CHAPITRE PREMIER
Tel était à peu près l’état de la colonie lorsque nous débarquâmes. Toutefois le récit de ces maux ne fit sur nous qu’une impression passagère. La saison dans laquelle nous arrivions était la plus belle de l’année; la nature, comme pour nous séduire, étalait devant nous ses richesses et ses splendeurs; notre attention se trouvait distraite par une foule de productions curieuses; les fruits étaient excellents, la chasse abondante et pleine d’intérêt. Nous jouissions de tout sous le charme de cette vie nouvelle, comme si ces maux passés ne pouvaient plus renaître!
Nous avions fait dresser nos tentes sur le bord du fleuve à une petite distance des cases du village, bâties sur une éminence, et les ouvriers qui nous étaient restés fidèles avaient construit à l’entour de petites cabanes de branches de palmier. Les colons de la (flâneuse avaient élevé aussi, sur une ligne perpendiculaire à la rive, des cases de verdure qui ressemblaient à des bosquets, et donnaient à cette plage un air de lraîcheur et de fête champêtre.
Les matinées étaient pour nous vraiment pleines de charme. Dès que les premiers rayons du soleil, chassant les moustiques, pénétraient dans le calice des fleurs pour en boire les parfums avec la rosée de la nuit, on sentait un air frais et embaumé qu’on aspirait avec délices. Le cri de la chachalaca 1 annonçait le réveil des bois, et les oiseaux canores entonnaient 1 hymne matinal. C’était 1 heure où notre camp commençait à s’animer : les uns, le lusil sur l’épaule,
’ Chachalacamrlt d’Hermandor -, Crax vonferans.
partaient pour la chasse; les autres, la hache a la main, allaient couper le bois pour les feux du matin; quelques Indiens (3) des hameaux voisins arrivaient chargés de fruits et de sucre, qu’ils nous vendaient à bas prix, et d’autres, armés de coutelas ', s’élancaient dans leurs pirogues pour aller planter au loin leur maïs et leurs bananiers, ou faire la chasse aux tortues ou aux iguanes du fleuve.
A dix heures, la chaleur commençait à devenir incommode. Les cases de palmier vert donnaient un asile Irais; mais ma tente n’était pas tenable : la chaleur qui s’y concentrait de midi à quatre heures y faisait monter le thermomètre de Réaumur à 30°; de sorte que nous étions forcés de l’abandonner pendant la journée, et de porter nos pénates nomades au bord de l’eau, à l’ombre d’un tamarin.
Une heure avant le coucher du soleil, le village sortait une seconde fois de sa torpeur : les femmes allaient puiser l’eau à la fontaine, les Indiens apportaient du fourrage vert pour nos chevaux (4), les baigneurs affluaient sur la rive, et nos chasseurs, partis le matin, revenaient dans des pirogues pleines de gibier, qui rappelaient la vénerie de Saint-Germain après une chasse de Charles X.
Les rives du Goatzacoalco abondent en oiseaux de formes gracieuses ou originales et parés des plus vives couleurs. Un naturaliste peut y faire une collection facile et précieuse. Quant à nous, occupés d’intérêts
1 C’est le machete qui sert aux Indiens d’arme et d’instrument d’agriculture.