CHAPITRE VI
leur châle et s’en enveloppent la figure comme des momies. Elles ne portent guère de chapeaux que lorsqu’elles vont en voiture à la promenade. Les hommes s’habillent aussi avec élégance, et se conforment aux modes de Paris plus vite qu’on ne le fait dans les provinces de France.
Quelle différence de la manière actuelle de se vêtir à celle qui était en usage il y a vingt-cinq ans! Une simple veste de toile peinte, et un manteau qu’on usait jusqu’à la corde, tel était I accoutrement de tous les hommes riches ou pauvres, à ( exception de ceux qui appartenaient à la magistrature ou à quelque emploi élevé du gouvernement.
Le jeudi saint, les dames se promènent dans les rues de Mexico, vetues du costume le plus recherché et le plus brillant. Ce jour-là, la ville prend un air de fête, tout en conservant cependant un fond de tristesse, car on n’entend plus aucun bruit : le roulement des voitures, le pas des chevaux et le tintement des cloches, tout se tait. Dans les carrefours s’élèvent des cabanes de roseaux et de verdure, ou 1 on vend au peuple des boissons rafraîchissantes, de l’orgeat, de la chia , do I eau d’orange, de limon , d’ananas, et du pulque préparé avec des jus de fruits et du sucre. On y vend aussi des comestibles , et c’est là que les Icpcros 1 et leurs familles vont prendre leur repas, abandonnant leurs maisons jusqu’au jour suivant.
L’après-midi et la soirée, la foule alllue dans les
1 C'est le nom qu’on donne dans les villes aux gens de la plus basse classe.
quartiers principaux, et surtout clans les rues de Sari- Francisco et de los Plateros : tous les rangs de la société s’y trouvent pêle-mêle. La toilette des dames est un mélange des modes espagnoles et françaises; elle réunit ce qu elles ont de plus élégant : robes de velours ou de satin, mantilles de blonde blanche coquettement attachées sur la tète, donnant à toutes les femmes l’air de jeunes mariées au sortir de l’autel, colliers de perles fines, pendants d oreilles de brillants, tels sont les atours dont elles se parent ce jour-là.
Jusqu’à minuit on se promène d’une église à l’autre. Le maître-autel, illuminé de mille bougies, est décoré de tout ce qu’on peut trouver de plus précieux : les prémices de la végétation de l’année y figurent comme offrandes à la Divinité. Quelques jours auparavant, on enduit des vases de graines de chia ', dont la viscosité la fait adhérer aux parois, on l’y fait germer au soleil , de sorte que ces vases se trouvent recouverts d’une végétation touffue qui en suit les contours et en conserve les formes. Les marches, le pourtour et le devant de l’autel sont ornés de cette verdure printanière. On y met aussi des cages de jolis petits oiseaux qui saluent la nouvelle saison de leurs ramages.
Le samedi saint à neuf heures du matin , le silence qui règne depuis deux jours se trouve subitement interrompu par le carillon des cloches, l’ explosion des pétards, le bruit des chevaux et des voitures qui reprennent leur mouvement, et les hurlements des
1 Satina mex'icana.