CHAPITRE VI
chie constante au milieu du choc des partis, des abus de pouvoir, et des guerres intestines qui ruinent le pays au dedans et le discréditent au dehors.
L’armée fait les révolutions, et les révolutions donnent de l’avancement à l’armée : de là , la source de troubles continuels. Tout colonel qui veut avoir l’écharpe verte se prononce, c’est-à-dire refuse obéissance au gouvernement et proclame les principes de 1 opposition. Aucun n’a la moindre idée de son art : « Par le flanc gauche! par le flanc droit! front! et la charge des armes, voilà à quoi se réduit la science d’un capitaine. Il n’y a pas en France un sergent intelligent qui n’en sache plus qu’un officier supérieur au Mexique; il n’y a pas un sous-lieutenant qui, après une campagne, ne puisse battre tous les généraux de la république. L’étude des ouvrages de théorie militaire et de haute stratégie pourrait bien quelquefois en apprendre plus en un an à un général d’armée, qu’il n’en saurait en toute sa vie par sa seule expérience; mais les gens qui n’ont jamais rien étudié de sérieux, ont l’esprit rebelle au travail. La présomption, fille de l’ignorance , leur donne une confiance aveugle dans leurs propres inspirations. Voilà pourquoi, mettant la valeur à part, cinquante mille Mexicains ne résisteraient jamais en rase campagne, à un nombre dix fois moindre d’Européens bien commandés. Ce que j’avance ne saurait admettre de doute, lorsqu’on se
1 Le signe distinctif du grade de colonel, outre l’épaulette, est une ceinture-écharpe de soie rouge. Les généraux de brigade la portent verte, et ceux de division bleue.
souvient qu’à Héliopolis, les soldats qu’avait à combattre Kléber étaient incomparablement plus courageux que les Mexicains. Santa-Anna serait peut-être un bon chef de partisans; mais pour mériter le nom de grand général ailleurs qu’au Mexique, il faut d’autres connaissances que les siennes. Jean Arago, officier général au service de la république mexicaine, avec qui j’en parlais un jour, lui accordait néanmoins des idées hardies et des conceptions au-dessus du vulgaire, ce qui ferait penser que s’il eût été élevé à bonne école, s il eût guerroyé dix ans sous les ordres d’un Soult ou d’un Masséna , il eût pu devenir un officier fort distingué.
Du temps de la domination espagnole, l’armée était autrement composée qu elle ne l’est à présent : il y avait une assez bonne discipline, les officiers savaient quelque chose, et les généraux, s’ils n’étaient pas trèsbabiles, avaient du moins assez de connaissances pour soutenir décemment leur rang. Il est vrai que presque tous les officiers venaient d’Europe et que les créoles qui prenaient du service dépassaient rarement le grade de capitaine.
Autant le métier des armes était honorable alors, autant il l’est peu aujourd’hui. Ceux mêmes qui oui intérêt à l’ennoblir, semblent prendre à tâche de le dégrader. La soldatesque ne se recrute que parmi les leperos et les criminels condamnés aux fers, et beaucoup d’officiers qui n’ont pas une origine plus relevée, conservent dans leur nouveau rang leurs vices et leurs habitudes de bas lieu. On retient difficilement