‹ Le MexiqueChapitre 113 sur 247 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

gements heureux introduits dans les mœurs , dans les usages, et que le bon goût a adoptés : ils sont innombrables, et c’est en voyageant dans les provinces éloignées de la capitale, où les coutumes et l’ignorance sont restées à peu près stationnaires, qu’on juge le mieux des progrès obtenus. Ainsi la décence dans le langage a remplacé une licence d’expressions qui n’avait pas de bornes : les dames mêmes parlaient si crûment, que la pudeur de l’écrivain se refuserait à dire jusqu’où allait la liberté de leurs paroles.

biles avaient grand besoin, comme on voit, d’imiter un peu le rigorisme du langage des Anglaises, quoique je ne pense pas qu’on doive les imiter tout à fait en cela, les extrêmes étant également mauvais. S’il est triste et honteux qu’une femme dans une assemblée dise des gravelures, il est aussi singulièrement inconvenant d’employer des euphémismes pour des choses simples, leur prêtant ainsi une signification déshonnête qu elles n’ont pas : Honni soit qui mal q pense.

Les dames françaises par la retenue du langage, tiennent précisément le milieu entre les Mexicaines et les Anglaises, et certes tout homme sensé avouera que l’ignorante simplicité de leurs expressions est infiniment plus décente que la savante mysticité des Anglaises, qui dit beaucoup trop en voulant tout cacher.

Les sentiments les plus naturels se trouvent souvent viciés par une mauvaise éducation ; l’amour maternel même ne saurait en être excepté. Dans les classes inférieures, une mère mexicaine entoure bien ses enfants des soins que leur jeune âge réclame, elle a bien

pour leur conservation cette sollicitude que la nature a mise au cœur de tous les êtres animés; mais si la mon les lui enlève , elle s’en console aisément. Ce n’est pas là la véritable mère telle qu’on nous l’a montrée dans tous les temps et dans tous les lieux, et telle qu elle est en effet dans la nature, ne pouvant pas se consoler du malheur de survivre à ses enfants et ne voulant pas même être consolée : Noluit consolari quia non sunt.

M. Michel Chevalier, dans ses Lettres sur le Mexique, signale un autre vice, qui aurait gagné toutes les castes de la nation : c’est la manie de voler. Eh bien! il est de notre devoir de le dire : en généralisant son observation, M. Michel Chevalier a tout simplement calomnié la nation mexicaine, surtout les dames de la haute société, qui selon lui ne se feraient pas un cas de conscience de subtiliser à un marchand un éventail ou une paire de boucles d’oreilles. Ses lettres sont une satire, et non une peinture exacte des mœurs de ce pays.

Ce sont les leperos qui sont voleurs par excellence; s’ils ne sont pas surveillés, ils ne sauraient entrer dans une maison sans y dérober quelque chose, ne fût-ce qu’un rien , pour satisfaire au génie malfaisant qui les domine.

Ces lazzaroni mexicains sont pétris de vices, ils font le mal sans remords, quelque faible que soit 1 intérêt qu’ils puissent y trouver. J’ai vu dans plusieurs endroits, et notamment à Guanaxuato 1 , dans une de ces guerres civiles qui désolent le pays, une foule de

1 0 décembre 1852.

CHAPITKE VI.

ces misérables se précipiter pendant le combat nonseulement sur les morts pour les dépouiller, mais encore sur les blessés, qu’ils achevaient à coups de couteau s’ils opposaient la moindre résistance. Cependant, contradiction bizarre! ils s’émeuvent facilement au spectacle d’une douleur qu ils n ont point causée ou d’un malheur dont ils ne doivent retirer aucun profit! Lorsque après la prise du château d’Ulua, en 18-38, quelques voix isolées appelaient à grands cris sur les Français de nouvelles vêpres siciliennes, tous ces leperos pour qui le meurtre n’est rien, restèrent froids a cet appel. Loin d ajouter aux peines de l’exil par des actes de violence et des malédictions, ils semblaient compatir au sort des bannis , et leur offraient l’appui et les secours qu il était en leur pouvoir de leur donner.

Il est aussi à remarquer que les leperos ne sont pas vindicatifs, et que dans leurs rapports ordinaires avec les classes élevées, ils sont toujours humbles et polis; la grande liberté dont ils jouissent ne les a pas rendus insolents.

Par bonheur, le peuple mexicain connaît peu les besoins que donne la civilisation. S’il avait plus de désirs et d ambition, avec une police si peu inquiétante pour lui que celle qui existe, on serait à sa merci ; il faudrait ériger sa maison en forteresse, et ne sortir qu’en caravane et bien armé. Mais dans un climat si bén in, et dans I état demi-sauvage où il vit, l’homme n a besoin pour se couvrir que d’un mauvais caleçon de toile et d’une couverture de laine; il couche sur

une natte, et ne travaille juste que pour ne pas mourir de faim. Ce n’est que le goût du jeu et de 1 ivrognerie qui le porte à voler, et non le besoin de vivre avec plus d’aisance; car il lui suffit d’avoir du maïs pour être content dans sa turne avec sa femme et ses enfants, à l’avenir desquels il ne songe guère et qui s’élèvent à la garde de Dieu.

Si le peuple de Paris était aussi sûr de l’impunité, les rues les plus fréquentées seraient des coupe-gorge ; on ne trouverait de sûreté pour soi qu’en s’affiliant aux bandes de voleurs. Le peuple français serait- il donc au fond plus méchant que les leperos mexicains? Non, loin de moi cette pensée; mais l’affreuse misère sous un ciel rigoureux, la faim, le froid, les besoins de toute espèce, et plus encore le sentiment des souffrances des êtres qui lui sont chers, finissent par faire taire en lui le cri de la conscience , et il entre , après bien des combats , dans la carrière du crime.

Si le peuple mexicain ne fait pas plus de mal, c’est que les privations qu’il éprouve ne sont pas assez grandes pour lui faire affronter les périls et la mort. Il craint de risquer ses jours dans une attaque; car à défaut des tribunaux, il sait que les voyageurs, les Européens surtout , se chargent quelquefois du châtiment; une arme à feu entre leurs mains suffit quelquefois pour intimider un nombre d’agresseurs quatre ou cinq fois plus grand. Le moindre acte de sévérité de la justice les frappe d’épouvante, et rétablit l’ordre et la sécurité partout. Du temps de la domination espagnole, les chemins du Mexique étaient aussi sûrs

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