‹ Le MexiqueChapitre 10 sur 247 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sous un ciel brûlant, et cette brusque transition, qu’on doit soigneusement éviter sous les tropiques, amena bientôt avec elle les maladies et la mort. Pendant ce défrichement ils eurent à lutter contre la nature sous mille formes différentes : c’était la dureté des bois , la grosseur énorme des arbres, les reptiles, les insectes de toute espèce, et particulièrement les moustiques, qui par nuées venaient harceler les travailleurs, et causaient à ces malheureux des enflures et des plaies effrayantes à voir.

Enfin, après bien des épreuves et bien des fatigues, 1 espoir commençait à naître : un assez grand terrain était cultivé; chaque jour on remarquait avec une joyeuse surprise les progrès d’une végétation prodigieuse; les cases s’accroissaient de constructions nouvelles ou de quelque meuble utile; mais alors survinrent les pluies , les inondations , et les colons désespérés virent se changer en lagunes leurs riantes cultures. Tout fut perdu, et plusieurs colons, prisonniers dans leurs cases par la crue des eaux, ne s’échappèrent qu’avec des peines inouïes.

La saison des pluies est celle des maladies; elles attaquent avec violence les Européens nouvellement débarqués, lorsqu’ils ignorent les précautions à prendre pour les éviter, ou qu’ils manquent des soins et des remèdes nécessaires pour les combattre. Il n’y a point de fièvre jaune au Goatzacoalco ; mais il y a des fièvres intermittentes ou ataxiques plus ou moins dangereuses. Elles avaient emporté dans I espace de quelques mois une soixantaine de personnes sur moins

de trois cent cinquante qui nous avaient précèdes.

Ce fut au fort de ces désastres que tous les colons, abandonnant leurs déserts envahis par les eaux, les maladies et les misères de toute espèce, commencèrent à se disperser dans le Mexique. Ceux qui habitaient la concession et les bords de la Sarrabia 1 allèrent à Guichicovi, Tehuantepec et Oaxaca, où ils se livrèrent à diverses industries; ou bien ils s’acheminèrent de là à Vera-Cruz pour se rembarquer; et ceux qui s’étaient moins éloignes des Almagres, ou qui s’étaient hxés sur l’Uspanapan, revinrent à Minatitlan 2.

Ce petit village devint un hôpital dépourvu d’infirmiers. On ne voyait dans toutes les cases que des moribonds abandonnés ou des convalescents au teint jaune, dont la sensibilité était émoussée par les soulfrances.

Cependant la faux de la mort, frappant aveuglément, épargnait des veuves et des orphelins. Quelques mères de famille sans ressources trouvèrent dans leur tendresse maternelle la force nécessaire pour lutter contre tant de maux; mais d’autres, à peine échappées aux angoisses de la maladie, succombèrent à celles de la misère. Des enfants furent recueillis par charité chez des créoles de la côte; d’autres entrèrent à leur service comme domestiques* et quelques jeunes filles, poussées par le désespoir de l’abandon, tombèrent dans l’opprobre 3.

1 Affluent du Goatzacoalco.

2 Minatitlan et les villages du Goatzacoalco sont malsains; mais à la concession le climat est salubre:

3 Ces maux affligèrent particulièrement les ouvriers colons;

Page 1