.' — L'Auteur et des Sirènes; le Curé à son secours. — L'Auteur et les Espagnols. — Le Rlo-Grande.
— Lac de Chapala, le plus guandlac du Mexique. — Village de Xaman. — Lieux enchanteurs. — OkolLan , village. — Embouchures de la rivière Totonilsco. — Sommet d'une haute montagne. — Village de Zapotlan. — Chute du Rio- Grande. — Passage romantique de la Haute Cordillière de Meicala. — Mescala, et le lac de Chapala dans toute sa majesté. — VÉden du Mexique. — Un Indien et un Prêtre:
deux Héros historiques de la Révolution. — Uue île; la Nymphe de l'île et le pauvre Pacotilleur. — Observations géologiques. — Le Prêtre Castellanos et l'Auteur. — Oxotepek. — Le Curé et la Sobrina. — • Sarfualco ; son Curé, — Les femmes du Mexique ; mœurs. — Croyance des Indiens; leurs rites anciens et modernes. — Circoncision. — Une cérémonie superstitieuse. — 'Calomnies contre les Indiens, réfutées par l'auteur. — Description chorographique. • — Kokula; un sanctuaire. — Les Franciscains faisant les honneurs d'un bal; le Concile de Trente, et le Cardinal Palla vicini. — L'Auteur en danger.
Kokula, 2 septembre 1824.
On dit que nous n'avons guère de mouvement machinal dont la cause ne puisse se trouver dans notre cœur, si nous la cherchions bien. Je ne sais jusqu'à quel point cette réflexion est juste; mais il est certain que, dans mon pèlerinage, quand je prends la plume à la main, je sens tel attrait qui triomphe de ma paresse habituelle d'écrire. J'essaie de deviner ce mouvement extraordinaire , et il me semble qu'il naît du plaisir de m'entretenir avec vous , en dépit des distances et des mers qui nous séparent. De là, Comtesse, la conséquence que vous devez agréer ce que je vous écris , comme chose qui , venant de vous , retourne , en quelque sorte, à sa source ; ce qui me ménage un mode de correspondance moins étudié , et un droit plus étendu à votre indulgence. Continuons donc nos
( '84 ) promenades , vous dans une lettre , et moi sur ces beaux plateaux tronscordilliériens.
La vallée de Senega doit être considérée le premier étage de ces Cordillières , vers la Pacifique , quoiqu'elle ne soit que très -insensiblement plus basse que le grand Plateau-Sommet de las Gallinas. La vallée de^ A guas-C allient es en est le second étage, quoique inférieur au premier de peu de degrés. De la vallée des J guas-Callientes , on descend, par un petit escalier, dans celle de Ih acienda de las Penuelas, que nous regarderons comme le troisième étage. On est conduit de là , sans changement sensible de niveau, à un joli petit Pueblo, qu'on appelle la J^illetta, à vingt milles d'Aguas-Callientes, riche d'Espagnols, qui ne sont pas pauvres. Le 5o juillet, j'arrivai à San-Juan-del-Rio,
En route , le vent avait emporté mon chapeau; enflant ses grandes ailes, il lui fit prendre un vol assez étendu ; ce qui me laissa quelque temps la tête nue , exposée à ce soleil torride , qui , quoique affaibli par la fraîcheur de cette haute atmosphère , ne laisse pas de faire des impressions dangereuses sur ceux notamment qui sont nouveaux à ces climats. J'arrivai avec un mal de tête terrible, et fatigué par mes courses. Je me reposais sur mes peaux, quand le valet de ville vint m'annoncer que I'Al- CADE m* ordonnait de me rendre sur-le-champ chez lui. Je fis connaître mi situation; je lui observai qu'un homme qui entre en plein midi, et se loge dans
( '8^' ) xiii mason public , n'a certainement pas l'intention de se cacher; que j'attendrais donc sur mon grabat l'occasion de répondre à M. l'Alcade. Peutêtre l'Alcade goûtait -il les délices de la slesta, ou n'aimait-il pas à se déplacer plus que moi ; il envoya demander mes papiers. Tous imaginez ma réponse : je consens à exhiber mes papiers , mais ne les confierai jamais à qui que ce soit en pays étranger. Peu de minutes après cet ultimatum , l'Alcade commence les hostilités ; il envoie quatre soldats et un caporal me bloquer dans mon château ; au bout d'une heure, il vint lui-même, avec tout son état-major, reconnaître l'ennemi. Apparemment il croyait faire une grande journée; d'abord, il prend mon maintien indifférent pour de la peur , mon humeur badine pour une ruse de guerre et de diversion : je lui avais fait mes excuses de n'avoir ni chaise ni table à lui offrir ; je ne pouvais lui faire mes honneurs que sur mes peaux, à l'Orientale. — Mes papiers. — Je lui montrai tant de papiers qu'il en voulut ; je lui permis même de jeter les yeux sur vos lettres. A mille demandes , je répondis sans hésiter ; il me cherchait de petites chicanes : je les éventais victorieusement. Il prononça une centaine de mais. — Il n'y a point de mais qui tienne, M. l'Alcade; je suis celvii que constatent en due forme ma franchise et mes pièces; cessez de me fiscaliser de la sorte , ou je vous supposerai l'intention de me vexer; et, dans ce cas, j'en porterai plainte à qui de droit. — A cette ré-
( '86) claiiiation, exprimée du ton d'une conscience hautaine et sans reproche, l'Alcade s'embarrasse; je ie rassure d'une manière amicale, le prie de me dire quelles circonstances le portaient à ces soupçons , à ces inquiétudes sur ma personne. 11 m'apprit que Iturbide, ayant débarqué àSoto de la Marina^ avait été reconnu , pris et fusillé sur-le-champ ; qu'il avait reçu une lettre qui lui disait que j'étais le colonel Beneski , débarqué avec Iturbide , et évadé des prisons de Soto de la Marina. Détrompé, il se persuada bientôt que je n'avais jamais été colonel, que je n'avais pas même vu la Pologne; honoré de sa confiance , je me montrai à lui comme un pauvre pèlerin , n'ayant d'autre but, en voyageant , qtie de passer moins mal et moins inutilement un temps d'infortune et de calamité. 11 voulut bien croire que je ne me souciais guère d'affaires politiques, là où la voix d'une patrie ne m'appelait pas à m'en mêler; qu'en tout cas, on ne me verrait jamais m'associer avec un scélérat comme Iturbide, et forger de nouveaux fers à un peuple libre, ou qui demande à l'être. Après celte s incer a zione, nous devînmes les meilleurs amis du monde, et, pendant les trois jours que je demeurai là pour me remettre un peu de ma petite indisposition , il me combla de politesses. Maintenant, allons voir le village. San-Juan a une grande foire dans le mois d'octobre, pendant quinze jours; elle lui apporte des ressources pour toute l'année. Une image de Notre-
( >87 ) Dame, qu'on appelle la Madone de San-Juan-tUl- Rio, y attire toute Famiée, par ses miracles, graïuî nombre de dévots et de curieux, partant beaucoup d'argent. Des tableaux, des tablettes innombrables, attestent ces miracles ; et , certes , vous en voyez de bien extraordinaires; mais, le plus étonnant, à mes yeux, le plus incontestable, c'est le grand, le beau temple élevé à la Reine des deux; temple d'autant plus remarquable qu'il se trouve dans Tendroit le plus chétif de ces contrées. Tels les temples de Diane à Éphèse, de Cérès à Eleusis, et de Cybèle en Phrygie, bâtis dans des lieux sauvages , montraient plus un choix capricieux que la dignité de la Divinité.
Ce temple est une croix latine: mot erroné, qu'on devrait corriger dans le dictionnaire des beavix-arts; car cette forme appartenait à la Grèce, des milliers d'années avant notre ère : c'est long-temps après que l'Église latine en fit un signe sectaire pour se distinguer de l'Église Grecque du moyen âge. Il a un grand atrium et un grand vestibulum^ comme les temples anciens , où s'arrêtaient les profanes condamnés à difFérens degrés d'expiation. Sa nef ressemble vraiment à ia testado de ces temples, dans sa voûte et ses parvis, où rien ne saillit, rien n'interrompt cette belle harmonie, qu'on cherche en vain dans les temples catholiques , tous encombrés d'autels étrangers à la Divinité suprême. Un seul et grand autel, comme VÀra de l'antiquité, siège,
( '88 ) avec une majesté surprenante, au milieu de la jonction de la croix, sous un vaste dôme, qui lui fait couronne. Point de stalles, point de bancs, non plus que dans lantiquité : on se met à terre, quand on se prosterne devant la Divinité , et les offrandes sont déposées au pied de son autel.
Son architecture n'est d'aucun ordre distinct ; la majestueuse solidité du Toscan s'y marie à la belle simplicité du Dorique. Vitruve et Palladius, sans s'arrêter aux minuties des Sophistes et des Ornatistes, jugeraient, par son ensemble, que l'architecte a parfaitement observé leur précepte: il faut que les formes , que toutes les parties d'un édifice , correspondent à l'usage qu'on doit en faire. Je n'ai vu enfin aucun temple moderne où la Divinité soit mievix logée que dans celui de San-Juan-^el-Rio , tant le magnifique et le simple y dominent d'un accord parfait et imposant.
Les Égyptiens , ensuite les Grecs et les Romains , novirrissaient les oiseaux sacrés dans leurs temples ; leur chant , leurs traits , décidaient souvent des affaires nationales les plus importantes. Eh bien , Comtesse, dans le temple de San-Juan nichent aussi une foule de petits oiseaux, dont les chants mélodieux se mêlent à ceux des âmes pieuses. Devenus non moins sacrés que les oiseaux des Anciens, t)n les garde dans les maisons avec la plus dévote ferveur. On tient à bonheur de les posséder; et souvent ils parlent à la crédulité moderne le langage du
( '89 ) bien et du mal, comme les anciens oiseaux à la crédulité de l'Antiquité. Mais ils survivent difficilement à leur esclavage, à la différence de ces derniers. L'oiseau que l'Ornithologie ancienne appelait avis internuncia n'est pas de la même famille : ce nom ne leur conviendrait pas moins. Ils appartiennent, je crois, à la famille du Trochilus.
Les deux clochers du temple ôtent à l'illusion; car les anciens n'avaient pas besoin d'être étourdis par des cloches pour se faire dire d'aller à l'Église , et n'en avaient pas. Mais, placés sur les deux côtés de la façade, ils ajoutent, sans en rompre l'ensemble symétrique , à Ce que l'Église a de grandiose et de majestueux, bien plus que les tours du Panthéon, à Rome, de Saint-Paul et de Westminster, à Londres.
Les peuples qui y affluent se prêtent beaucoup, par leurs costumes bizarres, par leurs figures exotiques, par leurs postures et pantomimes, à l'extraordinaire de ce spectacle. Les prêtres ne gâtent rien à l'illusion : ils sont, au Mexique, ce qu'étaient les ministres du sanctuaire dans les temps les plus reculés. Les prêtres , en général , ont presque partout certains traits de similitude. Le costume des prêtres catholiques offre un assemblage des costumes de tous les prêtres de l'antiquité.
Ce n'est pas tout : ce temple, le plus grand, selon moi, des prodiges qu'on y célèbre, est luimême fils d'un miracle. Yoici l'explication de l'é-
( i9<> ) iiigme : par cela même le physique et le moral du pays en seront mieux connus.
La Sainte Image recevait, autrefois, les adorations du village dans une étroite et chétive chapelle , qui , toute négligée , subsiste encore près du temple. On dit que trois ou quatre fois on la troviva hors de la petite chapelle , indice qu'elle en voulait une plus grande. A cet effet, elle multiplia un petit morceau d'argent natif qu'on lui présenta ; Jésus-Christ ne multiplia pas autant de pains et de poissons.
Le propriétaire d'une mine du Real de Quatorze^ déçu dans ses spéculations , après une exploitation longue et coûteuse , se décida à la vendre ; un certain P^c^r^ Flores (un prêtre au Mexique, on l'appelle aussi padre comme les moines) l'acheta pour sept cents piastres.
Le Padre Flores ne tarda pas à découvrir un filon qui promettait d'abondans trésors. Le premier morceau qvi'il en exploita fut présenté en hommage à cette Sainte Image, avec promesse de plus amples offrandes si elle daignait favoriser son entreprise. Le fdon grandissait, devenait plus riche tous les jovirs; le minerai rendait jusqu'à quatre-vingt-cinq pour cent ; on trouvait une quantité d'argent natif, tout pur; bref, Comtesse, en peu de temps, les entrailles de cette mine produisirent des millions. Le Padre Flores tint parole : il érigea ce beau monument, et le consacra à la Sainte Image. Lui seul,
( '9» ) <lit-oii, a été larchitecte. Et vraiment, l'exacte manifestation de son yœu y apparaît : sa promesse n'avait été faite qu'à cette Image; il a voulu qu'elle seule y fût vénérée. Il en a exclu ce mélange de <lieux, demi-dieux, et d'autres qui ne sont pas même des hommes; mélange qui fait de certains temples un marché de toute espèce de cultes et d'impiétés. Cette unité de culte , dans un temple , nous retrace également l'antiquité.
A côté de l'église, il bâtit un beau palais pour lui. En mourant , il laissa à sa nièce pour deux millions de piastres. C'était une bonne fortune; un Espagnol, comme de raison, s'empara des deux millions et de la nièce. Flores était Créole.
S an-Juan ne nous a pas peu arrêtés : vos Antiquaires m'en sauront gré, j'espère. Je me plairai toujours, quand nos promenades en feroni naître l'occasion , à signaler de mon mieux les points de contraste et de similitude des temps anciens et modernes.
Dvi temple je voudrais vous conduire voir la belle rivière qui baigne la partie orientale du Pueblo^ allant se jeter dans le Rio-Grande, ou de S.-Yago, près de Guadalaxara ; mais toutes ces femmes qui s'y baignent, sans cérémonie et sans décence, en repoussent mes chastes yeux. Partons.
Je ne vous arrêterai pas à toutes mes étapes, qui, comme celles d'un promeneur, sont en général assez courtes ; si je les indique, ce sera pour ajouter
( 192 ) à votre géographie quelques pays de plus ; plusieurs ne sont pas sur la carte.
Depuis Aguas-CalUenteSy toujours nous avons décliné vers le Sud-Ouest , Guadalaxara étant un degré de plus au Nord; depuis San-Juan ^ nous marcherons presque entièrement vers le Sud, pour voir la grande Laguna, ou lac de Chapala , et autres pays circonvoisins , ou plutôt nous irons comment et où la destinée me guidera.
Calototlitlian, à quinze mille de San -Juan, ne m'a offert de remarquable qu'un bon Curé, un Espagnol insolent, et un très-aimable Créole, le directeur de la Douane. Il faut que vous sachiez que les droits d'entrée une fois payés dans un port du Mexique , on est loin d'être quitte. Dans l'intérieur, chaque pays a sa douane ; on paie le douze pour cent sur le prix des marchandises qu'on y vendrait ; toutes celles qu'on porte avec soi doivent être registrées, certifiées sur une feuille de route par le directeur de la Douane du port de mer d'où l'on est parti. Tout ce qu'on vend en route est soumis à la même formalité. Les directeurs respectifs des lieux de la vente sont investis du droit de contrôle. Quel ennui pour un promeneur, si chaque directeur veut se donner le plaisir de le vexer? On a rarement à se plaindre, si la direction est confiée à un Créole. Mais y rencontre-t-on des Espagnols , ils se réjouissent de vexer un Etranger. Moi qui de ma pacotille n'avais fait que des pré-
( 19^ ) sens, ou des retours d'honnêteté, je ne possédais plus tous les effets inscrits sur la feuille. Or, je ne pro vivais pas que j'eusse payé le droit dans l'intérieur. Le directeur Espagnol de la Villetta essaya donc de m'attaquer; mais tout le monde, jusqu'au Curé, lui sauta aux yeux, et il n'en fit rien. C'est le plus détestable système de finances qu'on s'imagine. Voilà encore une des belles créations Espagnoles; et si on la conserve, c'est que les Gouvernemens se décident avec peine à réformer ce qui approvisionne le fisc : comme si toute mesure, par cela seul qu'elle est vexatoire, ne manquait pas d'une utilité réelle. Je retombe, ici, sur le triste souvenir de notre pauvre Italie : relevée un peu par Napoléon de l'humiliation oii l'avaient jetée tant de barbares et de Barberlni , quelles lois de ce grand homme y a laissées la Restauration? celles-là seules qui servaient l'avarice et la tyrannie : les lois de finances et de police.
A quinze milles plus loin, toujours au travers des collines et des vallons, dont le niveau respectif serait d'un difficile calcul , on arrive à Saint-Michel. Là, dans un petit tour de chasse de deux heures, suivi par tous les enfans du village qui me servaient de chiens courans, je tuai dix-neuf lièvres. Je retournai au village en triomphe , à peu près comme un nouveau Méléagre.
Je vous ai dit , près d'Altamira , que les Mexicains ne mangent pas les lièvres. Depuis lors, j'ai T. I. i5
{ 194 ) fait à mon tour une petite révolution dans le Mexique: presque partout où je suis passé, je les ai accoutumés à les trouver délicieux ; et je doute qu'il s'opère jamais en ce point une contre-révolution. Tous les codes qui viennent de la Nature, plus simples et plus conformes à la raison, sont plutôt agréés et plus durables que ceux dictés par l'homme. Que les législateurs , avant tout , n'ont-ils devant les yevix les lois de la Nature , si féconde en grandes inspirations, quand ils veulent asseoir le bonheur des peuples? Mais à propos de lièvres, une réflexion se présente, et son objet est comme le corollaire spontané de l'aversion que ces animaux font concevoir.
Dans tout le Mexique, il n'y a que des fabriques de chapeaux de laine; le feutre en est grossier, pesant, tout perméable , quoique épais et dur. Avec de si beaux lièvres, d'un poil éminemment plus long et plus fin que celui des lièvres de la Moldavie, de la Valachie, etc. , que ne fabriquent-ils de meilleurs chapeaux, au lieu d'en faire venir à très-haut prix des manufactures de l'Europe? C'est qu'on a toujours laissé ignorer à ces bonnes gens l'utilité du poil de lièvre, afin que la Mère Patrie eût le monopole exclusif des chapeaux de qualité. N'est-ce point pour mieux se prémunir contre la publication du secret, qu'on a d'abord persuadé à ces peuples que la viande de lièvre était dangereuse?
A l'hacienda de los Dos Palos, je fus obligé de
( 19^ ) changer encore un cheval et le mulet. C'était la cl'uxièmefois def)uis que j'avais le M^^o âeSienega. Il aimait assez ce petit commerce, et faisait de son mieux pour qu'il se renouvelât le plus souvent possible. Il y gagnait ce que j'y perdais. Je m'en aperçus et le renvoyai. Moins scélérat que le premier, il était beaucoup plus fripon. Elle étonne. Comtesse, l'adresse, la finesse de ces gensl De là, cette sympathie, cette affection si vive pour les jésuites et leur morale. Sans doute, vous aurez lu dans quelque histoire, que la seule révolution véritable et générale qui se soit opérée dans le Mexique, depuis la Conquête, a été celle allumée par ces révérends Pères contre la cour d'Espagne, dès qu'ils surent que toutes les Puissances Européennes avaient, de concert, prescrit leur hydre régicide. Regagner en Amérique l'empire qu'ils perdaient en Europe, était leur but. L'Espagne soutint longue lutte : ils régnaient encore au Mexique, quand tout le reste de la terre les avait chassés. Et l'Europe, aujourd'hui, les rappelle, les chérit, comme les champions delà Légitimité l Mais, revenons à notre domestique; c'est un métis. Cette caste métis , issue du sang Indien et Créole, bien dirigée et instruite, serait, selon moi, de toutes les castes du Mexique la plus cauteleuse et la plus habile. Telle qu'elle est, Machiavel en tirerait des hommes d'Etat.
Le maître de l'hacienda de los Dos Palos appartient aussi à cette caste. Quoique aveugle, jusqu'à ne
( 196) distinguer le jour de la nuit, il n est pas de clairvoyant qui fasse mieux ses affaires, eût-il autant d'yeux que Briarée avait de mains. C'est, entr'autres, un grand connaisseur de chevaux. 11 les juge au tact, comme le cardinal Albani, également aveugle, jugeait de la même manière , des meilleures sculptures anciennes et modernes. Il toucha mes deux bétes, et les estima carognes. 11 ne se trompait pas ; mais il me fit payer cher l'échange, en m'en donnant deux qui n'avaient guère plus de valeur. Autre trait. Comtesse, non de mon aveugle, mais de son cheval. Quoique dans les ténèbres comme le chaos, l'aveugle a sa manie de ne vouloir pas paraître en cet état. S'il monte à cheval, il ne faut même que personne l'aide : or, qui lui indique où est le cheval? C'est le cheval lui-même : il remplit cette tâche philantropique, en s'approchant et le touchant légèrement de sa tête.
Le beau-frère de mon avevigle me fît l'amitié de m'accompagner à Aranda; là, l'Alcade me donna un mozo de sa confiance.
Aranda est un grand Pueblo, à dix -huit milles de los Dos Palos, toujours au Sud ; et comme ce lieu devrait faire bruit dans l'histoire de la Révolution Mexicaine, il estbon que je vous l'indique. Du moins^ si l'histoire n'en parle, vous en saurez plus que les Mexicains eux-mêmes.
Je vous l'ai déjà dit : le prêtre Hidalgo, curé du Pueblo los Dolores, éleva le premier l'étendard de la
( »97 ) révolte contre l'oppression Espagnole. Il se signala d'abord par quelque avantage sur les Royalistes, à Guanaxuato, à Yalladolid et à las Cruces; mais, n'opposant à une troupe disciplinée et bien commandée, que des peuples barbares, désarmés, sans ordre et sans chefs, il fut battu à la bataille de Aculco, le 7 novembre 1810, à trois petites journées, au Nord de Mexico, et défait complètement à celle du pont de Calderon, près de Guadalaxara, le 17 janvier 181 ï. Son ennemi le plus cruel, mais le plus vaillant satellite de la tyrannie, était Galleja. Hidalgo, réfugié dans la province du Nouveau- Saint -André, afin de pénétrer, à travers ces déserts, jusqu'aux États-Unis, y fut trahi, dégradé des ordres sacrés, et fusillé. La cause de l'Indépendance demeura presque paralysée dans la province de Guadalaxara: les patriotes manquaient de force et d'union. Les Royalistes, de leur côté, n'étant pas en nombre, se tenaient prvidemment sur la défensive, ou se bornaient à la petite guerre, dispersant çà et là les forces de l'ennemi. La Révolution restait ainsi en échec dans la province de Gviadalaxara, pendant que le fort des Royalistes l'attaquait vigoureusement dans les provinces méridionales.
Pour compléter ce plan, le général Grux fortifia diverses positions où ses divisions se retiraient quand elles étaient trop faibles pour tenir la campagne. Par ce moyen les communications demeuraient ou-
( >98 ) vertes avec les places de Lagos^ Léon^ Sillao ^ etc. , toutes garnisées par les Pvoyalistes.
Aranda , le point central de ces forteresses , devint vin dépôt général. Crux y fît bâtir un vaste camp , retranché sur une hauteur qui domine le Pueblo et toutes ses avenues. De là , sortaient tous les secours et les opérations qu'on devait combiner dans la Province Méridionale de Guadalaxara : le général Negrette en était le commandant. Souvent attaqué, ce camp n'a jamais été pris. Quels en étaient à la vérité les assaillans ? un troupeau de partisans mal organisés, conduits par des chefs désunis. Cette conduite, aussi anarchique qu'ambitieuse , était peu propre à délivrer le pays des despotes qui l'opprimaient; il fallait qu'il fût écrit dans le ciel qu'un jour viendrait où l'Amérique, indépendante de l'Europe, vengerait tant et de si grands crimes, l'opprobre des siècles passés. Et remarquons en passant. Comtesse ; le ciel des Américains s'est montré plus propice que celui des Hébreux , où les prophètes ne se plaisaient qu à prédire du mal. La Providence a déployé ici sa générosité divine. Elle me fait espérer pour ces peuples le triomphe plus ou moins éloigné de leur régénération entière.
Si vous désirez me trouver sur la carte à Aranda , qui n'y est pas, vous pouvez m'y voir à moitié chemin entre Léon et Guadalaxara, déclinant environ dix ou douze minutes au Sud.
Negretle est maintenant au service de la République. Si l'on excepte un certain colonel Agire , dont l'humanité a mérité les éloges de la renommée , ce général a immolé moins de victimes que tous les autres chefs Espagnols au Génie de la cruauté ; il s'est montré quelquefois partisan de la Constitution des Cortès de 1812 ; néanmoins, je ne le crois pas à sa place.
Aranda est à vingt milles au Sud-Sud-Ouest de Totonilsco. Le chemin qui les sépare, et qu'on n'aperçoit pas non plus sur la carte , est un des plus variés et des plus raboteux que nous ayons encore vus. Le Cerro-Gordo^ grosse montagne qui se montre toujours dans le lointain sur la droite, offre de charmantes perspectives.
Totonilsco est au fond d'un abîme surmonté au Nord par une montagne escarpée , dont la descente est le plus grand escalier que nous ayons parcouru, marchant vers la Pacifique. Le village , au milieu des eaux, est entouré de jardins fleuris, les plus riches du Mexique. Des sources y jaillissent, et, saignant en tous sens le pays , vont confluer dans un bassin commun , et former la rivière qui porte le même nom que le Pueblo. Que de spéculations manufacturières y pourraient réussir 1 mais on n'y pense pas plus qu'au perfectionnement des fabriques de chapeaux : les Mexicains, ou flottent dans l'incertitude , ou sont absorbés de spéculations politiques ; les Étrangers , ou ne connaissent pas le
terrain , ou se gardent bien de fixer une industrie indigène là où se vendent les produits de la leur. Le pays abonde en troupeaux et en laine. Les troupeaux y sont également susceptibles de grandes améliorations. Que les Mexicains sachent gouverner leurs destinées, et ils n'auront plus besoin d'aucvine Nation étrangère , et toutes deviendront leurs tributaires , du moins de leurs mines. Il serait beau de voir succéder au rôle le plus passif et le plus servile une activité s dominante.
La grande plaine, qui s'étend de Totonilsco jusqu'à la Barca , et au delà , est le quatrième étage descendant vers la Pacifique. Il est vrai qu'au lieu d'aller directement à l'Ouest nous commençons à dévier un peu au Sud-Sud-Ouest. La Barca est à environ vingt milles de Totonilsco, et je ne la trouve pas non plus sur ma carte, quoique la meilleure des cartes actuelles.
Ce Pueblo , si l'on en croit le registre baptésimal, seul document historique, paraît n'appartenir à la Civilisation et à l'Église catholique que depuis 1715. Le premier néophite qui s'y trouve est une Indienne appelée Maria Antonia Mustica , baptisée par un moine , Antoine Barbarigo , nom illustre dans l'histoire de la République de Venise. Il y a toute apparence qu'on l'appela Barca, du pont volant sur lequel on passe le Rio - Grande , ou de San-Yago , qui baigne sa partie méridionale. Nous revoyons donc nos charmantes sources de la Cordillière de
las Scalieras ; mais qu elles sont devenues puissantes 1 elles retrouvent toujours le même , le pauvre pèlerin , que de là haut elles accompagnèrent si agréablement pendant cinq ou six milles. C'est à quarante milles environ au-dessus de la Barca que la Laxa , rivière formée par la source dont je vous ai parlé, se joint à la Lerma; leurs eaux réunies deviennent le Rio-Grande,
En entrant dans le Pueblo, je demandai au premier venu qu'il m'indiquât un mason (un hôtel) : il me conduisit chez des Syrènes. Elles ne me donnèrent pas- le temps d'en douter : je n'avais pas fini de placer mon butin , qu'elles firent paraître un créancier insolent^ qui les pressait avec menaces pour le paiement de trois piastres. Un homme qui était arrivé jusque-là , du pays même que l'auteur des Qualités Nationales veut bien qualifier de « pays de Renards » , devait à peu près savoir à quoi s'en tenir; mais, d'une avitre part, un Paladin comme moi ne pouvait laisser sans défense le beau sexe en péril, attaqué pour trois piastres, et implorant mon secours; j'aimai mieux passer pour un merle que de souiller les hauts sentimens qui distinguent le grand ordre des Paladins: je payai pour elles. Mais, mon Paladisme ne pouvant pas aller bien loin, du côté de ma bourse, et ne voulant pas renouveler l'histoire de Y Enfant Prodigue , je crvis prudent de déserter mes Circés. C'est ce que je fis, mais de bonne grâce, opposant ruse contre ruse, faisant que
M. le Curé , comme fils d'viii Italien, vînt m'inviter liii-même à loger chez lui. Je dois ainsi à ce digne j^linistre de la Religion, le bonheur d'avoir sauvé ma bourse des harpies , et mon âme du Démon qui tentait ma pudeur virginale. Je lui dois aussi le plaisir d'avoir passé deux jours agréablement à la Barca.
La Barca est un village très-riche , renfermant beaucoup d'Espagnols, plus riches encore que le village. Le commerce et les terres sont presque entièrement dans leurs mains ; et telle est leur jalousie contre toute ombre de concurrence , qu'ils prirent ma petite pacotille povu" un géant , pour l'avant-coureur de hautes spéculations méditées. Je le leur laissais et faisais croire. C'était une comédie , Comtesse, que de les voir s'agiter, se remuer en tout
sens pour enquérir, cabaler, conspirer, etc Et
pourquoi? pour un pauvre pèlerin.
J'aurais voulu suivre la rivière jusqu'à son embouchure dans le lac de Chapala, qui n'est qu'à quinze milles à l'Ouest de la Barca; mais il n'y a point de chemin accessible le long du bord. Je me contentai de la suivre à quelque distance de la rive droite jusqu'au Pueblo de Xa?nan, sur la gauche et au Sud duquel elle entre dans le lac. On prétend que ce lac a plus de cent soixante milles de tour ; il n'en a que vingt dans sa plus grande largeur. Il est tovit cerné de hautes montagnes, formant un bassin oblong, n'ayant d'autres issues que l'entrée et la sor-
tie de la rivière : la première à l'Est, la seconde au Nord ; toutes les deux dans le compas de la même minute de longitude. Il paraît donc que ce lac n'est qu'une vallée , qu'on dit très -profonde , remplie par les eau;s: de la rivière , et par celles qui coulent des montagnes environnantes.
Du haut d'une petite montagne , qu'on appelle la SlcUitera , on découvre presque tout entier ce grand spectacle. Je vous y laisse ; et n'oubliez pas , en descendant , de tracer les tableaux divers que les diverses stations , d'où vous apparaîtra le village , offriront à votre pinceau enchantem^; qu'il s'arrête surtout à ces bocages qui entrecoupent les hameaux dispersés çà et là par l'architecte de la nature , et qui rappellent ces images , ces délices patriarcales , que la civilisation n'a jamais su nous rendre , ni compenser.
Je continuerai ma route sur le bord oriental du lac, passant , pendant dix milles que je n'ai pas vus, de délice en délice, d'extase en extase, de désir en désir, sans pouvoir jamais fixer ni mon jugement, ni mon choix, ni mon imagination, jusqu'à ce que la cloche à'Okotlan me réveilla, et me dit que j'étais dans la vallée de la rivière de ïotonilsco. C'est la même que nous avons vue se former au village du même nom. Elle vient finir sa carrière à Okotlan , se jetant dans le Rio-Grande, à l'endroit même où celui-ci sort du lac, et reprend son cours au INord.
Je voudrais vous conduire aussi sur le sommet d'une montagne qui domine en pyramide le bord septentrional du lac et déroule de nouveaux tableaux, de nouvelles merveilles de la nature; vous verriez le soleil nous fuir, se cacher derrière une haute Cordillière, entraîner avec soi ses rayons, qui, en le suivant, semblent passer de la cime de petites montagnes à celle de montagnes plus élevées , pour disparaître enfin de toute la surface de cette vaste enceinte; vous verriez les eaux du lac réfléchir la nuit qui tombe sur elles , la nuit dévorer la lumière dans le fond des vallons, et les vallons se fermer en apparence sous mes pieds. Mais ne nous rassasions pas : les variétés ont aussi leur monotonie quand elles ne changent pas de sujet; n'arrachons pas notre âme d'un objet sur lequel elle se jDlaît encore à se reposer. Partons donc , et suivons le cours de la rivière , qui tantôt se montre , tantôt se cache dans ses détours, jusqu'à ce qu'elle nous arrête à Zapotlan, à vingt milles du dernier village; c'est là que , se précipitant d'un plan incliné contre des rochers épars , elle s'offrirait joliment à mon crayon , si j'avais le talent de le faire parler
Vous croyez peut-être que j'ai salvié d'un dernier adieu le lac Chapala. Non, Comtesse. Nous n'avons pu le suivre sur ses bords, parce que sa côte septentrionale , depuis Okotlan j usque près de Mescala , est inaccessible. Il faut donc venir à Zapotlan , et passer la Cordillière qui le sépare, si l'on
veut revoir ses rives délicieuses. C'est ce que j'ai fait.
La montée de cette Cordillière est assez commode ; elle offre des repos charmans sur de jolis plateaux ; une croix annonce de loin son sommet ; elle domine tout le pays qui environne le lac , que masque notre Cordillière.
En descendant au Svid , l'œil et l'imagination changent horriblement de scène. Des précipices, des rochers escarpés frayent le chemin ; des broussailles l'entravent , sans cacher le péril ; le pied ne sait où reposer. Nous n'eûmes pas peu à faire pour en tirer les bêtes, surtout le mulet avec sa charge, encore que j'eusse pris mi Indien pour guide et pour aide. J'avais vu la croix: en nous préparant à la patience et à la résignation, elle annonce toujours des tribulations et des souffrances ; néanmoins, je ne croyais pas y trouver une voie si épineuse ; mais elle conduit aussi à un paradis.
Le pays le plus enchanteur s'ouvre bientôt à vos yeux. De la montagne la plus épouvantable vous passez à une pente doucement inclinée ; l'aride et le stérile disparaissent au milieu de prés les plus verdoyans, de champs les plus fertiles ; des arbres magnifiques succèdent à d'effrayan s rochers. La nature vous menaçait à chaque pas; elle vous sourit partout où vous tournez les yeux. Ces précipices semblaient vouloir vous engloutir; ce ne sont plus que des remparts qui vous défendent des insultes
de l'Aquilon, tandis qu'un zéphir constant, renouvelant sans cesse sa fraîcheur en glissant sur le lac, les ruisseaux et le gazon , y vient souffler un printemps éternel au milieu de la plus riche végétation. Oranges, citrons, fruits de toute espèce et tout nouveaux, pendent par tout sur votre tête. Chant, gazouillement d'oiseaux de tout ramage, plumage doré par le soleil de toutes les nuances, poissons qui glissent du ruisseau avi lac, et du lac au ruisseau : quel passage! quel enchantement. Comtesse! Ils sont toujours vifs dans mes pensées, quelquefois dans mes rêves. C'est un séjour où l'âme sent quelque repos, où l'amitié recueillerait tous les sentimens qui l'animent et la charment. Yous me direz peutêtre que j'ai oublié las G altos. C'est un spectacle tout différent. J'en laisse faire la distinction à vousmême.
Mescala s'élève au milieu de ce paradis terrestre. C'est un village d'Indiens de sang tout aborigène, et qui, dans la dernière révolution, ont déployé le plus de courage , avec le plus d'ordre et de fermeté.
Après la défaite d'Hidalgo, près deGuadalaxara, les Indiens rangés sous ses drapeaux se dispersèrent, mais ne s'apaisèrent pas. Par ses vexations et ses cruautés atroces, le général Crux, au lieu de les sovimettre, ne faisait que les aigrir et les irriter; de plus, il avait renouvelé arbitrairement , quoique révoquées à jamais, les corvées et autres oppressions
( 207 ) dont le Goiivernenient Espagnol avait affligée les Indiens an temps de la Conqnête, et lorsqu'ils se révoltèrent contre la suppression des Jésuites.
Les Indiens de Mescala, influencés par le prêtre Castellanos , se soulevèrent avec d'autres des pays voisins. Se croyant dans leurs villages trop exposés à la vengeance Espagnole , ils cherchèrent plus de sécurité dans l'île de Mescala, située à quatre ou cinq milles de la côte, l'attaquèrent, la prirent et s'y fortifièrent de leur mieux. Le prêtre Castellanos était le seul Créole qui les commandait; il avait pour lieutenant Santa-Ana, Indien intrépide qui lui obéissait aveuglément. Cette union suppléait la force qui leur manquait, éloignait l'anarchie, qui ailleurs confondait et affaiblissait le pouvoir des Patriotes. Cinq années, ils résistèrent en vainqueurs contre des attaques réitérées, endurant sur ce rocher stérile toutes sortes de privations et de soviffrances avec une constance égale à leur valeur. Ils ne se rendirent qu'à des propositions d'amnistie, en 1818, à condition que Sania-Ana demeurerait gouverneur de l'île. C'est chez Santa- A )ia lui-même que je m'arrêtai à Mescala; j'y fis mon petit déjeuner à l'ombre d'un zapole, arbre majestueux, de la même famille, je crois, que le platanus mont anus ^ lequel protège sa chaumière contre les rayons du soleil et la fureur des orages.
Le soir, j'arrivai à un endroit que, pendant la Révolution, on appelait el Campa, le camp retranche ,
où les Royalistes avaient formé leurs dépôts militaires , et d'où ils préparaient et dirigeaient toutes les opérations contre Tîle de Mescala. Maintenant, cet endroit s'appelle le Commissariado : en voici la raison.
Cette île est devenue un bagne où les condamnés avix galères expient leur peine ; une compagnie d'infanterie, relevée tous les mois de Guadalaxara, en forme la garnison présidiale. Il faut à cet établissement une administration qui soit à portée des événemens journaliers, et qui pourvoie du continent à tous les besoins. C'est donc le Commissaire du Campo qui en est chargé : il est à la fois commissaire de terre et de mer; car une flottille, composée de devix ou trois felouques, est employée aux transports et à la surveillance. C'est un Espagnol ; il a voulu que je logeasse chez lui. Qvioiqu'il ait été ires- inquisiteur^ je dois croire qu'il ne l'a fait que pour mieux m'honorer de ses égards; vraiment je n'ai qu'à me louer de son extrême politesse. Il était défendu, me disait-il, d'entrer dans l'île à toute personne étrangère à l'administration ; mais il se laissa persuader qu'un pacotilleur entre partout, comme les faiseuses et les perruquiers , les prêtres et les médecins ; il voulut donc bien m'y accompagner le lendemain. Cette île n'a pas, je crois, plus d'un demimille de long et un quart de large ; elle est formée d'un tas de lave cellulaire, ce qui porte à penser qu'elle est la production d'un volcan. Cela nous
( ^«9 ) conduit à d'autres conjectures : peut-être les montagnes qui embrassent ce grand bassin étaient autrefois jointes ; quelque grande convulsion de la terre, en les séparant, forma au milieu d'elles un abîme profond ; la rivière de San-Yago , dérangée dans son cours par le même bouleversement, se rencontrant avec cet abîme , s'y précipita , le remplit , et quand les eaux se trouvèrent au niveau de la débouchée que nous avons vue à Okotlan, elle se fraya un nouveau covirs, celui que nous avons suivi jusqu'à Zapotlan. Ce qui ajoute à la probabilité, c'est lacoupepresqueperpendiculairedurocprimitif de la montagne que nous avons franchie avec tant de difficulté en descendant à Mescala, coupe qui conserve le même caractère, la même physionomie, presque tout le long de la vallée, et que l'œil découvre, quoique de loin, presque également escarpée sur la montagne qui longe l'autre côté du lac. Santa-Ana, assez instruit dans les traditions Indiennes, m'a assuré que la rivière San-Yago, ainsi nommée par le premier commandant espagnol qui l'approcha, s'appelait, avant la Conquête, Mexi, du nom du capitaine ou du chef, qui conduisait l'émigration des anciens Mexicains du Nord au Sud : et ce, en commémoration du repos qu'il fit prendre à leur dieu Huitzilipuztli, ainsi qu'à ceux qui le portaient de si loin (comme l'arche des Juifs), sur les bords de cette rivière, là où est maintenant la Barca. Ce fut également, selon toute apparence, T. I. i4
à l'endroit de la Barca, que leur Dieu leur commanda de se partager en deux tribus , dans deux provinces différentes, comme les anciens oracles dispersaient les peuples devenus trop nombreux ou importuns , ou quand les chefs y voyaient vme mesure conforme à quelqu autre volonté de la Divinité. La religion n'a-t-elle pas été le plus souvent la très-humble et très-dévote servante de la politique? Les lieux où ils se fixèrent répondent à cette tradition, en ce qu'ils offrent toutes les ressources dont a besoin un peuple chasseur et pêcheur. Les uns s'établirent dans ces terres, qu'ils appelèrent Michiouacan, la terre du poisson^ vu la quantité de lacs et de rivières : le lac Chapala , ou Cliapat , en faisait partie ; il porte le nom du chef de la colonie , qui s'y arrêta. Les autres continuèrent leur chemin, et s'établirent sur les lagunes de VAnahuac, qu'on a depuis appelé la vallée de Mexico. Autre argument pour la vérité de cette tradition : les Indiens parlent encore le même langage aborigène, que les Indiens de la vallée de Mexico.
L'île de Chapala est donc devenue, comme je vous le disais, un bagne, où les galériens de la province de Guadalaxara expient leur peine. Ils y sont moins durement gardés que dans les bagnes de notre Monde, dictateur en civilisation. Ces longues et pesantes chaînes dont le son lugubre et cruel vient affliger l'oreille et l'âme de l'humanité, dans nos rues et sur nos places, ne servent là qu'à s'assurer
des mutins. Tous les autres se promènent sans obstacle, respirant l'air libre, dans vme certaine périphérie de Fîle, dont les eaux du lac sont les principaux remparts , et la distance de la terre la seule difficulté de les franchir. Quelques-uns s'y hasardent, mais rarement ils évitent la mort.
C'est ici que le lac a sa plus grande largeur. L'île n'est pas au milieu : à quatre ou cinq milles de Mescala, elle est à quatorze ou quinze du bord opposé. La garnison loge dans une étroite forteresse qui domine l'île du point central : c'est de là que le prêtre Castellanos et Santa-Ana luttèrent cinq ans contre les Royalistes. L'île ne produit qu'un peu d'herbe, germée sur ce petit stratum de terre, qui couvre çà et là des blocs volcaniques. Il est étonnant que ces défenseurs de l'hidépendance aient pu y tenir si longtemps , ne recevant de secours, en vivres et munitions, qu'à travers le blocus, serré si vigoureusement par l'ennemi. C'est un événement dont les détails, les exploits et les épisodes héroïques mériteraient d'être transmis à la postérité, et cependant à peine est-il connu. Quant à moi, j'en ai trop dit pour une lettre. — Je finirai par célébrer la déesse qui faisait, pour un moment, un Paphos de cette galère : la femme du capitaine qui y commande povir un mois, une jolie Jalapegna, superbe échantillon des beaux minois que la ville de Jalapa a la réputation de fournir dans le Mexique. Son amabilité ajouta à sa beauté. Elle fit beaucoup d'honné-
tetés au pauvre pacott lie ur, et le pauvre pacotilleur la pria d'accepter quelque petite bagatelle qui lui rappelât une reconnaissance européenne.
A m'entendre parler et à me voir si souvent enchanté des charmes du beau sexe, on me prendrait pour un efféminé. On se tromperait. J'ai connu un sentiment plus doux que l'amour. Ce n'était pas de l'amour, puisque je l'éprouvais vif, sans être impétueux, et que son empire croît tous les jours, bien que le ciel ait, depuis un lustre, rappelé à soi l'objet qui me l'inspira. Ce n'était pas non plus de l'amitié seule; je sentais je ne sais quoi de beaucoup plus tendre et plus délicieux. L'amour, d'ailleurs, et l'amitié ne fixent point dans le fond de l'âme une vénération qu'on ne puise qu'au sein de la vertu. C'est un sentiment qui mourra, je crois, avec moi, sans que je puisse me l'expliquer. Il est certain qu'il a augmenté dans mon cœur le respect que j'ai toujours voué au beau sexe, et qvi'il me porte, en quelque sorte, à me consacrer au tout pour la partie.
M. le commissaire voulut bien échanger son souvenir avec le mien, en me faisant cadeau de trois fruits , que je crois vraiment rares. On les trouva sur les plages de Saint-Blas, quand il y était employé ; la Pacifique les a peut-être exportés de quelqu'une de ces innombrables îles qui l'entrecoupent. Quoiqvie étranger aux sciences, j'aime assez à ramasser tout ce qui peut servir ou plaire aux savans. L'Igno-
( ="5 ) rancc , assistée du Zèle, peut apporter à Hiistructiou quelque notion nouvelle. J'ai recueilli , çà et là, d'autres fruits, ainsi qu'un morceau d'Ile de C Impala.
Je partis, le i5 (août), pour Chapala, qui est à douze milles du Campo^ longeant toujours les bords du lac, vraiment enchanteurs. Chapala est un principal village. A l'exception de quelques métis, seshabitans sont tous Indiens, qui se disent encore purs, se vengeant, par cette distinction de la dégradation à laquelle les Espagnols les condamnent, retournant mépris pour mépris. Vis-à-vis de Chapala est une autre petite île, entièrement déserte et d'aucune importance.
Le 16, je déjeunai au village de Axixis^ à dix milles de Chapala, chez le célèbre prêtre Castellanos, qui en est le curé. C'est un vénérable de quatrevingts ans. Il en avait soixante -quinze, me dit-il , quand il cessa de se battre. Mais il ajouta : « Je me «sens assez de vigueur pour me battre encore, sija- » mais les Européens retournaient à l'assaut sur no- » tre pays et nos droits. J'ai mené une vie de tribu- »lation, j'espère que Dieu me prépare repos dans le » sein de l'Eternité; car, honorer et défendre le plus » bel ouvrage de sa main , l'ovivrage qu'il daigna faire »à son image et similitude, et que des barbares «étaient venus chasser et tyranniser comme des » brutes, telle fut la tâche que je m'imposai. En Eu- » rope, pendant trois siècles, vous avez vu, d'un œil
«sec et d'un cœur froid, les horreurs commises en «Amérique, contre rhumanité. si cruellement sa- » crifiée à la politique et à l'avarice. Il a fallu que » nous-mêmes nous portassions secours, pour lutter » contre cette oppression terrible. Nous nous som- » mes réveillés de l'avilissement. Que mes compa- «triotes m'écoutent; jusqu'à la dernière haleine de » mon âme mondaine , Je leur prêcherai de veiller » comme des lynx, et de se battre comme des lions, » pour affermir notre indépendance. Que n'avons- )) nous su mieux réunir nos efforts et nos cœurs, et » cette indépendance nous serait depuis long-temps assiu'ée ! Abrutis , nous avions trop de passions » anarchiques à vaincre ; mais nous nous corrigerons » en nous éclairant; j'espère mourir avec la consola- » tion de voir, de plus en plus, ces passions décroî- » tre, et ma patrie avancer glorieusement dans sa » régénération, a
Le prêtre Castellanos m'apparut plus qu'un Las Casas. Je hasarde trop peut-être; mais qu'on y réfléchisse : Castellanos n'est-il pas à la fois protecteur, apôtre et défenseur des Indiens et de toutes les autres castes Américaines? Il a exposé sa vie : il est prêt à l'exposer encore; seul avec ces Indiens, renfermé dans le cercle de Popilius, sans moyens, presque sans espoir, il a su tenir ferme contre la menace et la séduction , au moment même où d'autres patriotes, avec mille ressources, et sur un vaste champ d'opérations , se prosternaient devant l'Am-
( 2i5 ) nistie, la Circé ordinaire des tyrans, et en faisaient jusqu'à un instrument de perfidie et de trahison.
Castellanos était, à mes jeux, plus liomme que prêtre : je ne pus m empêcher de lui faire observer, que dans ce monde, d'après les commandemens de la Divinité et Tordre de la Providence, tout homme doit être à son poste, le prêtre surtout à son autel. Cela doit être, me répondit-il, dans un pays qui marche dans l'ordre ordinaire des choses ; mais là où tout est tombé dans le désordre, les ténèbres , le despotisme et l'extravagance, il faut que chacun remplisse de son mieux les vides où l'insuffisance et l'aveuglement d'autres laissent la patrie disparaître. Dieu suffit à se glorifier par soimême, quand il appelle ses ministres à des besoins plus pressans que ceux de l'Eglise visible; « j'ai partout été , acheva-t-il , prêtre et soldat , comme tant de prêtres de l'antiquité, comme tant de pontifes catholiques et protestans, comme tous les Théocrates. » Vous vous rappellerez. Comtesse, dans mes lettres de Londres , ce Quaker qui me confondit avec la réponse de Saint-Augustin. « Aimez-le (Dieu), et servez-le comme vous voulez. » Je vis que le prêtre Castellanos en savait aussi beaucoup plus que moi; je tranchai la question, même par hommage à sa longévité vénérable. Il m'accorda de l'embrasser , daigna accepter une faible marque de mon souvenir, m'en remit une du sien, dans une collection de fruits curieux , qui paraient le fronton
( =^'6 ) de sa petite bibliothèque; et, en me disant que J'étais un bueno Muckaclio (un bon enfant), me donna sa sainte bénédiction. Jamais je n'en reçus une avec tant de dévotion , depuis celle de mon excellent père à son heure extrême ; il me la donna avec tant de tendresse, qu'il me fit rappeler celle que le bon patriarche Jacob donna à son cher Benjamin, quand il le vit partir pour F Egypte. Mais ne concluez pas que je prétende être un Benjamin, encore moins un Muckaclio. Castellanos est un Créole.
Oxotepek, à dix milles ^yixlxls^ sis sur un terrain élevé presque au point médiat de l'extrémité occidentale du lac, en domine toute l'étendue. C'est le plus gros village de tout le lac. Il ne renferme de remarquable que la jolie sobrlna du curé, et un pays riche qui commence à s'ouvrir derrière le village, et déroule un charmant paysage dans un lointain, qui se perd sur des collines s'élevant doucement vers les régions intérieures.
Je voulais voir la vallée de Saqiialco^ qui a aussi un lac; le chemin le plus court, mais le plus difficile et le plus périlleux, est de passer la montagne de Guyaabos au Sud-Ouest d'Oxotepek. Je préférai le chemin du paysage^ et je passai la nuit du 19 (août) dans l'hacienda de WacoUltlan. La vallée abonde en eau ; comme on la réunit dans de grands réservoirs , on y cultive le froment et le riz. Elle est affermée à un Créole d'Oxotepek pour dix-huit mille piastres par an; elle lui en donne, dit-on,
( ^'7 ) autant de profit. Le propriétaire est iin Créole de Guadalaxara.
Je passai la Cordillière qui sépare au Sud la vallée de rhacieiida de celle de Saqualco. Celle-ci est beaucoup plus basse que la première, et que celle de Chapala.
Il faut faire le tour de la tête du lac, à l'Est, pour arriver à Saqualco, sis sur son bord méridional. C'est un grand Pueblo, dont les faubourgs sont habités par des Indiens, dans des maisonnettes ou des huttes pittoresquement éparses, et joliment entrecoupées de grands arbres, à l'abri desquels ils mènent toute leur vie domestique , quand il ne pleut pas; on dirait que leur génération marche de pair avec la végétation sur le même terrain. Tout l'intérieur du village, avec de belles habitations, est peuplé d'Espagnols et de Créoles. La place est parée au milieu de deux chétives églises, avec une élégante maison du curé: c'était un couvent de Franciscains. Ils avaient envahi presque tout le spirituel du Mexique; mais la révolution a commencé à les refouler dans leur juridiction , pour laisser un peu de place aux prêtres Créoles. Si la maison du curé est si bien tenue , il le doit , je crois, à son bon goût. C'est le curé du meilleur ton, le plus fashionable, que j'aie rencontré au Mexique; aussi l'ai-je trouvé au milieu de deux demoiselles qui prenaient le chocolat avec lui, mais sans la moindre indécence, et d'un ton qui me rappelait celui que j'avais lu dans
( 2.8 ) un livre sur le cérémonial de FEscurial. Ce n'étaient point des sobrines, c'étaient des visites.
Au IMexique , en général , et particulièrement dans quelques provinces , les dames et les demoiselles trottent librement les villages et les villes, vont seules faire leurs visites , sans que l'opinion publique en soit le moins choquée. Il n'y a pas de pays où les femmes soient plus libres de ces préjvigés sociavix qui ailleurs les rendent esclaves ; il esl difficile en même temps , si l'on excepte les femmes de l'Angleterre et des États-Unis, d'observer un certain dehors avec plus de dignité. Celles mêmes qui se prostituent avec impudence, à l'ombre de la calotte, savent encore commander le respect par des manières décentes et souvent imposantes.
Mais laissons les divinités terrestres et allons aux célestes , à celles des Indiens à une de leurs fêtes religieuses.
Avant tout, voici un aperçu de leur système, que j'appellerai système d'adoration^ car il n'est pas facile de préciser leur culte et leur croyance.
Chaque village indien , ou chaque section ou tribu indienne a , au milieu de ses lares , une chapelle privée ; là ils conservent, comme dans un dépôt, toutes les images objets de leur dévotion particulière. Les anciens avec leurs dieux majeurs et mineurs , appelés par Cicéron majorimi gentiwn et minorum gentitim, avaient aussi, et pour la même destination, leur saccUum; mais les grandes fonc-
( «>9 ) tions religieuses s'exerçaient toujours dans les grands temples. C'est ce que font les Indiens; leur sacellum privé n'est ofîicié que par eux, sans l'assistance du prêtre. Veulent-ils fêter solennellement une de leurs images, ils la portent , habillée en dimanche, processionnellenient, à l'église principale, qu'on appelle l'église de los Indios. Ils y fêtent Dieu et les saints à leur manière ; alors le curé leur prête son ministère , s'il croit qu'il puisse décemment mêler sa liturgie à la leur. Remarquons que cette ^lise n'est point celle destinée au public pour les cérémonies ordinaires : l'une est à côté de l'autre.
Il me serait impossible de vous dire et le nombre et la qualité des divinités que le sacellum contient; c'est une boutique de poupées, de marionnettes, do toutes couleurs, de toute hiérarchie; j'oserais dire même de toutes les BolgieSj car il y en a qui ressemblent plus à des Diables qu'à des Dieux. Les chiffons divers dont ils les parent constituent une friperie des plus variées et des plus bizarres. Je me bornerai à vous parler des divinités dont ils célébraient la fête dans Y église principale de los Indios de Saqualco, la soirée du 21 (août) rejetaient trois crucifix.
Vous demanderez pourquoi trois? un n'est-il pas assez? C'est ce qui me semblait aussi; mais les Indiens , instruits que notre divinité suprême se divise en trois personnes parfaitement égales , ont jugé peut-être à propos de les crucifier toutes trois, pour mieux prouver leur croyance en cette égalité ; c'é-
tait éviter ces distinctions si compliquées et si subtiles dont nos controversistes ont déchiré les hommes et la divinité.
L'église était toute illummée à leur manière, avec des chandelles de suif, plantées par terre , formant un Delta : ce grand signe que l'alphabet grec emprunta peut-être à quelque hiéroglyphe égyptien , et qui a été dans tous les temps , et l'est encore , le symbole de la haute divinité. Avec un peu d'examen on verrait que les cultes de tous les temps et de toutes les nations, ou se rapprochent ou n'en forment qu'un seul; mais dirigez vous-mêmes vos réflexions ; appliquez votre propre philosophie; je ne ferai qu'indiquer ce que je vois, et les analogies qui s'offrent spontanément à ma mémoire,
Yous croirez, peut-être, que deux des trois crucifix sont les deux larrons. Non , Comtesse ; ce sont absolument trois divinités. On m'a fait croire même, qu'il eût été dangereux pour la foi des Indiens d'insister sur l'histoire des deux larrons; on aurait pu dégrader la Divinité dans leur opinion, et gâter le principal pour les accessoires : car la croix était, chez les Indiens, comme chez les Juifs, le supplice du plus bas scélérat et de l'infamie. Il a fallu d'abord toute Yéloquence des moines et des épées de l'Espagne pour les persuader , que Dieu avait bien voulu descendre à cette humiliation, pour donner au monde, qu'il rédimait, l'exemple de l'humilité et du mépris des préjugés humains.
Je trouvai une grande coterie d'Indiens, assis à un grand banquet, sur le parvis, vis-à-vis la grande porte de l'église. C'était la veille de la fête; la cérémonie du 2 1 n'était donc que ce que nous appelons , dans notre rite, t primi vesperi. Les anciens Mexicains fêtaient, comme nous, comme les Égyptiens, les Grecs et les Romains, la veille de leurs plus solennelles fêtes; les Mexicains modernes continuent avec plaisir cet usage. Mais les catholiques leur apportèrent la novaine (les novemdalia des anciens) : n'importe ; ils s'y sont façonnés sans peine. Gomme il s'agit de manger, et del dolce far niente pendant tout ce temps, il leur plaît assez de célébrer neuf veilles au lieu d'une; le jour de la fête est le dixième. Voilà donc la Décade sacrée, instituée d'abord en Egypte , puis en Grèce , et finalement à Rome, où toutes les divinités et tous les cultes du monde allaient se reposer de leur vagabondage , et s'y reposent encore. Cette novaine leur ménage le moyen de prendre tous , chacun à son tour, leur part du banquet. On évite ainsi les jalousies, qui, chez les peuples civilisés, répandent souvent Yimpiété et la discorde dans les fêtes sacrées et dans les fêtes profanes. Au reste, si j'en crois un vieil Indien, un des Epulones de la fête, très-instruit sur les traditions du pays, la novaine était observée, en pareil cas, par leurs ancêtres. On mangeait pendant les neuf jours , et le dixième encore davantage. — Les anciens Mexicains faisaient égale-
ment une novaine, lorsque, dans certaines fêtes, ils consacraient un prisonnier à leur divinité. Ils lui offraient presque un culte divin, durant neuf jours, et le dixième, ils l'immolaient.
Leur banquet imite fort le triclinium des Anciens, les agape des premiers Chrétiens, le repas que les anciens Mexicains eux-mêmes consacraient à leurs divinités. Et ces divinités n'ont changé que de nom, je crois; car les Mexicains avaient aussi leur Trinité dans leurs Hiiitzilupiicktll^ Quocjuotle et Mexlttl; leur seconde personne avait rédimé le monde de ses péchés et de sa corruption, avait prêché de bonnes et belles choses ; son évangile différait peu de celui que nous professons, et ne sviivons pas. Xilonen était la mère de leur Sauveur. Des Anges et des Démons, ils en avaient peut-être autant que nous ; ces derniers se multiplièrent beaucoup après la Conquête; il leur en reste encore un grand nombre.
Vous voudriez savoir ce qu'ils font à ce banquet. Les détails en sont trop longs pour un Saliustien. Néanmoins, je ne veux pas vous taire qu'ils s'embrassent, hommes et femmes , comme les Anciens et ceux de l'Eglise primitive; comme les Sandemanians font encore, cette secte qui m'a tant plu, si vous vous le rappelez, dans mes promenades en Angleterre; mais ils ne se donnent pas le baiser d'ainour et de charité : le curé leur a dit que le concile de Carthage , de l'année 597 , l'a défendu rigoureu-
sèment. Un de ces Indiens me demanda quel était ce Concile! « Il faut avouer, ajouta-t-il, que c'était » un Iwmmehien malicieux? »
QuanÇ à ce qu'ils mangent, c'est ce que le pays produit de meilleur. Naguère, leurs prêtres, comme ceux de toute l'antiquité, n'olFraient, à la Divinité, que ce qu'ils mangeaient, et ne mangeaient que ce qu'ils offraient ; c'est-à-dire, des herbes et des fruits. Mais, s'étant lassés de ce système végétal, ils tâtèrent Y animal, s'y plurent, et alors des victimes remplacèrent les herbes et les fruits. L'imitation était commode et facile ; les bons croyans ont suivi cet exemple ; et tout le monde, de herbivore ou frugivore qu'il était, est devenvi Carnivore. Les Indiens sont furieusement carnivores, dans le temps surtout où ils fêtent la divinité Urbana. Quand le Lucas est leur temple, les Dryades, leurs divinités, ils redeviennent encore Pythagoriciens, sicutvoluêre prlores.
Autre trait d'une coïncidence singulière entre les anciens temps l\Iexicains et les nôtres : c'est que leurs prêtres , quand ils en vinrent au sacrifice des victimes [cruenta sacrificia) , commencèrent, comme les nôtres , par n'offrir à la Divinité que les intestins , et se régalaient du reste. 11 faut croire que les Anglais de l'Angleterre et des États-Unis les regardent encore comme des morceaux sacrés ; car ils n'en mangent jamais : peut-être par respect.
La danse suit le banquet : on se groupe sur le parvis et dans l'Église. Nous avons déjà remarqisé
à Tampico que cette cérémonie religieuse date de loin, et qu elle est encore pratiquée par la secte de Shakers. Ici, je n'ai qu'une observation de plus à faire , c'est que dans le tambour singulier et le mauvais violon qui animaient cette danse , je voyais associés ensemble l'état sauvage et l'état civilisé. J'étais embarrassé sur la préférence : quand la civilisation est puisée à de telles sources, le statu quo, qui a au moins l'avantage de l'Innocence, ne saurait trop l'envier.
Telle est , Comtesse , la religion que les moines sont venus inspirer, le fer, le flambeau et le Crucifix à la main , à ces malheureux peuples. Ils n'ont plus ce que la leur avait de bon ; et la nôtre est profanée de ce qu'elle avait de mauvais , mélangé à toutes les souillures de la politique, de l'avarice et de la tyrannie. Ils n'ont plus leur Evangile^ et le nôtre leur a été peint sous des préceptes tantôt hideux, tantôt ridicules. Leurs Divinités se sont parées de toutes les couleurs imp vires répandues sur les nôtres , et les nôtres ont recruté une grande partie de leurs extravagances. L'amalgame le plus immoral, le plus sacrilège, confond le Créateur avec la créature, la Vertu avec les passions, le dogme avec l'imposture. Le croiriez-vous , Comtesse 1 II y en a même qui se circoncisent encore : c'est ce que j'ai voulu vérifier, comme saint Thomas. Il paraîtrait donc certain , même d'après des informations puisées à des traditions hiéroglyphi-
( :^'^5 ) ques, que cette cérémonie était un de leurs rites religieux : excellente découverte pour ceux qui prétendent faire remonter aux tribus dispersées des Israélites l'origine des Aborigènes de l'Amérique*.
Les prestiges de la superstition et de l'ignorance accompagnent partout ces pauvres Indiens néophites. Quand ils sont loin des Idoles de leur sacellum , de leur Église , ils en trouvent encore , comme autrefois , dans les bois , dans les rivières , dans le règne végétal, dans l'animal, jusque dans le règnfî minéral. Les Romains comptaient plus de douze divinités dans un seul épi de froment; les Indiens en trouvent plus de cent dans un nopal , un maguey, etc. Leur morale n a jamais eu d'autre direction que celle qui pouvait servir aux vues avares et despotiques de leurs oppresseurs. L'industrie et l'instruction en ont été proscrites, même sous des peines sévères, comme étant les grands ressorts de la civilisation; susceptibles , en conséquence, de nuire au monopole de leurs nouveaux Apôtres, et d'empêcher ainsi l'exécution de la sentence fulminée contre ces malheureuses contrées par la bulle d'un Pontife qui recruta des satellites plus cruels encore que lui et sa bulle.
Après tout cela. Comtesse, les Tartufes qui infestent votre société comme tant d'autres, qui trompent les peuples et les Rois, oseront-ils de
* On peut voir ce que j'ai dit sur cela dans ma Découverte tfcs sources du Mississipi.
nouveau élever leur voix calomnieuse contre l'/rréligionnaire? Réussiront-ils à faire croire que ces tableaux de l'Erreur et du Yice soient autrement dictés que par l'amour et le zèle pour la sainte et vraie Religion, source intarissable de bonheur terrestre et céleste, si indignement souillée? «Laissez- )> le parler ; c'est le seul qui ose me tenir le langage «delà vérité, » disait Crésus à ses courtisans', qui voulaient faire taire Solon. C'est ce que vous et tant d'autres pourriez répondre à des hommes qui me déchirent , parce qu'ils savent que je connais et sais démasquer, sans crainte et sans reproche, leur fourberie et leur méchanceté.
Et le Curé!... C'est un homme instruit ; il convient des grands abus du système oppressif et immoral qui a dominé ces peuples; mais, circonspect et réservé, il sent la nécessité d'affermir mieux la réforme politique avant d'entreprendre avec vigueur une réforme religieuse. Il voit que l'instruction doit la précéder; que ces peuples ont besoin de démêler peu à peu par eux-mêmes les ténèbres, la superstition qui les aveuglent. Une énergie ardente et inopportune ne peut que compromettre le succès d'instiUitions nouvelles. Il faut du temps pour régénérer des peuples, surtout quand ils sont descendus à ce degré d'abrutissement. Les générations présentes peuvent se réveiller, mais elles bâilleront toujours. C'est aux siècles futurs à accomplir et perpétuer cette grande révolution morale.
Je dois louer aussi le maintien noble avec lequel ce respectable pasteur manifeste l'improbation de ces cérémonies superstitieuses et idolâtres : s'il n'ose les attaquer brusquement, au moins n'assiste-t-il à leurs fonctions , qu'en ce qui est de son rituel et de sa liturgie. Cependant ne lui épargnons pas le reproche de se refuser à instituer une école d'enseignement, ne fût-il que primordial. Il est doué de talens, de sentimens distingués, jouit de grands revenus , a de l'influence sur les riches habitans du pays. Les Espagnols du village, m'at-il dit, s'opposent et conspirent contre cette mesure : raison de plus pour en hâter le triomphe et anéantir leur système obstiné d'oppression. 11 suffirait de lui et des Créoles ; les Indiens s'y prêteraient de leur mieux. Que d'Indiens ne m'ont pas répété : Il y a long-temps que nous désirons pouvoir lire aussi sur le livre de los Padres. Ehl c'est précisément ce que los Padres ne veulent pas.
Mais à quoi bon, objecte-t-on : Les Indiens sont fainéans ^ paresseux ! Accusation aussi fausse qu'impudente 1 Que ne faisaient-ils pas avant la Conquête? Sans mulets, sans chevaux, sans aucun autre moyen de transport que leurs épaules, porter ies plus lourds fardeaux à des distances immenses , eu temps de paix et de guerre ; se tenir dans un mouvement continuel pour les échanges de leurs manufactures et des produits de la terre, échanges tous faits en nature; cultiver la terre, et appareni-
ment avec succès, sans bœufs, sans instrumens aratoires; préparer des étoffes, des ornemens d'or et d'argent manufacturés, sans le plus léger secours de nos mécaniques ; tailler , même délicatement, des pierres précieuses , sans nos ciseaux, ni nos tours ; exploiter les mines , sans poudre , sans instrumens de fer; séparer les métaux précieux des matières hétérogènes, sans mercure et chimie; être les mulets , les chevaux , les bœufs , les chariots de los Conquistadores et de toute la Canaille barbare qui est venue exploiter leurs aventures et leur fortune sur les travaux et les fatigues des Indiens , tout cela constitue-t-il des actes de paresse et de fainéantise? N est-ce pas dans l'avilissement spirituel et temporel où les Espagnols les ont, à dessein, précipités, qu'il faut chercher la source des vices qu'on ose leur reprocher? Comtesse, ne niera cette vérité que qui aura intérêt à la cacher. Je n'écris que des lettres; si je faisais une histoire, les détails du court aperçu que je viens de tracer en fourniraient des volumes de preuves plus claires que la lumière, aussi convaincantes que notre propre conscience. Mais il est temps d'en finir avec Saqualco; nous terminerons par une petite vue chorographique du pays.
Saqualco est situé sur la rive méridionale du lac, ou , pour mieux dire, de la lagune. Les eaux de cette lagune s'en approchent et s'en éloignent en proportion de l'abondance des pluies. La pluie
( 2^9 ) seule ralimeiite; elle demeure presque à sec dans la saison de la sécheresse.
Une petite montagne , qui s'élève , au milieu , vers sa partie orientale , devient une île toute pittoresque pendant la saison des pluies; la sécheresse la réunit au continent. Je l'ai vue quand elle appartenait aux Naïades : ses rochers romantiques , entremêlés d arbres touffus et majestueux, présentent un joli épisode au centre de cette belle et vaste vallée d'environ vingt milles de long, et de cinq à six milles de large. Saqualco, si je calcule la route que j'ai faite, est à trente-cinq milles environ de Oxotepek.
Venons voir Kokula ^ d'où je vous écris, à plus de trente milles de Saqualco, à l'Ouest, et à travers un chemin très -varié, serpentant agréablement entre des vallons, dont le silence et la solitude n'étaient interrompus que par ma petite caravane.
Kokula est adossé à des montagnes, s'élevant, à l'Est, sur une grande plaine, qui s'étend, à l'Ouest, jusqu'à Ameca. Plus basse que la vallée de Saqualco, cette plaine peut être considérée un autre étage , descendant vers la Pacifique. Notre vagabondage nous ayant souvent défléchis de la ligne directe de l'Est à l'Ouest, je ne saurais assigner une station exacte aux étages que nous rencontrons à présent du côté de cette mer. Après Aguas-Callientes, Kokula est , sur ma route , le village ou la petite ville l.i
plus belle, la plus riche, la plus intéressante. Je ne la trouve pas non plus sur ma carte.
La Paroisse est administrée par un couvent de moines ; c'est donc un pays de miracles , de scandales , de sanctuaires , de mercimoine ; le tout mêlé si bien , que l'habitude n'y voit plus de contraste. Un sanctuaire de la Sainte-Croix renferme une relique de ce saint instrument de notre rédemption ; elle fait des prodiges. Le plus grand et le plus sûr est d'avoir ménagé une superbe Eglise, une habitation magnifique , des revenus les plus somptueux, au moine qui en a fait cadeau à ces dévots. Il prétend l'avoir reçue d'un autre moine , qui l'a eue d'un troisième, lequel , à son tour, surmontant de grands obtacles, l'a obtenue d'un quatrième à Jérusalem même. Que d'histoires n'en raconte-t-on pas ! mais nous les laisserons , comme tant d'autres , pour le coin du feu, à mon retour, s'il est écrit dans ma destinée que je retourne. — Voilà de quelle manière les moines ont profané notre sainte Religion, faisant honteux trafic de fausses reliques , de faux miracles , créant ce qui n'a jamais existé, ou multipliant impudemment ce qui ne peut se multiplier.
Les moines aussi faisaient adorer en Italie des prépuces de notre Seigneur; on en adorait également en France : et notre Seigneur , cependant, n'a été circoncis qvi'une fois. La larme qu'il laissa tomber sur
Lazare est devenue presque un ruisseau ; tous les morceaux qu'on vénère du voile de ÎNotre-Damc suffiraient, réunis ensemble, à toutes les faiseuses de Paris. De la plus noble , la plus généreuse , la plus auguste Religion , on en a fait la plus ridicule, la plus avare , la plus méprisable. Saint Augustin , saint Grégoire , Innocent III , saint Charles Borromée et d'autres Pères de l'Eglise , des Conciles , le Concile de Trente lui-même, crient en vain contre ce commerce abominable , contre ce culte pernicieux ! Les moines vont leur train , sans pudeur, sans remords , sans respect pour les Papes , les saints Pères et les Conciles. Si tous les morceaux de Croix offerts à la vénération des Croyans étaient vraiment légitimes , la Sainte- Croix aurait été beaucoup plus grande que le Calvaire.
Les habitans de Kokula sont fort gais et très-aimables ; les femmes le sont à un degré supérieur. La société y est animée et brillante. On donne souvent des bals ; on y danse toto corde et anima. Mais devinez, Comtesse, quels sont ceux qui dansent le mieux? Les moines. Les uns, déguisés en bourgeois, règlent les étiquettes de la danse; d'autres y assistent avec leur costume séraphi que; leur éloquence fait les honneurs de la maison avec un ton d'importance et dealter ego, qui fait connaître qu'ils sont pour quelque chose dans la famille. J'ai demandé le motif de ce mélange extraordinaire de danseurs sacrés et profanes : c'est , m'a-t-on répondu , pour
empêcher quily ait du scandale, au reste, les rigides personnages du Concile de Trente ont eux-mêmes dansé au bal qu'ils donnèrent à Charles-Quint : le Cardinal Pallavicini , président du Concile, ouvrit la danse avec une dame dont on ne rappelle plus le nom. Voilà des argumens aussi irrésistibles dans leur genre , que ceux du docteur Basile dans le Figaro. Mais, en voyant nos danseurs braver le démon et la chair au milieu des plus attrayans appas de Flore et de Vénus , je ne pouvais m empêcher de rire au souvenir de saint François , qui se frottait contre une femme de neige, conive des ronces et des épines, pour calmer les tentations. Pour moi, j'ai vu le moment où j'allais avoir besoin du même corroborant pour me tirer aussi d'une grande faiblesse.
J'étais à un de ces bals. Des yeux séduisans , comme le sont, en général , les yeux des Espagnoles, ou d'origme espagnole, me frappèrent. Un endroit, où je voyais jusqu'à la tonsure et la calotte oublier les vœux sacrés, devenait par soi plvis dangereux encore. Bref, Comtesse , mon cœur ploya. Il est vrai que, depuis un triste événement, mon cœur est le plus souvent dominé par le passé; néanmoins, la sensibilité , ouvrage de la Nature , produit de l'organisation, ne peut éviter toujours le présent. C'est ce qui m'est arrivé à Kokula.
L'objet à qui je consacre cette page est une de ces beautés impossibles à peindie, qui sont plus dans la physionomie que dans les traits ; d'autant
plus séduisante qu'elle se masque d'une simplicité qu'aucun coloris n'exprimerait. Elle a un air d amabilité qui enchante, sans ôter à ce qu'a de noble certain ton altier qui la distingue. Son regard , quoique doux , est impératif; son sourire angélique, quoique sérieux. Sa bouche et son nez sont des modèles ; son bras , sa main et son pied mériteraient même honneur. L'esprit se montre avec d'autant plus d'avantage qu'il a su suppléer au manque d'éducation , fâcheux effet de l'ignorance du pays. Elle parle avec élégance , sait se taire avec sagesse. Sa voix est mélodieuse et touchante. Et où demeure-t-elle cette charmante créature? Dans un endroit où la Nature a réuni tous les attraits qui peuvent l'embellir ; le chant et l'éclat d'oiseaux les plus rares , la variété du paysage , la beauté du ciel , la douceur du climat, tout y conspire à émouvoir une âme sensible , jusqu'à une petite cloche dans le lointain, appelant les ouvriers au travail, et qui réveille , avec des émotions tendres , les souvenirs impérissables du Paraclet et de Comminges 1 Telle est. Comtesse, la situation difficile qui ma dû fléchir pour quelques jours ! et comme il s'en est peu fallu que ce ne fût pour la vie! — Mais,
renoncer pour jamais à mon paysl c'en était
trop. La réflexion, hélas 1 a toujours en moi gâté la jouissance, au moment même où je me sentais le plus heureux des hommes. Est-ce sagesse? j'en doute. Mais elle m'a coûté cher, répandant le trouble
( 234 ) dans mon âme, quand tout l'invitait à la béatitude. Depuis ce moment, je me suis de nouveau rencontré avec des apparences flatteuses de bonheur ; je Fai évité pour n'avoir pas à le perdre ; je l'évite encore avec résolution. Comtesse. Je pars...; je suis ma destinée. Aurait-elle décidé que je n'existerais plus que dans le passé! Sentence terrible! Dans l'agitation où me jette ce contraste entre mon cœur et la destinée qu'il imagine, ma plume et votre amitié ont plus que jamais besoin de se reposer. Reposons-nous.