‹ Le MexiqueChapitre 8 sur 21 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

SOMMAIRE

Lettre d'Europe : réflexions diverses. — Saint Martin. — Anciennes mines d'or. — Influence des mines sur l'agriculture, au Mexique. — Critique sur la manière d'écrire l'histoire.— L'hacienda de los Canedos. — L'auteur pris pour Iturbide. — Notions historiques sur Iturbide. — Un sanctuaire ; des miracles ; culte mimique le plus burlesque. — Les ISicoloti et les Castellani de Venise; les Isiacl et les Hébreux; les Salii et les Faquirs ; les Camilli, les Flaminiig les Tibicines, etc. — Une Procession de vingt milles. Ameca; une neuvaine; ses mines. — La rivière Ameca. — Passage enchanteur de la montagne d' Ameca. — Village d'Jqualulco. — L'auteur accusé et absous. — Les Mozos ou domestiques mexicains. — Hezetlan. — Opinion des gens du pays sur le but des Etrangers qui y voyagent. — L'hacienda de las Estancias; ses mines. — Heureuse rencontre ; perles les plus rares. — Endroit romantique. — La grotte de la nymphe Egérie. — Une grande hacienda de Plata. — Notions sur l'exploitation des mines et du minerai. — Le mercure et ses phénomènes surprenans; si l'usage qu'on en fait est ancien ou moderne. — Magie pour découvrir les mines. — Baguette divinatoire des Loyolistes Schalt et Dechalles; les Anglais et saint Cyrille. — Production des métaux dans le sein de la terre; Aristote, Pline, Tubalcain, les Alchimistes, les Mexicains. — Hostotipachillo, un réal de mines. ■ — Les Californies, la Sinaloa et la Sonora ; notions historiques, politiques, géographiques et statis-

tiques. — Les Jésuites et les Franciscains. — Un C uré et un pauvre homme : trait odieux d'avarice. — Les rives de la mer Pacifique, et celles de la mer Atlantique; différence remarquable de configuration ; opinion des savans. — Le village de la Madeleine; un Crucifix; les Phrines, les filoux et un Franciscain. — L'auteur échappe à un grand danger. Tequila; découverte. — Les Tépéquanes du Mississipi (les habitans de l'ancienne Cibalas) , et le nouveau Mexique. — Les Sioux du Mississipi et les habitans de Tequila. — Langues d'Europe, Langues des autres parties du monde : trait distinctif. ■ — La nombreuse famille des Maguey (Agaves) et du Nopal (Cactus). — Les voleurs et l'auteur. — Dénoûment tragique. — Exltlan et son Alcade. — Arrivée de l'auteur à Guadalaxara. ■ — Américains et Européens : Parallèle.

Guadalaxara , 8 octobre 1824.

Le jour de mon arrivée dans cette ville a été un jour de joie; le second, que votre amitié me ménage depuis que je suis au Mexique: j'ai reçu votre très-chère lettre du i^*^ juillet de l'an passé. Elle a fait un pas de plus que celle du 2 5 mai, m'ayant également cherché et dans les États-Unis et dans ce vaste Empire; je lui dois donc plus de remercîmens encore.

Quel plaisir, Comtesse, de vous voir me suivre avec la même sympathie qui me fait solliciter votre encourageante assistance à mes promenades! Quelle consolation que l'estime d'une femme, qui me la conserve en dépit d'une tourbe misérable d'ennemis, et que le vrai mérite m'a appris à appré-

cierl Quelle punition terrible, pour leur méchanteté , que de ne pas parvenir à svirprendre votre religion et votre justice; de douter que je mérite les distinctions dont vous m'honorez, comme de voir qu'on tente en vain de vous dérober à ma recon-

naissance !

Vos lettres sont toujours d'un grand prix pour moi; mais celle-ci était nécessaire. J'avais besoin d'être transporté au-delà des mers, au sein de ma patrie, de personnes et de souvenirs chéris, pour m 'arracher aux vives impressions dont m'a si profondément pénétré mon séjour de Rokula.

Cependant, il faut que j'y retourne, au moins de ma plume, povir rejoindre le point de départ, où vous a laissée ma dernière lettre! Je suis avec vous: avec vm si aimable mentor, on sait résister; au reste , à mon âge , on doit être plus fort qu'un Télémaque. Mon cœur est peut-être encore jeune ; mais ma raison , après huit lustres au-delà du berceau, après un si long cours d'expérience et de vicissitudes, doit être dans toute sa force virile; elle doit savoir combattre et vaincre. Suivons donc vaillamment notre chemin et ma destinée.

Je partis le 3 septembre , en la bénissant , cette inexplicable Kokula. Je pris le chemin à l'Ouest, et m'arrêtai pour faire mon petit déjeuner, au village de Saint-Martin, à douze milles de Kokula. Déjeuner bien triste, Comtesse! Le cœur et l'estomac, serrés entre les attractions qui tournaient mes re-

( .58 ) gards et rappelaient mes pas vers l'Est , et la violence d'une résolution prise, qui me poussait vers l'Ouest l Un gâteau , présent de la plus belle hospitalité, était le compagnon et le mets du repas l... Je le ruminais.... Que des âmes fortes, pour qui l'expression même de la reconnaissance est souvent un crime , m'accusent de rapsodie. Je ne m'en étonne pas; mais les âmes bien nées approuveront ce que j'exprime. Rousseau avait cinquante ans, qu'il écrivait des lettres à Sophie 1 Sans oser vous faire comme lui mes confessions, au moins, ne crois-je pas me hasarder trop, en manifestant mes sentimens pour ce qui me semble à la fois noble, doux et généreux.

Saint-Martin est un village peuplé de Créoles et d'Indiens. Il fut créé , et prospéra sous les auspices d'une mine d'or et d'argent. Une montagne le surmonte à trois milles au Sud, où la mine, qui jadis versait de son sein de grands trésors, paraît épuisée ou écroulée.

Au Mexique, les mines ont toujours secondé l'agriculture, contre l'opinion générale, ou les préjugés répandus à cet égard en Europe. Il se peut donc que les richesses ou l'aisance, dues à l'agriculture, aient été pour les Mexicains un motif de s'intéresser moins aux exploitations minérales. Je sais que les mines de Saint-Martin, quoiqu'on les considère abandonnées, sont visitées encore par des Indiens, qui vont y glaner ce qu'ils appellent leur

( ^'^9 ) p/atil/a, leur oritilla-, ce sont de petites quantités d'or et d'argent, qu'ils en extraient. Mais, rappelés à leurs champs , qui assurent en abondance le nécessaire, ils se soucient peu de se livrer à des entreprises incertaines , pour y chercher le superflu.

Mais, où me conduisez - vous maintenant? je vous entends dire, comme un vagabond, au hasard. Est-ce qu'une autre Dulcinée vous pousse comme un nouveau Don Quichotte à des aventures pour la mériter ou pour l'oublier? Rien de tout cela, Comtesse : vous savez que je ne suis point taillé pour cette sorte de sensibilité et de paladinisme. Tous dire où va un homme qui suit sa destinée, ce serait excéder les bornes de ma prescience; au reste, vous verrez dans toutes mes autres lettres, et Européennes et Américaines, que je ne me permets jamais un anachronisme , pas même une seule heure d'empiétement sur l'avenir. Rien ne m'impatiente plus que les transpositions, quand j'en rencontre moi-même chez les autres ; je dois croire qu'il en serait ainsi du lecteur qui en trouverait chez moi. En nous portant à des distances immenses de temps, de lieu et de sujets, elles brouillent le passé, le présent et le futur, nous balottent, nous fatiguent, nous confondent ; l'objet principal qui nous intéresse est sacrifié à des accessoires souvent indifFérens, ce qui, en rompant le fil de notre lecture, torture notre entendement. D'ailleurs, un homme

( 240 ) qui se promène seulement, doit raconter au jour le jour, même l'heure à l'heure, sans que sa plume devance jamais son pas d'un instant. Telle est mon opinion; si ce n'est pas la vôtre, j'aurai, au moins, le mérite d'avoir eu la bonne intention de vous épargner le désagrément, qu'en pareil cas, je voudrais qu'on m'évitât à moi-même.

Je continuai mon chemin ; et, sans cesse accompagné de mes pensées , devenues aussi un peu Créoles, j'arrivai le même jour à l'hacienda des Cdnedos , nom d'une des plus respectables familles créoles et républicaines de Guadalaxara. J'avais connu un des propriétaires à Washington. Il revenait de l'Espagne, comme repi^ésentant du ^lexique aux Cortès; il est aujourd'hui membre du Congrès général à Mexico. Leur Apoderado me montra beaucoup de courtoisie et de civilité.

Ailleurs, on m'avait pris souvent pour un agent d'Iturbide; ici, l'on me supposa quelque chose de plus.

Nulle part Iturbide n'avait plus de partisans qu'en la province de Guadalaxara ; nidle part on croyait moins qu'il eût été fusillé. Assis à table , je vois de l'agitation dans toute la salle. Un domestique parle aux oreilles de Y Apoderado, On chuchotte avec mystère ; les convives se regardent , me lancent un œil ou inquiet , ou curieux , ou scrutateur, ou surpris ; je ne sais quel respect extraordinaire se manifeste parfois dans leurs traits et leurs

mouvemens. Je me doutais de quelque nouvelle comédie et me mis à rire. Le silence continuait avec les pantomimes; je le romps à la fin, en interrogeant M. VApoderado sur ce que tout cela signifiait. Il me répondit , après quelque hésitation et avec embarras, que beaucoup de monde réuni hors de rhacienda demandait à me voir. « — Mais que me veut-on? — Ils veulent voir Iturbide, reprit-il , d'un ton presque de dévotion. Alors, m'expliquant ouvertement, je les priai d'épargner à un honnête homme la honte de représenter un Iturbide, et au Gouvernement l'injustice de me vexer pour se tirer d'une erreur où cette scène aurait pu l'induire. Je parvins à les persuader que mon mauvais patois espagnol était fds de l'ignorance et non de la fiction; que, grâce au ciel, je ne ressemblais aucunement à leur héros nec intùs, nec extra, nec in cute; qu'Iturbide avait été fusillé; et que les Iturbides ne se reproduisaient pas comme les polypes.

Pendant la guerre de la Révolution, Iturbide n'avait jamais poussé sa main sanguinaire jusque dans la province de Guadalaxara. Les provinces du Baxio, de Yalladolid, etc., théâtres des holocaustes de ce monstre, qui y sacrifiait des milliers de victimes à la prétendue Royauté , n'ont pas encore, de même que tout le Mexique, une histoire qui dévoile les horreurs et les bienfaits de la Révolution, les Catilina et les Fabius, les Sylla et les Marcellus. Les Mexicains ne gavent que vaguement les grands T. I. 16

événeniens qui ont boiile\ersé le pays et leurs provinces respectives ; ils ne connaissent d'Iturbide, avant son empire, que sa « Voix d'Ygtiala » ; ils ignorent de son empire tout ce que l'adulation n'a pas exagéré : ne sont-ce pas les moines et les prêtres, caressés par lui comme des instrumens de ses desseins tyranniques, qui cachaient au vulgaire toutes ses iniquités? et le mal engendré par les factions a presque éclipsé le mal qu'il a fait lui-même. Au reste, c'est l'évèque de Guadalaxara qui l'a oiut empereur, et conséquemment l'opinion d'un peuple aveugle, fanatique, marche toujours avec la faveur de l'Église. De plus, la province de Guadalaxara a eu de graves démêlés avec Mexico, démêlés non entièrement vidés. Yoilà, Comtesse, ce qui portait inconsidérément les peuples à la défense d'Iturbide. J'ai vu votre surprise à l'aspect du culte qu'on offrait à cette idole infernale : j'ai voulu la dissiper en vous éclairant sur les motifs de cette étrange dévotion.

Sorti de l'hacienda, je trouvai la multitude à peu près revenue de son erreur ou de sa crédulité, que quelqu'un peut-être s'était fait un jeu d'abuser. Je n'étais pas moins l'objet de leur curiosité ; leurs regards me paraissaient aussi difficiles à expliquer que leur idolâtrie : et sur quoi fondent-ils cet amour pour Iturbide? ils ne savent que répondre, si vous le leur demandez : c'est un liombre grande (un grand homme). M. l'Apoderado lui-même le croit encore un Saint, le seul homme capable de redresser les af-

faircs du Mexique. Or, sachez que cet Apoderado n'est pas un sot ; et c'est l'agent de Créoles éclairés et libéraux ; jugez donc de l'aveuglement où l'imposture et la fourberie peuvent jeter des peuples ignorans. Mais c'était un culte pour tout autre qu'Iturbide qui avait réuni la multitude à l'haciendaj, dans cette circonstance.

Une Image de la Vierge est tous les ans portée en procession solennelle de l'hacienda au village de Ameca , à vingt milles à l'Ouest : on en fêtait la veille. Ces primi vesperi consistaient à danser dans l'église et à faire devant l'Image des tours de force extraordinaires. Les anciens aussi en faisaient devant l'image d'Hercule, pour célébrer ou imiter les travaux qui délivrèrent la terre des monstres qui l'infestaient ; la République de Venise conserva longtemps les mêmes jeux, qu'elle célébrait deux fois Tannée pour réveiller l'émulation de leurs deux grandes factions, les Nicolotlet les Castellani.

La fête de cette Image a la même origine à peu près que toutes les fêtes apportées aux Mexicains par les Espagnols : des miracles, qu'on aurait honte de faire produire ailleurs, ont capté l'ignorance, Iqi crédulité et la bourse de ces peuples. Je ne vous raconterai qu'une circonstance singulière qui a multiplié l'Image.

Elle consiste dans une petite statue; les premiers Canedos la consacrèrent à ^otre-Dame-de-6'^/^é'f^/^• c'est le nom de l'hacienda, sous lequel ils baptisé-

rent également l'église. Les habitans d'Ameca demandèrent que l'Image fût transportée pour neuf jours au Piieblo, pour qu'on vînt l'y remercier des miracles qu'elle opérait à l'hacienda toute l'année. Les Canedos n'inclinaient pas trop à se désister du privilège local et exclusif de ces miracles; mais les prêtres et les moines avaient intérêt de soutenir la demande des Indiens. On obtempéra.

Dans une de ces processions annuelles, la statue tomba et se cassa, j'ignore quel membre ; les Canedos prétextèrent de cet incident contre la continuation du transport ; mais les Prêtres Indiens , pour vider le difïerent, proposèrent de faire faire une statue semblable qui la représenterait. Les Canedos vii'ent le piège ; en consentant à cette copie, ils stipulèrent qu'elle resterait avec l'original toute Tannée, hors les neuf jours fixés pour la fête. Les Canedos n'étaient pas hommes à permettre qu'on empiétât sur leurs droits : ils avaient du pouvoir et de l'influence sur le haut Clergé de la capitale de la province; ils gagnèrent leur procès. Les choses depuis sont restées dans le même état; seulement, pour distinguer Voriglnal de la copie, il fut statué que l'un serait appelé la Vierge principale^ l'autre, la Pellegrina, Allons maintenant voir cette solennité, à Ameca.

Le jour où les Indiens entrent dans le Pueblo avec la Pellegrina^ offre un spectacle unique. Représentez-vous toutes les extravagances des Isicia,

PU Egypte ; des Juifs, devant l'arche et le veau d'or ; des Hiérophantes à Eleusis ; des Salii à Rome ; des Faquirs aux Indes ; de tous les mimes des théâtres anciens et modernes ; et vous n'aurez qu'une faible idée de ce que sont les Indiens en présence de cette vierge, pendant les vingt milles de procession, surtout à leur entrée dans le village et dans l'Eglise d'Ameca. Imaginez cesAtletl^ défigurés par la poussière et la suein% brûlés, la tête nue pendant ce long passage, frappée des rayons perpendiculaires d'un soleil torride , exténués de fatigue et d'abstinence 1 car on ne doit ni manger ni boire durant ce pèlerinage; pèlerinage usité pareillement chez les Juifs, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, même chez les Mexicains, long-temps avant la Conquête, lorsqu'ils fêtaient leur Huitziliputzli.

Mais ce qu'il y a de singulier. Comtesse, c'est que dans cette tourbe fanatique vos yeux rencontrent les ministres de presque tous les cultes de l'antiquité, jusqu'aux CamlUi, les Flamlnii, les Tibicines, les Tubicines, etc. Et l'on n'en voit pas un de la religion que ces Indiens croient maintenant professer : le curé, prêtre d'esprit, dont les talens lui ont mérité d'être élu un des représentans Mexicains aux Cortès d'Espagne, n'y parait jamais; non plus que deux autres prêtres, qui veulent éviter aussi la honte de s'y laisser voir. Dans ce jour de l'année, ils feignent une indisposition , pour se dispenser d'assister à cette espèce de bacchanales.

Pendant les jours (1(^ fêtes, le village n'est qu'un théâtre crapuleux de libertinage, de scandales ; un repaire de filoux, l'asile de tous les vices.

Ameca est un grand village d'Indiens et de Créoles. Il est au bout, à l'Ouest-Nord -Ouest, de cette vaste plaine ou plateau que je vous ai fait voir de Kokula. Tous les établissemens de cette vaste vallée sont le produit de riches mines qu'on y exploitait. Celle de PalmarecOy à dix milles à l'Ouest d'Ameca, a donné quelquefois jusqu'à 80 pour 100. On le croirait sans peine , si l'on voyait l'échantillon que j'ai pu m'en procurer. Ces mines, selon toute apparence, se sont aussi, ou épuisées, ou écroulées. Cependant, j'en ai visité une, récemment ouverte, à quatre milles au INord, qui promet beaucoup, surtout en or. J'en conserve un bel échantillon, de natif. On Touvre sur une montagne, parée de tous les arbres fruitiers du pays ; la situation de l'endroit inviterait, sans l'attrait de l'or.

Les habitans d'Ameca, cessant de me croire un Iturbide ou Iturbidiste, me prirent pour im Anglais qui courait le monde, cherchant des mines. On m'entoura donc de grands projets, de brillantes espérances : à les entendre, j'étais un Crésus en germe. Je parvins difficilement à les persuader que je sortais d'un pays où il n'y a pas de Gidnées (ce qui les terrifia), depuis que toute sorte de barbares ont mille fois passé dessus; que pèlerin solitaire, sans protection et sans savoir faire, je ne pouvais

être qu'un pauvre jiacotiUeur, Leurs importunités finirent avec leurs illusions.

Les mines , autrefois , étaient l'objet de convoitise, la ressource principale du Mexique; elles n'en sont plvis que des accessoires; grâce aux progrès toujours croissans de l'agriculture, qui dépasse beaucoup, par ses produits, le nécessaire des Mexicains. Quant au luxe, leurs mines ne laisseront pas d'y pourvoir en abondance. C'est donc l'instruction, la religion et la morale , qui réclament particulièrement leur sollicitude. Tout le reste viendra de soi.

La rivière Ameca baigne la partie méridionale du village. Renfermée dans un lit étroit et profond, ses eaux sont abondantes toute l'année. Leurs sources jaillissent au pied de la même montagne que nous venons de voir, à quarante milles au-dessus, à l'Est-Nord-Est^ presqu'à moitié chemin d'Ameca à Guadalaxara. On m'a assuré que son cours n'a rien d'impétueux jusqu'à ses embouchures ; ne trouvant que de petites chutes, en descendant à la Pacifique. Quelle ressource pour tous les riches pays qu'elle traverse , si l'on pouvait , ou la rendre ou en tirer un canal navigable 1 A Ameca, elle commence à porter de gros bateaux. Je suis fâché , qu'en me lisant dans ce beau pays, vous ne puissiez pas me voir, non plus, sur la carte, qui n'en a pas fait mention encore.

Le passage de la montagne d'Ameca à Agualulco est un grand passage de plus. Los Gallos me ravit.

( 2-48 j Mescala m'étonna; celui-ci m'a vivement touché. Le vallon qui y serpente avec un ruisseau enchanteur pendant deux ou trois milles, entre deux hautes montagnes , parle un langage qui va à l'âme. J'y ai versé des larmes , soulagement dont je sens bien des fois le besoin , et que la nature me refuse. Est quœdam flere voliiptas!

Pèlerin dans des régions lointaines, le cœur constamment occupé de mon infortunée patrie , de ce que j'y ai perdu et y chéris encore ; combattu par ce que je laissais derrière moi, à Kokula ; soupirant sur le passé , agité par le présent , n'apercevant dans l'avenir que des jours malheureux, le murmure de ces ondes , cette sombre solitude , ce silence mortel , interrompu par le chant ou mélodieux ou plaintif, mais également touchant, d'oiseaux éloquens , réveillaient un combat de mille sentimens opposés.

La descente de l'autre côté de la montagne, vers Aqualulco , n'offre de remarquable que des précipices. Cette montagne, principalement sa partie méridionale, cache, dit-on, de grands trésors. De petits morceaux d'or natif se découvrent parfois dans ses rigolets. J'en possède un.

Aqualulco est à vingt - cinq milles d'Ameca. C'est un grand Pueblo habité surtout par des Indiens. Ici mon domestique m'accusa à l'Alcade, sous prétexte que je mapeava , c'est-à-dire, que je tirais des plans du pays , faisais de§ notes, etc. — Je

( 249 ) répondis à l'Alcade que je ne tirais pas de plans, regrettant fort que mon crayon ne me le permît pas, et avide d'offrir à la Géographie et à lui-même de plus sûres traces du pays; que, quant aux notes, j'en faisais certainement , même sur les bons et mauvais Alcades. — Il avait de l'esprit et de la pénétration : il vit de suite que je n'étais pas un homme dangereux , que je ne portais pas las buenas iiuevas. Je reçus mille politesses de lui et de son aimable famille. Pour mon domestique, il y avait long-temps qu'il m'ennuyait de ce qu'au lieu d'aller droit d'Aranda à Guadalaxara, je lui avais fait rouler, disait-il , todos las tnundos. Je le compris et le renvoyai.

Il est remarquable que ces domestiques , qu'ils s*en aillent bon gré ou mal gré , ne témoignent jamais un regret , ne font pas une excuse , ne s'abaissent à la moindre humiliation. Ils ne vous saluent pas même en partant , aussi fiers que des Artabans. Quoique leurs manières m'irritent, je ne laisse pas de les estimer. Qu'on vienne nous dire que ces gens sont brutes? Dans aucun pays, je crois , on ne peut faire des hommes du bas peuple , comme au Mexique. Il faut excepter les États-Unis; le seul pays du monde où il n'y a point de canaille. — L'Alcade me donna un domestique de sa confiance; il la justifia assez, quoiqu'il eût l'air d'un vrai Chicimecas. — A Aqualulco, vous pouvez me voir sur la carte : c'est un beau village sis au milieu d'une

f^rande plaine, presque aussi vaste mais bien plus basse que celle qui de Kokula conduit à Ameca.

Hezetlan, à quinze milles au Nord-Ouest d'Aqualulco, fut autrefois riche en mines; le voisinage d'un beau couvent de Franciscains en est une preuve: ils ont aimé toujours à se planter près de tels endroits. On y glane encore quelque p/atllla et quelqvi or itilla; mais, leur exploitation étant négligée , ces mines ne font plus grand bruit. Dans le village, on me mit aussi sur la scène avec le rôle d'Anglais : c'est le rôle que je saurais le moins jouer ; aussi ne tardèrent-ils pas à reconnaître que j'étais pauvre, sans aucune liaison avec les riches qui viennent y spéculer. La grande difficulté que j'ai rencontrée, à Hezetlan comme dans tout le Mexique, c'est de les persuader que mes voyages n'ont d'autre but que celui de me promener. Leur manière de penser se prête si peu à cette idée que souvent ils me faisaient l'honneur de me prendre ou pour un fourbe ou pour un fou. Jamais, sous ce rapport, je n'ai eu tant à lutter contre l'incrédulité qu'au Mexique. Il me plaît assez de voir quelquefois ma philosophie à de grandes épreuves, mais l'amourpropre et l'orgueil gringottent et boudent de descendre à l'humiliation pour détromper des indiscrets.

Hezetlan a un beau lac qui s'étend, du Sud au Nord , jusqu'au village delà Madeleine , entrecoupé de deux superbes îles, que les Indiens habitent et cultivent avec succès.

L'hacienda de las Estancias, à douze milles de Hezetlan, toujours dans la direction du Nord-Ouest, doit à une ancienne mine son existence et la riche culture de ses environs. Les eaux d'un lac qui baigne ses parages semblent avoir rempli cette mine, sans espoir de dessèchement. On dit qu'elle a donné des richesses considérables , et le pays l'atteste par ces terres , jadis désertes , converties en champs les plus fertiles. La montagne escarpée , qu'on descend pour y arriver , est un des grands escaliers qui mènent à la Pacifique , non moins profond que celui qui nous a dirigés à Totonilsco. C'est sous cet escalier que la mine se cache. Des ressources pécuniaires , des notions surtout d'hydraulique et de mécanique , dont on ignore ici les principes les plus élémentaires , en feraient encore un haut objet de spéculation. Mais j'y ai découvert aussi une mine pour moi, Comtesse; moi, qui me contente de petites choses, de quelques curiosités propres à me rappeler un jour mes pèlerinages ! Cependant j'ai dû m'y arrêter deux jours pour réussir à l'exploiter.

Le curé de l'hacienda est un vieux Franciscain, qui a demeuré dix-huit ans dans les missions de la Ca^ lifornia. Parmi les choses curieuses ramassées pendant ce long séjour, figurait une collection de perles de toutes les couleurs, de belle forme, d'un poli et d'un brillant de la plus rare beauté , quelquesunes d'une grosseur peu commune. Les lapis lazult, surtout, les violettes, les noires me firent faire des

yeux aussi larges que des fenêtres. Je commençai à tâter doucement mon Révérend Père, mais je le trouvai dur. Je lui parlais latin, il s'y plaisait; je lui parlais d'Assisi, de -saint François, de la dernière prétendue invention du corps de ce grand thaumaturge, de ces beaux Couvens, de ces superbes églises, de ces gros moines , de Santa- Clara ; il s'y plaisait toujours plus. Je lui parlai de Rome, des Cardinaux, du Pape, de saint Pierre, du Vatican, de toute la Chrétienté telle qu'elle a été, sans me mêler de ce qu'elle est et sera ; il commençait à faire bouche béante. Alors, pour forcer la pièce, j'entremêlai mon histoire et mon latin d'une petite parade de ce que j'avais de mieux dans ma pacotille , et ses yeux commençaient à s'ouvrir à peu près comme les miens. Mais il résistait encore, nonobstant ma tactique de venir à l'assaut à plusieurs reprises , sans lui donner le temps de se remettre , et l'attaquant toujours du côté le plus faible. A la fin je mis en jeu ma répétition d'or : au son de celte musique , qui flattait pour la première fois ses oreilles , à l'aspect de cet ennemi éblouissant , il se rendit et mit bas les armes : je m'en emparai. Mais ma pacotille y reçut des coups bien mortels, et toutes les fois que je suis obligé de demander l'heure, je sens de plus en plus que la victoire ne m'a pas peu coûté.

Vous aurez entendu parler , sans doute , du beau collier de perles noires que possédait la vieille

reine d'Espagne , la mère de l'aimable Ferdinand ; on le croit maintenant perdu; du moins les uns disent que le Prince de la Paix s'en est emparé, d'autres, qu'il tomba entre les griffes de Murât, et il n'a plus reparu. Le Révérend Père m'en a raconté l'origine. Ce fut le Père Diego de Gallicia, Prieur des missions dans les Californies, qui peu à peu rassembla ces perles ; il en fît présent au viceroi Iturigarai, qui les mit aux pieds de la Reine. Les miennes ont été ramassées sur les mêmes bancs. Celles que distinguent une variété, une beauté prodigieuse de couleurs , offrent , je crois , une collection peut-être unique (*).

J'obtins aussi quelques autres bagatelles, comme des coquilles, qui me semblent très-rares; et ce jugement, j'ose d'autant plus me le permettre, que la conchyliologie est la branche de l'histoire naturelle où je suis moins aveugle. Ce sont trois Nerites, deux Calyptrœe, un Turbo ^ une Teredo, une Serpilla, deux Murices, un Buccinum et un Donax ^ tous d'espèces, pour moi, nouvelles; un individu, notamment, qui paraît tenir des avicules et des pentadines, est d'une minceur et d'une légèreté que le moindre souffle emporterait, que le moindre contact briserait, ayant des écailles ovi feuillettes, allongées et quasi capilliformes. Cet individu offre

* Elle a «té jugée telle par de savans professeurs de l'Angleterre et du Muséum d'Histoire naturelle à Paris, notamment par M. Audoin , professeur au Jardin du Roi, qui m'a fait l'honneur de m'en demander quelques-unes pour le Muséum.

( 254) une coquille, suivant moi, très-rare*. J'avais oublié une Vertigo pellis serpent is de la plus grande beauté.

De las Estancias, une plaine, entrecoupée de petits coteaux , conduit à une vallée qui ouvre soudain, sous les yeux du voyagevu^, des abîmes et des précipices profonds. Ce qui redouble la surprise, à l'aspect de cette scène, c'est que rien ne l'annonce, même à cinquante toises avant d'y arriver; mon domestique l'ignorait. Assis sur un rocher, je demeurai demi-heure les yeux arrêtés sur ce chaos. Comment vous exprimer ce que je sentais? Mon extase m'expliquait ces contemplations qui fixaient les Anachorètes dans la Thébaïde. C'est l'exercice de l'âme, qui se repaît, sans distraction, de ce Grand, de cet Incompréhensible^ dont une solitude sans cesse imposante peut seule la nourrir, sans jamais la rassasier. Nous redressâmes notre charge et descendîmes.

Un chemin escarpé , à peine visible , partout encombré de broussailles, conduit dans le profond de cet abîme. C'est un nouvel escalier, pour descendre à la Pacifique. Là, comme de l'antre d'une nymphe Egérie , jaillit une source abondante, dont le rigolet, en s'éloignant , multiplie insensiblement son volume. Je le suivis et le traversai mille fois; ses eaux limpides étaient le flambeau qui m'éclai-

* Le Duc de Rivoli en possède un, mais moins délicat que le mien , dans sa colloclion , la plus riclie que je connaisse en conchyliologie.

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rait dans ce sombre séjour de la Aature, où les JguacaleSj les Guayabos , les Amoles . les Cirlmoyas, les Cirquelos , les Guamuclles , etc. , me couvraient d'une voûte éternelle, impénétrable aux rayons du soleil. Leurs fruits délicats pendaient sur moi, comme les fruits delà Terre-Promise, s'offrant généreusement à ma main et à ma bouche. Ce rigolet me conduisit à l'hacienda de Saint-Thomas, à huit milles de sa source, et dix-huit de l'hacienda de las Estancias.

Cette hacienda n'est pas une hacienda de Campo , c'est un établissement où s exploite le métal précieux qu'on tire des mines. Peu de ces haciendas dans le Mexique ont l'avantage d'avoir leur mécanisme animé par l'eau; les sevdes, je crois, de ce genre sont, celle d'abord dont notre cher rigolet , devenu déjà petite rivière , est le moteur ; une autre , à quinze milles plus bas, qui en dépend; V hacienda du Real del Monte , près de Mexico, et une quatrième dont j'ignore la situation. Le mécanisme de toutes les autres est mû par les mulets. C'est donc ici que je dois vous donner, en passant, l'idée la moins incomplète possible d'une de ces haciendas.

Je ne m'arrêterai pas à vous expliquer scientifiquement les opérations par lesquelles l'or ou l'argent se séparent des élémens hétérogènes qui en sont la matrice : cela n'est pas de ma compétence ; je vous raconterai seulement ce que j'ai vu et pu comprendre. Si je l'accompagne de quelques réflexions'

ce ne sera que pour aider notre entendement naturel quand nous voulons expliquer le merveilleux de la chose.

Le minerai , tel qu'on le sort de la mine , est transporté sur des mulets à l'hacienda. Là , trois fois on le passe au moulin pour le réduire en poussière ou en farine^ la plus fine possible. De cette farine, on forme une pâte , sur un patio ou plateau , pavé en dalles et entouré d'un parapet , pour contenir l'eau et la matière qu'on y manie. Sur cette pâte , pendant trois ou quatre jours, on promène plus ou moins de mulets, en proportion de la quantité qu*en renferme le patio.

Quand le minerai est bien trituré, on y mêle une dose proportionnée de mercure, et les mulets repassent le tout encore deux ou trois jours.

Vous savez que le mercure est le plus grand avare de la terre , le plus habile à ramasser des richesses. Lancé dans un mélange de métaux divers , il sait infailliblement choisir l'or et l'argent, s'en empare avec force , les enveloppe , et , plus tenace qu'un tigre , qu'un lion qui serre sa proie dans ses griffes ou ses dents , le feu seul peut lui faire lâcher prise. Il faut observer de plus , qu'avant de l'amalgamer, on répand du sel sur la pâte , ce qui sert à la dégraisser , et la rend plus pénétrable à l'avidité du mercure.

\J amalgame et le broiement opérés , on jette la pâte pi*u à peu dans une grande cuve , en pierre ou

( -5- ) en bois ; de l'eau s'y précipite à grands flots ; deux ou trois hommes aident, de leurs mouvemens et de leurs bâtons, l'élément fluide à remuer fortement l'élément solide. La terre se sépare du mercure, s'en va avec l'eau, sort par une issue pratiquée près du bord supérieur de la cuve, et le mercure reste seul au fond avec sa proie.

Mais l'eau pourrait emporter quelque portion de mercure , tant on la tient dans une agitation violente; de petits puits sont creusés le long du canal par où l'eau s'écoule : le mercvire, par sa pesanteur, ne saurait les franchir tous, sans demeurer prisonnier , avant sa sortie du canal.

Cependant la terre entraînée par leau peut contenir quelque reste de métal précieux, échappé ou à l'avarice du mercure, ou au piège des puits : cette eau se reçoit dans un étang où elle dépose toutes les matières qu'elle a entraînées.

Ces matières, on les brûle, les métaux qu'elles recèlent se séparent de la terre, se fondent, et vont former, dans un creux du four, une masse qu'on appelle un pain.

Pour tirer du pam tout le métal précieux , on le passe à la coupelle , c'est-à-dire à un feu de verbération. Les métaux communs qui y sont mélangés ne résistent pas à l'action de la plus forte chaleur ; ils se transforment comme en écume , nagent à la surface de la fusion, que le fondeur détache soigneusement à mesure qu'elle paraît. Le métal pré- T. I. 17

cieuxproiid à vue d'œilun poli luisant comme un miroir; c'estsigne qu'il estentièrcmentpurifié. Onéleint le feu, et l'on réduit \epain en saumons ou en barres.

Maintenant, il faut retourner au mercure laissé dans la cuve et les puits.

On l'en sort avec des cuillers de métal. Notez , Comtesse, qu'il faut le toucher le moins possible; c'est un ennemi qui entre partout : chaque pore est un vaste passage à sa subtilité, pour pénétrer jusqu'aux régions les plus cachées du corps.

Sorti avec le métal qui adhère, c'est une pâte qui n'a plus du mercure que la couleur; alors on peut lui imprimer toutes les formes. On en fait ordinairement comme des pyramides , creuses au milieu , et appelées las pinas. Mais comment le sépare-t-on du métal qu'il s'incorpore avec tant de ténacité? On met ces pinas dans un petit four, ouvert à sa sommité ; on le couvre d'une cloche de métal renversée; on fait du feu sous le four ; la chaleur ardente chasse le mercure, le convertit en vapeur ou fumée. La fumée rencontre la résistance de la cloche, descend le long des parois; les bords renversés de la cloche reposent dans l'eau , qui , réfléchissant cette vapeur, la transforme de nouveau en mercure , lui rend toutes ses formes primitives, ses propriétés et son poids. Si on en trouve de moins , c'est qu'il s'en perd , ou dans la terre ou dans le four. La différence varie selon le plus ou le moins d'habileté de Vazoguero qui opère.

Quand laspinas ne renvoient plus de fumée, l'opération est parfiiite; le métalprécieux demeure épuré. Le mercure avait séparé le métal de tout mélange impur; le feu k sépare à son tour de cet am qu'il embrassait avec tant d'adhérence. De là de grandes analogies dans l'histoire des êtres animés ou inanimés. La sympathie et l'antipathie ont également leur empire sur les trois règnes de la nature : on voit les minéraux , les végétaux et les brutes s'aimer et se haïr , se rapprocher et se fuir , se marier et faire divorce, comme les hommes. La discordance est l'âme du monde : tout s'y combat ou s'entrechoque; tout, même les élémens , quoique alimentant d'un commun accord son existence. On la trouve jusque dans les planètes, les comètes, etc. Les unes s'entr'aident et s'éclairent , les autres se heurtent et se menacent. C'est là, diton, de YéquUibre ; il faut donc se résigner au sort qui nous accable, et nous consoler: ce qui est un mal pour les uns opérant un bien pour les autres. C'est le grand système de compensation dans l'ordre universel; mais j'ai un peu trop de part au contraste qui sert à relever le bon heur 1

Quand ces pinas sont entièrement libres de mercure, on veut connaître la vraie valeur du métal qui reste, à quel titre s'y trouve l'or ou l'argent; on en fait la séparation dans les voies chimiques accoutumées. Cette opération, les Mexicains l'appellent \ A part ado. Le Gouvernement a un grand éta-

blissemcnt de ce nom à la Capitale; des succursales ont été fixées dans toutes les provinces.

Ce procès mercuriale que la nature seule a pu inventer et indiquer à Fliomnie, manifeste deux inexplicables phénomènes : le mercure n'en veut qu'à l'or et à l'argent ; et, où il rencontre les deux à la fois, il n'hésite pas sur le choix; il laisse l'argent et s'empare de l'or. Le feu fait fondre les autres métaux, et l'air seul fond le mercure, ou du moins lui donne cette apparence qu'ont tous les métaux réduits à l'état de fusion. Le feu ne peut que le convertir en vapeur.

11 importerait de savoir l'incident qui présida à la découverte de ces propriétés merveilleuses du mercure, et d'en préciser l'époque ; mais qu'il faudrait d'investigations dans l'histoire ancienne et moderne pour bien approfondir la matière! j'en laisse donc le soin à d'autres, plus en mesure que moi d'accomplir cette grande tâche : ce n'est pas l'affaire de lettres familières ; je me bornerai à vous en dire deux mots pour ne pas laisser à sec votre curiosité.

Il paraît qu'un certain Don Pedro Fernandez de Velasco a fait usage de ce magique procédé en 1 566, au Mexique ; en 1571 au Pérou. Il paraît de même qu'en i588, un Corduba en avait offert le secret à la com^ de Vienne. Tout ce qu'on en peut induire, c'est qu'apparemment on l'ignorait encore en Europe quand on le connaissait en Amérique ; du

( 26i ) reste, lieu ne transpire sur l'origine de la découverte.

Cette découverte appartient-elle aux temps anciens ou aux temps modernes ? Cette question n'est pas moins difficile à résoudre.

Pline dit qu'on connaissent citiclque moyen de séparer l'or du mercure ; mais qu'entendait-il par là ? Voulait - il signaler cette prodigieuse propriété de séparer l'or des matières hétérogènes par l'opération que nous venons de retracer? ou parlait-il seidement du moyen de séparer l'or du mercure, quand ils sortaient tous les deux confondus dans le même minerai? Une circonstance me fait pencher du côté de l'antiquité de la découverte ; c'est le nom du métal , nom qui , certes , est d'une origine reculée. Ne pourrait-on pas croire que les Anciens l'avaient ainsi appelé par allusion ou à l'avarice de leur Mercure Marchand^ ou à la rapacité de leur Mercure Voleur ; qu'en conséquence sa sympathie pour l'or et l'argent leur était déjà connue? Prenez cette réflexion pour ce qu'elle vaut , et voyez la chose de votre mieux, en ce qvii concerne son antiquité; mais pour l'incident et l'époque qui fixèrent la découverte, nous n'en avons aucun indice. Dites à vos Antiquaires et à vos Savans qu'ils s'en occupent, eux, qui ont souvent des vacuums; qu'ils ne passent plus des mois entiers à promener gravement leur métaphysique sur des possibles et des impossibles; remettez-les un peu sur le chemin de l'histoire et des

probables. Vous acquerrez de nouveavix titres à la reconnaissance et à l'admiration de la société.

Encore un mot, Comtesse, sur la sympathie du mercure pour l'or.

L^Azoguero de l'hacienda de Saint-Thomas, le préposé aux opérations du mercure, ayant respiré de sa fumée, sentait ses intestins dangereusement malades ; il avala un doviblon réduit en poussière. La Divinité, entrée par la bouche sous la forme à\ine fumée, sortit du côté opposé sous la forme de pluie d'or : on sauva le malade, le mercure et le doublon, et l'on ne perdit pas du doublon un seui grain.

Quel métal 1 le plus lourd de tous les métaux se fait en un instant vapeur, se perd dans les airs ; et, devenu vapeur, le moindre heurt lui rend son corps et son poids 1 0 merveille 1 si je retournais à l'enfance je voudrais que la Bonne m'endormît toujours en me racontant les historiettes du Mercure.

Mais pour en finir sur l'article mines , comment les trouve-t-on? Le problème sent la science; je ne vous dirai donc que deux mots sur ce que la pratique enseigne généralement au IMexique. Point de règle infaillible ; souvent c'est de la couleur de la terre qu'on argumente pour l'existence d'une mine ou la qualité du métal: la terre jaunâtre et rougeâtre est l'indice ordinaire de l'or ; la terre cendrée et verdâtre, de l'argent. Quelquefois des filons ou des veines du minéral se montrent à fleur de terre; les

( u63 ) geiis pratiques les recoiiiiaisseiil à vue d'œil ; eu moudre un morceau entre deux piérides est l'essai le plus sûr. Tantôt c'est un torrent, un ruisseau qui les découvre, forçant son passage dans des cavités de montagne ; tantôt un arbre abattu par la violence des vents , et entraînant avec ses racines les apparences du trésor. Une végétation pâle et malade est prise aussi pour un symptôme ; enfin il n'est pas jusqu'aux endroits où la rosée disparaît mieux le matin , où la neige fond plus vite en hiver, qu'on ne regarde comme des repaires du grand monstre qui dévore tout le genre humain , mais que tout le monde chérit ou convoite.

On en voit même qui, pour trouver les mines , se recommandent à certaine magie : une petite baguette, qu'ils tiennent à la main, tourne parla force de la physique occulte, quand ils passent sur l'endroit précieux. Vous connaissez sans doute la fameuse Baguette divinatoire qui a fait tant de bru.it en France au commencement du siècle passé ; les uns la disaient tournée par les Anges,, les autres parles Diables. Les loyolistes Schott, Dechalles, et tant d'autres de leur aimable Compagnie de Jésus , l'avaient ajoutée au nombre des prestiges et des fourberies qui ont trompé le monde entier.

Eh bien ! Comtesse, cette baguette^ ou du moins des baguettes qui reçoivent le même culte superstitieux, se voient encore au Mexique; et dans quelles mains? dans celles d'Européens qui appartiennent

au pays le plus éclairé de la terre , à l'Angleterre. On a ri souvent des Indiens : ils s'en vengent bien en voyant des Européens courir les montagnes avec leur baguette divinatoire ^ tournée par la physique occulte. Il est vrai que ces bons croyans ont aussi saint Cyrille et d'autres saints encore de leur côté; mais si Ovide les voyait, comme il s'écrierait de noviveau :

Froh superi ! quantum mortatia pectora Noctis habent !

Il VOUS plairait de savoir comment les métaux se produisent dans le sein de la terre 1 c'est un peu trop pour moi, Comtesse ; comment comprendre ce que je ne vois pas, quand je ne sais pas même expliquer ce qui est sous mes yeux? Irai-je pénétrer les mystères du Créateur dans les entrailles de la terre, pendant qu'à la surface mon ignorance s'arrête à chaque pas ? Me fût - il agréable de vous répéter, comme un perroquet, les opinions des autres, je n'avancerais pas la solution d'un pas.

Les Anciens n'étaient pas d'accord pas plus que les Modernes. Aristote pensait d'une manière ; Pline d'une autre , et tous les deux ont encore leurs partisans. Les uns vous diront que l'eau préside à la génération des minéraux ; d'autres, le feu ; celui-ci les croit créés avec le monde; celui-là, produits après, et reproduits sans cesse. Tubalcain, le minéralogiste antidiluvien , pourrait s'expliquer sur la

( ,.(35 ) première de ces deux opinions; la seconde paraît assez prouvée par ce qui se voit tous les jours dans les mines de l'île de l'Elba. Les Alchimistes les veulent cre'ûfft/ré's des astres; les Chimistes, plus sages, se sont contentés d'en connaître les substances, sans s'évertuera la divination de leur origine. Quant aux Mexicains , ils disent que c'est une production de Dieu; voilà qui est malin : c'est imposer silence à tous les critiques. Autant vaudrait dire que c'est la production des quatre élémens.

La position de l'hacienda de Saint -Thomas est toute romantique. Elle est tellement serrée dans un vallon profond, que le soleil a bientôt fait son passage, du sommet de la montagne qui le montre le matin, au sommet de celle qui le dérobe le soir. Elle appartient à un Espagnol, qui est également propriétaire de l'hacienda de Saint-Antoine, quinze milles plus bas. Celte dernière est administrée par ses enfans , qui sont Créoles.

Le climat commence à sentir l'approche de la mer, ou plutôt des terres basses de la Pacifique. Les fruits de la ïorride y abondent. Le maître de l'hacienda les fait distiller pour en tirer de l'esprit. Il y a formé de grandes plantations de bananiers; la culture du maïs y étonne par ses produits. 11 a donc tout le nécessaire pour nourrir ses ovivriers, et épargne ainsi l'argent qu'il exploite. C'est à ce système d'économie qu'est principalement due la richesse de ces établissemens. Qu'on vienne ici, muni

CK? connaissances en chimie et minéralogie , rien de mieux, si l'on sait combiner la théorie avec les résultats utiles, attestés par l'expérience; mais entraîner dans une révolution soudaine, négliger les vieux systèmes connus , bienfaisans , pour ne pratiquer que les nouveaux, dont les avantages sont encore incertains , ce n'est ni sage , ni politique. Souvent j'ai témoigné ma surprise aux Mexicains, de ne jamais voir dans leurs haciendas minéralogiques des savans qvii les dirigent ; la réponse a été unanime : c'est que tous ceux qu'on a fait venir ont tout bouleversé ; et l'on s'est convaincu que l'expérience du pays valait mieux qu'une science dont n'est résulté que confusion.

On a, je crois , exagéré : un peu moins de manie d'innovation chez les savans , un peu plus de confiance et de patience chez les hacienderos , mettraient d'accord la théorie et la pratique, et, par un mutuel secours, hâteraient fort le succès de ces entreprises minéralogiques. Continuons notre promenade.

Fidèle à mon système, ma plume, comme vous voyez, ne me devance jamais d'un pas. Elle passe sous silence jusqu'à mes projets pour le lendemain: je sais que la Destinée se plaît souvent à les rompre; mais qviand elle les a rompus, ils deviennent, comme tout ce qui est dans le domaine du passé, la propriété de l'histoire; il n'y a plus de raison de vous les taire alors.

Je m acheminais vers la Pacifique, avec ime velléité de m embarquer à Saint-Blas pour les Califoriiies , pays presque inconnus , même au gouvernement du Mexique. La Calcntura du pays , une fièvre putride, m'arrêta à Hostotipaquillo , à dixhuit milles au INord- Ouest de l'hacienda de Saint- Thomas. La saison devenait de plus en plus dangereuse sous le climat pestiféré de ces côtes; et peutêtre eût-il fallu long-temps attendre quelque embarcation. J'ai dû renoncer à mes projets. Je ne veux pas cependant passer outre, et laisser derrière moi ces contrées, sans vous en dire un mot, calqué sur des renseignemens que j'ai puisés çà et là aux meilleures sources possibles. INous y voyagerons avec l'imagination , puisque ma Destinée a voulu en couper le chemin à mes pieds.

Les Californies se divisaient en Yieille et Nouvelle Californie. J^a Vieille était, comme elle est encore, la longue péninsule qui , du cap Saint-Lucas , s'étend jusqu'à la ligne de latitude qui traverse les embouchures du Rio-Colorado^ dans la mer Vermeille. Cette péninsvile fut découverte par Cortès, en 1626, selon toute apparence, à l'époque où il entreprenait des pèlerinages , pour distraire la cour d'Espagne (jalouse des siens, si elle n'a pas occasion de l'être des étrangers ) , des craintes qu'elle avait conçues contre lui, quant à la conquête du Mexique. La Nouvelle-Californie se composait de ces côtes immenses, qui longent à l'Est toute la mer

\ermeille (appelée le golfe de California) , à partir de la latitude du P\io-del-Rosario ^ au Sud, jvisqu'à celle des embouchures du Rw-Colorado , au Nord.

Les parages divers de la Nouvelle-Califoruie n'ont pas tous été découverts à la même époque. Ce fut un capitaine Sébastian Viscaino, qui le premier, en parcourut une grande partie, en iSgG, sous le gouvernement du vice-roi comte de Monte Rey. Il est probable que ce capitaine a baptisé ces côtes sous le nom de Nouvelle -Californie, pour la distinguer de celle déjà découverte par Cor tes, et qui forme les bords opposés de la mer Vermeille.

Mais comment parler des Californies sans signaler en même temps la Sinaloa et la Sonora , provinces qui, peu à peu, se sont étendues, du revers occidental de la Sierra-Madi^e^ jusqu'au golfe, et qui, en conséquence, ont embrassé dans leur juridiction la Nouvelle-Californie , entièrement refondue de nos jours dans ces deux provinces ?

Pour jeter un coup d'œil rapide sur la Sinaloa et la Sonora, il vaut mieux les comprendre sous une même dénomination , sous le nom de la province la plus éloignée du centre de la Confédération , la Sonora : la même administration, d'ailleurs, les a toujours régies. Toutes deux forment encore un seul Etat, appelé par la Confédération l'État de el In- ' terno de Occidente. Au reste , il ne s'agit de faire n4 une carte , ni une statistique, ni un plan politique. Percer de notre regard jusqu'où finit au Nord l'É-

( =^«9 ) tat civilisé du Nouveau-Monde , tel est notre unique but. Alors, ayant vu aussi dans ma Découverte des Sources du Misslssfpi les bornes de la civilisation dans les États-Unis , vovis saurez où commence l'état sauvage dans toute l'Amérique du Nord.

Là où se terminent les terres septentrionales des Etats de Guadalaxara et de Durango, là commencent les terres méridionales de la Sonora. Vous préciser leurs confins, ce serait impossible; l'État même le plus civilisé de la Confédération ne connaît pas ses propres limites ; faut-il s'étonner de rencontrer la même ignorance dans ces Étals qui tovichent à des pays presque sauvages , comme ceux du Nord de la Confédération? Ce sont des Mondes plutôt que des États. Je me bornerai donc à vous esquisser un aperçu de la géographie physique qui renferme les deux provinces de la Sinaloa et la Sonora. Vous chercherez sur la carte les points visiblement limitrophes , que je vous indiquerai de mon mieux.

Le Rio-Gila peut être considéré comme la borne septentrionale de ces deux provinces réunies. De l'Est à l'Ouest elles sont contenues entre la Sierra- Madré, ou le Nouveau-Mexique, et le golfe de California , ou la mer Pacifique.

La Sierra-Madre , derrière Durango , se partage en deux branches ; la principale continue la grande direction, courant, du Nord au Sud, tout le Mexique, la Guatimala, etc. ; l'autre tourne vers l'Ouest, longeant, derrière les États de Diuango et de Gua-

dalaxara, toutes ces régions qui vont finir vers la Pacifique. Cette branche des Cordillières forme comme les limites méridionales de la Sonora,

Le premier qui, de l'intérieur, pénétra dans ces contrées, paraît être un certain Nuno de Gusman; ce fut dans l'année i55i. Il poussa ses découvertes jusqu'à la rivière Culiacan, et fixa une petite colonie à l'endroit qu'on appelle la Villa de Saint^ Michel. En 1690, Diego de Hurdaide les étendit jusqu'à la riaère de Sinaloa , et y fonda deux établissemens : Saint-Philippe et Santiago, Les mines d'or et d'argent appelèrent d'autres aventuriers , qui avancèrent jusqu'au Rio-Gila.

Avant l'irruption des Espagnols, les peuples de ce pays étaient tous sauvages. J'y vois les mêmes mœurs et moyens d'existence que j'ai observés chez le Scicux, dans mes lettres sur la Découverte des Sources du Mississipi. Cela me confirme dans l'opinion exprimée alors, que les Scioux, au temps de la Conquête, avaient déserté le Mexique.

Les Franciscains apportèrent les premiers la lumière de l'Évangile dans les terres de la Sonora ; ou du moins ils y prêchaient la conversion. Les Jésuites vinrent après; ils tentaient, dit-on, de s'y former un empire comme à la Plata. J'ignore si cette tache est justement ajoutée aux crimes dont les ont accusés et convaincus toutes les Nations du monde ; convenons, toutefois , que leurs soins ont hâté les progrès de 1 5 civilisation et de l'administra-

( «7' ) tion bien au-delà du point atteint par leurs prédécesseurs. Voyez partout où ils se montrent, comme ils déploient des talens supérieurs! Quelle force d'union! Quelle profondeur d'intrigues et de machiavélisme! Autant ils sont dangereux et formidables qviand l'ambition seule leur sert de mobile , autant ils pourraient être utiles dans les pays de nouvelle colonisation, s'ils étaient animés du désir de servir, comme corps social. Dieu et l'humanité; de civiliser la créature, en l'élevant par les lumières à la hauteur du Créateur, et non de la courber sous le joug, comme une brute , par la suggestion au despotisme. Cette même supériorité leur donnait un mépris souverain pour tous les autres corps religieux qui osaient entrer en concurrence. Vraiment les Franciscains, depuis leur expulsion, n'y ont pas avancé d'un grand pas , ni la religion ni la civilisation. Ils ignorent jusqu'à l'art d'encourager, d'exciter cette industrie , qui facilitait au moins à leurs antagonistes le moyen de se ménager des richesses dans les pays qu'ils aspiraient à gouverner.

Vous avez peut-être lu des livres qui peignent ces pays , en grande partie pauvres , stériles , barbares , etc. Cela , Comtesse, est Teffet du Jésuitisme qui cache soigneusement ses affaires, ou d'autres spéculateurs qui n'aiment pas la concurrence. Où la nature a -t- elle prodigué plus de bienfaits que dans la Sonora? Climat le plus riant, le plus tempéré et le plus salubre ; or , argent, terre la plus

féconde , fruits les plus délicieux , herbes médicinales ; baumes les plus efficaces , insectes les plus utiles pour la teinture, etc. ; marbres les plus rares, pierres précieuses*, gibier, poissons, etc.; que n'y trouve-t-on pas? Nulle part les Indiens ne sont plus dociles, plus humains, plus laborieux : Y éducation des Espagnols ne leur a pas même enlevé ces qualités. Il est vrai que la difficulté, ou le manque de communication et de transport , a pu leur faire perdre beaucoup des avantages qu'une cornucopia généreuse y a versés à pleine main.

Leurs mines et leurs établissemens principaux sont à plus de i5oo milles de l'Atlantique. Il faudrait qu'elles appartinssent à une puissance maritime, pour utiliser la Pacifique, par où elles ne peuvent communiquer avec l'Europe qu'en traversant les Indes-Orientales, ou le détroit de Magellan; encore faudrait-il que les bâtimens, pour entreprendre un si long voyage vers des plages d'où apparaît la fin du monde civilisé , pussent avoir l'assurance de décharger et recharger avec avantage. L'exécution du grand projet d'un canal à travers l'Isthme de Panama^ ou de Nicaragua, ou de Guasagualco, serait l'âme de la prospérité de la Sonora.

De ce manque de communication, et des dépenses que nécessitent les moyens de transport^ résulte une cherté excessive de tous les articles euro-

* .l'ai pu me procurer une collection d'opales de ces pays, rares, principalement pour leurs diH'érentes couleurs.

( -73) péens. Tel est même le prix des articles nécessaires, qu'il paralyse ou décourage l'industrie. Le mercure y a coûté jusqu'à quatre piastres la livre; on cessait d'exploiter les mines, et, avec ce ressort général de prospérité , languissaient en même temps l'agriculture, le commerce et la population. Le mercure, si nécessaire pour un pays parsemé de mines , de métaux précieux , eût pu s'exploiter sur l'endroit même qui le produit en abondance. Mais cette exploitation était prohibée par l'Espagne dans la Sonora, comme dans toutes les autres parties de l'Amérique où dominaient le monopole et la tyrannie Espagnole. Ne s'y fussent-ils pas opposés, il suffisait, pour entraver ou faire échouer l'entreprise, d'un Gouverneur, d'un Intendant, d'un Commandant influencé soit de ses propres spéculations, soit par l'intérêt du Commerce de Cadix. Une seconde observation trouve ici sa place. Un pays qui a environ 1,800 milles de longueur, qui embrasse, d'après un dernier relevé , 169,840 milles carrés de surface, sans compter la Vieille-Californie; un pays tout parsemé de mines , si vaste et si riche, n'a pas un seul Hôtel-Monnaie; avec tant d'or et d'argent il était donc sans numéraire. C'est un autre effet du calcul Espagnol. Les peuples étaient obligés d'échanger pour marchandises, leur or et argent en nature ; et les Espagnols , non contens des hauts prix dont il les opprimaient, ne recevaient l'or et l'argent qu'à la moitié de sa valeur in-

trinsèque : une once d'or pour huit à neuf piastres, et pour une demi-piastre à peine une once d'argent. Ils alléguaient, comme prétexte de ce judaïsme, les frais de transport que les marchandises eussent occasionés par le dépôt dans un Hôtel- Monnaie , par la transformation en numéraire, par l'arrivée dans un port de mer, et l'embarquement pour l'Europe. C'est pire que la compagnie de la baied'Hudson, qui, si vous vous le rappelez , donne des chiffons pour des peaux.

Avec toute la civilisation qvie les Jésuites se vantaient d'y avoir répandue, on ne voyait pas même un collège, une école publique dans un si vaste monde ; à peine commence-t-on à parler de la nécessité de ces institutions. La Religion y marchait de pair avec l'instruction : on apprenait à ces bonnes gens quelque nouveau nom de Divinité, et point de morale; aujourd'hui encore deux cent mille âmes , dispersées comme les Bédouins du Grand Désert, ne savent qu'il y a un Evêque que par la dîme qu'ils lui paient.

Maintenant ces Provinces sont érigées en Etat de la Confédération ; elles pourront , par ellesmêmes, pourvoir à leur régénération politique, commerciale, industrielle et religieuse. Sous les Espagnols un Intendant en était l'arbitre souverain. Voulait-on réclamer? il fallait pousser sa voix jusqu'à Mexico, qui est à plus de 2,000 milles d'Arispe , le chef-lieu de la Sonora. Le vice-roi envoyait

( ^7^ ) les réclamations , brodées à sa niaiiière, jusqu'à la capitale de la yieil!e-Espagiie, située à plus de 6,000 milles de celle de la Nouvelle. Les communications n'étaient ni fréquentes ni faciles ; et quand les réclamations étaient assez heureuses pour arriver à ce qu'on appelle pied du trône ^ le ministre , ou en allumait la vêla (le feu) , ou en donnait avis, à loisir, au Conseil des Indes ; le Conseil , ou leur faisait dormir une slesta de deux ou trois ans , ou les (YvxaYviîsAt àe réclamations séditieuses^ auquel cas on les recommandait à Y Inquisition.

Les frontières Septentrionales de ce pays ont besoin d'une nouvelle organisation de défense contre les Indiens, qui y font encore des irruptions. Tout récemment les Pimas , les Gilênos et les Opatas ont arrosé de sang les champs de Toniclii et iYArivechi; et les Apaches ^ quoique le plus souvent en paix, ne laissent pas d'y faire parfois leurs ravages.

A présent, des provinces de Sonora et Sinaloa retournons à Hostotlpaquillo : à mon grabat.

La maladie fut violente; elle me tint dix jours presque cloué sur mon grabat. Mais, mes vomitifs et mes pvirges l'avaient attaquée et repoussée vaillamment. Le quinqviina vint ensuite à leur secours, et, dans quinze jours, je fus à cheval, faiblement. On serait étonné. Comtesse, de voir comme d'un état d'abattement terrible, je me relève facilement à une nouvelle vigueur de vie. C'est que je combats les maladies , sans perdre de temps , d'une

( ^-6 ) manière ferme et suivie, et je ne les caresse pas.

Je ne vous ennuierai pas avec des nen iœ, avec des détails hygiéniques toujours fatigans et inutiles, et plus quand on écrit qu'on se porte bien. Votre âme, pour le comprendre, n'a pas besoin que je m'exprime ce que je sentais au moment où, renfermé, comme les sauvages, dans la peau sur laquelle je mourais , j'allais rentrer dans le néant, loin de mes pénates, sans un parent, un ami, qui versât sur moi une larme de piété et de bénédiction. Je vous raconterai plutôt la manière cruelle dont le Curé se vengea sur un pauvre muletier de funérailles qui venaient de lui échapper.

Ce pauvre homme , dans un seul jour , avait perdu sa femme, la créature dont elle était enceinte, et une petite fille de quatre ans. Pour tous ces enterremens , il fallait de l'argent , ovi quelque caution qui répondît pour lui. 11 n'avait ni l'un ni l'autre , et les fonctions de l'Église lui étaient en conséquence refusées. 11 vendit son seul moyen d'existence : deux mulets. Dans un seul jour, il fut donc dépouillé de tout ce qu'il avait de plus cher au monde. A la nouvelle de cette catastrophe, je crus retomber malade, et ne pus contenir mon silence devant M. le Curé ; il riait de mes observations , comme tous ceux qui m'écoutaient : cela se pratique, disaient-ils, dans tout le Mexique. Cependant, j'oserais attester que les Curés de la Barca, de Sequalco , d'Ameca et le patriarche Castellanos , sont incapables d'une si abominable conduite; elle

( 277 ) offense le Ciel et la Terre. Je pris cetiiiforluaé à mon service. Il était aise d'abandonner un séjour de douleur, de misère et d*op pression.

Ma destinée , en nous faisant rebrousser chemin , nous a privés du plaisir de voir les embouchures de la rivière , dont nous croyons avoir trouvé les sources sur la Cordillière de las Escaleras; que nous avons vue former la grande lagiwa de Chapala, reprendre son cours à Okotlan, et qu'on considère le plus grand fleuve du Mexique, le Rlo-Grande. C'est à Saint-Blas que ce fleuve se perd dans les abîmes de la Pacifique, par trois embouchures, dont la principale forme le port de Saint-Blas , qui était le premier arsenal maritime du Mexique.

Tout le pays d'Hostotipaquillo, jusqu'à la Paci-fique, est romantique. On passe d'un précipice à l'autre; les ravines l'ont rompu, l'ont cave de toutes parts; on arrive de gouffre en gouffre, de rocher en rocher, jusqu'à la mer: avenue bien différente de celle qui descend à l'Atlantique, où, comme nous l'avons vu , tout est plaine ou petits coteaux. Cette différence ajoute à l'opinion qui prétend que la mer, par l'effet de la rotation de la terre, apporte toujours aux rivages de l'Est, et ronge cevix de l'Ouest. En général, tous les rivages que la Pacifique baigne sont très - escarpés , tandis que l'Atlantique accroît presque partout les plaines qui la séparent des montagnes, à des distances immenses. Faites attention à ces observations.

J'arrivai le 26 se})tembrc à la Magdelaine, iiieii fatigué, quoique seulement à dix-huit milles d'Hostotipaquillo , à l'Est. Je sentais encore des frissonnemens fiévreux; mais le quinquina finit p -r les vaincre. Je ne vous en occuperai pas davantage.

La Magdelaine est un beau village, situé sur l'extrémité Septentrionale du lac , que nous avons vu à HezetLm. On y solennisait la commémoration d'un crucifix , basané et miraculeux comme tous les autres. En cette occasion, on tient vme grande foire de trois jours, où toutes les phrines et les filous des environs viennent aussi faire leurs miracles et leurs affaires. Le crucifix a sué dans cette journée, dit-on : de là, l'anniversaire; maintenant, il ne sue plus. Tranchons , Comtesse , sur ces spéculations profanes et révoltantes 1

Je fus à un bal. Celui qui en faisait galamment les honneurs m'approcha; il me parla d'IIezetlan, et de l'état ou m'avait réduit ma maladie; je ne le remettais plus. C'était vm Franciscain, déguisé en grand muscadin : un de ces moines que j'avais rencontrés au couvent d'Hezetlan. 11 était venu cetcbrer la fête; et de là, il passait curé d'un village, que le provincial assignait à son zèle religieux. Il y passait avec une sobrino ^ qu'il avait ramassée à la fête, et il dansait avec elle de la manière la plus bacchanale. Mais je suis autant faligvié d'écrire, que vous de lire ces scènes dégoûtantes ; si je m'y arrête, c'est maign- moi : le scandale nie barre . en quelque

( ^79 ) sorte, le chemin. Soyez sûre que je ménage beaucoup ces moines. 11 est notoire que très-peu dorment dans leur couvent; et presque tous possèdent des habits de déguisement. Au reste, Comtesse, puisque je ne saurais vous donner du pays l'idée physique que je voudrais, il faut que je tâche, au moins, de vous le peindre de mon mieux , sous son aspect moral.

Entre la Magdelaine et Tequila, toujours à l'Est, est un petit vallon très-étroit, formé par deux ravines, qui s'élèvent des deux côtés. C'est un lieu reconnu dangereux: et vraiment, l'homme le plus intrépide et le mieux armé, ne résisterait pas à ses agresseurs, ne l'attaquât-on qu'à coups de pierre. Un Français y avait été volé et tué une année avant; il est vrai que le bon homme donnait à porter son fusil à son domestique. Celui-ci , apparemment d'accord avec les voleurs, n'en fit aucun usage; il s'enfuit avec l'arme, et planta là son maître sans défense. Pour moi, je ne quittais jamais le mien en route, ni le jour, ni la nuit; et mon épée partout était ma fidèle compagne.

Je descendis de cheval à l'entrée du vallon , donnai ma consigne à mon domestique, passai sur le sommet de la plus élevée de ces deux ravines , d'où je dominais le vallon et les alentours. Je fus bien avisé; quatre coqviins m'attendaient, postés deux sur chaque ravine. En me voyant m'avancer avec résolution, mon fusil baissé et mon épée dans la

( .80 ) bouche, ils ne jugèrent pas à propos de îii'atlendre et s'enfuirent. Ils n'étaient probablement armés que de maceta, couteau de chasse, l'arme accoutumée du pays. A l'endroit où ils s'étaient postés , je trouvai un tas de pierres prêtes à m'assommer si j'avais eu la sottise de passer dans le vallon.

Je vous tais les petits dangers que tant de fois je rencontre, pour ne pas vous alarmer à chaque instant; mais les grands sont utiles à connaître, quand ils contiennent un épisode des mœurs du pays. Vous me demanderez pourquoi je ne prends pas une escorte? Ce ne serait pas partout chose facile ; ma pauvreté n'y suffirait pas ; et souvent qui s'y fie se livre volontairement entre les mains des voleurs. Remercions le Ciel que je sois encore échappé.

A Tequila, je crois avoir fait une petite découverte historique. Mais, pofir mieux l'illustrer, et en montrer plus nettement l'objet, il faut que je vous parle un instant du Nouveau-Mexique , et que je rappelle certains fragmens d'un manuscrit que j'ai trouvé dans le couvfuit de Hezetlan.

Le Nouveau-Mexique, séparé de la Sonora par la Sicrra-Madre , a été visité d'abord par quelque missionnaire, ensuite conquis par don Juan de Onate, au commencement du dix-septième siècle. D'autres Espagnols lui succédèrent; leur avarice, leurs vexations et leurs cruautés détruisirent la bonne intelligence que sa sagesse et sa modération avaient ménagée entre les Aborigènes et les conquérans, De là

une guerre terrible, des massacres et des assassinats. Survient un certain Pagnalosse.

Soldat vaillant et sévère, mais accessible à la voix de la justice et de l'humanité, sans superstition , il voit d'où vient le désordre des moines, et s'empresse de les rappeler à l'ordre, à la prudence et à l'Évangile. Les moines, qui, ne dépendant que de Dieu, ne sont pas trop dociles à la voix de l'homme, lui résistèrent , le provoquant même à tel point, qu'un jour il s'oublia, et frappa d'un coup de bâton un de ces insolens. C'en était assez pour soulever tout le clergé séculier et régulier du Mexique : Pagnalosse est arrêté par les moines mêmes, excommunié, remis à l'Inquisition de Mexico, qui le condamna je ne sais à quelle peine , mais ce ne fut pas à la mort ; du moins il échappa , puisqu'il parvint , dit-on , à se réfugier en Angleterre. Blessés cruellement dans la personne de leur défenseur, les Aborigènes en éclatèrent avec plus de rage, et la soif de vengeance multiplia les horreurs.

On a écrit que ces réactions ne tardèrent pas à se calmer : le mémoire trouvé à Hezetlan nous enseigne le contraire. Quoique ce mémoire ait pour but principal, je crois, d'exposer les souffrances et le martyrologe des Franciscains dans le ^lexique, il ne jette pas moins un grand jour sur des points historiques jusqu'à présent inconnus ou cachés.

En 1716, un Démon (comme l'auteur du mémoire l'appelle , et qui n'était probablement qu'un Chef

îoilien) , descendit du Nouveau-Mexique, et vint Icnter ou insurger tous les Aborigènes qui habitaient les confins de la nouvelle Viscaya , aujourd'hui l'Etat de Durango. Gagnés par ce démon , qui leur apparaissait sous différentes formes, /?OMr les tromper mieux et les attirer dans le péclié ^ ils se révoltaient contre la Religion et la Croix, et faisaient autant de martyrs de todos los santos Padres qui tombaient entre leurs mains. Je ne vous raconterai pas les histoires et les historiettes dont le chroniqueur a épisodiquement parsemé cette narration : ce n'est ni l'objet d'une lettre, ni un acheminement à notre conclusion. Voici ce qu'il est essentiel de signaler sur cet événement inconnu , pour appuyer de quelque argument ma découverte à Tequila.

L'auteur appelle Tepequanes^\es^ii\\\Ae?> qui, les premiers, se laissèrent tenter par le Démon. Ils habitaient au Nord de Durango ; d'autres documens no^s apprennent , en effet , qu'il a existé dans le même lieu des peuples de ce nom. Le Démon leur disait cjuil était fils de Dieu , que son père l'envoyait pour les rédimer de la tyrannie des Espagnols. \oilà aussi, Comtesse, un Messie chez les Indiens, à la confusion des Hébreux, qui attendent encore le leur. Mais ce Messie n'était pas comme le nôtre , bon , humain, bienfaisant et miséricordieux; il venait prêcher le sang et la mort. Ce ^Messie était apparemment un disciple de Loyola, avide de renouveler ses Saint-Barthélemi . ses Dras;onades , etc.

Quoi qu'il en soit, le I^îessie n'eut pas grand succès ; c'est que les Indiens alors , selon l'auteur , étaient trop dispersés : les Espagnols purent les harceler en détail et dérouter ceux qui ne tombaient pas sous leurs coups. Un autre Démon apparut , et avec tout le semblant d'un vaillant Indien. Il leur démontra la nécessité de se réunir; il leur indiqua les moyens de secouer le joug des Espagnols; les exhortant même à détruire toutes leurs cérémonies religieuses, et, tout éblouissant de splendeur, il leur dit: que puisqu'î7.s' n'avaient pas voulu écouter le fils de Dieu , ils devaient l' écouter „ lui qui était le Saint-Esprit, quil punirait tous les rebelles. 11 ajouta que lui ^ Saint-Esprit ^ plus résolu que le Fils de Dieu, ne souffrirait pas qu'ils se refusassent à ses ordres , et que, pourmieux les en convaincre ,, il allait leur en manifester une éclatante preuve. A ce mot, la terre s'ouvrit, engloutit deuxou trois Indiens qui persistaient dans leur fidélité au vrai Dieu et aux Espagnols. Tous les Indiens de se prosterner et de le suivre ; une guerre civile en résulta et se prolongea plusieurs années. L'auteur du mémoire termine par ces mots : Au moment même où /écris ces lignes , les Indiens du Nouveau Royaume de Léon ( maintenant l'Etat de Monte-Eeyj sont révolutionnés , n'épargnent aucune atrocité à los Padrcs , non plus qu'à tout ce qu'ils rencontrent d' Espagnols ; le Gouverneur a été réduit à sortir, assisté de ses troupes, pour dompter leur SoBi^n- BiA et leur Orgillo. Voilà de quelle manière le mé-

( 284 ) moire donne une trinitë aux Indiens , et mêle à l'histoire mille fables extravagantes. Mais les faits principaux n'en paraissent pas moins certains.

Le mémoire raconte la suite de cette guerre; je pourrais mieux la détailler en temps plus opportun. Les Tepeguanes , dit-il , descendirent avec d'autres peuples du ISouveau-Mexique, jusque dans la province de Guadalaxara, et s'y établirent dispersés. Les missionnaires, ajoute-t-il, rencontrèrent des diffîcviltés nouvelles à instruire ces nouveaux arrivés; ils ne parlaient pas le langage du pays. Retournons à Tequila.

Tequila est un grand village presque tout Indien ; ses habitans parlent encore un langage diffèrent de celui des autres Indiens. Il paraît donc que c'est une tribu de ces Tepeguanes dispersés , ou autres peuples du Nouveau-Mexique, dont parle le mémoire. Cette déduction historique m'a conduit à ma petite découverte.

Il vous souvient que dans mes lettres sur les pays sauvages duMississipi , et dans cette letti-emême, je vous ai représenté les Scioux comme probablement sortis du Mexique, à l'époque de la Conquête, Or, ma conjecture s'est presque tournée en certitude. Les Indiens de Tequila, quand ils s'expriment en langue aborigène, parlent le Scioux, \eNar quota; du moins, je leur ai entendu dire beaucoup de mots de cette langue; c'est un premier indice d'une même origine pt)uv les Scioux et les Indiens de tequila

( ^85 ) Les habitans de ce pays appelé de nos jours le Nouveau-Mexique, et, avant la Conquête, Apacheria etCibala, auront descendu la Sierra-Madre , les uns à rOuest, les autres à TEst. Qu'on n'objecte pas que les Scioux , quoiqu'ayant conservé le même état sauvage , ne s'appellent plus ni Jpackes ^ ni C ibalos jUi Gorettas , ni Mcmsos; la conjecture n'en est pas ébranlée ; car , si vous vous le rappelez , ce fut le chef d'une faction , en guerre avec une autre, qui leur donna son propre nom de Scioux , après leur émigration du Mexique dans les pays Clpoivais, Les Indiens de Tequila appellent comme eux le couteau, Wenokenteka^ comme les Scioux; Wispà^ la hache ; Sliunga , le chien ; TVashté , bon ; Silka , mauvais; le pain, Aclioyape; la pipe, Isandihupà ; une rivière , Walopà ; Kisis , le mois, etc. , etc.

Une autre circonstance vient corroborer notre conjecture : c'est la manière de parler des Scioux. Ils n'ont pas la langue du geste; leur langage est tout dans leur bouche; et, combinaison étonnante, en Amériqvie, comme en Asie, on remarque qu'en Europe seulement, ou chez les peuples qui ont appris des langues eviropéennes, on parle en gesticulant. On dirait que la force de nos langues , surtout en Italie , en Espagne et en France , est toute dans nos bras ; mais nous n'en sommes pas plus éloquens que les peuples qui ne gesticulent pas: « Quand un Franc s'est bien démené , s'est bien tourmenté le corps , et même les poumons , pour exprimer beau-

coup de paroles , un Turc ôte sa pipe de sa bouche, dit deux mots , à demi-voix, et l'écrase d'une sentence. » C'est ce qu'on voit en Amérique , chez les peuples qui n'ont pas dégénéré de leur état primitif. Mais un petit mouvement, je crois, distingue ou identifie les diverses nations américaines : c'est le mouvement que fait l'Indien en prononçant le mot négatif. Les peuples que nous avons rencontrés dans nos longues promenades sur le Mississipi , et dans les vastes régions qu'il domine, offrent, à cet égard, des traits de dissemblance ; mais les Scioux diffèrent essentiellement de tous , en ce que leur mouvement négatif consiste à relever un peu la partie gauche de la lèvre supérieure. Eh bien ! Comtesse , j'ai vu le même signe chez les Indiens de Tequila. S'ils relevaient la partie droite, ce serait une des mille grimaces que les Napolitains et les Espagnols ( leurs maîtres en cela comme en tant d'autres points ) font en forme de négation. Et ici se présente, en passant, une observation nouvelle; deux langues font, en quelque sorte, d'un seul homme deux hommes tout différens : un Indien de Tequila parle-t-il la langue Espagnole , il n'est plus le même, qu'en parlant sa langue aborigène ; et vous sentez de quel côté penche la Dignité , quoique la langue Espagnole soit la lengua de los Dioses, Chez les pauvres Maures, en Amérique, aux Pays-Bas, en Italie , partout enfin où se sont montrés les Espagnols, on n'a jamais pu se convaincre que le vrai

( ^8- ) DiEi , Dieu de bonté et de miséricorde, ait pu parler la langue encore moins le langage des Ferdinand et des Isabelle; des Cortès et de leurs moines; des Père del Yerde et des Pizarre; des Philippe second et des duc d'Albe; de l'Inquisition, et de la Sainî- Barthélemy. ]\îais finissons avec nos Indiens de Tequila. La dernière preuve en faveur de ma découverte ^o/îyVc^wr^ï/^, est dans la superstition qui les porte, comme les Scioux, à garder une petite tortue dans Feau qu'ils boivent , la considérant comme une divinité tutélaire contre tout ce qui s'y trouverait de nuisible; et, comme les Sciovix, ils rappellent Nahual. Mais, me demanderez-vous encore, comment cette idolâtrie égyptienne ? ces Indiens no sont-ils pas chrétiens? ils le sont, Comtesse, mais à leur manière, avec la morale que leur ont inspirée les Espagnols Mexicains; avec les superstitions anciennes et les jongleries nouvelles qu'il a plu à la politique de respecter ou de répandre. Ce sont des Chrétiens- CatlioUques- Apostoliques -Indiens -Espagnols-Romains. Ah 1 vous ne sauriez trop. Comtesse, fulminer de vos censures évangéliques les horreurs et les impiétés dont les Espagnols ont , surtout en Amérique, souillé le nom de notre Divin Sauveur !

Tequila, quoique très-joli village, est environné d'une campagne toute stérile aux yeux d'un Européen ; mais au IMexique le mauvais terrain a aussi ses fruits et ses richesses; le maguey, et d'autres

plantes indigènes, apportent à Tequila cette aisance que lui refusent les céréales ; le nopal de différentes espèces, que les gens du pays distinguent sous des noms divers , de Cagetillo, de Chaveuo, de Vallito^ de Cascaron, de Narcmjon, de Ciiijo^ etc., le nopal, dis-je, donne des Tunas : de grosses prunes d'un goût exquis; le nopal Oarambvyo surtout , produit une tuna du même goût , et plus délicieuse que notice meilleur raisin moscatello. Le maguey, par la grande quantité de sa liqueur, sert à former du pulque et de l'eau -de -vie, qu'on appelle Vino mescal.

Il est des savans qui placent le maguey dans la famille des Liliacées , comme les aloès , auxquels ils ressemblent beaucoup; d'autres dans celle des Narcissées. C'est là une question qui n'est pas de ma compétence: les aveugles ne jugent pas des couleurs. Je me bornerai à vous en faire la description la plus exacte qu'il m'est possible. Paissent vos savans en tirer quelque induction qui ajoute à la science et à la nomenclature.

Les feuilles , réunies et serrées autour du col de la racine, sont épaisses, pulpeuses, presque droites et très-longues; j'en ai mesuré de six à sept pieds. Elles sont creusées , comme en forme de gouttière un peu ouverte , ayant l'épine dorsale hérissée .^ et se terminant par une pointe très-peri aiite. La tige jaillit du centre de cette touffe de feuilles, les surmonte à la distance de plus de deux fois leur Ion-

( ^^^9 ) gueur, et produit à sa sommité une jolie fleur, couleur amarante claire. Notez qu'il ne fleurit que bien vieux. Les Indiens, comme les sa vans , ignorent à quel âge ; mais il est certain que quand la fleur éclot , sa carrière liquorl-productlve est à son terme. Les Indiens le coupent alors pour tirer avantage de toutes ses parties : la racine fournit des filamens pour des cordages , ou du chauffage ; sa tige donne l'un et l'autre ; les feuilles servent à couvrir les toits 5 ou à faire du fil ou du feu ; de la pointe on forme des clous ou des aiguilles ; on emploie ces aiguilles à coudre l'étoffe ou grosse toile , produit du fil qu'ils tirent des feuilles. Le fil, les cordes et les toiles de Maguey sont d'une résistance extraordinaire contre le temps , l'hvimidité et le couteau. Le Maguey est utile, et pendant sa vie et après sa mort. Il y a là de quoi tirer des méditations philosophiques.

Me voilà encore une fois aux prises avec les voleurs, Comtesse, et plus solennellement que jamais.

A trois ou quatre milles de Ekitlan ( village à dix-huit milles au-delà de Tequila ) , j'étais sur le point de descendre un ravin. Suivant mon système, je fis arrêter mon domestique et allai faire mes découvertes. Je ne voyais et n'entendais que des oiseaux : mon domestique avança. Au moment de la descente, cinq Lazzaroni, sortant des buissons, me somment de m 'arrêter. Je m'arrête ; mais pour

( 290 ) tourner mon cheval, le piquer des deux, et gagner de nouveau la hauteur de la ravme. Ils me croyaient en fuite; les voilà tombés sur ma charge; mais ils ne Font pas encore touchée , que de la défensive je passe à l'offensive; je les couche en joue et les somme à mon tour de se retirer. Le seul qui fût armé de fusil tire sur moi; le fusil rate. Je ne lui donne pas le temps d'un nouvel essai ; je l'atteins d'un coup chargé seulement à lièvre. Trois ou quatre plombs blessent le derrière de mon mulet, qui se met à ruer furieusement; à coups de pieds, il terrasse aussi son homme, et se fait large à travers les autres. Cependant je les menaçais de lâcher mon second coup, s'ils ne s'éloignaient, les persuadant bien qu'il ferait plus de ravage que le premier, ^lon domestique les prêchait de s'en aller pour leur mieux. Après quelque hésitation , ils jugent à propos de se retirer. Mon domestique marche en avant, passe le ravin, pendant que je surveille mes hommes, qui ne se retiraient pas aussi vite que je l'avn^ais voulu. Je m'approchai de mon ennemi terrassé ; il avait toute la figure et la poitrine brodées^ criait comme un aveugle, invoquant tous les Dieux et les Saints, et mon pardon ; mais il ne consentit jamais à décliner son nom. Je n'avais pas le temps de prolonger cet interrogatoire ; qviand je vis mon domestique de l'autre côté du ravin, je le rejoignis au galop. ]\Ies hommes retournèrent alors sur leurs pas, et entraînèrent leur compagnon,

( ^91 ) qui, supporté par deux , ne marchait pas encore mal. Celui que mon mulet avait si vaillamment combattu n'était pas apparemment trop à l'aise, car il se retira avec peine, et demeura assis sous un arbre, pendant que les autres emmenaient le blessé. Je recomius alors qu'il y avait trêve; je recharge mon fusil, raccommode ma charge; mais je ne reprends mon chemin que quand je les vois se frayer le leur en sens tout opposé.

Vous direz peut-être que je suis l'aimant des voleurs! Au contraire, Comtesse, tout le monde s'étonnait que j'en rencontrasse si peu, voyageant seul dans un pays où l'on en rencontre tant , et surtout par ce chemin sauvage si souvent infesté, qui de Guadalaxara mène au port de Saint-Blas. Tous les voleurs que je vous ai signalés s'étaient postés pour m'attendre : quatre pierres étaient leur objet d'attraction. J'avais mis le bât à mon cheval de réserve; il portait deux petites caisses, renfermant tous les minéraux et les pierres que je ramassais çà et là; on croyait les deux caisses remplies d'argent. Si les voleurs ne m'ont pas plus souvent attaqué, je le dois à la terreur qu'imprimaient mon fusil et mon épée ; d'ailleurs , mes domestiques , me voyant assez dégagé, prompt à franchir les obstacles et les dangers, emporté par ma vivacité, dont ils avaient souvent à se plaindre, me faisaient toujours passer pour un diable; et vous savez que le diable fait aussi ses miracles.

En arrivant à Ekitlan, je fis mon rapport; ci mon domestique déclara qu'il avait vu à Tequila deux de ces voleurs antovir de nous, quand nous descendîmes au mason; et qu'il serait dans le cas de les reconnaître. L'Alcade envoya aussitôt, à leur })oursuite, une patrouille de garde nationale. Le sang avait laissé des traces sur le champ de bataille ; mais on n'en put avoir aucune des voleurs, tant le pays est sauvage et désert.

J'arrivai à Guadalaxara le 2 du courant; j'y ai (ait aussi mon rapport, et sur les voleurs qui m'avaient attaqué, et sur ceux qui, sans oser le faire, en avaient la volonté. Où est le remède à tous ces maux? Dans de bonnes lois, et une nouvelle organisation politique et morale du pays. Ce n'est pas sans un prochain succès que tous les Etats travaillent avec activité à leur législation respective, tâchant de l'adapter à celle du gouvernement général de la Confédération, aux besoins particuliers de chaque Etat. Ne faut-il pas s'étonner qu'il y ait si peu de désordre encore au Mexique, dans un pays qui sort à peine de l'ignorance et de la corruption, qui, pendant seize ou dix-huit ans, a été, sans interruption, en butte à toutes les horreurs des révolutions et contre-révolutions fratricides ? Et ne croyez pas. Comtesse, à ce que les Espagnols s'efforcent de débiter pour diffamer les institutions actuelles, et faire valoir la sainteté des leurs : sous leur gouvernement, les voleurs, les assassins, n'infestaient

( ^9^^ ) pas seulement les grands et les petits chemins ; les villes même, les villages et les maisons, en étaient souvent saccagés. Jamais les voleurs n'ont été en moins grand nombre qu'aujourd'hui; jamais le citoyen n'a été si sûr de sa personne et de sa propriété dans les villes et les villages; jamais l'étranger n'a été plus respecté au Mexique : ce sont là d'incontestables bienfaits de la Révolution. Pour moi, Comtesse, je n ai pas reçu la moindre insulte depuis que je suis au Mexique, quoique confondu toujours parmi la multitude, à leurs fêtes, dans leurs Églises Indiennes et non Indiennes, sur leurs places et leurs marchés. Ils sont brutes, mais, en général, sans méchanceté. Ils sont loin de sentir cette délibération ad nocenduin qui caractérise l'Europe. Les Européens, quelques-uns notamment qui se croient les plus civilisés , font le mal de gaîté de cœur ; et quelquefois ils appellent cela du caractère. Les Américains , en général , le font sans passion , souvent par imitation, et plus souvent par ignorance de ce qui est bien. Les fautes de ces peuples , même leurs crimes, m'inspirent une sorte de compassion, plutôt que des sentimens d'animadversion et de courroux. Je suis chagrin encore d'avoir été obligé de tirer sur ce pauvre malheureux 1 Je me plais à espérer que cela n'aura pas eu de funestes conséquences. Ce n'étaient pas des voleurs bien consommés ni bien délibérés, et c'est la peur, je crois, qui porta mon adversaire à tirer sur moi.

Dans cette lettre, vous m'avez vu aux prises avec bien des ennemis puissans 1 Grâce au Ciel! jai vaincu celui d'Hostipaquillo , ceux du vallon de Tequila et du ravin d'Ekitlan; je résiste encore assez courageusement à celui de Kokula. Après tant d'attaques et de luttes , où vous prenez aussi fait et cause avec l'ardeur d'une généreuse amitié, nous devons sentir la nécessité d'un repos , d'autant plus qu'il faut que nous voyions un peu cette charmante ville, la plus considérable, la plus intéressante de l'Empire , après Mexico.

Continuez à m'écrire, et le plus souvent possible, Comtesse. La lutte que vous soutenez avec une si noble constance et une si fière dignité contre mes persécuteurs, me rend plus précieuse encore une correspondance qui m'apprend , avec votre amitié , le triomphe de votre âme généreuse et la confusion des méchans.

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